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dimanche, 28 mai 2017

28 mai. Saint Germain, évêque de Paris. 576.

- Saint Germain, évêque de Paris. 576.

Papes : Saint Gélase ; Benoît Ier. Rois de France : Clovis Ier ; Childebert II.

" Tout pontife pris d'entre les hommes est étabi pour les hommes dans les choses qui ont rapport à Dieu... Il faut qu'il soit capable de compassion à l'égard de ceux qui sont dans l'ignorance et l'égarement, parce qu'il est lui-même environné de faiblesse."
Ad. Haeb., V, 1 et 2.


Saint Germain. Bréviaire à l'usage de Paris. Maître de Bedford. XVe.

Fortunat, évêque de Poitiers, qui a écrit le premier les actions admirables de saint Germain, évêque de Paris, en parle en des termes si avantageux, qu'il ne fait point difficulté de l'égaler aux plus illustres Martyrs, et même de le comparer aux plus grands Apôtres. Il naquit en Bourgogne, au diocèse d'Autun, de parents riches et " sociologiquement " chrétiens. Un hagiographe précise même davantage en disant :
" Le glorieux et bien-aimé de Dieu, monsieur saint Germain, natif d'Autun, au faubourg Saint-Blaise, de la grande rue, autrement la rue Sainte-Anastasie..."

Sa mère fit ce qu'elle put pour lui faire perdre la vie dans ses propres entrailles. Elle prit pour cela beaucoup de poisons, et ne négligea pas les moyens les plus violents. Mais la Providence, infaillible dans ses décrets, ne permit pas qu'elle vint à bout d'un dessein si criminel ; la fureur de cette mère dénaturée contre son enfant ne cessa pas avec sa naissance ; et si elle ne le fit pas mourir, elle continua toujours de le maltraiter et de lui être impitoyable.


Germain échappant au poison abortif que prit sa mère.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

La cause de cette étrange aversion était, dit-on, la crainte de voir sa maison trop chargée d'enfants. La grand'mère de Germain ne fut pas moins cruelle envers lui que sa mère : car aimant passionnément un autre de ses petits-fils, nommé Stratide, cousin de notre Saint, elle ne pouvait souffrir que celui-ci partageât son héritage avec lui. Afin de s'en défaire, elle donna 2 bouteilles à sa servante, l'une de vin et l'autre de poison, et lui marqua celle de vin pour Stratide, et celle de poison pour Germain; mais Dieu dissipa les artifices de cette marâtre, en permettant que la servante se trompât, et que Germain ayant pris le bon vin, Stratide avalât le poison, dont il fût mort sans un prompt secours.

Saint Germain échappant au poison donné par
sa grand-mère et mort de son cousin Stratide.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Ce pauvre enfant, étant ainsi exposé à de continuelles persécutions dans la maison même de son père, fut obligé d'en sortir et de se retirer auprès de Scopilion, son oncle, personnage de très-sainte vie, qui habitait Lusy.

C'est là qu'il reçut cette éducation forte qui accoutume à mettre le devoir au-dessus du plaisir, et qu'il jeta les fondements de cette haute perfection à laquelle il est arrivé depuis : car son oraison était continuelle, et, quoiqu'il fût éloigné de mille pas de l'église, il s'y rendait néanmoins toutes les nuits avec ce saint oncle, pour dire les Matines et ensuite assister aux saints Mystères. Saint Agrippin, évêque d'Autun, étant informé de sa vertu, lui conféra l'ordre de diacre, et, trois ans après, il l'ordonna prêtre. Saint Nectaire, son successeur, le nomma abbé de Saint-Symphorien, hors les murs d'Autun. Germain se rendit, par ses veilles, ses abstinences et son assiduité à la prière, le modèle de tous les religieux.

L'amour divin embrasait tellement son coeur, qu'on en voyait reluire la splendeur sur son visage. Il était si sensible aux misères des pauvres, qu'il n'en pouvait jamais renvoyer aucun sans assistance : il leur a souvent donné tout ce qu'il avait de provisions dans le monastère, sans rien réserver. Plusieurs de ses religieux, n'approuvant pas cette conduite, se plaignirent hautement de l'excès de sa libéralité, qui les mettrait, disaient-ils, dans la dernière indigence.

Un jour, en effet, il arriva que même le pain du jour manqua dans l'abbaye : mais Germain s'étant mis en prières, on vit aussitôt arriver au monastère deux chevaux chargés de pains, que la femme du seigneur Ebron envoyait, et, le lendemain, deux charrettes pleines de vivres vinrent d'un autre côté. Ces secours extraordinaires et miraculeux devaient suffire pour apaiser les murmures et les injustes plaintes. Néanmoins, les religieux de Saint-Symphorien diffamèrent si fort leur saint abbé auprès de l'évêque diocésain, que ce prélat, ajoutant foi trop légèrement à leurs rapports, le fit arrêter et mettre dans ses prisons, comme s'il eût été coupable de prodigalités ; mais à peine y fut-il entré, que les portes se rouvrirent d'elles-mêmes ; néanmoins Germain ne voulut pas sortir sans la bénédiction de celui qui l'avait fait emprisonner. L'évêque, mieux informé, reconnut sa sainteté et le traita avec beaucoup de respect.

Un autre miracle augmenta la vénération qu'on lui portait. Le feu prit au monastère : un embrasement général semblait inévitable. Mais notre Saint arrêta en un instant cet incendie par un peu d'eau bénite qu'il jeta dessus, et par le Signe de la Croix qu'il fit en chantant " Alleluia !".


Lectionnaire de l'office de l'abbaye Saint-Pierre
de la Couture du Mans. XIIe.

La charité était la vertu dominante, le trait le plus fortement accusé de l'admirable physionomie de Germain. En voici une nouvelle preuve.

Un certain Sabaricus, homme dur et violent, avait un esclave nommé Aesarius. Celui-ci, cruellement maltraité par son impitoyable maître et n'y tenant plus, courut un jour se réfugier au monastère de Saint-Symphorien, priant Germain de vouloir bien le racheter à tout prix. L'esclavage était devenu pour lui dans cette maison un supplice vraiment intolérable. Le Saint, ému de pitié et plein de l'esprit de l'Eglise qui travaillait de tout son pouvoir à l'abolition de la servitude, entra aussitôt en négociation avec Sabaricus.

Cet homme, furieux de la démarche de son esclave, exigea 80 pièces d'or pour le rachat de ce pauvre malheureux, de sa femme et de son enfant. La somme était exorbitante : où la trouver ? Mais la charité ne se rebute point et ne désespère jamais. Germain consola donc Aesarius, lui promettant la liberté quand même et sans trop savoir comment en payer le prix. Enfin il vint à bout de recueillir la somme exigée. Sabaricus, dont l'âme ne s'ouvrait point à la douce commisération parce qu'elle était fermée à la piété Chrétienne, principe et aliment de toutes les vertus, osa bien venir en personne toucher son argent, maudite rançon du sang, des soupirs et des larmes. Bien plus, ce misérable, sans respect pour lui-même, pour les hommes ni pour Dieu, ne daigna seulement pas en passant devant la basilique de Saint-Symphorien y entrer pour y faire une prière. Mais sa barbarie et son impiété ne demeurèrent pas impunies.

Dès lors la vue d'une église lui inspira de l'horreur ; il abandonna tout exercice de religion et tomba dans une sorte de frénésie. On fut même obligé de l'enchaîner. Germain auquel on le conduisit, - car quel autre aurait pu le guérir ? - oubliant ses torts et ne voyant en lui qu'un malheureux, fit à Dieu devant le tombeau de saint Symphorien une ardente prière que la Foi et la charité portèrent au Ciel. Aussitôt, par un double miracle, le malade recouvra avec la santé des sentiments plus Chrétiens et la tranquillité de l'âme : il était guéri et son coeur changé. Plein de regret et de douleur pour le passé, mais aussi de joie et de reconnaissance, il ajouta 20 pièces d'or aux 80 qu'il avait reçues en échange de la liberté de son esclave, et fit faire avec cet or une belle croix que l'on suspendit comme un mémorial de l'événement au-dessus du tombeau de saint Symphorien. " Cette croix, dit le biographe, existe encore aujourd'hui et atteste le prodige que nous venons de raconter " (Fortunat.).

Alors les bénédictions célestes entrèrent dans la maison de Sabaricus. Ses fils et ses filles, vivement impressionnés d'un miracle qui les touchait de si près et cédant à l'impression de la Grâce divine, voulurent, afin de se consacrer entièrement à Dieu, s'enrôler dans les diverses phalanges de la milice sacrée et gouvernèrent même plusieurs monastères. N'est-ce pas là un éloquent témoignage du zèle avec lequel l'Eglise travailla à détruire peu à peu l'esclavage, à protéger le faible contre le fort, à changer les moeurs des barbares ?


Sacre de saint Germain. Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Le bruit de ces merveilles et de beaucoup d'autres s'étant répandu par tout le royaume, et étant venu jusqu'à Childebert, roi des Francs, il voulut avoir un si saint personnage dans sa ville de Paris, et lui manda de le venir trouver. Saint Germain n'osa pas s'opposer à sa volonté, parce qu'il apprit qu'elle était conforme à celle de Dieu : car, s'étant un jour endormi après sa prière, il lui apparut en songe un vénérable vieillard qui lui présente les clefs des portes de Paris. Le Saint lui demanda ce qu'il voulait qu'il en fît : " Je vous donne ces clefs afin que vous sauviez cette ville."

C'était lui prédire qu'il en serait évêque ; mais Germain, ne faisant pas cette réflexion, comprit seulement que sa présence était nécessaire à Paris ; il se mit donc en chemin avec quatre de ses moines, dont trois, Auctaire, saint Doctrovée et Scubilion, ont été successivement abbés de Saint-Vincent, depuis, Saint-Germain des Prés. Ces 5 moines, après avoir salué le roi et reçu ses ordres, se retirèrent dans un oratoire dédié sous le nom de Saint-Jean-Baptiste, qui, dans la suite, a été appelé Saint-Germain le Vieux, où ils pratiquèrent si parfaitement tous les exercices du cloître, que toute la cour en était ravie.

Quatre ans après, le siège épiscopal de Paris vint à vaquer par le décès d'Eusèbe, qui avait été substitué à Saffaracus, déposé au second Concile de la même ville, en 565. Saint Germain fut élevé sur ce trône par la Providence divine, et à la demande de Childebert, qui le souhaita ainsi. Cette charge ne changea rien en lui que le seul titre d'abbé en celui d'évêque, et il y garda les mêmes pratiques d'une vie d'austère ascète qu'il avait observées dans son monastère.

Il allait à l'église à 21h et n'en sortait qu'à la pointe du jour, pour prendre en son palais un moment de repos, et vaquer ensuite au soulagement des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous ceux qui avaient recours à lui. Sa table, où se trouvaient ordinairement les pauvres, n'était couverte que de mets fort communs ; et, comme il n'y manquait rien, de même ou n'y servait rien de superflu. Il voulait que l'âme fût nourrie en même temps que le corps, et faisait faire pour cela, durant le repas, la lecture de quelque bon livre. Ses prédications eurent un tel succès, que Paris changea bientôt de face. Les vanités cessèrent, les pompes furent modérées, les superfluités retranchées, le luxe aboli, et enfin le vice y perdant son empire, la vertu prit sa place et commença à s'y pratiquer.


Translatio et miracula s. Germani. XIe.

La réputation de sa vertu croissant de plus en plus, il fut supplié de se trouver à Bourges pour assister à la consécration de l'évêque Félix : il ne manqua pas de s'y rendre ; et ayant, par occasion, parlé à un Juif, appelé Sigeric, il le convertit parfaitement et le baptisa ; mais sa femme étant demeurée fermée à l'illumination de la Foi, sans vouloir profiter de l'exemple de son mari, fut bientôt punie de son obstination ; car le démon entra dans son corps, et ne cessa point de la tourmenter jusqu'à ce que le saint évêque, ému de compassion, l'eût délivrée d'un si mauvais hôte par l'imposition des mains ; elle reconnut ainsi la vérité, et reçut enfin le saint Baptême.

Il eut une adresse merveilleuse pour gagner l'esprit de Childebert ; il le gouverna si bien, que, quoique ce prince eût toujours quelques restes de cette férocité, alors naturelle à la nation, il modéra néanmoins ses moeurs, réforma sa cour, et s'appliqua à la fondation de beaucoup d'églises et de monastères. Il envoya un jour 6.000 livres à saint Germain pour les distribuer aux pauvres ; mais le saint évêque n'en ayant pas trouvé assez pour recevoir toute cette aumône, voulut lui en rendre la moitié. Le roi, bien loin de la prendre et de ne plus rien envoyer, fit rompre sa vaisselle d'argent, ôta les chaînes d'or de son cou, et pria l'évêque de ne point cesser de donner, assurant que, de son côté, il ne se lasserait point de fournir.

Childebert étant mort sans enfants mâles, Clotaire, son cadet, lui succéda. Ce prince, qui, ayant vécu jusque-là loin de Paris, ne connaissait pas assez les vertus de saint Germain, le fit un jour si longtemps attendre à la porte de son palais, qu'il fut contraint de s'en aller. Mais le roi souffrit, la nuit suivante, de si grandes douleurs par tout le corps, en punition de cette faute, que, reconnaissant l'injustice du mépris qu'il avait fait au saint évêque, il l'envoya chercher à l'heure même, se jeta à ses pieds, et baisa humblement le bord de sa robe ; le Saint porta la main sur les endroits qui lui faisaient mal, et, par cet attouchement, il apaisa entièrement sa douleur.

Il fit ensuite éclater son zèle contre le roi Caribert, qui avait répudié Ingoberge, sa femme légitime, et épousé une suivante, nommée Marcovèse, dont il entretenait en même temps la soeur. Saint Germain lui fit là-dessus plusieurs remontrances ; et voyant qu'elles étaient inutiles et qu'il ne se corrigeait point, il prononça son excommunication, conséquence logique puisque Caribert ne vivait pas en communion avec la Foi de l'Eglise. De plus, comme la noblesse Franque avait alors à nouveau usurpé des biens de l'Eglise, ce qui avait fait abandonner le service de Dieu dans plusieurs paroisses, il fit assembler un Concile à Paris, dans lequel on fulmina des anathèmes contre ceux qui s'étaient emparés des biens temporels utilisés par le peuple de l'Eglise de Jésus-Christ.


Saint Germain reprenant vigoureusement le roi Caribert.
Guillaume Crétin. Chroniques françaises. XVe.

Il se trouva aussi au second Concile de Tours, qui fut tenu pour réformer la discipline de l'Eglise, déchue presque partout, et pour condamner les scandaleux mariages incestueux, qui étaient assez ordinaires entre les grands, et destinés à conserver les biens terrestres au sein d'une même lignée.

Le démon ne souffrant qu'avec dépit ces heureux progrès, fit ce qu'il put pour les arrêter, en troublant la tranquillité de sa dévotion ; en effet, il le tenta en toutes manières, soit en l'effrayant durant son oraison, soit en criant à ses oreilles, soit en lui apparaissant sous des formes horribles, soit enfin en le maltraitant et en le battant ; mais son humilité et sa constance le rendirent victorieux de tous ces assauts, et il en triompha si glorieusement, que cet esprit d'orgueil ne put jamais rien gagner sur sa volonté.

Il ne faut pas attendre que nous racontions tous les miracles de saint Germain : le grand Fortunat, évêque de Poitiers, après en avoir composé un livre entier, avoue qu'il en laisse beaucoup à dire. La paille de son lit, les pièces et les fils de sa robe, sa salive, ses larmes, ses paroles, l'eau qui avait servi à laver ses mains, son regard, son attouchement, les songes qui le faisaient paraître durant le sommeil, les lettres qu'il écrivait, étaient autant de remèdes pour toutes sortes de maladies. Les habitants de Meudon, près de Paris, étant affligés de la contagion, en furent délivrés avec du pain qu'il leur envoya, après l'avoir bénit.

Saint Germain, qui avait vécu à Autun près des lieux remplis du souvenir vénéré de saint Martin, aimait à se rendre à Tours, pour célébrer la fête de ce grand évêque. La réputation l'y accompagnait ; et les malades ne manquaient pas de se présenter sur son passage, soit qu'il entrât dans la basilique, soit qu'il en sortît. Un jour il guérit, en les frottant d'un peu d'huile et de salive, deux femmes estropiées du bras.


Saint Germain et un saint moine de l'abbaye Saint-Symphorien.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Dans un de ces pèlerinages, il se trouva fortuitement à Tours avec Clotaire. Le roi, sous prétexte d'aller vénérer les reliques de saint Martin, se rapprochait ainsi de Poitiers, afin de pouvoir plus facilement enlever son épouse Radegonde qui, après avoir été ordonnée diaconnesse par saint Germain, en avait reçut le voile de religieuse et était entrée dans une communauté fondée près du tombeau de saint Hilaire. La pieuse reine ne s'était retirée de la cour que sur le consentement très formel et très spontané du roi ; mais celui-ci la regretta bientôt vivement, et poussé par de méchants conseillers, il voulut, au mépris des voeux plus sacrés de la vie monastique, l'arracher à la sainte retraite où elle s'était donnée à Dieu et ne vivait que pour Dieu.

Avertie et alarmée du projet impie de Clotaire, Radegonde envoya secrètement une lettre très pressante au saint évêque de Paris pour le prier de dissuader le roi de sa criminelle résolution. Germain mouilla cette lettre de ses larmes et alla aussitôt se jeter aux pieds de Clotaire, devant les reliques de saint Martin, le conjura, au Nom de Dieu, de ne point se rendre à Poitiers. Le prince attendri et repentant s'écria :
" J'avais cédé à de mauvais conseils ; mais, je le reconnais, je n'étais pas digne de posséder une si sainte épouse."

Et, bien que mécréant, tombant lui-même aux genoux de l'auguste pontife qui le dominait de toute la hauteur de sa vertu moralle, il le pria d'aller lui-même à Poitiers demander pardon et offrir ses excuses à Radegonde. Dieu eut égard au sincère repentir de Clotaire ; mais ses méchants conseillers furent punis et moururent de l'horrible et honteuse mort d'Arius : ils répandirent leurs intestins...

Si Germain avait conservé pour le grand évêque de Tours un culte si pieux, pouvait-il oublier saint Symphorien, et l'abbaye et les frères, ou plutôt les enfants bien-aimés qu'il y avait laissés ? La moilié de son coeur était restée à Autun. Aussi le vit-on, chaque année, quitter Paris pour venir assister à la grande solennité religieuse instituée en l'honneur du héros autunois, et célébrée avec le pieux enthousiasme de la foi unie à la piété populaire. Quand approchait le jour de la fête chère à sa piété et à son coeur, alors s'acheminant vers sa patrie, il arrivait par la route qui suit les bords de la rivière de Cure ; et chaque fois qu'il traversait le Morvan, sa présence était signalée par quelque bienfait, par quelque prodige. Les démons surtout éprouvaient sa puissance et se trouvaient déconcertés. De tout le pays accouraient des possédés qui d'avance sentaient son approche et l'annonçaient en poussant des gémissements ou des cris lamentables. Il les touchait, et les malins esprits, forcés de sortir, disaient :
" Homme de Dieu, si vous ne pouvez nous souffrir dans les lieux habités, si vous vous obstinez à ne pas vouloir que nous demeurions avec les hommes, au moins laissez à des malheureux la permission d'errer en paix dans l'épaisseur de ces forêts, dans la solitude de ces montagnes."


Saint Germain bénissant des infirmes.
Legenda aurea. Bx J. de Voragine. Mâcon. XVe.

Les officiers royaux qui traitaient le peuple sans ménagement avaient à redouter aussi la généreuse liberté de Germain. Un jour que, retournant d'Autun à Paris après la célébration de la fête de saint Symphorien, il passait par Avallon, il apprit avec douleur que les prisons du château étaient remplies de débiteurs du fisc. Touché de compassion pour ces pauvres gens, il pria le comte Nicaise, qui l'avait invité à dîner, de vouloir bien adoucir leur sort en leur donnant la liberté sous caution. Le comte refusa impitoyablement. Alors, le charitable pasteur, sans même attendre la fin du repas, alla se prosterner la face contre terre, à la porte du cachot souterrain où gémissaient tant de malheureuses victimes de l'injustice humaine, et répandit en abondance des larmes avec des prières sur ce seuil, triste témoin de la douleur et du désespoir, afin d'obtenir de la miséricorde de Dieu ce que lui refusait la dureté des hommes.

Il fut exaucé. Un Ange vint ouvrir les portes de la prison et briser les fers de tous ces infortunés détenus dont la pauvreté faisait tout le " crime ". Croyant à peine à tant de bonheur, ils allèrent dans le transport de leur reconnaissance se jeter aux pieds de leur bienfaiteur. Une nouvelle grâce les attendait. Le roi, cédant aux instances de l'homme de Dieu, leur accorda la remise entière de tout ce qu'on affirmaient qu'ils devaient au trésor. Une autre fois, le même comte Nicaise, en courant au-devant de notre Saint dont on lui annonçait l'arrivée, fit une chute très grave, car on le releva sans connaissance ni sentiment; et ce ne fut que par la vertu des prières de Germain qu'il put être rappelé à la vie. Empressé de témoigner sa gratitude à l'hôte vénérable auquel il attribuait son salut, il lui offrit son baudrier et son épée. Germain s'empressa d'accepter ce don précieux.

Bientôt le comte, regrettant de s'être défait si facilement de ce qu'un soldat païen a de plus cher, réclama son arme. L'évêque, qui avait bien prévu ce retour, pensa que le moment était favorable pour augmenter la bourse de ses pauvres. Il fit composer le guerrier, qui au reste s'exécuta de fort bonne grâce. Bien plus, touché de la charité de Germain, Nicaise se repeutit de sa dureté et fut désormais plus humain. Il avait appris à ses dépens, selon l'observation du biographe, qu'il faut compatir aux misères d'autrui.

Un de ses plus grands soins fut la construction de la célèbre abbaye de Saint-Vincent. Childebert l'avait commencée ; mais ce fut Clotaire Ier, son frère, qui donna l'argent pour l'achever. Lorsque l'église fut en état, il pria saint Germain de la consacrer ; il le fit à la grande satisfaction de ce monarque, de la reine sa femme, et des princesses ses filles. Et cette église où, auparavant, il y avait un temple de la déesse Isis, fut depuis le mausolée de la plupart des princes et des princesses de la couronne, jusqu'à ce que Dagobert Ier eut fait bâtir celle de Saint-Denis, en France. On y voyait encore ces sépultures en 1685, entre autres, celles d'Eleuthère, père de notre Saint, et d'Eusébie, sa mère, qui, après l'avoir si maltraité durant son enfance, et même avant qu'il fût au monde, se trouva bienheureuse de venir mourir entre ses bras.

Ce grand évêque se contentait pas de dresser des temples matériels et inanimés au vrai Dieu ; il lui en édifiait aussi de vivants et de spirituels. Fortunat, son historien, parlant du clergé de Paris, l'appelle bienheureux d'avoir un si grand homme pour pasteur et pour chef :
" Sub duce Germano felix exercitus hic est."


Le roi Childebert fonda l'abbaye Saint-Vincent depuis
Saint-Germain-des-Prés. Généalogie des rois de France. XVe.

