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vendredi, 26 juillet 2019

26 juillet. Sainte Anne et saint Joachim, parents de Notre Dame la très sainte Vierge Marie. Ier siècle.

- Sainte Anne et saint Joachim, parents de Notre Dame la très sainte Vierge Marie. Ier siècle.

Pape : Saint Anaclet. Empereur romain : Domitien.

" Ô couple trois fois heureux de saint Joahim et de sainte Anne ! Vous avez à notre reconnaissance un droit imprescriptible : grâce à vous, nous avons pu offrir à notre Dieu le don le plus sensible à son coeur, une mère vierge, la seule mère digne du Créateur."
Saint Jean Damascène. Orat. I de nat. B. M. V.


Saint Joachim et sainte Anne à la Porte dorée. Nicolas d'Ypres. XVIe.

Joignant le sang des rois à celui des pontifes, Anne apparaît glorieuse plus encore de son incomparable descendance au milieu des filles d'Eve. La plus noble de toutes celles qui conçurent jamais en vertu du Croissez et multipliez des premiers jours (Gen. I, 28.), à elle s'arrête, comme parvenue à son sommet, comme au seuil de Dieu, la loi de génération de toute chair ; car de son fruit Dieu même doit sortir, fils uniquement ici-bas de la Vierge bénie, petit-fils à la fois d'Anne et de Joachim.

Avant d'être favorisés de la bénédiction la plus haute qu'union humaine dût recevoir, les deux saints aïeuls du Verbe fait chair connurent l'angoisse qui purifie l'âme. Des traditions dont l'expression, mélangée de détails de moindre valeur, remonte pourtant aux origines du christianisme, nous montrent les illustres époux soumis à l'épreuve d'une stérilité prolongée, en butte à cause d'elle aux dédains de leur peuple, Joachim repoussé du temple allant cacher sa tristesse au désert, et Anne demeurée seule pleurant son veuvage et son humiliation. Quel exquis sentiment dans ce récit, comparable aux plus beaux que nous  aient gardes les saints Livres (dans le proto-évangile de Jacques) !

" C'était le jour d'une grande fête du Seigneur. Maigre sa tristesse extrême, Anne déposa ses vêtements de deuil, et elle orna sa tête, et elle se revêtit de sa robe nuptiale. Et vers la neuvième heure, elle descendit au jardin pour s'y promener ; et voyant un laurier, elle s'assit à son ombre et répandit sa prière en présence du Seigneur Dieu, disant :
" Dieu de mes pères, bénissez-moi et exaucez mes supplications, comme vous avez béni Sara et lui avez donné un fils !"

Et levant les yeux au ciel, elle vit sur le laurier un nid de passereau, et gémissant elle dit :
" Hélas ! Quel sein m'a portée, pour être ainsi malédiction en Israël ? A qui me comparer ? Je ne puis me comparer aux oiseaux du ciel ; car les oiseaux sont bénis de vous, Seigneur.
A qui me comparer ? Je ne puis me comparer aux animaux de la terre ; car eux aussi sont féconds devant vous.
A qui me comparer ? Je ne puis me comparer aux eaux ; car elles ne sont point stériles en votre présence, et les fleuves et les océans poissonneux vous louent dans leurs soulèvements ou leur cours paisible.
A qui me comparer ? Je ne puis me comparer  à la terre même; car la terre elle aussi porte ses fruits en son temps, et elle vous bénit, Seigneur."


Or voici qu'un Ange du Seigneur survint, lui disant :
" Anne, Dieu a exaucé ta prière ; tu concevras et enfanteras, et ton fruit sera célébré dans toute terre habitée."
Et le temps venu, Anne mit au monde une fille, et  elle  dit :
" Mon âme  est magnifiée à cette heure."

