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mercredi, 08 juillet 2020

8 juillet. Saint Thibaud de Marly, abbé des Vaux-de-Cernay. 1247

- Saint Thibaud de Marly, abbé des Vaux-de-Cernay (1) au diocèse de Versailles. 1247.

Pape : Innocent IV. Roi de France : Saint Louis (Louis IX).

" Jamais Saint, après saint Bernard, n'a plus aimé la sainte Vierge, et s'il est vrai que celui qui invoque Marie est assuré de son salut, ii ne faut point douter que saint Thibaud ne soit admis dans les tabernacles éternels."
Anonyme : Eloge de saint Thibaud.

Saint Thibaud de Marly recoit saint Louis et Marguerite de Provence.
Vitrail offert par la comtesse Potocka.
Eglise Saint-Eloi. Le Perray-en-Yvelines. XIX.
 

Saint Thibaud (ou Thibauld, Thibaut, Thibault ou encore Théobald)  était fils de Bouchard, seigneur de Marly, de l'ancienne maison de Montmorency, et de Mathilde ou Mahaud de Châteaufort, personnes également nobles et vertueuses. Marly fut le lieu de sa naissance et de son éducation. Il fut l'aîné de trois garçons et d'une fille, arrière-petit-fils de Mathieu, premier du nom, connétable de France sous Louis le Jeune. On lui fit apprendre très-peu les belles-lettres, mais tous les exercices propres à la noblesse de cette époque il y devint fort habile il n'y en avait point qui sût mieux monter à cheval et faire des armes, ni qui se distinguât davantage dans les jeux publics, les courses de la bague et les tournois.

Cependant il ne négligeait pas la piété, et surtout il avait une singulière dévotion envers la sainte Vierge, qu'il honorait comme sa bonne Mère et sa chère Maîtresse ce fut aussi cette dévotion qui donna lieu à son entière conversion. Car, allant un jour à un célèbre tournoi, où plusieurs seigneurs devaient lutter contre lui, comme il passait devant une église, il entendit sonner une messe il descendit de cheval, entra dans l'église et entendit la messe tout entière avec d'autant plus de dévotion, qu'on la célébrait en l'honneur de la sainte Vierge; après la messe, il piqua vers ses compagnons ; mais il fut bien surpris de les voir venir au-devant de lui, pour le complimenter de la victoire qu'il avait remportée dans les jeux. Il en témoigna d'abord quelque étonnement; mais reconnaissant aussitôt, à ce qu'ils disaient, que son bon ange avait pris sa figure et qu'il avait jouté en sa place, il ne s'en expliqua pas davantage. Se retirant alors dans l'église d'où il venait, après avoir rendu grâces à la Mère de Dieu d'une si insigne faveur, il fit vœu de quitter le monde et de renoncer à toutes les grandeurs et aux satisfactions que le siècle lui promettait.

Saint Thibaud de Marly. Image pieuse. XIX-XXe.

L'abbaye des Vaux-de-Cernay était alors très-florissante. Notre Saint s'y retira à peine eut-il pris l'habit, qu'on vit briller en lui toutes les vertus religieuses. Ses compagnons, qui ne pouvaient le suivre, admiraient sa modestie, son silence, son humilité, sa ferveur, son assiduité à l'oraison, et surtout son esprit doux et maniable, qui était comme une cire molle entre les mains de ses supérieurs. Les plus anciens bénissaient Dieu de leur avoir envoyé un jeune homme qui joignait à la noblesse de son sang et aux perfections de son corps, une âme si bien née et tant de rares qualités spirituelles. Comme il n'avait presque point étudié, on lui donna un maître, qui lui apprit, en peu de temps, ce que l'on apprend dans les écoles publiques. Sa vertu croissant toujours avec l'âge, on l'élut prieur du monastère, et, quelque temps après, l'abbé Richard, sous lequel il avait exercé cette charge avec une prudence singulière, étant décédé, il fut mis en sa place. Il résista quelque temps à cette inclination de ses confrères ; mais, ne pouvant leur faire changer de résolution, il fut obligé de se rendre à leurs instantes prières. Comme ils ne l'avaient élu qu'après une longue épreuve de sa justice et de sa charité, ils n'eurent pas sujet de se repentir de leur choix. Ils eurent en lui un supérieur sage, vigilant, miséricordieux, rempli de compassion pour les besoins de ses frères et toujours prêt à les secourir.