En effet, il avait un séminaire si renommé, qu'on y envoyait, non seulement de toute la Gaule française, mais aussi des royaumes étrangers, des enfants de haute naissance, pour y être formés aux sciences et à la piété ; et il en sortit beaucoup d'excellents clercs et de saints évêques, qui ont éclairé l'Eglise par leur doctrine et par leur éminente sainteté. On remarque, entre autres, saint Brieuc, que ses parents lui avaient envoyé d'Angleterre, lorsqu'il n'était encore qu'abbé à Saint-Symphorien, et qui ne sortit de son école que pour aller prêcher l'Evangile en son pays, comme nous l'avons remarqué en sa vie, au 1er mai. Saint Iltud, très-docte abbé de la Grande-Bretagne, fut aussi de ce nombre (comme le rapporte Trithème au IIIe livre des Hommes illustres de l'Ordre de Saint-Benoît) ; et saint Bertingrand (appelé encore saint Bertraud), qui, d'archidiacre de Paris, fut élevé sur le trône épiscopal du Mans. D'après Gislemar, qui écrivait au IXe siècle, à Saint-Germain comme à Saint-Symphorien, on suivait non pas la Règle de saint Benoît de Nursie, mais une Règle composite basée sur celle de saint Antoine le Grand et saint Basile.

La principale occupation de notre Saint était de cultiver ces jeunes plantes pour leur faire porter des fruits dignes du Seigneur. Sa récréation consistait à visiter les églises pour y prier et y méditer ; s'il les trouvait fermées, elles s'ouvraient d'elles-mêmes dès qu'il avait fait dessus le Signe de la Croix ; comme il arriva, au rapport de Fortunat, à l'église de Saint-Gervais et Saint-Protais, qui alors était hors des portes de Paris.
Voilà quelles furent les actions saintes, héroïques et si glorieuses pour le Christ et Son Eglise, de cet illustre évêque.

A l'âge de 80 ans, il fut averti de sa mort dans une vision, et apprit même que ce devait être le 5 avant les calendes de Juin. Il fit aussitôt écrire ce jour sur son lit, afin de l'avoir toujours présent, sans néanmoins déclarer ce que cette remarque signifiait. Enfin cet heureux moment étant arrivé, il rendit son âme à Dieu le 28 mai, l'an 570.

Son corps fut porté en grande pompe dans l'abbaye de Saint-Vincent, comme il l'avait ordonné ; et, depuis, cette église a pris le nom de Saint-Germain des Prés.

Miracle insigne et qui marque bien la charité toute surnaturelle de notre Saint, lorsque le convoi passa devant les prisons, il devint si pesant qu'on ne put jamais le remuer que les prisonniers ne fussent délivrés ; on les fit donc sortir, et ils suivirent le convoi, employant ainsi les premiers moments de leur liberté à rendre les derniers devoirs à celui qui la leur avait procurée.

On représente saint Germain de Paris avec des chaînes à la main, pour rappeler l'efficacité de son intervention envers les prisonniers du fisc ; tenant en main les clefs de Paris, qui lui furent données dans une vision comme un gage de Salut pour cette ville, et une image de Notre-Dame, car on prétend qu'il portait constamment avec lui cette sauvegarde ; allant au-devant d'un incendie et apaisant le fléau.

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jeudi, 25 mai 2017

25 mai. Saint Grégoire VII, pape. 1085.

- Saint Grégoire VII, pape. 1085.

Papes : Alexandre II (préd.) ; Victor III (succes.). Roi de France : Philippe Ier. Empereur d'Allemagne : Henri IV.

" Eloignez de vous toute prévarication ; faites-vous un coeur nouveau et un esprit nouveau."
Ezech. XVIII, 31.

" J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité ; c'est pour cela que je meurs en exil."
Saint Grégoire VII.

Saint Grégoire VII. Détail. Carlo Saraceni. XVIIe.

Après avoir salué sur le cycle du Temps Pascal les deux noms illustres de Léon le Grand et de Pie V, nous nous inclinons aujourd'hui devant celui de Grégoire VII. Ces trois noms résument l'action de la Papauté dans la suite des siècles, après l'âge des persécutions. Le maintien de la doctrine révélée, et la défense de la liberté de l'Eglise : telle est la mission divinement imposée aux successeurs de Pierre sur le Siège Apostolique. Saint Léon a soutenu avec courage et éloquence la foi antique contre les novateurs ; saint Pie V a fait reculer l'invasion de la prétendue réforme, et arraché la chrétienté au joug de l'islamisme ; placé entre ces deux pontifes dans l'ordre des temps, saint Grégoire VII a sauvé la société du plus grand péril qu'elle eût encore éprouvé, et fait refleurir dans son sein les mœurs chrétiennes par la restauration de la liberté de l'Eglise.

Au moment où finissait le Xe siècle et commençait le XIe, l'Eglise de Jésus-Christ était en proie à l'une des plus terribles épreuves qu'elle ait rencontrées sur son passage en ce monde. Après le fléau des persécutions, après le fléau des hérésies, était arrivé le fléau de la barbarie. L'impulsion civilisatrice donnée par Charlemagne s'était arrêtée de bonne heure au IXe siècle, et l'élément barbare, plutôt comprimé que dompté, avait forcé ses digues. La foi demeurait encore vive dans les masses ; mais elle ne pouvait à elle seule triompher de la grossièreté des mœurs. Le désordre social provenant de l'anarchie que le système féodal avait déchaînée dans toute l'Europe, enfantait mille violences, et le droit succombait partout sous la force et la licence. Les princes ne rencontraient plus un frein dans la puissance de l'Eglise ; car Rome elle-même asservie aux factions voyait trop souvent s'asseoir sur la chaire apostolique des hommes indignes ou incapables.

Cependant le XIe siècle avançait dans son cours, et le désordre semblait incurable. Les évêchés étaient devenus la proie de la puissance séculière qui les vendait, et les princes se préoccupaient surtout de rencontrer dans les prélats des vassaux disposés à les soutenir par les armes dans leurs querelles et leurs entreprises violentes. Sous un épiscopat en majeure partie simoniaque, comme l'atteste saint Pierre Damien, les mœurs du clergé du second ordre étaient tombées dans un affaissement lamentable ; et pour comble de malheur, l'ignorance, comme un nuage toujours plus sombre, s'en allait anéantissant de plus en plus la notion même du devoir. C'en était fait de l'Eglise et de la société, si la promesse du Christ de ne jamais abandonner son œuvre n'eût été inviolable.

Saint Grégoire VII. Frise des papes. Basilique Saint-Pierre. Rome.

Pour guérir tant de maux, pour faire pénétrer la lumière dans un tel chaos, il fallait que Rome se relevât de son abaissement, et qu'elle sauvât encore une fois la chrétienté. Elle avait besoin d'un Pontife saint et énergique qui sentît en lui-même cette force divine que les obstacles n'arrêtent jamais ; d'un Pontife dont l'action pût être longue et non passagère, et dont l'impulsion fût assez énergique pour entraîner ses successeurs dans la voie qu'il aurait ouverte. Telle fut la mission de saint Grégoire VII.

Cette mission, comme chez tous les hommes de la droite de Dieu, fut préparée dans la sainteté Grégoire se nommait encore Hildebrand, lorsqu'il alla cacher sa vie dans le cloître de Cluny. Là seulement, et dans les deux mille abbayes confédérées sous la crosse de cet insigne monastère de France, on rencontrait le sentiment de la liberté de l'Eglise et la pure tradition monastique ; là était préparée depuis plus d'un siècle la régénération des mœurs chrétiennes, sous la succession des quatre grands abbés, Odon, Maïeul, Odilon et Hugues. Mais Dieu gardait encore son secret ; et nul n'eût découvert les auxiliaires de la plus sainte des réformes dans ces monastères qu'un zèle fervent avait attirés d'un bout de l'Europe à l'autre à cette alliance avec Cluny, par ce seul motif que Cluny était le sanctuaire des vertus du cloître. Hildebrand chercha pour sa personne ce pieux asile, au sein duquel il espérait du moins fuir le scandale.

L'illustre saint Hugues ne tarda pas à démêler le mérite du jeune Italien qui fut admis dans la grande abbaye française. Un évêque étranger se rencontra un jour avec le maître et le disciple. C'était Brunon de Toul, désigné par l'empereur Henri III pour être le Pontife de l'Eglise Romaine. Hildebrand s'émeut à la vue de ce nouveau candidat à la chaire apostolique, de ce pape que l'Eglise Romaine, qui seule a le droit d'élire son évêque, n'a pas élu, qu'elle ne connaît pas.

Saint Grégoire VII et les éminents prélats de Cluny :
Odon, Maïeul, Odilon et Hugues.
Illustration d'un manuscrit du XIIIe.

Il ose dire à Brunon qu'il ne doit pas accepter les clefs du ciel de la main de César, que la conscience l'oblige à se soumettre humblement à l'élection canonique de la ville sainte. Brunon, qui fut saint Léon IX, accepte avec soumission l'avis du jeune moine, et tous deux ayant franchi les Alpes s'acheminent vers Rome. L'élu de César devint l'élu de l'Eglise Romaine ; mais Hildebrand n'eut plus la liberté de se séparer du nouveau Pontife. Il dut bientôt accepter le titre et les fonctions d'Archidiacre de l'Eglise Romaine.

Ce poste éminent l'eût élevé promptement sur la chaire apostolique, si Hildebrand eût eu une autre ambition que celle de briser les fers sous lesquels gémissait l'Eglise, et de préparer la reforme de la chrétienté. Mais cet homme de Dieu préféra user de son influence pour faire asseoir sur le siège de Pierre parla voie canonique et en dehors de la faveur impériale, une suite de Pontifes intègres et disposés à user de leur autorité pour l'extirpation des scandales. Après saint Léon IX, on vit passer successivement Victor II, Etienne IX, Nicolas II, et Alexandre II, tous dignes du suprême honneur. Mais il fallut enfin que celui qui avait été l'âme du pontificat sous cinq papes consentît à ceindre lui-même la tiare. Son grand cœur s'émut au pressentiment des luttes terribles qui l'attendaient ; mais ses résistances, ses tentatives pour se soustraire au lourd fardeau de la sollicitude de toutes les Eglises, demeurèrent infructueuses ; et sous le nom de Grégoire VII, le nouveau Vicaire du Christ fut révélé au monde. Il devait remplir toute l'étendue de ce nom qui signifie la Vigilance.

La force brute se dressait devant lui incarnée dans un prince audacieux et rusé, souillé de tous les crimes, et, comme un aigle ravisseur, tenant dans ses serres l'Eglise devenue sa proie. Dans les Etats de l'empire, nul évêque n'eût été souffert sur son siège, s'il n'eût reçu, par l'anneau et la crosse, l'investiture de César. Tel était Henri de Germanie, et à son exemple les autres princes anéantissaient par le même procédé toute liberté dans les élections canoniques. La double plaie de la simonie et de l'incontinence continuait à sévir sur le corps ecclésiastique. Les pieux prédécesseurs de Grégoire avaient fait reculer le mal par de généreux efforts ; mais aucun d'eux ne s'était senti la force de se mesurer corps à corps avec César, dont l'action désastreuse fomentait toutes ces corruptions. Un tel rôle, avec ses périls et ses angoisses, était réservé à Grégoire, et il n'y faillit pas.

Saint Grégoire VII. Homéliaire. XIIe.

Les trois premières années de son pontificat furent cependant assez pacifiques. Grégoire fit des avances paternelles à Henri. Il chercha, dans sa correspondance avec ce jeune prince, à le fortifier contre lui-même, en témoignant des espérances que les faits vinrent trop tôt démentir, en comblant des marques de sa confiance et de sa tendresse le fils d'un empereur qui avait bien mérité de l'Eglise. Henri crut devoir se contenir quelque temps, en face d'un pape dont il connaissait la droiture ; mais la digue céda enfin sous l'impétuosité du torrent, et l'adversaire du pouvoir spirituel se révéla tout entier.

La vente des évêchés et des abbayes recommença au profit de César. Grégoire frappa d'excommunication les simoniaques, et Henri, bravant avec audace les censures de l'Eglise, persista à maintenir sur leurs sièges des hommes résolus à le suivre dans tous ses excès. Grégoire adressa au prince un solennel avertissement, lui enjoignant de rompre avec ces excommuniés, sous peine de voir arriver sur lui-même les foudres de l'Eglise. Henri, qui avait jeté le masque, se promettait de ne tenir aucun compte des menaces du Pontife, lorsque tout à coup la révolte de la Saxe, dont plusieurs des électeurs de l'Empire embrassaient la cause, vient l'inquiéter pour sa couronne. Il sent qu'une rupture avec l'Eglise peut, dans un tel moment, lui devenir fatale. On le voit alors s'adresser en suppliant à Grégoire de solliciter l'absolution, et abjurer sa conduite passée entre les mains de deux légats envoyés en Allemagne par le Pontife. Mais à peine ce monarque félon a-t-il triomphé pour un moment de la révolte saxonne, qu'il recommence la guerre contre l'Eglise. Il ose dans une assemblée d'évêques, dignes de lui, proclamer la déposition de Grégoire. Bientôt l'Italie le voit arriver à la tête de ses troupes, et sa venue donne à une foule de prélats le signal de la révolte contre un pape disposé à ne pas souffrir l'ignominie de leur vie.

C'est alors que Grégoire, dépositaire de ces clefs puissantes qui signifient le pouvoir de lier et de délier au ciel et sur la terre, prononce la terrible sentence qui déclare Henri privé de la couronne et ses sujets dégagés du serment de fidélité à sa personne. Le Pontife ajoute un anathème plus redoutable encore aux princes infidèles : il le déclare exclu de la communion de l'Eglise. En s'opposant ainsi comme un rempart pour la défense de la société chrétienne menacée de toutes parts, Grégoire attirait sur lui l'effort de toutes les mauvaises passions ; et l'Italie était loin de lui offrir les garanties de fidélité sur lesquelles il eût eu droit de compter. César avait pour lui plus d'un prince dans la Péninsule, et les prélats simoniaques le regardaient comme leur défenseur contre le glaive de Pierre. Il était donc à prévoir que bientôt Grégoire n'aurait plus où meure le pied dans toute l'Italie ; mais Dieu qui n'abandonne point son Eglise avait suscité un vengeur pour sa cause. A ce moment la Toscane et une partie de la Lombardie reconnaissaient pour souveraine la jeune et vaillante comtesse Mathilde. Cette noble femme se leva pour la défense du Vicaire de Dieu ; ses trésors, ses armées, elle les tint à la disposition du Siège Apostolique tant qu'elle vécut ; et ses domaines, elle les légua avant sa mort au Prince des Apôtres et à ses successeurs.

Bréviaire à l'usage de Besançon. XIVe.

Au fort de ses succès, Henri eut donc à compter avec Mathilde. Cette princesse, qui balançait son influence en Italie, put soustraire à sa fureur le généreux Pontife. Par ses soins, Grégoire arriva sain et sauf à Canossa, forteresse inexpugnable près de Reggio. A ce moment même la fortune de Henri sembla vaciller. La Saxe relevait l'étendard de la révolte, et plus d'un feudataire de l'Empire se liguait avec les rebelles pour anéantir le tyran que l'Eglise venait de mettre au ban de la chrétienté. Henri eut peur pour la seconde fois, et son âme aussi perfide que lâche ne recula pas devant le parjure. Le pouvoir spirituel entravait ses plans sacrilèges: il osa penser qu'en lui offrant une satisfaction passagère, il pourrait le lendemain relever la tête. On le vit se présenter nu-pieds et sans escorte à Canossa, vêtu en pénitent et sollicitant avec de feintes larmes le pardon de ses crimes. Grégoire eut compassion de son ennemi, pour lequel Hugues de Cluny et Mathilde intercédaient à ses pieds. Il leva l'excommunication, et réintégra Henri au sein de l'Eglise ; mais il ne jugea pas à propos de révoquer encore la sentence par laquelle il l'avait privé des droits de souverain. Le Pontife annonça seulement l'intention de se rendre à la diète qui devait se tenir en Allemagne, de prendre connaissance des griefs que les princes de l'Empire avançaient contre Henri, et de décider alors selon la justice.

Henri accepta tout, prêta serment sur l'Evangile, et rejoignit son armée. L'espérance renaissait dans son cœur, à mesure qu'il s'éloignait de la redoutable forteresse dans les murs de laquelle il avait du sacrifier un instant son orgueil à son ambition. Il comptait sur l'appui des mauvaises passions, et son calcul jusqu'à un certain point ne fut pas trompé. Un tel homme devait finir misérablement ; mais Satan était trop intéressé à son succès pour ne pas lui venir en aide.

Cependant un rival s'élevait en Allemagne contre Henri : Rodolphe, duc de Souabe, appelé à la couronne dans une diète des électeurs de l'Empire. Grégoire, fidèle à ses principes de droiture, refusa d'abord de reconnaître cet élu, bien que son attachement à l'Eglise et ses nobles qualités le rendissent particulièrement recommandable. Le Pontife persistait dans son projet d'entendre dans l'assemblée des princes et des villes de l'Allemagne les griefs reprochés à Henri, de l'écouter lui-même, et de mettre fin aux troubles en prononçant un jugement équitable. Rodolphe insistait auprès du Pontife pour en obtenir la reconnaissance de ses droits ; Grégoire qui l'aimait eut le courage de résister à ses instances, et de remettre l'examen de sa cause à cette diète que Henri avait acceptée avec serment à Canossa, mais dont il craignait tant les résultats. Trois années se passèrent durant lesquelles la patience et la modération du Pontife furent constamment mises à l'épreuve par les délais de Henri, et par son refus d'assurer la sécurité de l'Eglise. Enfin le Pontife, dans l'impuissance de mettre un terme aux discussions armées qui ensanglantaient l'Allemagne et l'Italie, ayant constaté le mauvais vouloir de Henri et son parjure, lança de nouveau contre lui l'excommunication, et renouvela dans un concile tenu à Rome la sentence par laquelle il l'avait déclaré privé de la couronne. En même temps Grégoire reconnaissait l'élection de Rodolphe et accordait la bénédiction apostolique à ses adhérents.

Henri IV. Miniature allemande du XIIe.

La colère de Henri monta au comble, et sa vengeance ne garda plus de mesure. Parmi les prélats italiens les plus dévoués à sa cause, Guibert, archevêque de Ravenne, était le plus ambitieux et le plus compromis à l'égard du Siège Apostolique. Henri fit de ce traître un anti-pape, sous le nom de Clément III. Ce faux pontife ne manqua pas de partisans, et le schisme vint se joindre aux autres calamités qui pesaient déjà sur l'Eglise. C'était un de ces moments terribles où, selon l'expression de saint Jean, " il est donné à la bête de faire la guerre aux saints et de les  vaincre " (Apoc. XI, 7.). Tout à coup la victoire se déclare en faveur de César. Rodolphe est tué dans une bataille en Allemagne, et les troupes de Mathilde sont défaites en Italie. Henri n'a plus qu'un vœu, celui d'entrer dans Rome, d'en chasser Grégoire et d'introniser son anti-pape sur la chaire de saint Pierre.

Au milieu de ce cataclysme effrayant d'où l'Eglise cependant devait sortir épurée et affranchie, quels étaient les sentiments de notre saint Pontife ? Il les décrit lui-même dans une lettre adressée à saint Hugues de Cluny :
" Telles sont, lui dit-il, les angoisses auxquelles nous sommes en proie, que ceux-là même qui vivent avec nous, non seulement ne les peuvent plus souffrir, mais n'en supportent pas même la vue. Le saint roi David disait : " En proportion de la douleur immense qui oppressait mon cœur, vos consolations, Seigneur, sont venues réjouir mon âme " : mais pour nous, bien souvent la vie est un ennui et la mort un vœu ardent. S'il arrive que Jésus, le tendre consolateur, vrai Dieu et vrai homme, daigne me tendre la main, sa bonté rend la joie à mon cœur affligé; mais pour peu qu'il se retire, mon trouble arrive à l'excès. En ce qui est de moi je meurs sans cesse ; en ce qui est de lui je vis par moments. Si mes forces défaillent tout à fait, je crie vers lui, je lui dis d'une voix gémissante : " Si vous imposiez un fardeau aussi pesant à Moïse et à Pierre, ils en seraient, ce me semble, accablés. Que peut-il advenir de moi qui ne suis rien en comparaison d'eux ? Vous n'avez donc, Seigneur, qu'une chose à faire: c'est de  gouverner vous-même, avec votre Pierre, le pontificat qui m'est imposé ; autrement vous me verrez succomber, et le pontificat sera couvert de confusion en ma personne "." (Data Romae, nonis maii, indictione I (1078).).

Ce cri de détresse qui s'échappe de l'âme du saint Pontife révèle son caractère tout entier. Le zèle pour les mœurs chrétiennes qui ne peuvent se conserver que par la liberté de l'Eglise, était le mobile de sa vie entière. Un tel zèle avait pu seul lui faire affronter cette situation terrible, dans laquelle il n'avait à recueillir en ce monde que les chagrins les plus cuisants. Et pourtant, Grégoire était ce père de la chrétienté qui, devançant ses successeurs, avait conçu dès les premières années de son pontificat la grande et courageuse pensée d'aller refouler l'islamisme jusqu'en Orient, et de briser par une descente chez le Sarrasin le joug des chrétiens opprimés. Il avait débuté dans ce projet par une lettre adressée à tous les fidèles. Il y montre l'ennemi du nom chrétien déjà sous les murs de Constantinople, et signalant sa férocité par d'horribles carnages.

La pénitence de Canossa. Hugues de Cluny,
la comtesse Mathilde et Henri IV. Miniature du XIIe.

" Si nous aimons Dieu, dit-il dans cette épître, si nous nous reconnaissons chrétiens, il nous faut gémir sur de tels désastres ; mais gémir ne suffit pas. L'exemple de notre Rédempteur et le devoir de la charité fraternelle nous imposent l'obligation de donner notre vie pour la délivrance de nos frères. Sachez donc que, rempli de confiance dans la miséricorde de Dieu et dans la puissance de son bras, nous faisons tout et nous préparons tout, afin de porter un prompt secours à l'empire chrétien." (Data Romae, calendis martii, indictione 12(1074).).

Peu de temps après, il écrivait à Henri qui n'avait pas encore démasqué ses projets hostiles à l'Eglise :
" Mon avertissement aux chrétiens d'Italie et d'au delà des monts a été reçu avec faveur. Déjà plus de cinquante mille hommes se préparent, et s'ils peuvent compter sur moi comme chef de l'expédition et comme Pontife, ils marcheront à main armée contre les ennemis de Dieu, et avec le secours divin, ils iront jusqu'au sépulcre du Seigneur."

Ainsi le sublime vieillard ne reculait pas devant la pensée de se mettre lui-même à la tête de l'armée chrétienne :
" Une chose, dit-il, m'engage à exécuter ce projet : c'est l'état de l'Eglise de Constantinople qui s'écarte de nous sur le dogme du Saint-Esprit, et qui a besoin de rentrer en accord avec le Siège Apostolique. L'Arménie presque tout entière s'est éloignée de la foi catholique ; en un mot, la grande majorité des Orientaux ressent le besoin de connaître quelle est la foi de Pierre sur les diverses opinions qui ont cours chez eux. Le moment est venu d'user de la grâce que le miséricordieux Rédempteur a conférée à Pierre, en lui faisant ce commandement : " J'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille pas ; confirme tes frères ". Nos pères, dont notre désir est de suivre les traces, quoique indigne de leur succéder, ont plus d'une fois visité ces contrées pour y confirmer la foi catholique : nous donc aussi, nous nous sentons poussé, si le Christ nous ouvre la voie, à entreprendre cette expédition dans l'intérêt de la foi et pour aller au secours des chrétiens."