Et elle nomma l'enfant Marie ; et lui donnant le sein, elle entonna ce cantique au Seigneur :
" Je chanterai la louange du Seigneur mon Dieu ; car il m'a visitée, il a éloigné de moi l'opprobre, il m'a donné un fruit de justice. Qui annoncera aux fils de Ruben qu'Anne est devenue féconde ? Ecoutez, écoutez, douze tribus : voici qu'Anne allaite !"

Sainte Anne avec Notre Dame allant au Temple. J. Stella. XVIIe.

La fête de Joachim, que l'Eglise a placée au Dimanche dans l'Octave de l'Assomption de sa bienheureuse fille, nous permettra de compléter bientôt l'exposé si suave d'épreuves et de joies qui furent aussi les siennes. Averti par le ciel de quitter le désert, il avait rencontré son épouse sous la porte Dorée donnant accès au temple du côté de l'Orient. Non loin, près de la piscine Probatique, où les agneaux destinés à l'autel lavaient leur blanche toison avant d'être offerts au Seigneur, s'élève aujourd'hui la basilique restaurée de Sainte-Anne, appelée primitivement Sainte-Marie de la Nativité. C'est là que, dans la sérénité du paradis, germa sur la tige de Jessé le béni rejeton salué du Prophète a et qui devait porter la divine fleur éclose au sein du Père avant tous les temps. Séphoris, patrie d'Anne, Nazareth, où vécut Marie, disputent, il est vrai, à la Ville sainte l'honneur que réclament ici pour Jérusalem d'antiques et constantes traditions. Mais nos hommages à coup sûr ne sauraient s'égarer, quand ils s'adressent en ce jour à la bienheureuse Anne, vraie terre incontestée des prodiges dont le souvenir renouvelle l'allégresse des cieux, la fureur de Satan, le triomphe du monde.

Anne, point de départ du salut, horizon qu'observaient les Prophètes, région du ciel la première empourprée des feux de l'aurore ; sol béni, dont la fertilité  si pure  donna dès lors à croire aux Anges qu'Eden nous était rendu ! Mais dans l'auréole d'incomparable paix qui l'entoure, saluons en elle aussi la terre de victoire éclipsant tous les champs de  bataille fameux : sanctuaire de l'Immaculée Conception, là fut repris par notre race humiliée le grand combat (Apoc. XII, 7-9.) commencé près du trône de  Dieu par les célestes phalanges ; là le dragon chassé des deux vit broyer sa tête, et Michel surpassé en gloire remit joyeux à la douce souveraine qui, dès son éveil à l'existence, se déclarait ainsi, le commandement des armées du Seigneur.

Quelle bouche humaine, si le charbon  ardent ne l’a touchée (Isai. VI, 6-7.), pourra dire l'admiratif étonnement des angéliques principautés, lorsque la  sereine complaisance de la  Trinité sainte, passant des brûlants Séraphins jusqu'aux  derniers  rangs des neuf chœurs, inclina leurs regards de feu à la contemplation de la sainteté subitement éclose au sein d'Anne ? Le Psalmiste avait dit de la Cité glorieuse dont les fondations se cachent en celle qui auparavant fut stérile: Ses fondements sont posés sur les saintes montagnes (Psalm. LXXXVI, 1.) ; et les célestes hiérarchies couronnant les pentes des collines éternelles découvrent là des hauteurs inconnues qu'elles n'atteignirent jamais, des sommets avoisinant la divinité de si presque déjà elle s'apprête à y poser son trône. Comme Moïse à la vue du buisson ardent sur Horeb, elles sont saisies d'une frayeur sainte, en reconnaissant au désert de notre monde de néant la montagne de Dieu, et comprennent que l'affliction d'Israël va cesser (Ex. III, 1-10.). Quoique sous le nuage qui la couvre encore, Marie, au sein d'Anne, est en effet déjà cette montagne bénie dont la base, le point de départ de grâce, dépasse le faîte des monts où les plus hautes saintetés créées trouvent leur consommation dans la gloire et l'amour.