Saint Thibaud ne crut pas que l'abbé dût avoir d'autres droits et priviléges que d'être l'exemple de sa maison, et de surpasser autant les autres religieux dans toutes les vertus monastiques qu'il les surpassait en dignité. Son humilité était si prodigieuse, qu'il n'y avait point d'emploi dans le monastère, quelque vil qu'il fût, auquel il ne s'abaissât avec joie. Il se chargeait souvent d'allumer les lampes de l'église, du dortoir et de l'infirmerie ; il nettoyait les souliers et les habits de ses frères ; il chantait au chœur, à son tour, les répons qu'on fait ordinairement chanter aux plus jeunes clercs. Il ne faisait point de difficulté de servir d'aide aux maçons, et de porter des pierres et du mortier sur ses épaules pour avancer les bâtiments de son couvent. Enfin, il était si pauvrement vêtu, qu'il l'emportait en cela sur le dernier des frères convers. Ces pratiques d'humilité étant sues dans l'Ordre de Cîteaux, les abbés lui en firent un reproche au Chapitre général, où sa qualité l'obligea de se trouver ; mais il leur ferma aussitôt la bouche en leur disant qu'ils ne le reprendaient pas et ne trouveraient pas à redire à sa conduite, s'il était venu bien monté et qu'ils lui vissent un habit précieux et éclatant.

Abbaye des Vaux-de-Cernay (1). Cernay. Île-de-France. France.

Ce qui le rendait surtout admirable, c'était sa dévotion et sa tendresse pour la très Sainte Vierge Marie ; il pensait continuellement à elle et il avait l'adresse de rapporter à sa gloire tout ce qu'il disait et tout ce qu'il faisait. Lorsqu'on écrivait des livres pour le chœur, il voulait qu'on formât toujours son nom en lettres rouges quand il l'entendait prononcer, son amour lui faisait dire ces belles paroles : " Nom suave de la bienheureuse Vierge, Nom vénérable, Nom béni, Nom ineffable, Nom aimable dans toute l'éternité ".

S'il passait devant le grand autel, où était le Saint-Sacrement, il disait d'un cœur plein de joie « Béni soit Jésus-Christ, fils de Dieu, qui, par sa naissance temporelle, a rempli d'une gloire indicible Notre-Dame, sa très-digne et très-glorieuse Mère H. On lui dit un jour qu'il pouvait y avoir de l'excès dans cette affection pour la Vierge Marie, parce qu'il semblait qu'il partageât son cœur entre Dieu et elle, et que Jésus-Christ n'en eût pas l'entière possession. Mais il satisfit à cette plainte par une réponse aussi chrétienne que modeste :
" Sachez que je n'aime la Sainte Vierge autant que je fais, que parce qu'elle est la Mère de mon Seigneur Jésus-Christ ; que si elle ne l'était point, je ne l'aimerais pas plus que les autres saintes vierges. Ainsi, c'est Jésus-Christ même que j'aime, que j'honore et que je révère en elle."

Il ajoutait qu'il ne doutait nullement qu'elle ne fût élevée au-dessus de tous les anges et de tous les élus, et qu'elle ne méritât, par conséquent, d'être aimée par-dessus toutes choses après Dieu.

Croix de l'autel de l'abbatiale des Vaux de Cernay.

Ce grand amour lui méritait souvent la vue, l'entretien et les saintes caresses de cette auguste Reine. Il fut aussi un jour consolé par une vision de la très-adorable Trinité, et il apprit, en cette occasion, que Dieu prenait un singulier plaisir lorsqu'on chantait avec ferveur le cantique des trois enfants de la fournaise de Babylone. L'abbé de Clairvaux rendit témoignage de ce fait après la mort de Thibaud, à la cérémonie de l'élévation de son corps. Ses prières étaient si efficaces, qu'elles obtenaient de Dieu tout ce qu'il lui demandait.

Nous en avons deux exemples mémorables :

1. Un jour, un novice de son monastère, violemment tenté, voulait renoncer à la vie religieuse le maître des novices n'oublia rien pour lui faire connaître que c'était un artifice du démon mais ce fut inutilement. Le saint abbé l'alla trouver lui-même, et, dans la ferveur de son zèle, lui dit tout ce qu'un père plein de charité peut dire à son enfant pour l'empêcher de se perdre mais il ne gagna rien. Enfin, il le pria d'attendre au moins jusqu'au lendemain, pour exécuter une si funeste résolution ce qu'il n'obtint qu'avec peine. Après Complies, il se mit en oraison pour lui, et la continua durant toute la nuit, mais avec tant de succès, que le lendemain on trouva le novice si changé, si confus de sa légèreté, si résolu de persévérer dans sa vocation, qu'il protesta qu'il ne sortirait pas pour tous les trésors du monde.