Henri IV en pénitence visité par son fils, le futur Henri V.
Miniature du XVe.

Dans sa loyauté accoutumée, Grégoire était allé jusqu'à compter sur le concours de Henri pour protéger l'Eglise durant son absence :
" Un tel projet, écrit-il à ce prince, demande un grand conseil et un secours puissant, si Dieu permet qu'il se réalise ; je viens donc te demander ce conseil et aussi ce secours, s'il t'est agréable. Si, par la faveur divine, je pars, après Dieu c'est à toi que je laisserai l'Eglise Romaine, afin que tu la gardes comme une mère sainte, et que tu protèges son honneur. Fais-moi savoir au plus tôt ce que tu auras décidé dans ta prudence aidée du conseil divin. Si je n'espérais pas de toi plus que d'autres ne croient, je t'aurais écrit ceci bien inutilement ; mais comme il peut se faire que tu ne te laisses pas aller à une entière confiance en l'affection que je te porte, je m'en remets à l'Esprit-Saint qui peut tout. Je le prie de te faire comprendre à sa manière l'attachement que j'éprouve pour toi, et de gouverner ton esprit, de façon à renverser les désirs des impies et à fortifier l'espérance des bons." (Data Romae, 7 idus decembris, indictione 13 (1074).).

Moins de trois ans après avait lieu l'entrevue de Canossa ; mais au moment où Grégoire écrivait cette lettre à Henri, sa confiance dans l'expédition qu'il projetait était assez fondée, pour qu'il en fit part à la comtesse Mathilde :
" L'objet de mes pensées, écrit-il à la chevaleresque princesse, le désir que j'éprouve de passer la mer, pour venir au secours des chrétiens que les païens immolent comme un vil bétail, me cause de l'embarras vis-à-vis de plusieurs; je crains d'être taxé par eux d'une certaine légèreté. Mais je n'ai aucune peine à te le confier, à toi, ma fille très chère, dont j'estime la prudence plus que tu ne saurais t'en rendre compte. Après avoir lu les lettres que j'envoie au delà des monts, si tu as un conseil à émettre, ou mieux encore à prêter un secours à la cause de Dieu ton créateur, fais en sorte d'y apporter tous tes soins; car s'il est beau, comme on le dit, de mourir pour sa patrie, il est plus beau et plus glorieux encore de sacrifier la chair mortelle pour le Christ qui est l'éternelle vie. J'ai la confiance que beaucoup d'hommes de guerre nous viendront en aide dans cette expédition ; j'ai des raisons de penser que notre impératrice (la pieuse Agnès, mère de Henri) a l'intention de partir avec nous ; elle désire t'emmener avec elle. Ta mère (la comtesse Béatrix) demeurera dans ce pays, pour veiller à la défense des intérêts communs ; et toutes choses étant ainsi réglées, avec l'aide du Christ nous pourrions nous mettre en route. En venant ici pour satisfaire sa dévotion, l'impératrice, aidée de ton secours, pourra animer un grand nombre de personnes à cette sainte entreprise. Pour ce qui est de moi, honoré de la compagnie de si nobles sœurs, je passerai volontiers les mers, disposé à donner ma vie pour le Christ avec vous dont je désire n'être pas séparé dans la patrie éternelle. Adresse-moi promptement une réponse sur ce projet et sur ton arrivée à Rome, et daigne le Seigneur tout-puissant te bénir et te faire marcher de vertu en vertu, afin que la Mère universelle puisse se réjouir en toi durant de longues années !" (16 décembre 1074.).

La pensée de Grégoire, à laquelle il se livrait avec tant d'enthousiasme, n'était pas uniquement un rêve généreux de sa grande âme ; c'était un pressentiment divin. Sa vie héroïque ne devait pas laisser place à une lointaine expédition ; il allait avoir à combattre un autre ennemi que le Sarrasin; mais la croisade qu'il saluait avec tant d'ardeur n'était pas loin. Urbain II, son second successeur, comme lui moine de Cluny, devait sous peu d'années ébranler l'Europe chrétienne et la lancer sur l'ennemi commun.

Henri IV remet les regalia à son fils, le futur Henri V.
Chronique de Ekkehard von Aura. XIIe.

Mais puisque nous avons rencontré le nom de Mathilde, nous profiterons de cette occasion pour pénétrer plus intimement encore dans l'âme de notre grand Pontife. On verra comment cet illustre athlète de la liberté de l'Eglise savait unir à la hauteur et à la grandeur des vues la touchante sollicitude du plus humble prêtre pour l'avancement spirituel d'une âme :
" Celui-là seul qui pénètre le secret des cœurs, écrit-il à la pieuse princesse, peut connaître, et connaît mieux que moi encore, le zèle et la sollicitude que je porte à ton salut. Je me flatte que tu sais comprendre que je suis tenu à prendre soin de toi, en vue de tant de peuples pour l'intérêt desquels la charité m'a contraint de te retenir, lorsque tu songeais à les abandonner, afin de ne plus songer qu'au bien de ton âme. La charité, ainsi que je te l'ai dit souvent et que je te le dirai encore, d'après celui qui est la trompette du ciel, la charité ne cherche pas ce qui est de son intérêt. Mais comme entre les armes de défense que je t'ai fournies contre le prince du monde, la principale est de recevoir fréquemment le Corps du Seigneur, et de te livrer avec une entière confiance à la protection de sa Mère, dans cette lettre je veux te transcrire ce que le bienheureux Ambroise a pensé au sujet de la communion."

Le pieux Pontife insère ici deux passages du saint Docteur, qu'il fait suivre d'autres citations empruntées à saint Grégoire le Grand et à saint Jean Chrysostome sur le bienfait de la divine Eucharistie. Il continue ainsi :
" Nous devons donc, Ô ma fille, recourir à ce merveilleux sacrement, aspirer à ce puissant remède. Je t'ai écrit cette lettre, ô fille du bienheureux Pierre, pour accroître encore ta foi et ta confiance, lorsque tu reçois le Corps du Seigneur. Tel est le trésor, tel est le bienfait, au-dessus de l'or et des pierres précieuses, que ton âme attend de moi dans son amour pour le Roi des cieux qui est ton père; bien qu'il te fût possible d'obtenir par tes mérites quelque chose de meilleur en t'adressant à un autre ministre de Dieu. Quant à la Mère du Seigneur, à laquelle je t'ai confiée pour le passé, pour le présent et pour toujours, jusqu'à ce que nous puissions la contempler au ciel selon notre désir, je ne t'en entretiendrai pas aujourd'hui. Que pourrais-je dire qui fût digne de celle que le ciel et la terre ne cessent de combler de louanges, sans pouvoir atteindre à ce qu'elle mérite ? Mais tiens ceci pour assuré, qu'autant elle est plus élevée, plus dévouée et plus sainte que toutes les autres mères, autant elle se montre miséricordieuse et tendre envers ceux et celles qui ont pèche et qui s'en repentent. Renonce donc à toute inclination au péché, et prosternée devant elle, répands les larmes d'un cœur contrit et humilié. Tu la trouveras alors, je te le promets en toute assurance, plus empressée et plus affectueuse dans sa tendresse pour toi que ne saurait l'être une mère selon la chair." (Datae Romae, 14 calendas martii (1074).).

L'œil du Pontife que tant de sollicitudes ne pouvaient distraire de l'intérêt paternel qu'il portait à l'avancement d'une âme, allait chercher, malgré les distances, à travers la chrétienté, les hommes trop rares alors dont la sainteté et la doctrine devaient faire plus tard l'ornement et la lumière de l'Eglise. C'est ainsi que Grégoire avait découvert le grand Anselme, alors encore caché au fond de son abbaye du Bec. Du milieu de ses tribulations inouïes (1079), le Pontife adresse à l'Abbé cette lettre touchante :
" La bonne odeur de tes fruits, lui dit-il, s'est fait sentir jusqu'à nous. Nous en rendons à Dieu nos actions de grâces, et nous t'embrassons de cœur dans l'amour du Christ, assuré que nous sommes du succès que l'Eglise de Dieu retirera de tes études, et de l'aide que, par la miséricorde du Seigneur, lui apporteront, dans ses périls, tes prières jointes à celles qu'offrent au ciel ceux qui te ressemblent. Tu sais, mon frère, la puissance qu'exerce auprès de Dieu la prière du juste ; celle de plusieurs justes a plus de force encore ; il n'y a même pas lieu de douter qu'elle n'obtienne ce qu'elle implore. C'est l'autorité de la Vérité même qui nous oblige de le croire. C'est elle qui a dit : " Frappez, et l'on vous ouvrira ". Frappez avec simplicité, demandez avec simplicité, dans les choses qui lui sont agréables ; alors il vous sera ouvert, alors vous recevrez, et c'est en cette manière que la prière des justes sera exaucée. C'est pourquoi nous voulons que ta Fraternité et celle de tes moines s'adressent à Dieu par des prières assidues, afin qu'il daigne soustraire à l'oppression des hérétiques son Eglise et nous-même qui lui sommes préposé, quoique indigne, et que dissipant l'erreur qui aveugle nos ennemis, il les ramène au sentier de la vérité." (Anselm. Epist. Lib. II, 31.).

Ruines du château de Canossa qui appartenait à la
comtesse Mathilde de Toscane. Emilie-Romagne. Italie.

Mais l'oeil de Grégoire ne s'arrêtait pas seulement sur des princesses comme Mathilde, sur des docteurs comme Anselme. Il savait découvrir jusque dans la mêlée l'humble et courageux blessé qui souffrait pour la cause de l'Eglise, et l'entourait d'une admiration et d'une tendresse qu'il n'eût pas éprouvée pour ces chefs dont la fidélité est au prix de la gloire. Qu'on lise cette lettre à un pauvre prêtre milanais que les simoniaques avaient mutilé d'une façon barbare.

" Si nous vénérons la mémoire des Saints qui sont morts après que leurs membres ont été tranchés par le fer, écrit-il à cet obscur soldat de l'Eglise, nommé Liprand, si nous célébrons les souffrances de ceux que ni le glaive, ni les souffrances n'ont pu séparer de la foi du Christ, toi à qui on a coupé le nez et les oreilles pour son nom, tu es plus digne de louanges encore d'avoir mérité une grâce qui. si elle est jointe à la persévérance, te donne une entière ressemblance avec les Saints. L'intégrité de ton corps n'existe plus ; mais l'homme intérieur qui se renouvelle de jour en jour, s'est développé en toi avec grandeur. Extérieurement les mutilations déshonorent ton visage ; mais l'image de Dieu, qui est le rayonnement de la justice, est devenue en toi plus gracieuse par ta blessure même, plus attrayante par la difformité qu'on a imprimée à tes traits. L'Eglise ne dit-elle pas elle-même dans le Cantique : " Je suis noire, Ô filles de Jérusalem " ? Si donc ta beauté intérieure n'a pas souffert de ces cruelles mutilations, ton caractère sacerdotal qui est saint, et qu'il faut reconnaître plutôt dans l'intégrité des vertus que dans celle des membres, n'en a pas été atteint davantage. N'a-t-on pas vu l'empereur Constantin baiser respectueusement au visage d'un évêque la cicatrice d'un œil qui avait été arraché pour le nom du Christ ? L'exemple des Pères et les anciennes écritures ne nous apprennent-ils pas qu'on maintenait les martyrs dans l'exercice du ministère sacré, même après la mutilation qu'ils avaient soufferte dans leurs membres ?

Mathilde de Toscane. Manuscrit du XIIe.

Toi donc, martyr du Christ, sois plein d'assurance dans le Seigneur. Regarde-toi comme ayant fait un pas de plus dans ton sacerdoce. Il te fut conféré avec l'huile sainte ; aujourd'hui le voilà scellé de ton propre sang. Plus on t'a réduit, plus il te faut prêcher ce qui est bien, et semer cette parole qui produit cent pour un. Nous savons que les ennemis de la sainte Eglise sont tes ennemis et tes persécuteurs ; ne les crains pas, et ne tremble pas devant eux ; car nous gardons avec amour sous notre tutelle et sous celle du Siège Apostolique ta personne et tout ce qui t'appartient ; et s'il te devient nécessaire de recourir à nous, nous acceptons d'avance ton appel, disposé à te recevoir avec allégresse et grand honneur, lorsque tu viendras vers nous et vers ce saint Siège."

Tel était Grégoire, unissant la simplicité du cloître aux plus graves sollicitudes de la papauté. Et quelles sollicitudes, si nous oublions pour un moment l'affreuse crise au milieu de laquelle il disparut ! Nous venons de parler du projet de la croisade, qui plus tard a suffi à lui seul pour immortaliser Urbain II ; mais que d'œuvres diverses, que d'interventions pastorales dans tout le monde chrétien, qui font des douze années de ce pontificat si agité l'une des époques où la papauté, présente partout, semble avoir déployé le plus d'activité et de vigilance ! Dans sa vaste correspondance, Grégoire ne se borne pas à diriger les affaires de l'Eglise dans l'Empire, en Italie, en France, en Angleterre, en Espagne; il soutient les jeunes chrétientés du Danemarck, de la Suède, de la Norwège ; la Hongrie, la Bohême, la Pologne, la Serbie, la Russie elle-même, reçoivent ses lettres remplies de sollicitude. Malgré la rupture du lien de communion entre Rome et Byzance, le Pontife ne cesse pas ses interventions ; il voudrait arrêter le schisme qui emporte l'Eglise grecque loin de son orbite.

Henri IV et l'antipape Clément III. Saint Grégoire VII chassé
de Rome par Henri IV. Illustration d'un manuscrit du XIIIe.

Sur la côte d'Afrique, sa vigilance soutient encore trois évêchés qui ont survécu a l'invasion sarrasine. Dans le but d'unifier la chrétienté latine, il resserre le lien de la prière publique, abolissant en Espagne la liturgie gothique, et faisant reculer au delà des frontières de la Bohême la liturgie de Byzance qui allait l'envahir. Quelle carrière pour un seul homme ; mais aussi quel martyre était réservé à ce grand cœur ! Il nous faut reprendre le récit, un moment suspendu, des épreuves de notre Pontife. Par lui l'Eglise et la société devaient être sauvées ; mais comme son Maître divin, " il devait boire l'eau du torrent pour relever ensuite la tête " (Psalm. CIX.). Nous l'avons vu humilié dans ses défenseurs, le sort des armes lui étant devenu contraire ; nous l'avons vu menacé par son vainqueur, après l'avoir tenu sous ses pieds ; nous l'avons vu en butte a un anti-pape dont la cause est soutenue par d'indignes prélats ; mais " ce n'est là encore que le commencement des douleurs " (Matth. XXIV, 8.).

Henri marche sur la ville sainte en la compagnie du faux vicaire du Christ. Un incendie allumé par sa main sacrilège menace de dévorer le quartier du Vatican ; Grégoire envoie sa bénédiction sur son peuple éperdu, et tout aussitôt la flamme recule et s'éteint. Un moment l'enthousiasme gagne les Romains, si souvent ingrats envers le Pontife qui est à lui seul la vie et la gloire de Rome. Prêt à consommer le sacrilège, Henri hésite et tremble. Il laissera tomber dans la poussière l'ignoble fantôme qu'il a voulu opposer au véritable pape ; il ne demande plus qu'une chose aux Romains : que Grégoire consente à lui donner l'onction sainte, et lui, Henri de Germanie, désormais empereur, se montrera fils dévoué de l'Eglise. Cette prière est transmise à Grégoire par la cité tout entière :
" Je connais trop la fourberie du roi, répond le noble Pontife. Qu'il satisfasse d'abord à Dieu et à l'Eglise qu'il a foulée aux pieds : je pourrai alors absoudre son repentir, et placer sur sa tête convertie la couronne impériale."

Ruines du château de Canossa. Emilie-Romagne. Italie.

Les instances des Romains ne purent obtenir d'autre réponse de l'inflexible gardien du droit de la chrétienté. Henri allait s'éloigner, lorsque tout à coup cette population mobile, gagnée par d'infâmes largesses venues de Byzance (car tous les schismes s'entendent contre la papauté), se détache de celui qui est son roi et son père, et vient déposer les clefs de la ville aux pieds du tyran qui apporte la servitude des âmes. Grégoire se voit alors réduit à chercher un asile dans le fort Saint-Ange, et la liberté de l'Eglise y est assiégée avec lui. C'est de là, ou peut-être quelques jours avant de s'y enfermer, qu'il écrit, en l'année 1084, cette lettre sublime adressée à tous les fidèles, et qui est comme le testament de sa grande âme :
" Les princes des nations et les princes des prêtres se sont réunis contre le Christ, Fils du Dieu tout-puissant, et contre son apôtre Pierre, pour éteindre la religion chrétienne et propager partout l'hérétique perversité. Mais, par la miséricorde de Dieu, ils n'ont pu, malgré leurs menaces, leurs cruautés et leurs promesses de gloire mondaine, entraîner dans leur impiété ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur. D'iniques conspirateurs ont levé la main contre nous, uniquement parce que nous n'avons pas voulu couvrir du silence le péril de la sainte Eglise, ni tolérer ceux qui ne rougissent pas de réduire en servitude l'Epouse même de Dieu. En tout pays, la dernière des femmes peut se donner un époux à son gré avec l'appui des lois ; et voici qu'il n'est plus permis à la sainte Eglise, qui est l'Epouse de Dieu et notre mère, de demeurer unie à son Epoux, comme le demande la loi divine et comme elle le veut elle-même. Nous ne devons pas souffrir que les fils de cette Eglise soient asservis à des hérétiques, à des adultères, à des oppresseurs, comme si ceux-là étaient leurs pères. De là des maux de toute nature, des périls divers, des actes de cruauté inouïe, ainsi que vous pourrez l'apprendre de nos légats.

Le célèbre Dictatus papae, que saint Grégoire VII rédigea pour
combattre le césaro-papisme et pour réaffirmer les droits de
l'Eglise de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui la place au-dessus,
quoique distinctement, des pouvoirs temporels. Deux siècles plus
tard, le pape Boniface VIII aura le même combat à mener contre
Philippe Le Bel. Archives du Vatican. XIe.

Il a été dit au Prophète, comme le sait votre fraternité : " Du sommet de la montagne, fais entendre des cris, et ne cesse pas." Poussé irrésistiblement, sans aucun respect humain, me mettant au-dessus de tout sentiment terrestre, j'évangélise à mon tour, je crie et je crie encore, et je vous annonce que la religion chrétienne, la vraie foi que le Fils de Dieu venu sur la terre nous a enseignée par nos pères, est menacée de se corrompre par l'envahissement de la puissance séculière, qu'elle tend à s'anéantir, à perdre sa couleur antique, exposée ainsi à la dérision non seulement de Satan, mais des juifs, des sarrasins et des païens. Ces derniers du moins gardent leurs lois qui ne peuvent être utiles au salut des âmes, et qui n'ont point été garanties par des miracles comme la nôtre que le Roi éternel a attestée lui-même : ils les gardent et ils v croient. Nous chrétiens, enivrés de l'amour du siècle et trompés par une vainc ambition, nous faisons céder toute religion et toute honnêteté à la cupidité et à la superbe, nous semblons dépourvus de toute loi et comme insensés, n'ayant plus le souci qu'avaient nos pères du salut et de l'honneur de la vie présente et de la vie future, n'en faisant même pas l'objet de notre espérance.

S'il s'en rencontre qui craignent encore Dieu, c'est uniquement de leur salut qu'ils s'occupent, et non de l'intérêt commun. Qui voit-on aujourd'hui se donner de la peine, exposer sa vie dans les fatigues par le motif de la crainte ou de l'amour du Dieu tout-puissant, tandis qu'on voit les soldats de la milice séculière braver tous les dangers pour leurs maîtres, pour leurs amis et même pour leurs sujets ? Des milliers d'hommes savent courir à la mort pour leurs seigneurs; mais s'agit-il du roi du ciel, de notre Rédempteur, loin de jouer ainsi sa vie, on recule devant l'inimitié de quelques hommes. S'il en est (et il en existe encore, par la miséricorde de Dieu, si peu que ce soit), s'il en est, disons-nous, quelques-uns qui, pour l'amour de la loi chrétienne, osent résister en face aux impies, non seulement ils ne trouvent pas d'appui chez leurs frères, on les taxe d'imprudence et d'indiscrétion, on les traite de fous.

Nous donc qui sommes obligé par notre charge de détruire les vices dans les cœurs de nos frères et d'y implanter les vertus, nous vous prions et vous supplions dans le Seigneur Jésus qui nous a rachetés, de réfléchir en vous-mêmes, afin de bien comprendre pour quel motif nous avons à souffrir tant d'angoisses et de tribulations de la part des ennemis de la religion chrétienne. Du jour où, par la volonté divine, l'Eglise mère m'a établi, malgré ma grande indignité, et malgré moi, Dieu le sait, sur le trône apostolique, tous mes soins ont été pour que l'Epouse de Dieu, notre dame et mère, remontât à la dignité qui lui appartient, pour qu'elle se maintînt libre, chaste et catholique. Mais une telle conduite devait déplaire souverainement à l'antique ennemi ; c'est pourquoi il a armé contre nous ceux qui sont ses membres, et nous a suscité une opposition universelle. C'est alors que l'on a vu se diriger contre nous et contre le Siège Apostolique plus d'efforts violents qu'il n'en avait été tenté depuis les temps de Constantin le Grand. Mais que l'on ne s'en étonne pas ; il est naturel que plus le temps de l'Antéchrist approche, plus il mette d'acharnement à poursuivre l'anéantissement de la religion chrétienne."

Rodolphe, duc de Souabe. Mikaël Jungierek. XIIe.

Telle était à ce moment suprême l'indignation douloureuse du grand Pontife, presque seul contre tous, abattu par les revers, mais non vaincu De la forteresse où il avait abrité la majesté apostolique, il put entendre les impies vociférations du cortège qui conduisait à la basilique vaticane Henri, que son faux pape attendait à la Confession de saint Pierre. C'était le dimanche des Rameaux io85. Le sacrilège fut consommé. La veille, Guibert avait osé trôner dans la basilique de La-tran;etsous les palmes triomphales portées en l'honneur du Christ dont Grégoire était le vicaire, on vit l'intrus placer sur la tête du César excommunié la couronne de l'Empire chrétien ; mais Dieu préparait un vengeur à son Eglise. Au moment où le Pontife était serré dé plus près dans la forteresse qui lui servait d'abri, et qu'il semblait avoir tout à craindre de la fureur de son ennemi, Rome retentit tout à coup du bruit de l'arrivée du vaillant chef des Normands, Robert Guiscard. Cet homme de guerre est accouru pour mettre ses armes au service du Pontife assiégé, et pour délivrer Rome du joug des Allemands. Une panique soudaine s'empare du faux César et du faux pape ; l'un et l'autre prennent la fuite, et la cité parjure expie dans les horreurs d'un saccagement effroyable le crime de son odieuse trahison.