Reliquaire de la cathédrale d'Apt. Y sont conservées
les précieuses reliques de sainte Anne. Provence.

Oh ! Combien donc justement Anne, par son nom, signifie grâce, elle qui, neuf mois durant, resta le lieu des complaisances souveraines du Très-Haut, de l'extase des très purs esprits, de l'espoir de toute chair ! Sans doute ce fut Marie, la fille et non la mère, dont l'odeur si suave attira dès lors si puissamment les cieux vers nos humbles régions. Mais c'est le propre du parfum d'imprégner de lui premièrement le vase qui le garde, et, lors même qu'il en est sorti, d'y laisser sa senteur. La coutume n'est-elle pas du reste que ce vase lui aussi soit avec mille soins préparé d'avance, qu'on le choisisse d'autant plus pure, d'autant plus noble matière, qu'on le relève d'autant plus riches ornements que plus exquise et plus rare est l'essence qu'on se propose d'y laisser séjourner ?

Ainsi Madeleine renfermait-elle son nard précieux dans l'albâtre (Marc, XIV, 3.). Ne croyons pas que l'Esprit-Saint, qui préside à la composition des parfums du ciel, ait pu avoir de tout cela moins souci que les hommes. Or le rôle de la bienheureuse Anne fut loin de se borner, comme fait le vase pour le parfum, à contenir passivement le trésor du monde. C'est de sa chair que prit un corps celle en qui Dieu prit chair à son tour ; c'est de son lait qu'elle fut nourrie ; c'est de sa bouche que, tout inondée qu'elle fût directement de la divine lumière, elle reçut les premières et pratiques notions de la vie. Anne eut dans l'éducation de son illustre fille la part de toute mère ; non seulement, quand Marie dut quitter ses genoux, elle dirigea ses premiers pas ; elle fut en toute vérité la coopératrice de l'Esprit-Saint dans la formation de cette âme et la préparation de ses incomparables destinées : jusqu'au jour où, l'œuvre parvenue à tout le développement qui relevait de sa maternité, sans retarder d'une heure, sans retour sur elle-même, elle offrit l'enfant de sa tendresse à celui qui la lui avait donnée.

" Sic fingit tabernaculum Deo."
" Ainsi elle crée un tabernacle à Dieu."
C'était la devise que portaient, autour de l'image de sainte Anne instruisant Marie, les jetons de l'ancienne corporation des ébénistes et des menuisiers, qui, regardant la confection des tabernacles de nos églises où Dieu daigne habiter comme son œuvre la plus haute, avait pris sainte Anne pour patronne et modèle auguste. Heureux âge que celui où ce que l'on aime à nommer la naïve simplicité de nos pères, atteignait si avant dans l'intelligence pratique des mystères que la stupide infatuation de leurs fils se fait gloire d'ignorer ! Les travaux du fuseau, de tissage, de couture, de broderie, les soins d'administration domestique, apanage de la femme forte exaltée au livre des Proverbes (Prov. XXXI, 10-31.), rangèrent naturellement aussi dans ces temps les mères de famille, les maîtresses de maison, les ouvrières du vêtement, sous la protection directe de la sainte épouse de Joachim. Plus d'une fois, celles que le ciel faisait passer par l'épreuve douloureuse qui, sous le nid du passereau, avait dicté sa prière touchante, expérimentèrent la puissance d'intercession de l'heureuse mère de Marie pour attirer sur d'autres qu'elle-même la bénédiction du Seigneur Dieu.

Pardon de Sainte-Anne-la-Palud. XVIIIe siècle.