2. La reine Marguerite, femme de saint Louis, n'ayant point d'enfant, en était toute désolée, et la France entière avec elle. On faisait partout des prières pour elle. Saint Thibaud, animé de l'esprit de Dieu, dit qu'on ne devait point désespérer si vite, et que Dieu prié avec persévérance viendrait au secours du royaume de France. En effet, les prières du Saint furent d'une telle efficacité que la reine eut plusieurs enfants. Cette princesse en fut si reconnaissante envers saint Thibaud, qu'après sa mort elle vint à son sépulcre, et, s'étant prosternée le visage contre terre, elle lui rendit ses devoirs comme à son singulier bienfaiteur.

Saint Louis et Marguerite de Provence visitant saint Thibaud.
Sans enfants, les époux royaux allèrent visiter notre Saint
et lui offrirent une corbeille de fleurs. Saint Thibaut la bénit
et onze lys s'épanouirent soudain, figurant les onze enfants
qu'allaient avoir le roi et la reine.
Joseph Marie Vien. Chapelle du Petit-Trianon. Versailles. XVIIIe.

Ce grand homme ne sortait qu'à regret de son abbaye, et, lorsqu'il était dehors, il était comme un poisson hors de l'eau :
" Ô mon âme, ton Bien-Aimé, celui que tu cherches et que tu désires n'est pas ici ; retournons, je te prie, à Vaux-de-Cernay, c'est là que tu le trouveras, que tu converseras avec lui et que tu auras le bonheur de le voir par la foi dans l'oraison, en attendant que tu le voies face à face et tel qu'il est en lui-même."
Il ajoutait encore, dans la crainte de se trop dissiper :
" Retourne, Sunamite (2), à ton monastère, retournes-y promptement, et là tu adoreras ton Dieu avec plus de dévotion et de sûreté."

" Plût à Dieu, dit à ce sujet un savant auteur de l'Ordre de Saint-Benoît, que ces religieux éventés, qui ne se plaisent que hors de leur cloître, fissent réflexion sur ces paroles ; ils aimeraient la solitude plus qu'ils ne font, et ne mettraient pas toute leur affection à faire des voyages inutiles et à converser avec des séculiers !"

Notre Saint ne pouvait trouver d'autre consolation que celle qui lui venait de Dieu ; il était la plupart du temps retiré dans sa cellule où, pour tout mets, on lui apportait du pain bis et de l'eau. Si, pendant ce temps-là, il lui venait des lettres du dehors, même de la part des prélats et des grands seigneurs, on les mettait sur la petite fenêtre de son oratoire, pour en avoir réponse, sans pour cela l'interrompre ni lui parler.

Saint Louis et Marguerite de Provence visitant saint Thibaud.
Joseph Marie Vien. Dessin préparatoire.
Chapelle du Petit Trianon. Versailles. XVIIIe.

Il avait un soin particulier de rapporter à Dieu tout ce qu'il voyait ou entendait. Etant à la cour de saint Louis, où un musicien récréait la compagnie, il fut élevé à une haute contemplation de la sainteté divine et des joies du paradis, de sorte que les larmes lui en coulèrent des yeux avec abondance ce qui fit dire à ce saint roi que Thibaud avait trouvé le secret de convertir la joie temporelle en une joie spirituelle, et de tirer profit des pertes d'autrui.

Enfin, la vie et la conversation de ce saint Abbé étaient si édifiantes, que son monastère, bien loin de relâcher de la rigueur de l'observance sous son gouvernement, devint un monastère encore plus régulier et plus austère qu'il n'était auparavant de sorte qu'on l'appelait communément la jon'soH de l'Ordre, et qu'il n'y avait que les plus fervents religieux qui souhaitassent d'y demeurer. Guillaume de Paris chargea aussi Thibaud du gouvernement des religieuses de Port-Royal, à deux lieues et demie de Vaux-de-Cernay. Ce ne fut pas l'unique monastère de religieuses que notre Saint fut obligé de prendre sous sa direction on lui confia celui du Trésor, dans le Yexin, entre Gisors et Mante. Il gouverna de plus une abbaye d'hommes, appelée Breuil-Benoît, fille de celle de Vaux-de-Cernay et mère de celle de la Trappe, au diocèse de Séez.