Le cœur de Grégoire fut accablé du désastre de son peuple. Impuissant à contenir la rage dévastatrice de ces barbares qui ne surent pas se borner à délivrer le Pontife, mais donnèrent carrière à toutes leurs cupidités au sein de celte ville qu'ils auraient dû châtier et non écraser ; menacé du retour de Henri qui comptait sur le ressentiment des Romains et se préparait à remplacer les Normands, lorsqu'ils auraient assouvi leurs convoitises, Grégoire sortit de Rome avec désolation, et, secouant la poussière de ses pieds, il alla demander asile au Mont-Cassin, et passer quelques heures dans ce sanctuaire du grand patriarche des moines. Le contraste des jours tranquilles de sa jeunesse abritée sous le cloître, avec les orages dont sa carrière apostolique n'avait cessé d'être agitée, dut se présenter à sa pensée. Errant, fugitif, abandonné, sauf d'une élite d'âmes fidèles et dévouées, il poursuivait sa douloureuse passion ; mais son calvaire n'était pas éloigné, et le Seigneur ne devait pas tarder à le recevoir dans le repos de ses saints. Avant qu'il descendît de la sainte montagne, un fait merveilleux arrivé déjà plusieurs fois se manifesta de nouveau. Grégoire étant à l'autel et célébrant le saint Sacrifice, une blanche colombe parut tout à coup posée sur son épaule, et parlant à son oreille. Il ne fut pas difficile de reconnaître à ce symbole expressif l'action de l'Esprit-Saint qui dirigeait et gouvernait les pensées et les actes du saint Pontife.

On était dans les premiers mois de l'année 1085. Grégoire se rendit à Salerne, dernière station de sa vie si agitée. Ses forces l'abandonnaient de plus en plus. Il voulut cependant faire la dédicace de l'Eglise du saint évangéliste Matthieu dont le corps reposait dans cette ville, et d'une voix défaillante il adressa encore la parole au peuple. Avant pris ensuite le Corps et le Sang du Sauveur, fortifié par ce puissant viatique, il reprit le chemin de sa demeure, et s'étendit sur la couche d'où il ne devait plus se relever. Image saisissante du Fils de Dieu sur la croix, comme lui dépouillé de tout et abandonné de la plupart des siens, ses dernières pensées furent pour la sainte Eglise qu'il laissait dans le veuvage. Il indiqua aux quelques cardinaux et évêques qui l'entouraient, les noms de ceux entre les mains desquels il verrait avec contentement passer sa laborieuse succession : Didier, Abbé du Mont-Cassin, qui fut après lui Victor III ; Othon de Châtillon, moine de Cluny, qui fut après Victor Urbain II ; et le fidèle légat Hugues de Die, que Grégoire avait fait archevêque de Lyon.

Mort de saint Grégoire VII en exil à Salerne.
Illustration d'un manuscrit du XIIIe.

On interrogea le Pontife agonisant sur ses intentions relativement aux nombreux coupables qu'il avait dû frapper du glaive de l'excommunication. Là encore, comme le Christ sur la croix, il exerça miséricorde et justice :
" Sauf, dit-il, le  roi Henri, et Guibert, l'usurpateur du Siège Apostolique, ainsi que ceux qui favorisent leur injustice et leur impiété, j'absous et bénis tous ceux qui ont foi en mon pouvoir comme étant celui des saints apôtres Pierre et Paul."
Le souvenir de la pieuse et invincible Mathilde s'étant présenté à sa pensée, il confia cette fille dévouée de l'Eglise Romaine aux soins du courageux Anselme de Lucques, rappelant ainsi, comme le remarque le biographe de ce saint évoque, le don que Jésus expirant fit de Marie à Jean son disciple de prédilection. Trente années de luttes et de victoires furent pour l'héroïque comtesse le prix de cette bénédiction suprême.

La fin était imminente ; mais la sollicitude du père de la chrétienté survivait encore en Grégoire. Il appela l'un après l'autre ces hommes généreux qui entouraient sa couche, et leur fit prêter serment entre ses mains glacées de ne jamais reconnaître les droits du tyran, tant qu'il n'aurait pas donné satisfaction à l'Eglise. Il résuma sa dernière énergie dans une défense solennelle intimée à tous de reconnaître pour Pape celui qui n'aurait pas été élu canoniquement et selon les règles des saints Pères. Se recueillant ensuite en lui-même, et acceptant la divine volonté sur sa vie de pontife qui n'avait été qu'un sacrifice continuel, il dit :
" J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité ; c'est pour cela que je meurs en exil."
Un des évêques qui l'entouraient répondit avec respect :
" Vous ne pouvez, seigneur, mourir en exil, vous qui, tenant la place du Christ et des saints Apôtres, avez reçu les nations en héritage, et en possession l'étendue de la terre."
Parole sublime que déjà Grégoire ne pouvait plus entendre ; car son âme s'était élancée au ciel, et recevait dès ce moment l'immortelle couronne des martyrs.

Grégoire était donc vaincu, comme le Christ lui-même fut vaincu par la mort ; mais le triomphe sur cette mort ne manqua pas plus au disciple qu'il n'avait manqué au Maître. La chrétienté abaissée en tant de manières se releva dans toute sa dignité ; et l'on peut même dire qu'un gage de cette résurrection fut donné par le ciel le jour même où Grégoire rendait à Salerne son dernier soupir. Ce même jour, vingt-cinq mai 1085, Alphonse VI entrait victorieux à Tolède, et arborait la croix dans la cité reconquise des Eugène et des Julien, après quatre siècles d'esclavage sous le joug sarrasin.

Châsse-reliquaire de saint Grégoire VII.
Cathédrale Saint-Matthieu. Salerne.

Mais il fallait à l'Eglise opprimée un continuateur de Grégoire, et le Dieu dont il fut le vicaire ne le lui refusa pas. Le martyre du grand Pontife fut comme une semence de Pontifes dignes de lui. De même qu'il avait préparé ses prédécesseurs, on peut dire que ses successeurs procédèrent de lui ; et les fastes de la papauté ne présentent nulle part dans toute leur teneur une suite de noms plus glorieuse que celle qui s'étend de Victor III, successeur immédiat de Grégoire, à Boniface VIII, en qui recommença pour de longs siècles le martyre que notre grand héros avait subi. Son âme était à peine affranchie des épreuves de cette vallée de larmes, et déjà la victoire se déclarait. Les ennemis de l'Eglise étaient abattus, la suppression des investitures éteignait la simonie et assurait l'élection canonique des Pasteurs ; la loi sacrée de la continence des clercs reprenait partout son empire.

Grégoire avait été l'instrument de Dieu pour la réforme de la société chrétienne ; et si son nom est demeuré béni des vrais enfants de l'Eglise, sa mission avait été trop belle et trop courageusement remplie pour qu'elle n'attirât pas sur lui la haine de l'enfer. Or, voici ce que le Prince de ce monde (Johan. XII, 31.) imagina contre lui dans sa rage. Non content d'avoir fait de Grégoire un objet d'exécration pour les hérétiques, il vint à bout de le rendre odieux aux faux catholiques, embarrassant pour les demi-chrétiens. Longtemps ces derniers, malgré le jugement de l'Eglise qui l'a placé sur ses autels, affectèrent de l'appeler insolemment Grégoire VII. Son culte fut proscrit par des gouvernements qui se disaient encore catholiques ; il fut prohibé par des mandements épiscopaux. Son pontificat et ses actes furent attaqués comme contraires à la religion chrétienne par le plus éloquent de nos orateurs sacrés. Il fut un temps où les lignes que nous consacrons à ce saint Pape, dans un livre destiné à nourrir chez les fidèles l'amour et l'admiration pour les héros de la sainteté que l'Eglise offre à leur culte, eût attiré sur nous la vindicte des lois. Les Leçons de l'Office d'aujourd'hui furent supprimées par le Parlement de Paris en 1729, avec défense de s'en servir, sous peine de saisie du temporel. Ces barrières sont tombées, ces scandales ont cessé. Par suite du rétablissement de la Liturgie romaine en France, chaque année le nom de saint Grégoire VII est proclamé dans nos Eglises, la louange qui honore les saints lui est publiquement décernée, et le divin Sacrifice est offert à Dieu pour la gloire d'un si illustre Pontife.

Il était temps pour notre honneur français qu'une telle justice fût rendue à qui la mérite. Lorsque depuis plus de soixante ans on entendait les historiens et les publicistes protestants de l'Allemagne combler d'éloges celui qui n'est pourtant à leurs veux qu'un grand homme, mais en qui ils reconnaissent l'héroïque vengeur des droits de la société humaine; lorsque les gouvernements réduits aux abois par l'envahissement toujours plus impérieux du principe démocratique, n'ont plus le loisir de céder à leurs anciennes jalousies contre l'Eglise ; lorsque l'Episcopat se serre toujours plus étroitement autour de la Chaire de saint Pierre, centre de vie, de lumière et de force : rien n'est plus naturel que de voir le nom immortel de saint Grégoire VII resplendir d'une gloire nouvelle, après l'éclipsé qui l'avait si longtemps dérobé aux regards d'un trop grand nombre de fidèles. Qu'il demeure donc, ce glorieux nom, jusqu'à la fin des siècles, comme l'un des astres les plus brillants du Cycle pascal, et qu'il verse sur l'Eglise de nos jours l'influence salutaire qu'il répandit sur celle du moyen âge !

Cathédrale Saint-Matthieu. Salerne. Campanie. Italie. 1084

Des provinces entières furent arrachées par lui au fléau de la simonie. Comme un athlète intrépide, comme nous l'avons vu, il s'opposa sans trembler aux fureurs impies de l'empereur Henri, et ne craignit pas de s'opposer comme un mur pour la défense de la maison d'Israël ; et lorsque ce même Henri fut tombé jusqu'aux derniers excès du mal, il le priva de la communion des fidèles ainsi que de l'empire, et délia du serment de fidélité les peuples qui  lui étaient soumis.

Pendant qu'il célébrait la Messe, des hommes pieux aperçurent une colombe, qui, descendant du ciel, venait se reposer sur son épaule et lui voilait la tête de ses ailes ; ce qui signifiait que Grégoire était conduit dans le gouvernement de l'Eglise par le souffle de l'Esprit-Saint, et non par les raisons de la prudence humaine. La ville de Rome se trouvant assiégée par l'armée du méchant roi Henri, Grégoire éteignit par le signe de la croix un incendie que les ennemis avaient allumé Enfin, arraché de leurs mains par Robert Guiscard, chef Normand, il se rendit au Mont-Cassin, et de là à Salerne pour y faire la dédicace de l'Eglise de l'apôtre saint Matthieu. Après avoir adressé un sermon au peuple de cette ville, se sentant épuisé de traverses, il tomba malade et pressentit sa fin prochaine.

Trois jours avant sa mort, saint Grégoire leva toutes les sentences d'excommunication qu'il avait lancées, à l'exception de celles qui tombaient sur Henri et sur Guibert.
" J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité ; c'est pour cela que je meurs en exil."
Telles furent les dernières paroles de Grégoire mourant. Les épreuves qu'il supporta avec tant de courage furent innombrables, et les décrets qu'il porta dans les nombreux conciles qu'il rassembla sont remplis de sagesse ; homme véritablement saint, vengeur du crime et ardent défenseur de l'Eglise. Apres douze ans de pontificat, il partit pour le ciel l'an du salut mil quatre-ving-cinq. Il fut célèbre par ses miracles durant sa vie et après sa mort, et son saint corps repose avec honneur dans l'église cathédrale de Salerne.

Il fut inscrit au Catalogue des saints en 1580, par ordre de Grégoire XIII, et Benoît XIII fit placer son office dans le Bréviaire.

Buste-reliquaire de saint Grégoire VII. Trésor de la cathédrale
Saint-Matthieu. Salerne. Italie.

On représente saint Grégoire VII avec une colombe sur son épaule chacun sait que la colombe est le symbole de l'inspiration d'en haut. Prosterné devant une image de Notre-Dame ; il pleure sur les maux de l'Eglise la sainte Vierge pleure aussi pour lui montrer quel part elle prend à ses douleurs, et pour l'encourager dans la lutte généreuse qu'il soutient contre les ennemis du bien.

Le grand Pape du XIe siècle est spécialement honoré à Salerne et en Dalmatie : à Salerne, parce qu'il y mourut ; en Dalmatie, parce que Grégoire VII avait conféré le titre de roi à Démétrius, duc des Dalmates et des Croates. Saint Grégoire donna encore le nom de roi à Michel, prince des Slaves, connus plus particulièrement sous le nom de Serviens.

On le voit par une lettre où le Pape lui mande qu'il attend ses ambassadeurs pour lui reconnaître la dignité royale, lui donner un étendard, et le tenir désormais comme un fils bien-aimé de saint Pierre, et terminer un différend entre l'archevêque de Spalatro et celui de Raguse. La lettre est du 9 janvier 1077. On voit par ses exemples, qui ne sont pas les seuls, quelle était la constitution de la chrétienté dans le XIe siècle. Les princes et les peuples se soumettaient, même temporellement, à l'Eglise romaine, au vicaire du Christ.

Canossa. Eduard Schwoiser. XIXe.

Bossuet lui-même nous montre, d'après les monuments historiques, comment alors les ducs, les comtes, et même les rois se soumettaient à l'envi l'un de l'autre au Saint-Siège afin de trouver en sa protection sûreté et paix. Et il ajoute qu'en effet ce n'était pas une médiocre assurance d'avoir reçu la royauté ou le royaume du Siège apostolique. Les souverains y trouvaient de notables avantages. L'autorité du chef de l'Eglise les protégeait contre l'invasion des étrangers et contre la révolte de leurs propres sujets. Ainsi, dans une lettre à Vézelin, noble chevalier, saint Grégoire lui rappelle la fidélité qu'il a promise au Siége apostolique, et lui défend en conséquence de faire la guerre à Démétrius que le même Siège a constitué roi en Dalmatie. Une chose encore plus étonnante s'était vue en 1075. Le fils d'un autre Démétrius, roi des Russes, vint à Rome et demanda au pape saint Grégoire à tenir de sa main le royaume paternel.

La Hongrie avait été ainsi soumise au Saint-Siège par son premier roi et apôtre. Du temps de saint Grégoire VII, elle avait pour roi un autre saint, savoir saint Ladislas, qui fut un modèle de vertus chrétiennes, royales et militaires. Nous avons une lettre du saint Pape au saint roi, où il le félicite de sa piété, de son zèle et de son dévouement, et lui recommande quelques fidèles ou vassaux de saint Pierre, qui avaient été injustement exilés, et que ce bon roi avait secourus. La Bohême, de son côté, avait un souverain qui n'était pas méprisable c'était Wratislas II.

Crypte de la cathédrale Saint-Matthieu.
Salerne. Campanie. Italie.

Il aimait singulièrement le pape Alexandre Ier qui le payait de retour. Mais souvent le duc en profitait pour faire des demandes insolites, que le Pape lui accordait par affection, et non sans quelque sollicitude. Ainsi le prince le pria un jour de lui envoyer une mitre, dont il paraît qu'il voulait faire un insigne ducal de Bohême dans les grandes cérémonies. Une pareille demande embarrassait quelque peu le le Pape et les cardinaux jamais une mitre n'avait été accordée à une personne laïque. Alexandre, toutefois, tant il aimait ce prince, la lui envoya à Prague par son légat Jean, évêque de Tusculum. Saint Grégoire VII, étant monté sur la chaire de saint Pierre, confirma ces priviléges de son prédécesseur, et eut une affection semblable pour le duc de Bohême.

Le pape Grégoire VII a été calomnié pendant sa vie, il a été calomnié après sa mort mais le jour de la vérité commence à luire, et, chose étonnante, cette justice lui arrive de la part des protestants. L'un d'entre eux, Voigt, a écrit une Vie de Grégoire VII d'après les monuments originaux et authentiques. Il examine Grégoire VII et quant au but qu'il s'est proposé et quant aux moyens employés pour arriver à ce but. Sous l'un et l'autre rapport il le trouve, non-seulement exempt de blâme, mais digne d'éloges.

Son grand but, son but unique était de rendre l'Eglise de Dieu libre et indépendante des hommes, et de subordonner la politique à la justice et à la morale. Quant aux moyens, il ne pouvait en prendre d'autres que ceux qu'il a pris. Voici comme l'auteur protestant se résume :
" Grégoire était Pape, il agissait comme tel et sous ce rapport il est grand et admirable. Pour porter un juste jugement sur ses actes, il faut considérer son but et ses intentions, il faut examiner ce qui était nécessaire de son temps. Sans doute une généreuse indignation s'empare de l'Allemand quand iL voit son empereur humilié à Canossa, ou du Français quand il entend les leçons sévères données à son roi. Mais l'historien qui embrasse la vie des peuples sous un point de vue général s'élève au-dessus de l'horizon étroit da l'Allemand ou du Français, et trouve fort juste ce qui a été fait, quoique les autres le blâment. Il est difficile de donner à ce Pape des éloges exagérés, car il a jeté partout les fondements d'une gloire solide. Mais chacun doit vouloir qu'on rende justice à qui justice est due qu'on ne jette point la pierre à qui est innocent qu'on respecte et qu'on honore un homme qui a travaillé pour son siècle, selon des voies si grandes et si généreuses. Que celui qui se sent coupable de ravoir calomnié rentre dans sa propre conscience."

Voilà comme cet auteur protestant parle du pape saint Grégoire VII. Puissent tous les catholiques profiter de cette leçon.

REPONS

Les Répons que nous insérons ici font partie de l'Office du saint Pape ; ils retracent ses combats et ses triomphes :

R/. Grégoire, nommé d'abord Hildebrand, emprunta son nom du feu, non sans un éloquent présage de l'avenir : Car il devait repousser par les traits de la parole divine, les ennemis prêts à envahir la maison de Dieu.

V/. Son nom signifiait la flamme, et il en remplit le sens par son ardente charité. Car il devait repousser par les traits de la parole divine, les ennemis prêts à envahir la maison de Dieu.

R/. Dès sa jeunesse il vit que le monde était envieilli ans le péché ; ne trouvant pas où reposer son cœur, quitta le sol de sa patrie : Et ayant passé en France, il résolut d'embrasser le service de Dieu seul sous discipline de Cluny.

V/. Sous la conduite de la foi, il sortit de son pays, se mettant à la recherche de la cité dont Dieu est l'auteur et l'architecte. Et ayant passe en France, il résolut d'embrasser le service de Dieu seul sous la discipline de Cluny.

R/. Le saint Pontife Léon, dont Hildebrand avait enflammé le courage, l'appela à prendre part à ses sollicitudes : Et par leur concert à tous deux, le champ du Seigneur commença à refleurir.

V/. Hildebrand, homme de conseil très saint et très pur, se montra fort dans l'adversité et maître de lui-même dans la prospérité. Et par leur concert à tous deux, le champ du Seigneur commença à refleurir.

R/. Spirituel agriculteur, le Pontife Léon ayant admiré la fécondité d'un tel rejeton, accrut encore en lui la présence du Christ par l'imposition de l'ordre lévitique : Par le commandement du Seigneur Apostolique, Hildebrand brilla comme Archidiacre de l'Eglise romaine.

V/. Veillant jour et nuit au salut de l'Eglise, bien qu'il fût établi dans un degré inférieur, il servit successivement cinq Pontifes, et les aida d'une manière admirable. Par le commandement du Seigneur Apostolique, Hildebrand brilla comme Archidiacre de l'Eglise romaine.

R/. L'Eglise romaine fit enfin violence à Grégoire en l'obligeant à la gouverner. Lui qui eut mieux aimé finir sa vie sur une terre étrangère que de s'asseoir pour la gloire mondaine sur le siège de Pierre.

V/. Il ne porta pas la main sur un tel honneur ; mais il v fut appelé de Dieu comme l'avait été Aaron. Lui qui eût mieux aimé finir sa vie sur une terre étrangère que de s'asseoir pour la gloire mondaine sur le siège de Pierre.

R/. Le sanglier de la forêt s'est rué sur la vigne qu'avait plantée la main du Seigneur des armées ; cette bête féroce l'a ravagée tout entière : Ceins ton glaive sur ta cuisse, Ô gardien fidèle !

Vie de Mathilde de Canossa. Canossa. XIIe.

V/. S'il t'appartient de juger jusqu'aux Anges même, combien plus les puissances du siècle ? Ceins ton glaive sur ta cuisse, Ô gardien fidèle !

R/. Le roi, étant entré dans la forteresse, déposa les marques de sa dignité, restant à jeun du matin jusqu'au soir, vêtu de laine et nu-pieds : Il implorait le secours de la miséricorde apostolique.

V/. Lui qui avait dit dans son cœur : J'élèverai mon trône sur l'autel même de Dieu, je m'assiérai sur la montagne du testament. Il implorait le secours de la miséricorde apostolique.

R/. Grégoire dit au roi Henri : Voici le Corps du Seigneur ; que ce soit aujourd'hui l'épreuve de mon innocence : " Fais donc, Ô mon fils, ce que tu m'as vu faire ".

V/. Mais le roi n'osa étendre la main pour recevoir le Saint des saints. " Fais donc, ô mon fils, ce que tu m'as vu faire ".

R/. Un jour que le bienheureux Grégoire célébrait solennellement la Messe, une colombe blanche comme la neige parut tout à coup descendre près du saint autel, d'où s'élevant d'un vol léger : Elle se reposa, les ailes étendues, sur l'épaule droite du Pontife.

V/. La colombe demeura ainsi immobile, jusqu'à ce que le mélange du Mystère sacré eût lieu dans le calice. Elle se reposa, les ailes étendues, sur l'épaule droite du Pontife.

R/. Le bienheureux Grégoire étant arrivé à ses derniers moments, luttait avec la souffrance ; alors il dit aux assistants : Je ne fais aucun compte des labeurs que j'ai soufferts : Mon unique motif de confiance est d'avoir toujours aimé la justice et l'iniquité.

V/. Il éleva ensuite les yeux au ciel, et dit : " C'est là que je veux monter, et par mes instantes prières je vous recommanderai au Dieu de bonté." Mon unique motif de confiance est d'avoir toujours aimé la justice et haï l'iniquité.

R/. Le saint Pontife ayant témoigné du regret de mourir dans l'exil, un vénérable évêque lui dit : Vous ne pouvez mourir en exil, puisque, tenant la place du Christ et de ses Apôtres :
" Vous avez reçu les nations en héritage, et les confins de la terre comme la limite de vos possessions."


V/. Il dominera de la mer jusqu'à la mer, et du fleuve jusqu'aux confins de la terre. Vous avez reçu les nations en héritage, et les confins de la terre comme la limite de vos possessions.

Saint Grégoire VII recevant la pénitence d'Henri IV à Canossa.

HYMNE

Sont réunis ici dans une seule Ode trois Hymnes consacrées à célébrer les vertus et les services de saint Grégoire VII :

" C’est toi-même, Ô Grégoire, que nous célébrons dans nos chants de triomphe ; toi l'honneur de Rome, toi dont le grand cœur brava les tempêtes, après lesquelles tu touches aujourd'hui le rivage.

Qu'elle soit dans la joie, la race du père Benoît, qui a jusqu'ici enfanté tant de héros ; aucun n'a brillé encore d'une gloire semblable.