L'Orient précéda l'Occident dans le culte public de l'aïeule du Messie. Vers le milieu du VIe siècle, Constantinople lui dédiait une église. Le Typicon de saint Sabbas ramène sa mémoire liturgique trois fois dans l'année : le 9 septembre, en la compagnie de Joachim son époux, au lendemain de la Nativité  de leur illustre fille ; le 9 décembre, où les Grecs, qui retardent d'un jour sur les Latins la solennité de la Conception immaculée de Notre-Dame, célèbrent cette fête sous un titre qui rappelle plus directement la part d'Anne au mystère ; enfin le 25 juillet, qui, n'étant point occupé chez eux par la mémoire de saint Jacques le Majeur anticipée au 3o avril, est appelé Dormition ou mort précieuse de sainte Anne, mère de la très sainte Mère de Dieu : ce sont les expressions mêmes que le Martyrologe romain devait adopter par la suite.

Si Rome, toujours plus réservée, n'autorisa que beaucoup plus tard l'introduction dans les Eglises latines d'une fête liturgique de sainte Anne, elle n'avait point attendu cependant pour diriger de ce côté, en l'encourageant, la piété des fidèles. Dès le temps de saint Léon III (795-816.) ,et parle commandement exprès de l'illustre Pontife, on représentait l'histoire d'Anne et de Joachim sur les ornements sacrés destinés aux plus nobles basiliques de la Ville éternelle (Lib. pontif. in Leon.  III.). L'Ordre des Carmes, si dévot à sainte Anne, contribua  puissamment, par son heureuse transmigration dans nos contrées, ai développement croissant d'un culte appelé d'ailleurs comme naturellement par les progrès de la dévotion des peuples à la Mère de Dieu. Cette étroite relation des deux cultes est en effet rappelée dans les termes de la concession par laquelle, en 1381, Urbain VI donnait satisfaction aux vœux des fidèles d'Angleterre et autorisait pour ce royaume la fête de la bienheureuse Anne (Labb. Concil. XI, p. II, col. 2050.). Déjà au siècle précédent, l'Eglise d'Apt en Provence était en possession de cette solennité : priorité s'expliquant chez elle par l'honneur insigne qui lui échut pour ainsi dire avec la foi, lorsque au premier âge du christianisme elle reçut en dépôt le très saint corps de l'aïeule du Messie.

Saint Joachim et Notre Dame. J. Stella. XVIIe.

Depuis que le Seigneur remonté aux cieux a voulu  que, comme lui, Notre-Dame y fût couronnée sans plus tarder dans la totalité de son être virginal, n'est-il pas vrai de dire que les  reliques de la Mère de Marie doivent être doublement chères au monde : et comme toutes autres, en raison de la sainteté de celle dont ils sont les restes augustes ; et plus qu'aucunes autres, par ce côté qui nous les montre en voisinage plus immédiat qu'aucune avec le mystère de la divine Incarnation ? Dans son abondance, l'Eglise d'Apt crut pouvoir se montrer prodigue ; si bien qu'il nous serait impossible d'énumérer les sanctuaires qui, soit de cette source incomparable, soit d'ailleurs pour de plus ou moins notables portions, se trouvent aujourd'hui  enrichis  d'une part de ces restes précieux. Nous ne pouvons omettre de nommer cependant, parmi ces lieux privilégiés, l'insigne basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs ; dans une apparition à sainte Brigitte de Suède (Revelationes S. Birgittae, Lib. VI, cap. 104.), Anne voulut confirmer elle-même l'authenticité du bras que l'église où repose le Docteur des nations, conserve d'elle comme un des plus nobles joyaux de son opulent trésor.

Ce fut seulement en 1584, que Grégoire XIII ordonna la célébration de la fête du 26 juillet dans le monde entier, sous le rit double. C'était Léon XIII qui devait, de nos jours (1879), l'élever en même temps que celle de saint Joachim à la dignité des solennités de seconde Classe. Mais auparavant, en 1622, Grégoire XV, guéri d'une grave maladie par sainte Anne, avait déjà mis sa fête au nombre des fêtes de précepte entraînant l'abstention des œuvres serviles.