Il vécut ainsi jusqu'à l'année 1247. Dieu, pour récompenser ses travaux et couronner ses mérites, lui envoya une maladie qui fut l'instrument de sa délivrance et le chemin par lequel il arriva à une mort bienheureuse. Son corps fut d'abord enterré dans la chapelle, où la reine Marguerite, et, depuis, Philippe le Hardi, son fils, le visitèrent.

Pierre tombale de Saint Thibault de Marly :
" Hic jacet Theobaldus abbas " (Ci-gît Thibauld, abbé).
Abbatiale ruinée de l'abbaye des Vaux de Cernay. Aujourd'hui.

Quatorze ans après, il fut levé de terre et transféré dans une chapelle, où on l'a toujours honoré depuis. On trouva sa cuculle entière et si bien conservée, que l'abbé Geoffroy, un de ses successeurs, s'en servit le reste de sa vie en certains jours de cérémonie. Les miracles qui se sont faits et qui se font continuellement à son tombeau sont sans nombre.

Nous avons tiré ce récit du martyrologe monastique, commenté par Hugues Menard, et du ménologe de Citeaux, commenté par Henriquez. MM. de Sainte-Marthe, auteurs consciencieux, en parlent aussi dans le rang des abbés des Vaux-de-Cernay.

Reliques de saint Thibault de Marly. Eglise Saint-Brice.
Cernay la Ville. Île-de-France. France.

Rq : Certaines illustrations, dont la photographie inédite des saintes reliques de saint Thibaud, ornent et réhaussent cette notice. Que leur auteur,  pieux dévot de saint Thibaud, épous et père d'une grande famille, soit ici remercié et chaleureusement porté avec tous les siens dans les prières du lecteur.

1. Valles Cernaii ou Sarnaii, abbaye de l'Ordre de Cîteaux, fondée l'an 1128 par Simon, seigneur de Neaufle-le-Château (ou Neaufle-le-Chatelet), connétable du roi, et par son épouse Eva, qui y furent tous deux inhumés. Elle était située à l'extrémité du diocèse de Paris : on dit même qu'une partie de ses domaines et les bâtiments appartenaient au diocèse de Chartres. L'église était sous l'invocation de la sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste. Vaux-de-Cernay est aujourd'hui au diocèse de Versailles.

Cette abbaye déclina à la fin du XIVe siècle. Relevée au XVIIe et XVIIIe, mise sous le régime épouvantable de la commende, elle était en décadence au moment de la révolution. " Vendue " comme " Bien national " (c'est-à-dire volée à l'Eglise et aux Catholiques, et bradée à quelque bourgeois sans scrupule), elle tomba dans les griffes Rothschild en 1873 qui en firent une résidence de plaisance (!?). En 1946, l'avionneur Félix Amiot la racheta au rejeton qui l'avait héritée et y installa ses ateliers d'ingénierie. Vendue à nouveau dans les années 80, elle abrite aujourd'hui un hôtel...

2. La Sulamite (ou Sunamite) est un personnage du Cantique des cantiques. Le premier verset du Chapitre 7 du Cantique des cantiques commence ainsi : " Reviens, reviens, la Sulamite, reviens, reviens !"
L'étymologie du nom " Shulammite " est généralement rapportée à la Shunammite du roi David. Celle-ci, prénommée Abishag, apparaît en I Rs I, 2-4. Les Shunammites sont originaires de la ville de Shunem ou Sunam (II Rs, IV, 8-37 ; Jos XIX, 18 ; I Sm, XXVIII, 4), qui se trouve aujourd'hui dans Sôlem.

8 juillet. Sainte Elizabeth, reine de Portugal, veuve. 1336.

- Sainte Elizabeth, reine de Portugal, veuve. 1336.

Pape : Benoît XII. Roi de Portugal : Alphonse IV, le Brave. Roi de France : Philippe VI.

" Sainte Elizabeth a été un ange de piété, un ange de charité, un ange de douceur ; jamais moine n'a plus constamment prié que cette sainte, jamais pénitent ne s'est plus mortifié, jamais dévot n'a entrepris de plus grandes choses pour la gloire de Dieu et le bien du prochain."
Père Ceriziers. Eloge de sainte Elizabeth de Portugal.


Sainte Elizabeth distribuant des aumônes aux pauvres.
Daniel Gran. XVIIIe.