Un jour, dans son enfance, il assistait au travail d'un ouvrier : on le vit, de sa main conduite par le ciel, tracer en se jouant des caractères qui annonçaient qu'un jour il régirait un vaste empire.

Monte donc, Ô Père ! Comme un soleil nouveau, lève-toi, et viens éclairer le monde de tes rayons. Pontife, assieds-toi sur la chaire de Pierre, et sois-y l'arbitre de la terre.

Ils n'ont qu'à fuir maintenant dans leurs sombres cavernes, tous ceux qui exercent leurs hostilités contre l'Eglise, et ne cessent de lancer leurs traits sacrilèges sur le troupeau du Christ.

Voici le Pasteur vigilant et plein de l'Esprit d'en haut : le glaive de la parole est dans sa main ; et plus fort que Satan, il saura briser ses résistances et déjouer ses noirs complots.

C'est en vain que Henri, l'audacieux prince des Germains, sourd à ses avertissements paternels, suscite un incendie qui rappelle les premières fureurs des princes contre l'Eglise.

Tu le domptes, Ô Grégoire, malgré ses résistances ; et dédaignant les orgueilleuses prétentions d'une puissance caduque, tu lances sur elle la foudre, du haut des remparts sacrés.

Canossa. Manuscrit du XIIe.

Bientôt tu arraches le sceptre à ses indignes mains, et tu transmets le pouvoir à un plus digne, déliant ainsi les peuples de la foi jurée à celui qui n'est plus qu'un tyran.

Tel est notre grand Pontife. dirigé dans ses conseils par l’Esprit-Saint lui-même, dont il ne fait que remplir les ordres ; le peuple saisi d'un saint respect a vu la divine colombe apparaître et parler à son oreille.

Mathilde, la femme forte, vient au secours du Pontife ; elle apporte son aide efficace au souverain Père, et soutient par sa fidélité les droits menacés du plus auguste des sièges.

Grégoire a vu de toutes parts l'ivraie disputer la place au bon grain, et la moisson sur le point de passer tout entière en des mains profanes ; nouvel Elie, le zèle le transporte, et il sévit contre les sacrilèges.

Afin d'assurer aux peuples fidèles la liberté démarcher d'un pas rapide dans le chemin de la patrie céleste, il s'avance à leur tète, prêt à donner sa vie, comme il est du devoir du pasteur.

Tu as été, Ô Grégoire, le ferme rempart de la maison d'Israël, le vengeur des crimes, le soutien de Rome ; mais une mort tranquille t'était réservée après tant d'épreuves.

Presque martyr ici-bas, ton front est ceint de la couronne ; la fermeté, la constance et la fidélité ne t'abandonnèrent jamais : goûte maintenant l'allégresse du triomphe.

Daigne avoir souvenir du troupeau qui te fut si cher, sois son protecteur auprès de l'éternelle Trinité, à qui les siècles tour à tour envoient de toutes les parties de la terre l'hommage qui lui est dû.

Amen."

Saint grégoire bénissant. Manuscrit du XIIe.

PRIERE

" Nos joies pascales se sont accrues de votre triomphe, Ô Grégoire ; car nous reconnaissons en vous l'image de celui qui, par sa résurrection glorieuse annoncée à tout l'univers, a relevé le monde qui s'affaissait sur lui-même. Votre pontificat avait été préparé dans les desseins de la divine sagesse comme une ère de régénération pour la société succombant sous l'effort de la barbarie. Votre courage fondé sur la confiance dans la parole de Jésus ne recula devant aucun sacrifice. Votre vie sur le Siège Apostolique ne fut qu'un long combat ; et pour avoir aimé la justice et haï l'iniquité, il vous fallut mourir dans l'exil. Mais en vous s'accomplissait l'oracle du Prophète sur votre Maître divin : " Parce qu'il a donné sa vie à cause « du péché, il jouira d'une postérité nombreuse " (Isai. LIII, 10.). Une suite glorieuse de trente-six papes s'avança dans la voie que votre sacrifice avait ouverte ; par vous l'Eglise fut libre, et la force s'inclina devant le droit. Après cette période triomphante, la guerre a été déclarée de nouveau, et elle dure encore. Les princes se sont insurgés contre la puissance spirituelle ; ils ont secoué le joug du vicaire de Dieu, et ils ont décliné le contrôle de toute autorité ici-bas. A leur tour les peuples se sont levés contre un pouvoir qui ne se rattache plus au ciel par un lien visible et sacré, et cette double insurrection met aujourd'hui la société aux abois.

Ce monde est à Jésus-Christ, " le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs " (I Tim. VI, 15.) ; à lui, à l'Homme-Dieu, " toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre " (Matth. XXVIII, 18.). Quiconque s'insurge contre lui, roi ou peuple, sera brisé comme l'a été le peuple juif qui s'écriait dans son orgueil : " Nous ne voulons pas que celui-là règne sur nous " (Luc. XIX, 14.). Grégoire, priez pour ce monde que vous avez sauvé de la barbarie, et qui est au moment d'y retomber. Les hommes de ce temps ne parlent que de liberté ; c'est au nom de cette prétendue liberté qu'ils ont dissous la société chrétienne ; et le seul moyen qui leur reste de maintenir quelque ordre au sein de tant d'éléments ennemis, le seul moyen, c'est la force. Vous aviez triomphé de la force, vous aviez rétabli les droits de l'esprit ; par vous la liberté des enfants de Dieu, la liberté du bien, était reconnue, et elle régna durant plusieurs siècles. Généreux Pontife, venez en aide à cette Europe que votre main ferme préserva autrefois d'une ruine imminente. Fléchissez le Christ que les hommes blasphèment, après l'avoir expulsé de son domaine, comme s'il ne devait pas y rentrer triomphant au jour de ses justices. Implorez sa clémence pour tant de chrétiens séduits, et entraînés par d'absurdes sophismes, par d'aveugles préjugés, par une éducation perfide, par des mots sonores et mal définis, et qui appellent voie du progrès celle qui les éloigne toujours plus de l'unique but que Dieu s'est proposé en créant l'homme et l'humanité.

Saint Grégoire VII porté par le peuple de Rome pour succéder
au pape Alexandre II. Eau-forte italienne du XIXe.

De ce séjour tranquille où vous vous reposez après tant de combats, jetez, Ô Grégoire, un regard sur la sainte Eglise qui poursuit sa marche pénible à travers mille entraves. Tout est contre elle : les débris d'anciennes lois inspirées par la réaction de la force contre l'esprit, les entraînements de l'orgueil populaire qui poursuit avec acharnement tout ce qui lui semble contraire à l'égalité des droits, la recrudescence de l'impiété qui a compris qu'il faut marcher sur l'Eglise pour monter jusqu'à Dieu. Au milieu de cette tempête, le rocher qui porte le siège immortel sur lequel vous avez tenu, Ô Grégoire, la place de Pierre, est battu par les flots en furie. Priez pour le vicaire de Dieu. Comme vous, il a aimé la justice, il a détesté l'iniquité ; et nous craignons de le voir partir aussi pour l'exil. Détournez, Ô saint Pontife, le fléau qui pèse sur Rome. " Les sectateurs de Satan, ainsi que l'a annoncé Jean, Evangéliste et Prophète, sont montés de leurs antres ténébreux à la surface de la terre ; ils ont fait le siège du camp des saints et de la cité bien-aimée " (Apoc. XX, 8.). Veillez, Ô Grégoire, sur cette ville sainte qui fut votre épouse sur la terre. Déjouez des plans perfides, ranimez le zèle des enfants de l'Eglise, afin que, par leur courage et par leurs largesses, ils continuent de venir en aide à la plus sacrée des causes.

Priez, Ô Pontife, pour l'ordre épiscopal dont le Siège Apostolique est la source. Fortifiez les oints du Seigneur dans la lutte qu'ils ont à soutenir contre les tendances d'une société qui a expulsé le Christ de ses lois et de ses institutions. Qu'ils soient revêtus de la force d'en haut, fidèles dans la confession de l'antique doctrine, empressés à prémunir les fidèles exposés à tant de séductions dans ce fatal naufrage des vérités et des devoirs. Dans un temps comme le nôtre, la force de l'Eglise n'est plus que dans les âmes ; ses appuis extérieurs ont disparu presque partout. Le divin Esprit, dont la mission est de soutenir ici-bas l'œuvre du Fils de Dieu, l'assistera jusqu'au dernier jour ; mais il veut pour instruments des hommes dégagés des préoccupations de la vie présente, résignés, s'il le faut, à l'impopularité, résolus à braver tout pour proclamer l'immuable enseignement de la Chaire suprême. Par la miséricorde divine, ils sont nombreux aujourd'hui dans la sainte Eglise, Ô Grégoire, les pasteurs conformes à l'intention de celui que saint Pierre appelle " le Prince des pasteurs " (I Petr. V, 4.). Priez, afin que tous, à votre exemple, aiment la justice et haïssent l'iniquité, aiment la vérité et haïssent l'erreur ; qu'ils ne craignent ni l'exil, ni la persécution, ni la mort ; car " le disciple n'est pas au-dessus du maître " (Matth. X, 24.)."

La pénitence de Canossa. Fresque. Italie. XVIIe.

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mardi, 09 mai 2017

9 mai. Saint Grégoire de Naziance, archevêque de Constantinople, docteur de l'Eglise. 389.

- Saint Grégoire de Naziance, archevêque de Constantinople, docteur de l'Eglise. 389.

Papes : Saint Melchiade ; saint Sirice. Empereurs : Constantin ; Théodose.

" Il aima les livres, il aima les savants, mais les livres et les savants qui parlaient de Dieu."
Rorhbacher.


Saint Grégoire de Naziance. Disputatio cum Paulo patriarcha latino.
Johannes Cantacuzenus. Constantinople. XIVe.

Grégoire se dit de grex, assemblée, et gore, qui veut dire prêcher ou dire. De là Grégoire prêcheur en l’assemblée. Ou bien Grégoire vient de egregius, choisi, et gore, prêcheur ou docteur. Grégoire signifie encore attentif ; car il fut attentif sur soi, sur Dieu et sur le peuple : sur soi, par la conservation de la pureté ; sur Dieu, par une contemplation intérieure ; sur le peuple, par une prédication assidue. Et ces trois qualités méritent d'obtenir la vision de Dieu. Saint Augustin dit au livre De l’Ordre : " Celui-là voit Dieu qui vit bien, qui étudie bien et qui prie bien ".

Notre grand Saint naquit à Naziance, une petite ville de Cappadoce voisine de Césarée. Grégoire son père et Nonne sa mère sont honorés aussi d'un culte public les 1er janvier et 5 août.

Son père, dans son enfance, avait été de la secte des Hipsistaires, ainsi nommés parce qu'ils adoraient le Dieu très-haut, le feu comme les Perses et pratiquait l'observance du sabbat et le partage des viandes comme les Juifs. Il était le premier magistrat de Naziance et Nonne son épouse employait ses larmes et ses prières pour le gagner à Notre Seigneur. Elle fut bientôt exaucée car son mari abjura et fut baptisé au temps du premier concile de Nicée. Cet homme vertueux prit toutes les dispositions pour conserver la grâce, et son mérite le fit bientôt élevé sur le siège épiscopal de Naziance qu'il gouverna avec sûreté et édification pendant 45 ans environ. Il mourut âgé de 90 ans.


Conversion du père de saint Grégoire. Manuscrit grec du IXe siècle.

La mère de saint Grégoire dut la naissance de ce fils à ses prières, à ses larmes et à ses abondantes aumônes qui lui attirèrent les bénédictions du ciel. Grégoire avait un frère, saint Césaire, et une soeur, sainte Gorgonie. Elle se chargea elle-même de leur première éducation et leur apprit à lire, à comprendre et à aimer les Saintes Écritures. Les enfants devinrent digne de leur sainte mère, et Grégoire en particulier demeura pur au milieu des séductions du siècle.


Saint Grégoire de Naziance et sainte Gorgonie sa soeur.
Oraisons de saint Grégoire de Naziance. Constantinople. XIe.

" Un jour, raconte-t-il lui-même, j'aperçus près de moi deux vierges d'une majesté surhumaine. On aurait dit deux soeurs. La simplicité et la modestie de leurs vêtements, plus blancs que la neige, faisaient toute leur parure. A leur vue, je tressaillis d'un transport céleste : " Nous sommes la Tempérance et la Chasteté, me dirent-elles ; nous siégeons auprès du Christ-Roi. Donne-toi tout à nous, cher fils, accepte notre joug, nous t'introduirons un jour dans les splendeurs de l'immortelle Trinité."

La voie de Grégoire était tracée : il la suivit sans faiblir toute sa vie.


Saint Grégoire de Naziance en mer vers Alexandrie et autres
épisodes marquant de sa vie. Manuscrit grec du IXe siècle.

Il s'embarqua pour Athènes, afin de compléter ses études, pendant que Césaire allait lui à Alexandrie - où Grégoire le rejoignit quelques temps plus tard. Dieu mit sur le chemin de Grégoire, dans la ville des arts antiques, une âme grande comme la sienne, saint Basile. Qui dira la beauté et la force de cette amitié, dont le but unique était la vertu !

" Nous ne connaissions que deux chemins, raconte Grégoire, celui de l'église et celui des écoles."
La vertu s'accorde bien avec la science ; partout où l'on voulait parler de deux jeunes gens accomplis, on nommait Basile et Grégoire.


Mort de saint Basile. Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe siècle.

Revenus dans leur patrie, ils se conservèrent toujours cette affection pure et dévouée qui avait sauvegardé leur jeunesse, et qui désormais fortifiera leur âge mûr et consolera leur vieillesse. Rien de plus suave, de plus édifiant que la correspondance de ces deux grands hommes, frères d'abord dans l'étude, puis dans la solitude de la vie monastique et enfin dans les luttes de l'épiscopat.


Saint Grégoire de Nysse, saint Basile le Grand et
saint Grégoire de Naziance. Manuscrit grec. IXe siècle.

A la mort de son père, qui était devenu évêque de Nazianze, Grégoire lui succède ; mais, au bout de deux ans, son amour de la solitude l'emporte, et il va se réfugier dans un monastère. Bientôt on le réclame pour le siège patriarcal de Constantinople. Il résiste :
" Jusqu'à quand, lui dit-on, préférerez-vous votre repos au bien de l'Église ?"


Saint Grégoire de Naziance prêchant le sermon sur la grêle.
Oraisons de saint Grégoire de Naziance. Constantinople. XIe.

Grégoire est ému ; il craint de résister à la Volonté divine et se dirige vers la capitale de l'empire, dont il devient le patriarche légitime. Là, sa mansuétude triomphe des plus endurcis, il fait l'admiration de ses ennemis, et il mérite, avec le nom de Père de son peuple, le nom glorieux de Théologien, que l'Église a consacré. Avant de mourir, saint Grégoire se retira à Nazianze, où sa vie s'acheva dans la pratique de l'oraison, du jeûne et du travail.

Rq : On lira avec fruit la notice hagiographique que les Petits Bollandistes consacrent à notre Saint sur le site de la Bibliothèque nationale de France (T. V, pp 409 et suiv.) : http://gallica-bnf.fr
- On trouvera une partie significative de ses oeuvres reproduite sur le site : http://www.jesusmarie.com/gregoire_de_nazianze.html

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dimanche, 23 avril 2017

23 avril. Saint Georges, officier, martyr. 303.

- Saint Georges, officier, martyr. 303.
 
Pape : Saint Marcellin. Empereur romain : Dioclétien.
 
" Magnum et memorabile nomen."
" Voilà un grand nom et un nom immortel."
 

Saint Georges. Carlo Crivelli. XVe.

Georges est ainsi appelé de Geos, qui veut dire terre, et orge, qui signifie cultiver, cultivant la terre, c'est-à-dire sa chair. Saint Augustin au livre de la Trinité avance que la bonne terre est placée sur les hauteurs des montagnes, dans les collines tempérées et dans les plaines des champs. La première convient aux herbes verdoyantes, la seconde aux vignes, la troisième aux blés. De même saint Georges s'éleva en méprisant les choses basses ; ce qui lui donna la verdeur de la pureté : il fut tempéré en discernement, aussi eut-il le vin de l’allégresse intérieure. Il fut plein d'humilité ce qui lui fit produire des fruits de bonnes oeuvres.
 

Anonyme flamand du XVe.
 
Georges pourrait encore venir de gerar, sacré, de gyon, sable, sable sacré ; or, Georges fut comme le sable, lourd par la gravité de ses mœurs, menu par son humilité, et sec ou exempt de volupté charnelle. Georges viendrait aussi de gerar, sacré, et gyon, lutte, lutteur sacré, parce qu'il lutta contre le dragon et contre le bourreau. On pourrait encore le tirer de Gero, qui veut dire pèlerin, gir, précieux, et ys, conseiller ; car saint Georges fut pèlerin dans son mépris du monde, précieux (ou coupé) dans son martyre, et conseiller dans la prédication du royaume.

Mort vers 303. Nombre de légendes se sont rassemblées autour du nom de saint Georges, et il y a différents récits concernant son origine. Il y a une évidence, c'est que Georges fut, en effet, un martyr, qui souffrit à Diospolis (Lydda, Ludd), en Palestine, avant l'époque de Constantin, probablement sous Dioclétien.
 

Bernat Martorell. XVe.

Il naquit de parents Chrétiens en Cappadoce, où son père fut martyrisé après avoir servit dans de hautes fonctions militaires et judiciaires. Par la suite il se réfugia en Palestine, où il devint soldat Romain et fit preuve de courage. On dit qu'il aurait été élevé au grade de tribun militaire des gardes impériaux. A la mort de sa mère, il hérita une fortune et s'attacha à la cour de l'empereur Dioclétien dans l'espoir d'obtenir de l'avancement.

Un jour que l'empereur était présent, des prêtres païens étaient occupés à consulter les entrailles d'animaux pour prédire l'avenir. Les Chrétiens se trouvant parmi les gardes firent le Signe de Croix sur leur front. L'empereur fut terriblement fâché et ordonna de les flageller puis de les congédier. Il publia alors un édit ordonnant au clergé Chrétien de sacrifier aux divinités païennes.


Heures à l'usage de Paris. XVe.

Lorsqu'éclata la persécution, Georges se déclara Chrétien et distribua son argent aux pauvres. Lorsque le décret précédant la persécution fut publié contre les églises à Nicomédie, " un homme " nous dit saint Eusèbe de Césarée dans son Histoire Ecclésiastique, " d'origine non sans importance, mais hautement estimé pour ses dignités temporelles, stimulé par un zèle divin, et excité par une Foi ardente, le prit [cet édit] car il était placé en public et affiché pour être lu du public, et le déchira en morceaux comme si c'était l'acte le plus profane et le plus maudit ".

Cet homme qui montra un tel courage, on pense qu'il s'agissait de saint Georges, et une telle action courageuse et défiante correspond bien avec ce que nous connaissons de son caractère.


Paolo Uccello. XIVe.

Suite à cela, il fut soumis à des tortures sans nom, 7 ans durant. Il fut attaché à une roue équipée de lames et d'épées, jeté dans un trou de chaux vive, on le fit courir avec des souliers en métal chauffé à blanc, flageller avec des fouets de cuir, battre avec des marteaux, et jeter dans un précipice ; ses entrailles furent brisées et exposées à la flamme, et il souffrit encore bien d'autres tourments.

Un des éléments les plus familiers concernant sa vie est son combat avec le dragon. On rapporte que Georges chevauchait dans la province de Lydie et parvint à une ville appelée Sylène. Près de la ville se trouvait un marécage dans lequel vivait un dragon. Les gens tentèrent de le tuer mais furent empoisonnés par l'haleine fétide de la créature.


Raphaël. XVIe.

Pour apaiser le dragon, ils lui offrirent 2 moutons chaque jour, mais quand leurs moutons vinrent à manquer, ils furent obliger d'y substituer un humain chaque jour, tirant au sort pour savoir qui serait sacrifié. A l'époque de l'arrivée de saint Georges, le sort venait juste de s'abattre sur la fille du roi. Personne ne voulant être volontaire pour prendre sa place, alors elle fut habillée avec les vêtements de fiancée et envoyée à la rencontre du dragon.

Arrivant à cheval sur les lieux, Georges attaqua le dragon et le perça de sa lance. Puis il lui attacha la ceinture de la princesse autour du cou, et la fille amena le dragon dans la ville. Le peuple fut effrayé et commença à s'enfuir, mais Georges leur dit de ne pas avoir peur ; que si toute la ville se mettait à croire en Jésus-Christ et être baptisé, il tuerait le dragon.


Legenda aurea. Bx J. de Voragine. J. de Besançon. XVe.

Le roi et le peuple acceptèrent et plus de 15.000 furent baptisés. Georges tua le dragon et ce dernier fut transporté en morceaux sur 4 chars à boeufs. Il n'accepta aucune récompense pour ce service, mais demanda que le roi bâtisse des églises, honore les prêtres et fasse preuve de compassion pour les pauvres.

Le récit ci-dessus est bien plus tardif que Georges lui-même. Cependant, les paroles qu'on lui attribue sont caractéristiques de sa Foi et de son courage, et pourraient bien avoir été sur ses lèvres pendant qu'il faisait face à ses tortures, comme par ici :
" Christ, mon Capitaine, mon Seigneur, je n'ai pas de force si ce n'est celle que Tu me donnes. Aide-moi ce jour, et la gloire sera à Toi à jamais."

Il prêcha l'Evangile et baptisa nombre de gens dans la Foi Chrétienne. Les Grecs l'appellent " le Grand Martyr ". Son nom et son influence se sont aussi largement répandus en Occident sous l'influence des Croisés ; cependant, la dévotion date d'avant les Croisades. Depuis le Ve siècle, nombre d'églises ont été fondées en Occident sous son patronage. Cependant, c'est en Angleterre que sa renommée devint la plus populaire.

Il n'est pas certain du pourquoi il est devenu le saint patron de l'Angleterre, bien que son culte se soit répandu dans les Iles Britanniques avant la conquête Normande (1066).


Pierre-Paul Rubens. XVIIe.

Dans les Eglises Occidentales, les légendes qui avaient grandi autour de son nom ne furent pas facilement acceptées, et le pape Gélase, au Ve siècle, place saint Georges parmi ces saints, " dont les noms sont à juste titre vénérés parmi les hommes, mais dont les actions ne sont connues que de Dieu ". Cependant, au Moyen-Age, l'histoire de saint Georges et du dragon devint une lecture populaire, et fut reprise dans la Légende Dorée du bienheureux Jacques de Voragine.

Ce sont les Croisades qui rendirent saint Georges vraiment populaire en Occident, bien qu'il soit présent dans les antiques calendriers Irlandais et Anglo-Saxons. A Canterbury, il y a une ancienne église dédiée à saint Georges, et il est tentant de penser que la dédicace serait l'oeuvre de saint Théodore le Grec, qui vint à Canterbury comme archevêque en 609, venant d'Asie Mineure, patrie de saint Georges. Cependant, lorsque les armées Chrétiennes d'Europe Occidentale arrivèrent en Terre Sainte, elles se retrouvèrent, pour la première fois, dans cette partie du monde où saint Georges était considéré comme un saint majeur.
Les " bras de Saint Georges " sont devenus la base des uniformes des soldats Britanniques et des marins, et la croix rouge de Saint Georges apparaît dans l'Union Jack (drapeau Britannique).