Anne recevait enfin ici-bas les hommages dus au rang qu'elle occupe au ciel ; elle ne tardait pas à reconnaître par des bienfaits nouveaux la louange plus solennelle qui lui venait delà terre. Dans les années 1623, 1624, 1625, au village de Keranna près Auray en Bretagne, elle se manifestait à Yves Nicolazic, et lui faisait trouver au champ du Bocenno, qu'il tenait à ferme, l'antique statue dont la découverte allait, après mille ans d'interruption et de ruines, amener les peuples au lieu où l'avaient jadis honorée les habitants de la vieille Armorique. Les grâces sans nombre obtenues en ce lieu, devaient en effet porter leur renommée bien au delà des frontières d'une province à laquelle sa foi, digne des anciens âges, venait de mériter la faveur de l'aïeule du Messie ; Sainte-Anne d'Auray allait compter bientôt parmi les principaux pèlerinages du monde chrétien.

CULTE

Le culte de sainte Anne a subi diverses alternatives. Son corps fut transporté dans les Gaules, au premier siècle de l'ère chrétienne, et enfoui dans un souterrain de l'église d'Apt, en Provence, à l'époque des persécutions. A la fin du VIIIe siècle, il fut miraculeusement découvert et devint l'objet d'un pèlerinage. Mais c'est surtout au XVIIe siècle que le culte de sainte Anne acquit la popularité dont il jouit. De tous les sanctuaires de sainte Anne, le plus célèbre est celui d'Auray, en Bretagne ; son origine est due à la miraculeuse découverte d'une vieille statue de la grande Sainte, accompagnée des circonstances les plus extraordinaires et suivies de prodiges sans nombre. Sainte-Anne d'Auray est encore aujourd'hui l'objet d'un pèlerinage national.


Statue de saint Joachim et de sainte Anne à la Porte dorée.
Troyes. Champagne. XVIIe.

En Espagne elle avait été, dit-on, introduite par le Carmel qui lui a maintenu sa fidélité. On trouve un bel exemple de la dévotion espagnole dans Anne d'Autriche, qui, non contente de porter son nom, se plut à propager le culte de sa sainte patronne et à enrichir ses sanctuaires français d'Apt et d'Auray, après la naissance quasi miraculeuse de Louis XIV.

Mais la sainte avait décidé d'établir elle-même son culte en France et d'en faire en quelque sorte sa terre d'élection. Déjà la Provence l'honorait à Apt et se vantait de " posséder son corps ". (Il est vrai qu'on ne sait trop comment il y serait venu. Peut-être à la suite des croisades ? Ce fut une occasion pour beaucoup d'églises d'Occident de s'enrichir de reliques. Apt possède un tissu précieux de fabrication arabe rapporté par un de ses évêques qui fit justement partie de la Ière croisade.)

Le 25 juillet au soir, Nicolazic revenait d'Auray quand il rencontra la belle dame. Ils s'acheminèrent ensemble vers le hameau, elle, tenant toujours son flambeau, lui, récitant son chapelet. A l'approche de la ferme, la dame disparut. Nicolazic, troublé, entra dans sa grange et s'étendit sur la paille, mais ne put dormir. Vers les 11 heures, un bruit confus, comme de gens en marche, le fit sortir; mais rien, tout le village reposait. La peur le gagna, il rentra, reprit la récitation de son chapelet, quand soudain la belle dame lui apparut plus resplendissante que jamais, et, cette fois, lui dit :

" Yves Nicolazic, ne craignez rien je suis Anne, mère de Marie. Dites à votre recteur qu'il y avait ici autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en mon nom. C'était la première de tout le pays ; il y a 924 ans et 6 mois qu'elle a été ruinée ; je désire qu'elle soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y sois honorée."


Le bienheureux Yves Nicolazic.
 
Puis elle disparut. Nicolazic s'endormit tout heureux, mais il n'était pas au bout de ses peines : comme de bien entendu, le recteur ne voulut rien entendre et le traita de rêveur. Aidé de sa " bonne maîtresse " et encouragé par elle, il parvint néanmoins à surmonter toutes les difficultés.