Née en 1271, probablement à Saragosse, Isabelle (ou Elisabeth) est la dernière des six enfants de Pierre III d'Aragon (1) et de Constance, petite-fille de Frédéric II. L’enfant reçoit au baptême le nom de sa grand-tante, sainte Elisabeth de Thuringe (ou sainte Elizabeth de Hongrie), que le pape Grégoire IX avait canonisé en 1235. Lors de sa naissance, son père n'est encore qu'infant d'Espagne, constamment opposé à son père, Jacques Ier (2). La naissance d'Isabelle permet la réconciliation familiale. En effet, Pierre confie l’enfant à Jacques Ier qui, pendant cinq ans (1271-1276), veille tendrement sur sa petite-fille. Devenu cistercien, l'aïeul qui n'est nullement gâteux mais lucide, surnomme sa chère Isabelle par une appellation prémonitoire :
" Mon bel ange de la paix."
L'existence entière de l'enfant confirmera ce diagnostic.

En 1283, l'adolescente est demandée en mariage par les princes héritiers d'Angleterre et de Naples, et aussi par le roi Denis de Portugal (3) pour qui opte la chancellerie espagnole. Après avoir magnifiquement accueilli sa jeune fiancée à Bragance, résidence de la cour, le prince paraît d'abord filer le parfait amour, d’autant plus qu’Elisabeth lui donne deux enfants : Constance, le 3 janvier 1290, et Alphonse, le 8 févier 1291, prince-hériter du royaume.

Premier des rois-organisateurs, Denis promeut une parfaite mise en valeur de ses états : plantation de pins pour construire une flotte puissante, développement rationnel du commerce et de l'industrie. Prenant ses distances envers la Castille, il crée à Lisbonne, l'Estudo geral, embryon de l'université future. Sa nationalisation des ordres militaires de Calatrava et de Santiago conforte l'unité de son royaume. En 1312, il transforme et rénove les Templiers en Ordre du Christ.


Le roi Denis (Dinis) de Portugal.

Cependant, un surnom infâmant lui est attribué : Denis, le faiseur de bâtards ; juste reproche. De fait, souverain intelligent et éclairé, bon administrateur autant que brave soldat, bon, pondéré et juste, le roi Denis laisse échapper ses sens dans une sensualité débridée. Et pourtant, il chérit son épouse qu’il trompe régulièrement :
" C'est plus fort que moi, avoue-t-il à Elisabeth, pourtant, je vous aime."
La noble offensée lui rétorque :
" Certes, vous m'offensez et j'en pleure. Pourtant, c'est le divin amour que vous bafouez. Devant lui, nous sommes unis à jamais."

Autant pour se faire pardonner que par bonté, le roi Denis permet que sa femme distribue d'opulentes aumônes que les courtisans reprochent à leur reine :
" Vous en faites trop, Majesté, certains vous comparent à une bonne poire que l'on savoure à volonté."
Elle répond :
" Ami, je ne puis entendre les gémissements de tant de pauvres mères et la voix des petits-enfants. Je ne puis voir les larmes des vieillards et les misères de tant de pauvres gens sans m'employer à soulager les malheurs du pays. Les biens que Dieu m'a confiés, je n'en suis que l'intendante, pour secourir toutes détresses."
Plus encore, la reine prend soin des enfants illégitimes de son époux. On s'exclame autour d'elle :
" N'est-ce pas un comble ?"
L'interpellée fournit ses motivation, couronnées d'excuses sublimes :
" Ces bâtards du roi sont des petits innocents. Je leur procure donc bonnes nourrices et chrétienne éducation. Sans doute ai-je mal su retenir mon mari qui est pourtant si bon !"

Atteint de jalousie morbide, le Roi est irritable, furieux à l'excès par crises subites. Fâché contre lui-même, le malheureux croit devoir séquestrer la Reine au château d'Alemquer.
" Vous êtes plus mère qu'amante en me préférant votre fils."
Alors que les courtisans plaignent l'exilée, elle leur répond :
" La divine providence veillera parfaitement sur mes intérêts. Je les lui abandonne. Finalement, Dieu saura faire éclater mon innocence et enlever de l'esprit du roi, mon seigneur, les mauvaises impressions que j'ai pu lui causer."
De fait, le colérique pour cause d'incontinence, s'excuse bientôt à genoux et la comble de cadeaux :
" La ville de Torres-Vedras en Estrémadure, sur le fleuve côtier Sizandro, sera votre propriété. Que ce don témoigne de ma repentance pour les peines dont je vous ai abreuvée."