Dans l'art, Georges est représenté en jeune avec une armure, souvant à cheval, tuant ou ayant tué un dragon. Son bouclier et le fanion de sa lance sont une croix rouge sur un fond blanc. En général, il y a une princesse près de lui. Dans certains portraits, on voit :
1. la princesse guide le dragon ;
2. Sainte Margaret est la princesse ;
3. Saint Georges est en armure se tenant sur le dragon (à ne pas confondre avec l'Archange Michel, qui est toujours ailé) ;
4. Saint Georges est dans la tenue de l'Ordre de la Jarretière ;
5. avec Saint Dimitri sur les icônes ;
6. Saint Georges étant martyrisé dans un taureau en bronze, écartelé par des chevaux, décapité avec une épée (Roeder).
 

Saint Georges. Donatello. Bargello. Florence. XVe.

HYMNE

" Saint Georges sur un grand cheval
Sauva la vierge du dragon,
Sur sa lance, le Signe de la Croix,
Arme sainte et invincible,
Avec cette arme, il tua le dragon,
La vierge épargnée, à son père il ramena,
Avec sa bonté, Dieu Lui-même lui fut redevable
Et avec la couronne de gloire, Dieu le repaya.
 

Image pieuse éthiopienne du début du XXe.
 
Saint Georges avec le coeur d'un héros,
Toute sa richesse, il la distribua aux pauvres,
Rejeta les honneurs et la gloire de ce monde,
Pour l'amour du Nom du Christ, le Victorieux,
Il embrassa les souffrances ; souffrances volontaires,
Avec son corps écrasé pour le Salut des âmes,
Avec sa bonté, il fit de Dieu Lui-même son débiteur,
Avec la couronne de gloire, Dieu le repaya.
Georges, le Saint et porteur de la victoire
Même maintenant marche avec la croix sur sa lance,
Il défend la justice, punit l'injustice,
Quiconque l'invoque avec foi et larmes,
Quiconque le prie avec une âme repentante,
Georges, le Saint, vole à son aide.
Avec sa bonté, il fit de Dieu Lui-même son débiteur,
Avec la couronne de gloire, Dieu le repaya."
 
 
HYMNE

Honorons le sublime athlète du Christ, en répétant à sa gloire quelques-unes des strophes que l'Eglise grecque lui consacre dans ses Menées :

" Fidèle ami du Christ, prince de ses athlètes. splendide flambeau de la terre, astre brillant entre tous, protecteur vigilant de ceux qui t'honorent, Ô George, Ô Martyr, aie-nous sous ta garde.

Nous célébrons aujourd'hui les combats dans lesquels tu as détruit les vaines idoles, et réduit à néant l'erreur propagée par les démons, Ô George, glorieux Martyr du Christ !

Tu es entré dans les rangs de l'armée céleste, bienheureux George ! Tu contemples maintenant la divine essence, autant qu'il est possible à la créature : daigne nous protéger, nous tous qui te vénérons avec foi.

George, le grand guerrier, a aimé avec ardeur le Christ-roi qui a donné sa vie pour le salut du monde : il s'est empressé de mourir pour lui ; enflammé d'un zèle divin, il s'est livré lui-même. Célébrons-le donc avec foi dans nos cantiques comme notre ardent défenseur, comme le glorieux serviteur du Christ, le fidèle imitateur de son Maître, le constant intercesseur auprès de Dieu, afin qu'il obtienne à tous la rémission et le pardon des péchés.

L'armée des Anges elle-même admire tes exploits, Ô prince de la milice, le Roi des Anges, satisfait de ton courage, a désiré embellir son palais de ta présence, Ô Martyr ! Et il est allé jusqu'à t'associer pour jamais à son royaume.

Imitateur de ton Seigneur, tu t'es élance spontanément dans les combats, Ô Martyr ! A ton retour victorieux, tu as mérité d'être proclamé le champion de l'Eglise du Christ ; garde-la et défends-la toujours par ta protection.
 

Rituale. Ethiopie. XIVe.
 
Comme un invincible martyr, comme un soldat couronne, comme un vaillant défenseur de la foi, sois maintenant comme une citadelle inébranlable pour tous ceux qui célèbrent tes louanges, Ô George plein de sagesse ; protège-les en tous lieux de ton intercession.

Le front ceint d'une brillante couronne, honoré du diadème royal et du sceptre, couvert de la pourpre éclatante de ton sang, heureux Martyr, tu règnes maintenant dans les cieux avec le Roi des armées angéliques.

Accourez tous, Ô fidèles, pour célébrer par vos cantiques la splendide et glorieuse résurrection du Seigneur; fêtons en même temps la mémoire solennelle de George le Martyr ; couronnons-le des fleurs du printemps comme un athlète insurmontable, et méritons d'être, par ses prières, affranchis de nos tribulations et de nos péchés.

Le printemps est venu, livrons-nous aux transports de la joie ; la résurrection du Christ a lui sur nous, tressaillons d'allégresse ; la fête du martyr George couronné pour sa bravoure apparaît aujourd'hui pour réjouir les fidèles ; nous tous qui aimons cette solennité, célébrons-la par des chants mystiques.

Comme un vaillant soldat, George a déployé contre les tyrans un mâle courage, et ils ont été couverts de confusion. Imitateur des souffrances de Jésus-Christ notre Sauveur, il n'a pas eu pitié du vase d'argile de son corps, et le livrant aux tortures, comme s'il était d'airain, il l'a transformé. Chantons donc à sa gloire : Ô Martyr entré en possession de la récompense, supplie le Seigneur de sauver nos âmes."
 

Martyre de saint Georges. Psautier cistercien. XIIIe.
 
PRIERE

" Ô George ! Vous êtes l'honneur de la milice chrétienne. Le service du prince temporel ne vous a pas fait oublier ce que vous deviez au Roi du ciel. Votre sang généreux a coulé pour la foi du Christ, et en retour le Christ vous a établi chef et conducteur des armées chrétiennes. Soyez leur appui devant les bataillons ennemis, et assurez la victoire aux défenseurs de la cause juste. Protégez-les sous les plis de votre étendard, couvrez-les de votre bouclier, et répandez la terreur devant eux.

Le Seigneur est le Dieu des armées, et la guerre entre souvent dans les plans de sa Providence, tantôt dans un but de justice, tantôt dans des vues de miséricorde. Chefs et soldats ont besoin de l'appui céleste. En faisant la guerre, ils semblent souvent faire l'œuvre de l'homme, tandis qu'ils font en réalité l'œuvre de Dieu. C'est pour cette raison qu'ils sont plus accessibles que les autres hommes aux sentiments généreux, que leur cœur est plus religieux. Le sacrifice, le péril, les élèvent au-dessus d'eux-mêmes : aussi les soldats occupent-ils une large place dans les fastes des Martyrs. Veillez en particulier sur la milice française, Ô George ! Rendez-la aussi chrétienne qu'elle est valeureuse ; nous savons que ce n'est pas en vain que les hommes de guerre ont espéré en vous.

Mais, Ô puissant guerrier, la milice temporelle n'est pas la seule qui s'exerce ici-bas : il en est une autre dans laquelle sont enrôlés tous les fidèles du Christ! Le grand Paul, parlant de nous tous, a dit : " qu'il n'y aura de couronnés que ceux qui auront légitimement combattu "  (II Tim. II, 5.). Nous avons donc à compter sur la lutte en ce monde, si nous écoutons les exhortations que nous adresse le même Apôtre : " Couvrez-vous de l'armure de Dieu, afin de pouvoir tenir contre les embûches du diable. Ayez pour ceinture la vérité, pour cuirasse la justice, pour chaussure la résolution de marcher dans la voie de l'Evangile, pour bouclier la foi, pour casque l'espérance du salut, pour glaive enfin la parole de Dieu " (Eph VI, 13-17.).
 

Statuts de la confrérie de Saint-Georges d'Avignon. XIVe.
 
Nous sommes donc des guerriers ! comme vous, Ô George ! Notre divin Chef ressuscité veut, avant de monter au ciel, passer en revue son armée ; présentez-nous à lui. Il nous a admis dans les rangs de sa garde malgré nos infidélités passées ; c'est à nous maintenant de nous rendre dignes d'un tel honneur. Nous possédons le gagé de la victoire dans le divin aliment pascal : comment pourrions-nous nous laisser vaincre ? Veillez sur nous, vaillant guerrier ! Que vos prières nous aident, pendant que vos exemples nous encourageront à marcher comme vous contre le dragon infernal Chaque pièce de notre armure lui est redoutable ; c'est Jésus lui-même qui l'a préparée pour nous, et qui l'a trempée dans son sang: tortillez notre courage, afin que nous puissions, comme vous, la lui présenter entière, au jour où il nous invitera à son repos éternel.

La chrétienté tout entière a besoin, Ô George ! Que vous vous souveniez des hommages qu'elle vous prodiguait autrefois L'antique piété envers vous s'est, hélas  refroidie, et pour beaucoup de chrétiens votre fête passe inaperçue. Ne vous irritez pas, Ô saint Martyr ; imitez votre Maître qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants ; ayez pitié de ce monde au sein duquel l'erreur a été semée, et qui s'agite en ce moment dans des convulsions si terribles. Considérez avec compassion votre Angleterre que le dragon infernal a séduite, et qu'il fait servir à ses noirs desseins contre le Seigneur et contre son Christ.

Armé de la lance avec laquelle vous l'avez autrefois terrassé, courez sur le monstre et affranchissez enfin l'Île des Saints de son joug ignominieux. Au ciel, les ancêtres vous le demandent, Ô puissant guerrier ! Sur la terre, leurs derniers et rares neveux vous en supplient. C'est au nom de Jésus ressuscité que nous vous conjurons tous d'aider a la résurrection d'un peuple qui fut le vôtre."
 

Bréviaire franciscain. XIVe.

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samedi, 08 avril 2017

8 avril. Saint Gautier de Pontoise, abbé. 1099.

- Saint Gautier de Pontoise, abbé. 1099.

Pape : Pascal II. Roi de France : Philippe Ier.

" C'est de Dieu et non pas de votre majesté que je reçois le gouvernement de cette église."
Saint Gautier recevant la crosse abbatiale des mains du roi Philippe Ier.

Plaque de dévotion. Cuivre. Reproduction. Allemagne. XXe.

Saint Gautier naquit à Adainville, village du Vimeu, vers la fin du règne de Robert Ier le Pieux, ou au commencement de celui d'Henri Ier. Il était fild de Dreux, comte d'Amiens, de Mantes, de Pontoise et de Chaumont.

La précocité de son esprit lui fit faire de rapides progrès dans les arts libéraux. Pour s'y perfectionner, il quitta la maison paternelle et alla, dans divers pays lointains, reccueillir les enseignements de maîtres éprouvés. Ensuite il se fit recevoir docteur, professa avec distinction la grammaire, la réthorique et la philosophie, et attira autour de sa chaire un auditoire d'élite.

Arrivé au faîte de la renommée et craignant de se laisser entraîner par le vertige de la vanité, il se rappela le conseil de l'Evangile qui nous donne pour modèle Notre Seigneur Jésus pauvre et crucifié ; il résolut alors de renoncer aux agitations du siècle, pour goûter le calme et la sérénité de la vie claustrale. Voulant y préluder par degré, pour mieux éprouver ses forces, ce ne fut qu'après avoir longtemps subi les rigueurs du cilice qu'il entra à l'abbaye de Rebais-en-Brie (au diocèse de Meaux, près de Coulommiers) où, dès les premières années de son noviciat, il dépassa tous les religieux par la maturité de ses vertus.

Nous ne pouvons cependant donner une complète approbation à un acte exagéré de charité, que l'un des deux biographes contemporains de saint Gautier loue sans restriction.

Un paysan expiait ses méfaits dans la prison du monastère et y souffrait souvent de la faim et de la soif ; le religieux picard, ému de compassion, lui réservait une partie de son pain. Une nuit, à la faveur des ténèbres, il pénétra dans son cachot, brisa ses liens, le chargea sur ses épaules et l'aida à s'enfuir. Toutefois il lui fit promettre de ne point tirer vengeance de la juste punition qu'il avait subie dans le mo,astère. Gautier, selon qu'il s'y attendait, fut sévèrement châtié par l'Abbé, pour cette violation de la règle.

Vers cette même époque, Amaury III, frère de Gautier, comte d'Amiens et de Pontoise en Vexin, venait de fonder, près du château de cette dernière ville, un monastère daont les quelques religieux n'avaient point encore d'Abbé. Entendant vanter les vertus de saint Gautier, ils le choisirent pour leur supérieur. Ce ne fut qu'après bien des refus que notre Saint se décida enfin à se rendre au voeu de la communauté naissante. Notons que  du vivant de saint Gautier, Amaury se retirera dans ce même monastère pour y finir saintement le cours de sa vie terrestre.


Tour de l'abbaye Saint-Martin. Pontoise.

Après que le saint religieux eut reçu la bénédiction épiscopale, le roi Philippe Ier, en qualité d'avoué, ou proctecteur de l'abbaye, lui remit, comme marque d'investiture, la crosse abbatiale, en la tenant par le noeud ; Gautier mit la main non pas au-dessous mais au-dessus de celle du roi, en disant :
" C'est de Dieu et non pas de votre majesté que je reçois le gouvernement de cette église."

Bien loin de se formaliser de cette liberté, le roi et sa suite ne firent qu'admirer cette indépendance de sentiment et de langage. Le nouvel abbé de Pontoise fit dédier son église sous le vocable de Saint-Germain, qu'elle échangea plus tard pour celui de Saint-Martin.

D'une taille élevée, d'une physionomie pleine de douceur, Gautier ne cherchait point à accentuer ces avantages par une mise soignée. Juste envers tous, sans prévention pour personne, miséricordieux pour les autres, sévère pour lui-même, humble devant les petits, ferme devant les grands, supportant d'un visage égla la joie et le chagrin, le saint Abbé était un continuel sujet d'admiration pour tous ceux qui l'approchaient, d'autant plus qu'il alliait la vivacité de l'intellligence et la sagesse des pensées à l'habileté de l'éloquence.

La considération qui l'entourait lui fit craindre les suggestions de l'amour-propre ; aussi, vers l'an 1072, après avoir bâti un oratoire à Saint-Martin, dont l'abbaye devait bientôt prendre le vocable, il s'enfuit secrètement de Pontoise pour aller se caher à Cluny qui était alors, sou sl'abbatiat de saint Hugues, la plus florissante école des vertus monastiques. Bien qu'il eût pris soin de dissimuler son nom et sa qualité, les moines de Pontoise finirent par découvrir sa retraite. Munis d'une ordonnance de Jean de Bayeux, archevêque de Rouen, ils allèrent trouver l'abbé de Cluny et ramenèrent le fugitif à leur monastère.

Vers l'an 1080, Gaultier, évêque de Meaux, confirma la donation, qui avait été faite à saint Gautier, de la terre de Maurissac (ou Moressart et aujourd'hui Morcerf, près de Coulommiers) pour y fonder un prieuré.

A l'imitation de plusieurs autres saints Bénédictins, Gautier se retirait souvent dans une grotte voisine pour y vivre la vie austère des anachorètes ; mais, troublé par les visites, il résolut de s'enfuir une seconde fois.

Eglise Notre-Dame où le saint corps de saint Gautier fut
transférer au XIIIe siècle. Il s'y vénère toujours une insigne
mais infime relique de notre Saint. Pontoise.

Ce fut dans une île de la Loire, près de Tours, où se trouvait une chapelle dédiée aux saints Côme et Damien (c'est cette île de Saint-Côme que devait bientôt rendre célèbre le séjour et la mort de l'hérésiarque Bérenger, qui y mourut repentant en 1088), que saint Gautier crut pouvoir, loin du regard des hommes, se livrer à toute l'ardeur de ses mortifications ; là encore, il fut trompé dans ses espérances ; la renommée publia bientôt les vertus du solitaire ; on venait solliciter ses conseils, admirer ses exemples ; on lui apportait de nombreux présents qu'il s'empressait de distribuer aux pauvres, habitués à prendre le chemin de son ermitage. Un jour, il leur donna des livres à vendre ; une autre fois, il se dépouilla pour eux de la tunique et de la coule que lui avaient données les moines de Marmoutiers.

Un pélerin, nommé Garin, qui, selon la coutume du temps, voyageait pour visiter les sanctuaires renommés, reconnut Gautier et signala aussitôt sa retraite aux moines de Pontoise. Ceux-ci accoururent à Tours, se jetèrent aux pieds de leur Abbé et le supplièrent de revenir, pour rendre la vie à son abbaye qui dépéressait. Notre Saint se rendit à leurs prières ; mais peu de temps après (1075), il partit pour Rome et, après avoir vénéré les tombeaux des Apôtres, il conjura le pape Grégoire VII de le déchrager du fardeau qui l'accablait et de l'honneur dont il se proclamait indigne. Le souverain Pontife, en le retenant quelques jours, put apprécier l'exagration de son humilité ; il lui reprocha alors de ne pas mettre en oeuvre les aptitudes qu'il avait reçu de la Providence et lui enjoigna, sous peine d'anathème, de reprendre la directyion de son troupeau abandonné. Le saint Abbé renonça dès lors à ses prédiolections et, retournant au bercail, ne songea plus désormais à déserter les devoirs que lui avait imposés le suprême arrêt du souverain Pontife.

Plus d'une fois, l'abbé de Pontoise eut occasion de mettre la fermeté de son caractère au service de la justice. Ainsi, il ne craignit point de reprocher ouvertement à Philippe Ier ses investitures simoniaques :
" Il ne vous est point permis de trafiquer des choses saintes : en vendant ainsi les bénéfices, vous autorisez les autres à en faire un commerce sacrilège, et vous vous rendez coupable de toutes les simonies qu'encouragent vos exemples."

Saint Gautier ne montra pas moins d'énergie pour faire respecter par le concile de Paris (1092) la décision du Saint-Siège qui interdisait d'entendre la messe d'un prêtre concubinaire. Les évêques l'accusèrent d'être en cela rebelle aux ordres du roi et le firent mettre en prison ; mais l'intervention de ses amis lui rendirent bientôt la liberté qu'il avait été heureux de sacrifier pour la cause de la justice.

Tombeau de saint Gautier. Saint Louis s'agenouilla à plusieurs
reprises à ses pieds ; il avait en effet une grande dévotion à
saint Gautier. Eglise Notre-Dame. Pontoise.

Ce n'était certes pas par esprit d'ostentation qu'il se déterminait à contrecarrer l'autorité des puissances civiles et religieuses ; il aimait au contraire le silence et l'oubli, quand la voix de sa conscience ne lui prescrivait pas d'affirmer nettement ses convictions. Son humilité était si réelle que sa main gauche ignorait ce qu'avait donné sa main droite ; c'était ordinairement par l'entremise des autres qu'il distribuait ses libéralités. Un jour, recevant la visite d'un prêtre et d'un diacre de Pontoise, il les chargea de donner aux indigents une forte somme qu'il feignit d'avoir reçut d'un ami, pour cette destination ; il leur demanda le secret sur l'origine de ce don. En d'autres circonstances, il usait de la même dissimulation pour déguiser sa charité. S'il était abordé par un mendiant, en face de témoins, il le repoussait avec une vivacité qui pouvait le faire accuser de dureté ; mais, bientôt après, il rejoignait le pauvre sans qu'on l'aperçût, et le comblait de ses bienfaits.

Toujours disposé à servir les autres, saint Gautier remplissait volontiers les fonctions de lecteur hebdomadaire au réfectoire, et même de cuisiner et de boulanger. Un jour, exténué de fatigue, il tomba en défaillance devant l'ouverture du four et fut trouvé en cet état par les moines, qui s'empressèrent de le transporter à sa cellule.

Vers l'anné e1092, la bienheureuse Vierge Marie lui apparut et lui dit :
" Lève-toi, Gautier, rends-toi à Bertaucourt et construits-y un monastère. J'ai choisi cet endroit pour qu'une communauté de vierges s'y consacre à mon service."

L'apparition évanouie, notre saint craignit d'être le jouet d'une illusion et différa d'agir. Mais une seconde vision vint lever tous ses doutes ; cette fois, comme témoignange d'une réalité irrécusable, il garda plusieurs jours sur les joues l'empreinte des doigts de la Vierge Marie qui lui avait appliqué sa main.

Le monastère fut effectivement bâti en 1094 à Bertaucourt, près d'Amiens ; deux nobles et pieuses femmes, Godelinde et Hewilge, consacrant leurs richesses à exécuter le projet de Notre Dame et de saint Gautier.

Saint Gautier avait aussi le don de prophétie. Un jour qu'il prêchait devant Mathieu Ier, comte de Beaumont-sur-Oise, une dame scandalisa l'assistance par l'inconvenance de sa toilette et surtout par la robe à queue qui balayait la poussière. L'homme de Dieu ne put s'empêcher de lui reprocher son immodeste étalage. Cette évaporée se récria et annonça que le dimanche suivant, elle reviendrait en plus grand falbalas :
" Vous reviendrez en effet, mais dans un état bien différent de celui que vous afficher aujourd'hui." lui dit notre Saint.

Saint Gautier tomba malade le lendemain et, expira le 8 avril 1099, jour du Vendredi Saint. Son inhumation eut lieu dans l'abbatiale Saint-Martin. Quelques jours plus tard, la dame qui avait scandalisé les fidèles fut transporté aux pieds du tombeau du saint Abbé et regretta amèrement ses inconduites.


Le Carmel de Pontoise conserve une relique de saint Gautier. Vexin.

RELIQUES ET CULTE

Le tombeau de saint Gautier devint bientôt un rendez-vous de pélerinage pour les aveugles, les boîteux, les sourds, les paralytiques et les malades de toutes catégories. Bien des guérisons aussi subites que miraculeuses s'y produisirent.
Bientôt, le jour de la fête de notre Saint fut déclaré jour chômé.

Saint Louis avait une grande vénération pour saint Gautier. Un tableau, récemment restauré, le montre aux pieds du tombeau de saint Gautier, dans l'église Notre-Dame de Pontoise.

Pendant la révolution, de pieuses mains pontoisiennes enlevèrent le corps de saint Gautier de son tombeau et l'enterrèrent secrêtement et anonymement dans le cimetière paroissial.

Il reste une parcelle de ses reliques que l'on vénère toujours dans l'église Notre-Dame de Pontoise. Une autre est vénérée qu Carmel de la même ville.

On conserve à Pontoise une crosse historiée que l'on dit avoir appartenu à saint Gautier. Ce serait même le bâton pastoral que notre Saint prit si fièrement des mains du roi de France.

Rq : Les représentations de saint Gautier sont rares. Nous serons très reconnaissants aux lecteurs qui voudront bien nous en faire tenir.

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vendredi, 24 mars 2017

24 mars. Saint Guillaume de Norwich, martyr en Angleterre. 1137.

- Saint Guillaume de Norwich, martyr en Angleterre. 1137.

Pape : Innocent II. Roi d'Angleterre : Etienne Ier.

" Salvete, flores martyrum,
Quo lucis ipso in limine
Christi insecutor sustulit,
Ceu turbo nascentes rosas."
" Salut, fleurs des martyrs,
Moissonnées au seuil de la vie
Par le glaive de l'ennemi du Christ,
Comme la tempête en fureur brise les roses qui viennent d'éclore."
Prudence.