Dans la nuit du 7 mars 1625, la sainte lui apparut et lui dit :
" Yves Nicolazic, appelez vos voisins, comme on vous a conseillé ; menez-les avec vous au lieu où ce flambeau vous conduira, vous trouverez l'image qui vous mettra à couvert du monde, lequel connaîtra enfin la vérité de ce que je vous ai promis."


Maison d'Yves Nicolazic. Sainte-Anne-d'Auray. Bretagne.

Précédé de la lumière, accompagné de 4 laboureurs, il arriva dans le champ du Bocenno, où était jadis la chapelle, et découvrit la vénérable statue de bois. Peu à peu les obstacles s'aplanirent, une chapelle fut bâtie, qu'a remplacée, au XIXe siècle, une magnifique basilique.

Malheureusement, la statue a été brûlée sous la Révolution par les bêtes féroces révolutionnaires et l'actuelle n'en est qu'une réplique.

Le culte de sainte Anne a pris, à partir du XVIIe siècle, une grande extension en Bretagne, qui est devenue en quelque sorte son royaume. On ne peut s'empêcher de marquer la corrélation qui existe entre l'extension de ce culte et le renouveau de la foi en Bretagne, à cette époque, à la suite des missions du père Maunoir et de saint Louis-Marie Grignon de Montfort.

Nul doute que la sainte ne donna son appui à l'action des saints missionnaires et qu'elle ne fit de la Bretagne la terre Chrétienne qu'elle est restée. Sur le sol breton, 208 églises ou chapelles lui sont dédiées, au premier rang desquelles il faut citer Sainte-Anne-la-Palud, au bord de la baie de Douarnenez. Ce pèlerinage, vieux de près de 1.500 ans, rassemble, le dernier dimanche d'août, des foules de 60 à 80.000 personnes.


Pardon de Sainte-Anne-la-Palud. début du XXe siècle.
 
C'est un des Pardons les plus pittoresques de la Bretagne. Sa vieille statue, comme celles d'Apt et de Sainte-Anne-d'Auray, a reçu les honneurs du couronnement.
 

Pardon de Sainte-Anne-la-Palud. début du XXe siècle.
 
En 1914, le pape saint Pie X a donné sainte Anne pour patronne à la Bretagne avec concession aux " 5 diocèses romains en Bretagne " de l'office composé jadis par dom Guéranger pour le diocèse de Vannes. De nombreux liens unissaient le restaurateur de Solesmes à sainte Anne : il avait notamment fait profession à Rome le jour de sa fête ; c'est peut-être la raison qui détermina ses fils à fonder une abbaye sous le patronage de la sainte, presque à l'ombre de la basilique de Sainte-Anne-d'Auray. De Bretagne, par les marins et les missionnaires, le culte de la bonne grand'mère du Sauveur a rayonné autour du monde et jusqu'à Ceylan. Le Canada français a voué à sainte Anne de Beaupré le même culte que l'Armorique à sainte Anne d'Auray.

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Basilique Sainte-Anne de Beaupré. Québec.

Près de Québec, Sainte-Anne-de-Beaupré est connue mondialement pour son sanctuaire, la Basilique Sainte-Anne de Beaupré. Ce lieu de pèlerinage attire plus d'un million de visiteurs chaque année.

En 1658, Etienne Lessard, dont l'épouse était d'origine bretonne, un des premiers colons, concède certaines terres en vue de la construction de la première chapelle de bois dédiée à Sainte-Anne, particulièrement vénérée en Nouvelle-France.

Construite trop près du fleuve, la chapelle est endommagée par les marées et reconstruite en 1661 un peu plus à l'est, au pied de la côte, à l'emplacement actuel de l'ancien cimetière.