Un jour d’hiver le roi Denis en colère, avise son épouse dont il croit le tablier rempli de pièces d'argent destinées aux pauvres. Il l’arrête brusquement lui ordonne :
" Ouvrez votre tablier, Madame, et découvrez votre fardeau."
Au lieu de l'argent qu'il escomptait récupérer, le roi découvre des fleurs magnifiques, spécialement des roses épanouies, totalement hors-saison. Honteux et confus, il s'excuse mais demeure songeur :
" Je croyais bien trouver de l'argent destiné aux gueux. J'ai trouvé une brassée de belles fleurs, largement épanouies en plein hiver. Mon épouse serait-elle une sainte ?"
A cause de ce miracle des fleurs, elle sera représentée : tablier ouvert sur une jonchée de roses.

En 1315, un page, gracieux et vertueux, admire respectueusement la reine dont il est le secrétaire. Un autre page, envieux, dit au souverain :
" Majesté, ne seriez-vous pas enclin à croire que ce jeune et dévoué serviteur de votre gracieuse épouse, suscite en elle plus d'attention affectueuse que ne le permet la loi divine ?"
Le roi Denis qui s'estime trompeur trompé, en éprouve un si vif dépit qu’il projette de faire mourir son rival. Lors d'une promenade à cheval, le roi Denis qui passe près d'un four à chaux, dit au chef du chantier :
" Attention mon ami ; affaire d'état ! Demain matin, se présentera devant vous l'un des mes pages. De ma part, il vous posera la question : Avez-vous exécuté l'ordre du roi Denis ? Assurez-vous de sa personne et jetez-le dans votre four."
Le lendemain, le roi Denis avise le page dévoué à la reine :
" Tu sais où se trouve le four à chaux proche du palais. Vas-y et, sur place, interroge les responsables : " Avez-vous exécuté les ordres du roi Denis ?" Ensuite, reviens vite m'apporter leur réponse."
Le page se met en route sur le champ, mais passant devant une église où la cloche, annonce l'élévation, il entre et s'attarde dans le sanctuaire. Au palais, le souverain s'impatiente ; une voix intérieure insinue :
" Tes ordres ont-il été exécutés ? Il faudrait t'en assurer !"
Le roi appelle un serviteur qui est justement le calomniateur et lui ordonne :
" Prends un bon cheval dans nos écuries et galope jusqu'au four à chaux qui jouxte nos domaines. Là, tu interrogeras les ouvriers par le simple mot-de-passe : Avez-vous exécuté les ordres du roi Denis ?"
Dès son arrivée sur le chantier, il demande :
" Avez-vous exécuté les ordres du roi Denis ?"
Il est saisi et jeté au feu sans autre forme de procès.

Quand survient le pieux page, réconforté par sa longue halte priante, on lui répond :
" Travail accompli. Sa majesté sera satisfaite."
Le vertueux page rentre au palais. Sidéré, le roi Denis lui dit :
" Tu en as mis du temps pour exécuter cette mission de confiance. Qu'est-il arrivé ?"
Le page répond :
" Sire, veuillez me pardonner."
Le Roi ordonne :
" Mais encore : explique-toi franchement."
Et le page de répondre :
" Voilà mon excuse, Sire, veuillez l'accepter."
Le roi insiste :
" Je te somme de me dire la vérité, rien que la vérité, toute la vérité."
Le page répond :
" Mieux vaut tout vous avouer, voici l'affaire. A vos ordres, je faisais diligence lorsque, passant près d'une église où l'on célébrait la messe, j'entendis la clochette de l'élévation. J'entre et attends la fin. Ensuite, j'assiste une seconde, puis à une troisième messe. En effet, mon père mourant me fis jurer sur son lit de mort : " Beau fils, sois fidèle à la tradition des trois messes à la suite. Dieu te protègera !"
Enfin, le roi demande :
" Ensuite, bien sûr, tu es allé au four à chaux."
Et le page répond :
" Certes et rapidement. Là les ouvriers me confièrent le message qui vous rassurera : Travail accompli. Sa majesté sera satisfaite."

Honteux d'avoir pu causer la mort d'un homme par jalousie, le roi Denis s'exclame :
" Le doigt de Dieu est là."
Converti, il s'applique à réparer ses erreurs passées. Quant au page, il comprend parfaitement qu'un autre est mort à sa place, à cause de son providentiel retard. Les courtisans disent au Roi :
" Après tout, le calomniateur est puni. La divine justice y a pourvu."