Saint Guillaume de Norwich. Détail d'un vitrail de l'église Saint-Edmond.
Norfolk. Angleterre. XIXe.

Saint Guillaume fut aussi la victime de la haine implacable des Juifs contre notre sainte religion. Il souffrit dans la douzième année de son âge.

Il était fils de riches paysans très pieux ; plusieurs prodiges avaient accompagné sa naissance et illustré son enfance. Il menait la vie la plus pure et la plus sainte et sa réputation étant connue, c'est ainsi qu'il mérita d'être distingué par les Juifs pour le  sacrifice pascal.

Il était depuis peu apprenti chez un tanneur de Norwich. Les Juifs l'attirèrent chez eux quelques temps avant la fête de Pâques de l'an 1137.

Lorsqu'ils en furent les maîtres,ils lui lient les membres et la tête de manière à empêcher tout mouvement et ils lui mirent un baîllon dans la bouch. Après cela, ils lui rasèrent la tête et la blessèrent à coups multipliés d'épines ; puis ils mirent l'innocent sur un gibet et s'efforcèrent de lui arracher la vie. Au côté gauche, jusqu'au plus intime du cœur, ils firent une blessure cruelle, et, pour apaiser l'écoulement du sang qui se faisait par tout le corps, ils lui versèrent sur la tête de l'eau très chaude.

Martyre de saint Guillaume de Norwich.
Détail d'une fresque du XIVe. Loddon church. Norfolk.

Le jour de Pâques ils lièrent son corps dans un sac, et le portèrent dans une forêt voisine des portes de la ville dans le dessein de l'y brûler ; mais ayant été surpris par un bourgeois de la ville nommé Eiluerdus, ils le laissèrent suspendu à un arbre (on bâtit d'ailleurs à l'endroit où il avait été trouvé une chapelle connue sous le nom de Saint-Guillaume-aux-Bois).

Pour conjurer ce mal, ils gagnèrent à prix d'argent le gouverneur de la ville qui se chargea d'imposer silence à Eiluerdus. Mais il n'y réussit que pour un temps ; et bientôt le crime fut découvert et puni comme il devait l'être : les Juifs coupables et leurs complices.

Le corps du Saint, qui avait été glorifié par des miracles, fut porté, en 1144, dans le cimetière de l'église cathédrale, dédiée à la Sainte-Trinité ; on le mit six ans après dans le chœur de la même église.

Nous apprenons de M. Weever qu'autrefois les Juifs des principales villes d'Angleterre enlevaient des enfants mâles pour les circoncire, les couronner d'épines, les fouetter et les crucifier en dérision de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce fut de cette manière que mourut saint Richard de Pontoise. Matthieu Pâris et Capgrave rapportent aussi que saint Hugues, enfant, fut crucifié par les Juifs à Lincoln, en 1254.

Le nom de saint Guillaume de Norwich est marqué au 24 mars dans les calendriers anglais.

Saint Guillaume de Norwich. Détail d'un panneau peint.
Eglise Saint-Jacques. Norwich. XIVe.

Le pape Benoît XIV montre (liv. 1 de Canoniz., ch. XIV, p. 103) que l'on ne doit point canoniser les enfants qui meurent après le baptême et avant l'usage de raison, quoiqu'ils soient Saints. Il se fonde :
1° sur ce qu'ils n'ont point pratiqué des vertus dans le degré d'héroïsme requis pour la canonisation ;
2° sur ce que de telles canonisations n'ont jamais été en usage dans l'Eglise.

On en excepte les enfants, même non baptisés, qui ont été massacrés en haine du saint nom de Jésus-Christ.

Nous en avons un exemple dans les saints Innocents, auxquels saint Irénée, Origène, etc., et les plus anciens Missels, donnent le titre de martyrs, et dont le culte date des premiers siècles de l'Eglise, comme nous le voyons par les homélies des Pères sur leur fête. C'est pour la même raison qu'on a mis au nombre des martyrs les enfants massacrés par les Juifs, en haine de Jésus-Christ, tels que saint Simon de Trente, saint Guillaume de Norwich, saint Richard de Paris, saint Vernier, etc.

L'évêque diocésain décerna au premier un culte public avec la qualité de martyr, et ce culte fut confirmé par les décrets des papes Sixte V et Grégoire XIII. Le second, qui avait douze ans, et par conséquent l'âge de raison, devrait plutôt être appelé adulte qu'enfant.

Saint Guillaume de Norwich.
Panneau peint d'un polyptique anglais du XIVe.

Voyez l'histoire de son martyre et de ses miracles, par Thomas de Monmouth, auteur contemporain, très savant et saint religieux, qui écrit notamment à propos des prélèvements de sang effectué par certains Juifs sur des enfants chrétiens (que ces mauvais traitements soit suivis de meurtres ou pas) :
" Le sang de ces enfants est gardé par les femmes juives qui croient ne pouvoir enfanter sans cela. Quant à ceux qui ne vivent pas parmi les chrétiens on leur envoie du sang durci et réduit en poussière. Cette imagination diabolique doit avoir pour but d'exalter l'imagination des femmes enceintes, de les rappeler, par ce souvenir,à la haine contre les chrétiens et de communiquera leur fruit les mêmes affections, pendant qu'elles le  portent dans leur sein."

Ce monument, fruit de l'enquête serrée du Bénédictin, est disponible en anglais sur le lien suivant - et téléchargeable - dans une version commentée de la fin du XIXe de bonne qualité même s'i elle est quelque peu relativiste. quant au commentaire. Agrémentée d'une intéressante iconographie hagiographique de saint Guillaume de Norwich dans les premiers temps qui suivirent son martyre et qui furent marqués par un grand nombre de miracles obtenus par son intercession, le texte latin, traduit en anglais, suffit lui-même à rejeter les cris hystériques de dénégations systématiques d'une certaine (ne suivons aucun regard...) critique contemporaine : " The life and miracles of Saint William of Norwich."

On verra aussi la chronique saxonne, qui est du même siècle, et l'histoire de Norfolk, par Bromfield.

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dimanche, 12 mars 2017

12 mars. Saint Grégoire le Grand, pape, docteur de l'Eglise. 604.

- Saint Grégoire le Grand, pape, docteur de l'Eglise. 604.

Papes : Pélage II (prédécesseur, 590+) ; Sabinien (successeur). Empereurs d'Orient : Justinien Ier, Phocas.

" Il a principalement exceller en trois choses : à prier, à lire et à méditer."
Bx. Jacques de Voragine. Serm. II, de S. Gregor.

" Pour juger du mérite d'un pasteur, il faut considérer par quelle voie il est parvenu à la suprême dignité, de quelle manière il y a vécu, comment il y a enseigné, et s'il y est entré bien avant dans la connaissance de ses infirmités."
Saint Grégoire le Grand, Pastoral.


Saint Grégoire le Grand. Francisco de Zurbarán. XVIIe.

La taille de certaines des notices mises en ligne sur Hodie est importante. Dans nos temps si difficiles,  si tragiques, où tout au plan naturel est organisé pour la damanation du plus grand nombre d'âmes possible, nous savons que la vie des Chrétiens n'est pas moins sollicitée que celle des pauvres gens qui ne le sont pas ou plus. Ce parti pris sera maintenu car si nous devons accorder chaque jour un peu de temps à Notre Père des cieux et à ses saints, autant que ce temps soit nourri aussi solidement que possible. Le lecteur ne saurait nous tenir rigueur de la longueur de telle ou telle notice ; celle du très grand pape saint Grégoire le Grand nous donnant l'occasion de cette précision.

Saint Grégoire naquit à Rome, un peu avant 540. De la famille sénatoriale des Anicii, il comptait le pape saint Félix III (que l’on fête au 1er mars) parmi ses ancêtres. Son père, nommé Gordien, était sénateur et semble avoir été chargé d'administrer au point de vue civil l'une des 7 régions de Rome. Sa mère, nommée Sylvie, sanctifia ses dernières années dans la retraite près du portique de la basilique de Saint-Paul.

Selon saint Paul-Diacre, saint Grégoire suivit les cours de l'université de Rome et y fit de grands progrès dans les lettres, la rhétorique et la dialectique. Mais les influences de la maison paternelle contribuèrent surtout à développer en lui les sentiments religieux, il aimait surtout à méditer les Livres saints.

Vers 573, après avoir fait ses preuves dans quelque emploi subalterne, il était devenu préfet de la ville de Rome. Les temps étaient difficiles, Grégoire comprit vite qu'il n'était pas fait pour une telle charge : il se décida à tout quitter pour se donner entièrement à Dieu. La mort de son père le rendait l'un des riches propriétaires de Rome. Il consacra la plus grande partie de ses richesses à doter des monastères, six en Sicile et en plus celui qu'il établit dans la demeure de son père, au Cliuus Scauri sur le mont Coelius, près de la basilique des Saint-Jean-et-Saint-Paul, sous le vocable de l'Apôtre saint André. Dans cette demeure il s'enferma pour s'y former à la vie régulière, uniquement pour obéir et non pour gouverner. Comme il l'a écrit lui-même, un saint religieux nommé Valentio était à la tête de ce monastère.


Messe de saint Grégoire le Grand. Heures à l'usage d'Autun. XIVe.
Jamais l'Eglise catholique n'a accompli le saint sacrifice de la messe
autrement que tournée vers la divine Victime,
Notre Seigneur Jésus-Christ.

La règle bénédictine y était-elle en vigueur ? C'est une question qui est restée pendante, bien que l'affirmative paraisse prévaloir. Grégoire a dit seulement que ses années dans cette maison furent des années de joie parfaite ; il s'y considérait comme ayant abordé au port et sauvé du naufrage. Son débile estomac s'accommodait mal du jeûne, ce qui lui causait un réel chagrin, mais cette infirmité devait durer autant que sa vie.

Il ne devait pas rester dans cette retraite où se plaisait son âme contemplative. Le pape Pélage II (579-590), au début même de son pontificat, décida d'attacher Grégoire à son service. Il l'ordonna diacre, non pas pour le service des régions ecclésiastiques de Rome, mais pour l'envoyer comme apocrisiaire (apocrisiaire désigne un ambassadeur, un messager ou un représentant ecclésiastique du souverain Pontife. Il s'agissait, en l’occurrence, d'intéresser à la cause de l'Occident l'empereur Tibère II qui paraissait s'en soucier assez peu et ne pouvait guère y être amené par le patriarche Eutychios).

Saint Grégoire avait amené quelques moines de Saint-André avec lesquels il put reprendre les pratiques de la vie monastique. Les conférences qu'il leur donna formèrent comme le noyau du grand traité qui a pour titre " Les morales ". Saint Grégoire a raconté dans cet ouvrage (XIV, 72-74.) la discussion qu'il eut avec Eutychios au sujet de la condition des corps ressuscités. Selon le patriarche, notre corps était subtil par l'efficacité d'un pouvoir spirituel et palpable en vertu de sa nature. Grégoire lui opposa les paroles de Jésus-Christ après sa résurrection (Luc., XXIV, 39.) :
" Voyez mes mains et mes pieds ; un esprit n'a pas chair et os comme vous voyez que j'ai."
Tibère intervint, se fit exposer le sujet du désaccord, pesa les allégations et jugea que la vérité était du côté de Grégoire. Eutychios ne se rendit qu'avec peine ; cependant sur son lit de mort, il se rétracta.

Le saint apocrisiaire fut témoin de la mort de Tibère II et de l'avènement de Maurice en 582. Deux ans plus tard, il consentit à tenir sur les fonts du baptême le fils du nouvel empereur auquel fut donné le nom de Théodose. Il ne put cependant obtenir pour l'Italie tous les secours qu'il aurait souhaités. Le Séjour à la cour impériale lui fournit l'occasion de contracter de saintes amitiés ; la plus remarquable fut celle qui s'établit entre lui et saint Léandre, archevêque de Séville (fêté au 27 février). Ce dernier était venu à Constantinople plaider la cause d'Herménégilde qui voulait s'assurer l'appui des Byzantins. Cette rencontre explique la dédicace que Grégoire fit à Léandre de ses " Morales sur Job ".

La mission à Constantinople était devenue de plus en plus délicate pour Grégoire ; Rome insistait pour lui faire tenter l'impossible en vue d'obtenir des troupes pour l'Italie ; l'empereur le considérait comme un importun dont les demandes répétées lui étaient à charge. Ce fut probablement au printemps de 586 que l'archidiacre Laurent fut envoyé à Constantinople pour remplacer Grégoire. Celui-ci put rentrer à Rome ; il y rapportait, dit-on, un bras de saint André et la tête de saint Luc, don de l'empereur à son monastère de Saint-André au mont Coelius. Pour un temps, Grégoire espérait pouvoir goûter dans ce séjour les douceurs du repos et de la solitude. Peu après son retour, il y fut nommé abbé en remplacement de Maximien, qui sans doute démissionna en sa faveur.

L'abbatiat de Grégoire fut marqué par de nouvelles austérités et une rigueur dans l'observance de la discipline monastique. Le fait suivant en fournira une preuve (Dialogues, 1. IV, c. 55.). Il y avait au monastère de Saint-André un moine nommé Justus ; fort habile médecin, il avait maintes fois soigné Grégoire lui-même au cours de ses fréquentes indispositions. Ce moine avait un frère nommé Capiosus. Tombé dangereusement malade, Justus avoua à Copiosus qu'il détenait trois pièces de monnaie cachées dans un tiroir de sa cellule. Grégoire informé de cette infraction à la règle de la pauvreté, en éprouva une sainte horreur.


Messe de saint Grégoire Le Grand. Adrien Ysenbrandt. XVIe.

Il voulut faire un exemple et envoya dire au prieur nommé Pretiosus :
" Veillez à ce qu'aucun des frères ne visite Justus sur son lit de mort ; que personne ne lui porte une parole d'encouragement. Lorsque son heure dernière arrivera, et qu'il demandera la présence des frères, Copiosus lui dira :
" Tous les frères vous détestent à cause de l'argent que vous avez caché."
Qu'ainsi du moins, au dernier moment, il ait regret de sa faute et que sa douleur le purifie de son péché. Quand il sera mort, on n'enterrera pas son corps à côté de celui des autres frères ; on lui creusera une fosse dans quelque cloaque, on y jettera son corps avec les 3 pièces de monnaie en disant :
" Que ton argent périsse avec toi !"
Après quoi, on couvrira de terre sa dépouille."


La sentence de Grégoire fut exécutée. Justus eut une pénible agonie ; il mourut et fut enterré de la manière prescrite. Tous les bons moines en furent remplis de terreur, et jetèrent hors de leurs cellules même les objets sans valeur que la règle autorisait. Trois jours après la mort de Justus, l'abbé radouci, manda le prieur Pretiosus et lui dit :
" Voici quelque temps que notre frère mort est dans les tourments, nous devons maintenant lui montrer quelque charité et essayer de lui procurer quelque soulagement. Allez donc et pendant les trente jours qui vont suivre, offrez pour lui le saint Sacrifice ; qu'il ne se passe aucun jour durant cet intervalle sans que la divine victime soit offerte pour sa délivrance."


Conversion du père de st Grégoire. Manuscrit grec du IXe siècle.

Le prieur exécuta cet ordre comme le précédent, et Grégoire, au milieu d'autres soucis, oublia cette affaire. Une nuit cependant, l'âme de Justus apparut à son frère Copiosus et lui dit :
" Jusqu'à ce jour, j'ai été dans la peine, maintenant je suis bien, car aujourd'hui, j'ai reçu la communion."
Copiosus tout joyeux, alla aussitôt trouver Grégoire et lui rapporta ce qu'il venait de voir et d'entendre. Constatation faite, on trouva que la vision avait eu lieu le trentième jour où la messe était dite pour le repos de l'âme de Justus. Grégoire en conclut que cette oblation avait délivré de ses peines l'âme du moine défunt.

Sous la conduite de son abbé, le monastère de Saint-André fut une véritable école de sainteté. Parmi ceux qui se sanctifièrent dans ses murs et l'illustrèrent dans la suite, on peut citer Maximien dont nous avons déjà parlé ; Marinien, qui devint archevêque de Ravenne ; Sabinus, le futur évêque de Gallipoli ; Augustin, le futur apôtre de l'Angleterre ; les frères Antoine et Jean, mentionnés dans les Dialogues (1. IV, c. 47.). A l'abbatiat de Grégoire on rattache la publication des " Morales sur Job ", qu'il dédia à Léandre, puis l'incident connu des jeunes esclaves anglo-saxons rencontrés sur le marché de Rome. Rentré dans son monastère après cette rencontre, Grégoire prit la résolution de conduire lui-même dans cette contrée inconnue des missionnaires pour l'évangéliser. Pélage II, après avoir refusé d'abord de sanctionner ce projet, y avait consenti, et un matin dans le plus grand secret, Grégoire accompagné de quelques moines, s'échappait de Rome et se dirigeait vers le Nord. Mais après trois jours de marche, des messagers arrivaient de Rome, atteignaient les fugitifs et signifiaient à Grégoire de la part du pape qu'il devait revenir sans délai. Le peuple se soulevait et réclamait le retour de l'archidiacre. Grégoire rentra dans Rome, mais sans abandonner le projet que nous le verrons exécuter plus tard.


Messe de saint Grégoire le Grand. Missel à l'usage d'Auxerre. XIVe.

Durant les années qui suivirent, Grégoire servit de secrétaire au pape Pélage. L'inondation dévasta Rome en 589 et 590 ; elle amena la peste dont le pape fut une des premières victimes. Le clergé, le sénat et le peuple tombèrent d'accord pour élever Grégoire sur le trône pontifical. Effrayé d'une pareille charge celui-ci résista de tout son pouvoir, écrivit même à l'empereur Maurice pour lui demander de ne pas confirmer l'élection. Le préfet de Rome intercepta la lettre et y substitua un rapport officiel sur l'élection du nouveau pontife. En attendant la réponse, Grégoire dut prendre l'administration du siège vacant.

Comme la peste continuait ses ravages, il invita les fidèles de la cité à fléchir la colère divine par un grand acte de pénitence. Il monta à l'ambon de la basilique de Saint-Jean-de-Latran :
" Frères bien-aimés, la mort frappe à coups redoublés... Nous à qui elle laisse encore le temps de pleurer, livrons-nous à la pénitence."
Puis, il traça l'ordre et la manière dont devait se faire la solennelle supplication :
" Le clergé partira de l'église des Saints-Martyrs-Côme-et-Damien, avec les prêtres de la sixième région ; les abbés et les moines partiront de l'église des Saint-Gervais-&-Saint-Protais avec les prêtres de la quatrième région ; les abbesses et leurs communautés partiront de l'église des Saints-Pierre-et-Marcellin avec les prêtres de la première région ; les enfants réunis dans l'église des Saints-Jean-et-Paul en sortiront avec les prêtres de la deuxième région ; les laïques assemblés dans l'église de Saint-Étienne, premier martyr, en sortiront avec les prêtres de la septième région ; les veuves partiront de l'église de Sainte-Euphémie avec les prêtres de la cinquième région ; enfin les femmes mariées partiront de l'église de Saint-Clément avec les prêtres de la troisième région."


Sacramentaire de Marmoutier à l'usage d'Autun. IXe.

Tel est l'ordre de ce qu'on a appelé la Litanie septiforme, d'après Grégoire de Tours, (Hist. Franc., X, 1.).
" De chacune de ces églises, nous sortirons en récitant des prières et en versant des larmes ; nous nous rejoindrons tous à la basilique de la Sainte-Vierge-Marie, et nous continuerons là nos prières et nos supplications."

A cette procession, on a rattaché le fait de l'apparition d'un Ange au-dessus du môle d'Adrien : cet Ange remettait une épée dans le fourreau et l'acte fut interprété comme l'indication de la cessation de la peste. Le détail a été consigné dans les récits du Xe siècle, et, depuis cette époque, on plaça un ange au-dessus du môle qui reçut le nom de château Saint-Ange. A une date ultérieure, on a raconté qu'une voix fut entendue chantant l'antienne Regina coeli laetare, et à cette occasion Grégoire prononça l'invocation Ora pro nobis Deum, qui depuis ce temps a terminé ladite antienne.


Saint Grégoire dictant à ses scribes.
Sacramentaire de Charles le Chauve. IXe.

Vers la fin d'août 590, arriva enfin de Constantinople la confirmation de l'élection de Grégoire par l'empereur Maurice. Le nouvel élu chercha à se dérober par la fuite, et 3 jours durant resta caché dans une grotte. A la fin, une colonne de lumière manifesta sa présence dans cette caverne; on l'en tira de force pour le conduire à la basilique de Saint-Pierre où il fut intronisé (3 septembre).

Le gouvernement de l'Église de Rome avait été rendu difficile par les hérésies des deux siècles précédents ; ces hérésies désolaient encore l'Orient ; le schisme, conséquence de la querelle des Trois-Chapitres, existait encore en Istrie et en Gaule ; en Afrique les donatistes s'élevaient de nouveau contre les catholiques ; l'Espagne venait à peine de sortir de l'arianisme ; en Gaule dominaient encore les barbares et en Italie les féroces Lombards. Le clergé se démoralisait ; les moines se relâchaient.

Saint Grégoire lui-même a fait un tableau assez sombre de la situation. Aux congratulations qui lui arrivaient, il répondait par des lamentations du genre de celle-ci :
" Avec la charge d'évêque, me voilà lié de nouveau au monde plus étroitement que je n'étais comme laïque. J'ai perdu la joie profonde de mon repos ; extérieurement c'est une élévation ; intérieurement, c'est une chute... Ballotté par les vagues des affaires, la tempête gronde au-dessus de ma tête, et je puis dire avec le psalmiste :
" Je suis plongé dans l'abîme des eaux et les vagues passent au-dessus de ma tête. Lorsque j'ai rempli ma tâche journalière, j'essaie de rentrer en moi-même et je ne le puis; des peines tumultueuses et vaines me ressaisissent."


Saint Grégoire le Grand dictant la musique d'un chant.
Antiphonaire de l'abbaye de Saint-Gall. XIe.

A Jean de Constantinople qui avait voulu échapper comme lui au fardeau de l'épiscopat, il écrivait :
" Puisque dans ma faiblesse et mon indignité, j'ai reçu le commandement d'un vaisseau vieux et tristement ballotté, je vous conjure par le Tout-Puissant de m'aider de vos prières dans le danger où je suis ; vous le pouvez d'autant mieux que vous vous tenez loin des vagues tumultueuses qui nous enveloppent."

Cependant Grégoire n'entendait pas refuser de travailler à l'oeuvre de Dieu. Il avait parfaitement conscience des devoirs qui s'imposaient à lui : il en a retracé le tableau dans son Pastoral, admirable traité des devoirs d'un évêque, publié à cette époque en réponse à l'un de ses frères dans l'épiscopat (peut-être Jean de Ravenne ou Jean de Constantinople). Le traité fut accueilli avec enthousiasme, non seulement par le destinataire immédiat, mais par tous les prélats ayant charge d'âmes ; il exerça une influence considérable dans les siècles suivants.

Dans Grégoire, pape, on peut considérer séparément, le Chef spirituel de l'Église romaine, le protecteur du monachisme, le zélé missionnaire et l'administrateur temporel.


Saint Grégoire remettant et dédiant son ouvrage " Moralia in Job "
à saint Léandre archevêque de Séville. Moralia in Job. XIIIe.