En 1676, on l'a remplace par une église de pierre. Agrandie à plusieurs reprises, elle accueille des milliers de pèlerins pendant près de deux siècles.

Elle est démolie en 1872 et remplacée par la première basilique en 1878. Elle sera détruite par un incendie le 29 mars 1922.

L'actuelle basilique de style roman date de 1926. Elle compte parmi ses trésors des vases sacrés du XVIIIe siècles gravés par divers artistes, et une importante collection d'ex-voto. La chapelle nord, construite en 1878, contient plusieurs œuvres récupérées lors de la démolition de l'ancienne église, en particulier le clocher, qui a été reconstruit en 1788.

Statue processionnelle de sainte Anne et Notre Dame. Sainte Anne
et Notre Dame sont couronnées. Sainte-Anne-d'Auray. Bretagne.

CANTIQUE

Quel vrai Breton - c'est-à-dire chrétien - peut-il ignorer le " Sainte Anne, Ô bonne Mère... " !?

" Sainte Anne, Ô Bonne Mère,
Toi que nous implorons,
Entends notre prière,
Et bénis tes bretons.  (Refrain).

Pour montrer à la terre
Que nous croyons au Ciel,
Notre Bretagne est fière
D'entourer ton autel.

Quand l'erreur se déchaîne
Pour vaincre notre foi,
Puissante souveraine,
Nous espérons en toi.

Protège le Saint Père,
Pilote doux et fort,
Sur la nef de Pierre,
Qu'il doit conduire au port.

Fais que la Sainte Eglise
Répande en liberté
Sur la terre soumise
L'auguste vérité.

Si la lourde souffrance
Vient l'écraser parfois,
Apprends à notre France
A bien porter sa croix.

Bénis nos missionnaires
Dans tous pays lointains
Où, pour sauver leurs frères,
Ils sèment le bon grain.

Soutiens dans la tourmente
Les pauvres matelots ;
Sauve la barque errante
De la fureur des flots.

Conserve à la Bretagne
Ses valeureux soldats ;
Ton cœur les accompagne
Au milieu des combats.

Que le pauvre village
Et les riches cités
Sous ton doux patronage
Soient toujours abrités.

Ta fille immaculée,
Reine au divin séjour,
A notre âme troublée
Sourit avec amour.

Dis-lui notre misère
Afin que sa bonté
Fléchisse la colère
De Jésus irrité.

Ô Sainte Anne, Ô Marie,
Nos vœux montent vers vous.
Sauvez notre patrie :
Priez, priez pour nous."

Fontaine de sainte Anne à Sainte-Anne-d'Auray. Bretagne.

PRIERE

" Plus heureuse que l'épouse d'Elcana, qui vous avait  figurée par ses épreuves et son nom même (I Reg. I.), Ô  Anne, vous chantez maintenant les magnificences du Seigneur (Ibid. II.). Où est la synagogue altière qui vous imposait ses mépris ? Les descendants de la stérile sont aujourd'hui sans nombre ; et nous tous, les frères de Jésus, les enfants comme lui de Marie votre fille, c'est dans la joie qu'amenés par notre Mère, nous vous présentons avec elle nos vœux en ce jour. Quelle fête plus touchante au foyer que celle de l'aïeule, quand autour d'elle, comme  aujourd'hui, viennent se ranger ses petits-fils dans la déférence et l'amour ! Pour tant d'infortunés qui n'eussent jamais connu ces solennités suaves, ces fêtes de famille, de jour en jour, hélas, plus rares, où la bénédiction du paradis terrestre semble revivre en sa fraîcheur, quelle douce compensation réservait la miséricordieuse prévoyance de notre Dieu !