En 1317, le prince-héritier Alphonse, marié à l'Infante de Castille, craignant d'être supplanté par les bâtards de son père, fomente une conspiration contre Denis et s'avance avec une armée. Elisabeth s'interpose :
" Fils bien-aimé, renoncez à cet affrontement. Je ferai tout pour préserver vos droits. De plus, quant au fond, votre père n'est-il pas juste et bon ?"
Bientôt, la réconciliation est accomplie, et Jean XXII félicite la souveraine :
" Vous êtes admirable d'avoir pu réconcilier votre époux et votre fils, tellement montés l'un contre l'autre !"

Bientôt, elle obtiendra la réconciliation de Ferdinand IV, roi de Castille avec Alphonse de Cerda, son cousin germain, qui se disputent la couronne. Elle réconciliera aussi Jacques II, roi d'Aragon, son propre frère, avec le roi de Castille, son gendre. Toujours apaisante et tutélaire, la reine de Portugal arrange les affaires et réconcilie les antagonistes. Son talent de pacificatrice est tellement connu et reconnu que le bon peuple s'y repose :
" Tant que vivra Dame Elisabeth, nous vivrons en paix."
De fait, ce charisme d'apaiseuse s'exerce jusqu'au seuil de l'éternité.

En 1324, le roi Denis tombe gravement malade et son épouse s'applique à bien le préparer à la mort :
" Somme toute, Majesté, les rois ne sont que les bergers de leur peuple. Ensemble, détestons nos péchés. Ils nous seront remis par la divine Bonté qui nous ouvrira les portes du ciel."
L'année suivante, à Santarem, sur la rive droite du Tage, meurt saintement le roi Denis.

La reine Elisabeth qui rappelle souvent le conseil de saint Paul, " que tout se fasse avec bienséance et dans l'ordre " (I, Corinth., XIV, 10.), assiste aux funérailles solennelles de son époux et accompagne le corps jusqu'au monastère cistercien d'Odiversa, sépulture royale. Pour le salut de son mari, elle fait un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle où elle offre au sanctuaire la couronne d'or qu'elle avait portée le jour de son mariage. Ensuite, elle voudrait se retirer du monde au couvent de Coïmbre, dont elle était la seconde fondatrice pour finir sa vie, mais elle recule par charité réaliste et, sans trêve ni relâche, secourt les pauvres et travaille à établir ou rétablir la paix. Elisabeth prend toutefois l'habit du tiers-ordre de Saint-François, et se contente d'habiter une maison proche du monastère, vivant elle-même selon la règle du tiers-ordre. Ayant obtenu du Saint-Siège le privilège d'entrer dans le cloître, elle va souvent chez les moniales pour s'entretenir avec elles. Dans sa maison il y a toujours cinq religieuses du monastère avec lesquelles elle prie, récite l'office et vit en communauté. Elle le fait à pied, déjà âgée de soixante-quatre ans, un deuxième pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, demandant l'aumône en route.

Alors qu’elle vient de fonder à Lisbonne le couvent de la Trinité, le premier sanctuaire où l'on vénère l'Immaculée Conception, et qu'elle y fait ses dévotions, on lui annonce subitement :
" Noble dame, nouveau malheur ! La guerre paraît imminente entre Alphonse IV, roi du Portugal, votre fils et Alphonse XI, souverain de Castille, votre neveu."
A cette nouvelle, la sexagénaire décide :
" Partons immédiatement pour Extremoz : il faut rétablir la concorde."
Ce qui fut dit, fut fait. Une fois encore, succès de la fine diplomate. Cette bien-avisée meurt irradiée de joie d'avoir pu éviter le conflit. Elle résume sa dernière démarche par une exclamation qui constitue son mot-de-passe pour l'éternité :
" Procedamus in pace ", " avançons en paix ".

Apprenant peu après que son fils Alphonse et son petit-fils, le roi de Castille, entraient en guerre, elle se rendit à Estremoz chez son fils. A peine arrivée, elle tomba malade. Béatrice tient affectueusement la main de sa belle-mère, lorsqu'elle sent une légère pression et entend un appel :
" Approchez donc un siège, mamie."
La princesse répond :
" Mais il n'y a personne pour l'occuper."
La Reine réplique :
" Sûrement que si, en effet, j'aperçois une belle dame radieuse, vêtue d'une robe éclatante de blancheur. Elle vient me chercher. Je la reconnais : c'est Marie, mère de tout grâce."
Ce furent ces dernières paroles, le 4 juillet 1336.