Chef spirituel de l'Eglise de Rome. L'oeuvre de Grégoire fut considérable.

I. A Rome et dans les diocèses suburbicaires.

Il alla d'abord au plus pressé, veiller à ce que personne n'eût à souffrir de la famine. Il y eut dans chaque division ecclésiastique, un bureau de charité présidé par un diacre, un administrateur général pour la distribution des vivres. Le pape lui-même se considérait comme responsable de ceux qui mouraient de faim ; chaque jour il recevait à sa table 12 étrangers auxquels il lavait les mains avant le repas. Une fois, il aperçut un treizième convive qu'il était seul à voir ; l'ayant pris à part après le repas, il en tira cette réponse qu'il était l'Ange de Dieu chargé de le garder et de satisfaire à toutes ses demandes.

Au spirituel, Grégoire mit en pratique ses principes sur l'obligation de prêcher qui incombe aux évêques. Il fit lui-même l'homélie dans les églises où avait lieu la station. Ayant organisé le service des stations, il tenait à prêcher lui-même à la messe solennelle. Beaucoup de ses homélies ont été conservées, notamment les quarante sur les Évangiles. Dans un synode tenu à Rome en 595, il établit un certain nombre de réformes, conséquences de la constitution donnée à sa maison pontificale ; il défendit de choisir les diacres uniquement à cause de leur belle voix ou de leur habileté à diriger un choeur, ordonna de prendre parmi les clercs les gens de sa domesticité, prohiba de prélever des droits pour l'ordination, l'imposition du pallium, etc.

En matière de liturgie, on lui attribue communément cinq innovations :
- l'addition des mots diesque nostros... disponas, dans la prière Hanc igitur du canon de la messe ;
- la récitation du Pater à la fin du canon ;
- le chant de l'Alleluia à la suite du Graduel, même en dehors du temps pascal sauf pour le temps de la Septuagésime et du carême ;
- l'interdiction de la chasuble aux sous-diacres ;
- la défense aux diacres de chanter autre chose que l'Évangile.


Saint Grégoire le Grand écrivant sous l'inspiration du Saint-Esprit.
Homiliae in Evangelia. XIe.

Jean-Diacre lui attribue encore une révision du Sacramentaire, de l'Antiphonaire, etc. Nous ne pouvons entrer davantage dans le détail des oeuvres liturgiques du grand pape. Les liturgistes ont publié à ce sujet de nombreux travaux auxquels nous renvoyons le lecteur. Grégoire encouragea de tout son pouvoir la vénération que le peuple rendait aux reliques des saints, bien qu'il autorisât difficilement le transfert partiel ou total de leurs ossements. Cette dernière pratique n'existait pas à Rome au temps de saint Grégoire ; Grégoire de Tours atteste qu'elle se propageait beaucoup en Gaule.

Dans les diocèses suburbicaires, Grégoire exerça ses pouvoirs de métropolitain sur les évêchés d'Ostie, Porto, Silva Candida, Sabine, Préneste, Tusculum et Albano.

II. Dans les autres Églises d'Occident.


Il agit comme patriarche sur les Églises d'Italie, de Corse, de Sicile, de Sardaigne, et même au delà de ces limites. Dans ce but, il se mit en contact plus direct avec ces Églises par l'établissement de vicaires apostoliques, il voulut que les synodes y fussent plus fréquents, que le clergé fût assujetti au célibat, s'adonnât à la pratique des vertus ; il veilla sur l'élection des évêques et rappela ceux-ci au respect de la discipline ecclésiastique. La manière dont il s'exprime au sujet d'un Paschase, élu évêque de Naples et d'autres encore, donne une idée peu favorable du clergé d'Italie au VIe siècle.


Messe de saint Grégoire le Grand. Missel à l'usage d'Auxerre. XIVe.

En Afrique, l'influence de l'arianisme telle qu'on la voyait au temps des Vandales avait disparu, mais on trouvait encore des traces du donatisme. Grégoire pour éteindre ce schisme se proposait d'établir Columbus, évêque de Numidie, comme son vicaire apostolique. En Espagne où Hécarède venait d'abandonner l'arianisme, Grégoire conserva les relations les plus étroites avec Léandre auquel il envoyait le pallium.

Dans les Gaules, il donnait le pallium à Virgile d'Arles et l'établissait son vicaire apostolique, il entretenait une correspondance avec Brunehaut et l'exhortait à user de son pouvoir pour obtenir la correction du clergé et la conversion des païens ; il blâmait Serenus, évêque de Marseille, d'avoir détruit certaines images - la Provence était dans la zone d'influence administrative de l'Eglise de Rome, au contraire du restant de l'Europe occidentale, ce qui explique les styles d'interventions divers selon les interlocuteurs. Il écrivait aux évêques d'Irlande éprouvés par la persécution. Partout, il tenta d'établir une étroite dépendance de certaines Églises autocéphales vis-à-vis du siège de Rome ; il se réservait de traiter les procès en appel, d'approuver les décisions des synodes.


Saint Grégoire dictant à ses scribes.
Sacramentaire de Charles le Chauve. IXe.

III. En Orient.

Nous nous bornerons à signaler ici la conduite de Grégoire vis-à-vis du patriarche Jean le Jeûneur, l'austère évêque de Constantinople. En un synode tenu l'an 588, ce dernier s'était attribué le titre " d'évêque universel ". Le pape saint Pélage II protesta immédiatement contre cette prétention, et lorsque Grégoire fut élevé sur le siège apostolique de Rome, sans renouveler une protestation formelle, il envoya par son représentant des observations à l'ambitieux prélat. Peu de temps après, l'occasion se présenta d'affirmer sa position de siège d'appel aussi vis-à-vis de l'Église de Constantinople.

Deux prêtres, Jean de Chalcédoine et Athanase, accusés et convaincus d'hérésie au tribunal de Jean le Jeûneur, furent non seulement condamnés, mais eurent à subir de mauvais traitements ; ils firent appel à l'évêque de Rome. Grégoire commença par demander au patriarche de Constantinople des explications sur cette affaire ; celui-ci répondit d'une façon évasive. Sur quoi, le pontife manifesta sa surprise ; prenant en main la cause des deux accusés, il constata que le premier avait été faussement condamné comme hérétique, il lui donna l'absolution et le renvoya à Constantinople, porteur de lettres pour le patriarche et pour l'empereur. Le cas du second prêtre Athanase était un peu plus compliqué ; Grégoire l'examina, et reconnaissant non coupable ce second accusé, il le renvoya dans son monastère avec autorisation d'y reprendre son rang.

Nonobstant cette double rectification de jugement, Jean le Jeûneur persista à revendiquer le titre d'évêque universel - patriarche " oecuménique ". Quand il vint à mourir, l'empereur Maurice fit nommer comme patriarche Cyriaque, l'économe de l'Eglise de Constantinople, et écrivit à Grégoire pour le disposer favorablement envers l'élu : il l'invitait en même temps à ne pas troubler davantage l'Église pour un vain titre. Querelle de titres ou soif de pouvoir temporel ? Pour la question des titres, Grégoire fut en tout cas le premier des papes à se proclamer dans ses actes officiels " serviteur des serviteurs de Dieu ".


Saint Grégoire le Grand enseignant. Vita s. Gregorii Magni. XIIe.

Protecteur des moines et zélé missionnaire.

I. Grégoire, durant son pontificat, favorisa le développement du monachisme comme il est communément admis que la Règle bénédictine fut en vigueur dans le monastère de Saint-André au mont Coelius, on comprend que les observateurs de cette règle dont il a vanté la discrétion, aient été l'objet de ses prédilections. Il les installa dans son palais du Latran pour pouvoir mener avec eux la vie de communauté ; nous avons déjà nommé quelques-uns de ces moines, comme le diacre Pierre, Maximien, le futur évêque de Syracuse, Augustin et Mellitus les futurs missionnaires de la Grande-Bretagne, etc.

Avec eux, Grégoire tâcha de réaliser l'idéal de la perfection religieuse. Un de ses premiers actes pontificaux fut d'introduire en Corse la vie conventuelle ; il voulut que la ferveur régnât dans ces maisons, attacha une grande importance à l'observation de la pauvreté, défendit que les moines ne fussent mêlés aux affaires temporelles. Deux légères innovations à la règle monastique lui sont dues; il fixa un âge minimum au-dessous duquel une religieuse ne pouvait pas être nommée abbesse, il prolongea la période du noviciat qui devait durer deux ans.

Pour l'admission dans les monastères des personnes investies d'une charge ou astreintes à certaines obligations, Grégoire entra en conflit avec l'empereur. L'édit impérial de 593 quant à l'entrée dans les ordres paraissait sage au pontife, mais la prohibition à ces mêmes personnes d'entrer en religion lui parut exorbitante et il en écrivit aussitôt à l'empereur Maurice :
" Cette défense m'a rempli de terreur car elle me paraît fermer l'entrée du Ciel à beaucoup d'âmes, s'il est des hommes qui peuvent mener une vie religieuse dans le monde, il en est d'autres qui ne peuvent opérer leur salut à moins de tout quitter... Dieu vous a donné le pouvoir pour aider les hommes dans la poursuite du bien, pour que le royaume terrestre serve au royaume céleste. Et maintenant il est dit qu'un homme une fois enrôlé dans la milice terrestre ne peut plus devenir le soldat du Christ, tant qu'il n'a pas achevé la durée de son service ou qu'il n'en a pas été exempté. Or voici ce que Jésus-Christ vous fait dire par ma bouche : C'est à moi que vous êtes redevable de votre dignité d'empereur. J'ai confié mes prêtres à votre charge, pourquoi voulez-vous retirer vos soldats de mon service ? Quelle réponse ferez-vous au Seigneur au jour du jugement ?"


Saint Grégoire Le Grand inspiré par le Saint-Esprit.
Carlo Saraceni. XVIIe.

La lettre était adressée à Théodore, médecin de l'empereur avec prière de la transmettre quand il jugerait l'occasion favorable. Des concessions durent être faites de part et d'autre car en 597 Grégoire écrivant aux métropolitains d'Italie et d'Illyrie, ainsi qu'aux évêques de Sicile, leur interdisait de recevoir dans les monastères tout officier de la cour (curialis) qui n'aurait pas été dégagé de ses obligations envers l'État, et tout soldat dont on n'aurait pas enquêté la vie antérieure ; il prescrivait ensuite d'assujettir les sujets reçus à un noviciat de 3 ans.

Grégoire fut encore le premier pape qui ait sauvegardé les droits des moines vis-à-vis des évêques il établit une distinction entre les moines et les membres du clergé paroissial. Par la protection accordée aux religieux, il les abritait contre les exigences exagérées des évêques : il pensait que l'ordre monastique ainsi organisé servirait mieux les intérêts de l'Eglise ; il en faisait un puissant levain pour féconder l'Église et la société du Moyen Age.

II. Ayant contribué au développement des Bénédictins, Grégoire voulut en faire des missionnaires. Son élévation au siège de Rome ne lui fit point oublier son dessein de convertir les Anglo-Saxons, comme l'attestent ses lettres, par exemple, à Syagrius d'Autun, au prêtre Candide (1. IX, 108 ; VI, 7.).

En 596, malgré l'existence d'Eglises dans ces Iles depuis presque 6 siècles, il choisit pour nouveaux apôtres de la Grande-Bretagne les religieux de Saint-André au mont Coelius et leur donna pour chef, Augustin, prieur de cette maison. 40 moines partirent de Rome pour traverser la Gaule. A peine arrivés à Aix-en-Provence, après être passés par Lérins et Marseille, ils prirent peur tant on leur fit une sombre peinture du peuple anglo-saxon. Augustin dut retourner à Rome pour exposer les difficultés d'une telle entreprise, il revint bientôt avec une lettre d'encouragement pour eux-mêmes et des lettres de recommandation auprès des évêques des villes qu'ils devaient traverser. Le récit de cette mission et de ses succès appartient à la vie de saint Augustin (que l'on fête le 28 mai).


Saint Grégoire le Grand. Epistulaei. XIe.

Lorsqu'au printemps de 598, Laurent et Pierre, envoyés de Grande-Bretagne à Rome, vinrent rendre compte de la mission, Grégoire ne put retenir sa joie ; il en envoya jusqu'en Orient l'heureuse nouvelle :
" Le porteur de vos lettres, écrivait-il à Euloge, patriarche d'Alexandrie, m'a trouvé et me laisse malade. Mais Dieu m'accorde la joie de l'âme pour tempérer l'horreur de ma souffrance corporelle... Voici que je reçois la nouvelle de l'heureux succès des moines envoyés chez les Anglais ; Augustin et ses compagnons ont fait tant de miracles qu'ils semblent approcher du temps des apôtres. Plus de 10.000 Anglais ont été baptisés par eux d'un seul coup." (Epist., VIII, 30.).

Grégoire félicitait en même temps Augustin. Laurent et Pierre semblaient pressés de retourner en Angleterre ; le pontife les fit attendre jusqu'à l'été de 601, leur donna pour compagnons de nouveaux missionnaires bénédictins, avec des lettres pour Éthelbert et Berthe, et trois lettres pour Augustin. Il félicitait le roi et la reine ; quant à Augustin, il le mettait en garde contre les dangers de l'orgueil et de la présomption, lui concédait le pallium et lui donnait ses instructions pour constituer la nouvelle Église d'Angleterre. Enfin dans sa troisième, il répondait à un certain nombre de questions d'Augustin sur l'usage à faire des offrandes des fidèles, la constitution de la liturgie, la règle à suivre pour les mariages entre parents, etc.

L'administrateur temporel de l'Eglise de Rome. Grégoire excellait à porter son attention sur les points les plus divers, diplomatie, art militaire, jurisprudence, etc. Il fut tout à la fois ardent patriote quand il négociait avec les empereurs et les rois, austère reclus quand il traitait de mysticisme, homme de finances quand il gérait les intérêts matériels.

Les troubles dont l'Italie fut le théâtre augmentèrent le patrimoine de saint Pierre ; des familles entières reléguées en Orient ou forcées de se retirer dans les monastères firent au Saint-Siège l'abandon de leurs biens. Grégoire eut ainsi des possessions en Italie, Sicile, Sardaigne, Corse, Dalmatie, Gaule et Afrique ; des agents spéciaux investis de larges pouvoirs les administrèrent en son nom. En Italie, le pape se préoccupa du rachat des captifs tombés aux mains des Lombards ; il mit les plus grands soins à exercer la charité sous toutes ses formes, et le seul reproche qu'on pût lui faire fut de ne pas savoir limiter ses générosités.


Saint Grégoire le Grand. Heures à l'usage de abbaye de Cîteaux. XIIe.

Dans la détresse, il recourut aux pouvoirs civils : il se trouva dans une situation difficile vis-à-vis des Lombards, et pour les chasser de la campagne de Rome, il ne comptait aucunement sur l'assistance de Ravenne. Une attaque de Rome était toujours possible, et ce fut sous le coup de cette crainte que Grégoire prononça ses homélies sur Ezéchiel : il y appliquait au temps où il vivait la situation de Jérusalem et du Temple menacés. Lorsque Agilulf, roi des Lombards, vint assiéger Rome, la confusion régna dans la ville ; on recourut à Grégoire qui dut interrompre ses explications sur Ézéchiel pour inviter le peuple à la pénitence. Agilulf impressionné sans doute par l'idée qu'un pouvoir mystérieux veillait sur la cité, retira ses troupes. Jusqu'à la fin de ses jours, Grégoire dut travailler sans relâche à conclure la paix par son action sur Théodelinde : on put dire que durant tout ce temps, le sort de Rome et de l'Italie fut entre ses mains.

Dans ses relations avec les officiers de l'empire, Grégoire tint à voir les deux autorités distinctes, mais concourant néanmoins au bien commun chacune dans sa sphère. Il ne lui répugnait pas d'appeler à son aide le bras séculier pour la répression du paganisme, de l'hérésie ou du schisme, mais il ne souffrait pas que les évêques intervinssent dans les affaires purement temporelles, sauf en de rares occasions. Personnellement, il observa ces règles générales à l'égard des officiers de l'empire. Il évitait tout choc et toute collision, mais quand il remarquait quelque méfait, il n'hésitait pas à intervenir, soit en protestant auprès des autorités supérieures, soit en faisant appel à l'empereur lui-même. Ainsi on le vit s'adresser à l'impératrice Constantina pour faire cesser un scandaleux état de choses en Sicile, Corse et Sardaigne. Lorsque l'empereur, personne sacrée aux yeux des peuples, dépassait ses droits, Grégoire n'intervenait qu'à toute extrémité, avec beaucoup de ménagements.

Ses ennemis ont vivement attaqué son attitude vis-à-vis de l'usurpateur Phocas, quand celui-ci détrôna et fit mettre à mort l'empereur Maurice. Ainsi le pontife adressa des lettres de félicitations au nouvel empereur et exprima l'intention de se faire représenter à la cour de Constantinople par un apocrisiaire. Mais on a répondu que précisément pour n'avoir pas eu de représentant auprès de Maurice, Grégoire n'avait pas su dans quelles circonstances s'était faite la révolution, et avait été trompé sur les réelles dispositions de Phocas. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir mis trop d'empressement à répondre.


Messe de saint Grégoire le Grand. Heures à l'usage de Paris. XVe.

Les dernières années de notre Saint furent marquées par d'intenses douleurs physiques qui mirent à l'épreuve sa patience et firent de son existence un fardeau presque intolérable. Il s'en exprime ainsi dans une de ses lettres :
" Il y a presque 2 ans que je suis sur un lit, tourmenté par d'affreuses douleurs de goutte ; à peine puis-je me lever les jours de fêtes pour célébrer la messe. Quoique cette douleur soit plus ou moins supportable, jamais elle n'est si petite qu'elle me quitte entièrement, ni si aiguë qu'elle me fasse tout à fait mourir ; ainsi mourant tous les jours, je ne puis cesser de vivre. Je ne m'étonne pas de ce qu'étant si grand pécheur Dieu me tienne si longtemps en prison."

A un autre correspondant, il écrit :
" Je vous prie, ne cessez point de faire oraison pour moi qui suis un pauvre pécheur. La douleur que je souffre dans mon corps, et l'amertume dont mon coeur est rempli, en voyant la désolation et les ravages que causent les barbares, m'affligent extrêmement; au milieu de tant de maux, je ne cherche point une consolalion temporelle. Je ne demande que l'éternelle... par le moyen de vos oraisons."

Il mourut l'an 604, la seconde année du règne de Phocas le 12 mars, jour où l'Eglise célèbre sa fête.

Sa fonction d'évêque de Rome a été ainsi décrite de nos jours :
" Grégoire le Grand parut à l'heure de la plus douloureuse des invasions, après Alaric et Attila, après les Goths, au temps des Lombards, période de terreur où l'extrême barbarie couvrait toute l'Italie jusqu'au détroit de Messine. Quelques épaves de civilisation flottaient encore çà et là sur la péninsule ; Ravenne plus byzantine qu'italienne, Naples qui bientôt s'alliera aux Sarrasins, Rome enfin où ce moine, agenouillé dans sa cellule du Coelius, était la dernière espérance de la chrétienté latine. Ce praticien lettré, très doux et très pur, par sa patience et l'ascendant de sa vertu, sut constituer autour de lui la république chrétienne et la pacifier ; il traitait avec les Byzantins, les Francs, les Goths d'Espagne, convertissait les Anglo-Saxons, évangélisait les Lombards. Il les vit s'incliner sous son bâton pastoral. L'Italie était désormais à l'abri de la contagion païenne ou arienne. A Rome même, Grégoire avait été l'èvêque " oecuménique ", non un chef d'Etat. Dans la mélancolie de ses derniers jours, il parut pressentir que l'Eglise, jetée dans la mêlée du siècle, s'éloignerait bientôt de sa mission primitive, ou plutôt compliquerait cette mission par un inévitable contact avec les intérêts temporels." (E. Gebhardt, La vieille Eglise, p. 64.)


Procession pendant la peste à Rome. H. Le Blanc. XIXe.

CULTE

I. Le corps de Grégoire fut inhumé à Saint-Pierre du Vatican, à côté des saints papes Léon, Simplice, Gélase et Symmaque. On commença à le vénérer aussitôt après sa mort, et l'on trouve son éloge dans Isidore de Séville, Ildefonse, Bède le Vénérable. A la suite du martyrologe hiéronymien, les martyrologes historiques du Moyen Age le mentionnent au 12 mars. On le trouve encore au 26 avril, dans les Églises qui ne célébraient point de fêtes de saints en carême ; au 3 septembre, anniversaire de son ordination ; au 9 décembre; au 26 août pour des anniversaires de translations. Jean Diacre notamment a donné le récit des miracles qui ont attesté sa sainteté.

II. Ses reliques.
Il paraît bien probable que le corps de saint Grégoire est resté à Rome. Au IXe siècle, le pape Grégoire IV (844) le transféra dans un oratoire près de la nouvelle sacristie de Saint-Pierre du Vatican. Au XVe siècle, Pie II le fit placer sous le nouvel autel de la chapelle Saint-André. Le 8 janvier 1606, sous Paul V, les reliques furent placées à leur place quatrième et définitive dans la chapelle Clémentine.
Cependant des traditions parlent d'une translation, au monastère de Saint-Médard de Soissons, du corps de saint Grégoire le Grand, avec celui de saint Sébastien (9 décembre 826). Saint Thomas de Cantorbéry serait venu l'y invoquer, d'après le moine Odilon (Molinier, sources, n. 767.).

Une opinion relative au chef de saint Grégoire placerait le crâne à Sens, depuis 876 ; un autre récit veut que le chef ait été donné par Jean XV à l'évêque de Constance pour le monastère de Saint-Pierre, et que de là ce chef ait été transféré à Prague par l'empereur Charles IV.

HYMNE

" Apôtre des Anglais, maintenant compagnon des Anges, Grégoire, secourez les nations qui ont reçu la foi.

Vous avez méprisé l'opulence des richesses et toute la gloire du monde, pour suivre pauvre le Roi Jésus dans sa pauvreté.

Un malheureux naufragé se présente à vous : c'est un Ange qui, sous ces traits, vous demande l'aumône ; vous lui faites une double offrande, à laquelle vous ajoutez encore un vase d'argent.

Peu après, le Christ vous place à la tête de son Eglise ; imitateur de Pierre, vous montez sur son trône.

Ô Pontife excellent, gloire et lumière de l'Eglise! n'abandonnez pas aux périls ceux que vous avez instruits par tant d'enseignements.

Vos lèvres distillent un miel qui est doux au cœur; votre éloquence surpasse l'odeur des plus délicieux parfums.

Vous dévoilez d'une manière admirable les énigmes mystiques de la sainte Ecriture ; la Vérité elle-même vous révèle les plus hauts mystères.

Vous possédez le rang et la gloire des Apôtres ; dénouez les liens de nos péchés ; restituez-nous au royaume des cieux.

Gloire au Père incréé ; honneur au Fils unique ; Majesté souveraine à un Esprit égal aux deux autres.

Amen."

Rq : On trouvera un grand nombre de ressources écrites sur l’Internet.
Entre autres textes :

- http://www.abbaye-saint-benoit.ch/benoit/dialogues/index.....
- http://jesusmarie.free.fr/gregoire_le_grand.html.

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