Manuel Ier de Portugal.

Le corps de la reine Elisabeth, transféré d'Estremoz à Coïmbre, est déposé au monastère des Clarisses où le peuple pieux, en foule, le vénère. En 1520, à la demande du roi Manuel Ier de Portugal (4), le pape Léon X autorise le culte, dans le diocèse de Coïmbre ; trente ans après, Paul IV l’étend à tout le royaume. En 1612 on retire du tombeau de marbre le corps entier d'Elisabeth, enseveli dans un drap de soie et placé dans un coffret de bois précieux recouvert de cuir : le visage de la sainte reine est encore régulier et souriant. Alphonse, évêque de Coïmbre, édifie une splendide chapelle. On y dépose les restes de la souveraine, dans une magnifique châsse d'argent massif. Canonisée par Urbain VIII le 25 mai 1625, Elisabeth suscite grande dévotion et se trouve exaltée par de nombreux panégyristes. La fête qui avait été transférée du 4 juillet au 8 juillet, par Innocent XII (1695) fut de nouveau fixée au 4 juillet par Paul VI.

NOTES

1. Pierre III, le Grand (né en 1239), fut roi d'Aragon (1276-1285) et roi de Sicile (1282-1285). Fils de Jacques I° d’Aragon, il acquit des droits sur les anciennes possessions des Hohenstaufen en Italie par son mariage avec Constance, fille de Manfred, roi de Sicile, et héritière des Hohenstaufen (1262). Il accueillit à la cour d'Aragon les chefs siciliens dressés contre la tyrannie angevine, tels Roger de Lauria et Jean de Procida, et fut l'instigateur des Vêpres siciliennes (30 mars 1282) qui renversèrent la domination française. Dès le 4 septembre 1282, il s'emparait du pouvoir à Palerme et prit en Sicile le nom de Pierre I°. Charles d'Anjou obtint du pape Martin IV l'excommunication de Pierre III, et organisa une croisade d'Aragon (1284-1285) qui, menée par Philippe III le Hardi, roi de France, se termina par la victoire de l'Aragonais. Pierre lII avait fait de l'Aragon la pre­miè­re puissance de la Méditerranée occidentale, et c'est avec lui que commença l'intrusion de l'Espagne dans les affaires ita­lien­nes. En Aragon, il se trouva aux prises avec l'opposition de la no­blesse et des villes, qui obtinrent de lui le Grand Privilège (1283). Il mourut à Villafranca del Panadès (Catalogne) le 10 novembre 1285.

2. Jacques Ier le Conquérant (né à Montpellier, en 1208), fils et suc­cesseur de Pierre II, fut roi d'Aragon de 1213 à 1276. Il conquit sur les Maures les royaumes de Valence (1238) et de Murcie (1266) ; il conquit et annexa les îles Baléares (1229-1335). Au trai­té de Corbeil (1258), saint Louis renonça aux comtés de Bar­ce­lone et de Roussillon, tandis que Jacques I° re­nonçait à toute prétention au-delà des Pyrénées, excepté Montpellier. Un de ses fils, Pierre III, régna sur l'Aragon, un autre Jacques I°, régna sur Majorque. Jacques I° qui écrit la chronique de son règne, mourut à Valence le 27 juillet 1276.

3. Denis Ier est le fils et le successeur du roi Alphonse III de Portugal qui mourut à Libonne le 16 novembre 1279.

4. Manuel Ier le Grand ou le Fortuné, né en 1469, était le fils du duc Ferdinand de Viseu qui appartenait à une branche cadette de la maison de Portugal. En 1495, le roi Jean II étant mort sans enfant légitime, Manuel lui succéda sur le trône du Portugal. Il soutint activement les grandes explorations maritimes : sous son règne que Vasco de Gama doubla le cap de Bonne-Espérance et que Cabral aborda au Brésil (1500). Il fit de sa cour un grand centre d'activité littéraire et scientifique réforma les lois, bannit les Juifs et les Maures qui s'étaient réfugiés au Portugal après la prise de Grenade. On appela " manuélin " le style qui in­troduisit de la Renais­sance dans l'architecture portugaise (château de Cintra, église du Christ à Setubal, cloître de Belem). Par sa politique de mariages Manuel espérait assurer à ses héritiers la couronne d’Espagne. Il mourut à Lisbonne le 13 décembre 1521.

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