Il a voulu, ce Dieu très haut, tenir à nous de si près qu'il fût un de nous dans la chair ; Il a connu ainsi que nous les relations, les dépendances mutuelles résultant comme une loi de notre nature, ces liens d'Adam dans lesquels il avait projeté de nous prendre (Ose. XI, 4.) et où il se prit le premier. Car, en élevant la nature au-dessus d'elle-même, il ne l'avait pas supprimée ; il faisait seulement  que la grâce, s'emparant d'elle, l'introduisît jusqu'aux cieux : en sorte qu'alliées dans le temps par leur commun auteur,nature et grâce demeurassent pour sa gloire unies dans l'éternité. Frères donc par la grâce de celui qui reste à jamais votre petit-fils par nature, nous devons à cette disposition pleine d'amour de la divine Sagesse de n'être point, sous votre toit, des étrangers en ce jour ; vraie fête du cœur pour Jésus et Marie, cette solennité de famille est aussi la nôtre.

Donc, Ô Mère, souriez à nos chants, bénissez nos vœux. Aujourd'hui et toujours, soyez propice aux supplications qui montent vers vous de ce séjour d'épreuves. Dans leurs désirs selon Dieu, dans leurs douloureuses confidences, exaucez les épouses et les mères. Maintenez, où il en est temps encore, les traditions du foyer chrétien. Mais déjà, que de familles où le souffle de ce siècle a passé, réduisant à néant le sérieux de la vie, débilitant la foi, ne semant qu'impuissance, lassitude, frivolité, sinon pis, à la place des fécondes et vraies joies de nos pères ! Oh ! Comme le Sage, s'il revenait parmi nous, dirait haut toujours :
" Qui trouvera la femme forte ?" (Prov. XXXI, 10.).

Elle seule, en effet, par son ascendant, peut encore conjurer ces maux, mais à la condition de ne point oublier où réside sa puissance ; à savoir dans les plus humbles soins du ménage exercés par elle-même, le dévouement qui se dépense obscurément, veilles de nuit, prévoyance de chaque heure, travaux de la laine et du lin, jeu du fuseau : toutes ces fortes choses (Ibid., 13-18.) qui lui assurent confiance et louange de la part de l'époux (Ibid., 11-28.), autorité sur tous (Ibid., 15.), abondance au foyer (Ibid., 11.), bénédiction du pauvre assisté par ses mains (Ibid., 20.), estime de l'étranger (Ibid., 24, 31.), respect de ses fils (Ibid., 28.), et pour elle-même, dans la crainte du Seigneur (Ibid., 30.), noblesse et dignité (Ibid., 22-23.), beauté autant que force (Ibid., 25.), sagesse, douceur et contentement (Prov. XXXI, 26, 27.), sérénité du dernier jour (Ibid., 25.).

Basilique Sainte-Anne-d'Auray. Bretagne.

Bienheureuse Anne, secourez la société qui  se meurt parle défaut de ces vertus qui furent vôtres. Vos maternelles bontés, dont les effusions sont devenues plus fréquentes, ont accru la confiance de l'Eglise ; daignez répondre aux espérances qu'elle met en vous. Bénissez spécialement votre Bretagne fidèle ; ayez pitié de la France malheureuse, que vous avez aimée si tôt en lui confiant votre saint corps, que vous avez choisie plus tard de préférence comme le lieu toujours cher d'où vous vouliez vous manifester au monde, que naguère encore vous avez comblée en lui remettant le sanctuaire qui rappelle dans Jérusalem votre gloire et vos ineffables joies.

Ô vous donc qui, comme le Christ, aimez les Francs, qui dans la Gaule déchue daignez toujours voir le royaume de Marie, continuez-nous cet amour, tradition de famille pour nous si précieuse. Que votre initiative bénie vous fasse connaître par le monde à ceux de nos frères qui vous ignoreraient encore. Pour nous qui dès longtemps avons connu votre puissance, éprouvé vos bontés, laissez-nous toujours chercher en vous, Ô Mère, repos, sécurité, force en toute épreuve ; à qui s'appuie sur vous, rien n'est à craindre  ici-bas : ce que votre bras porte est bien porté."

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jeudi, 25 juillet 2019

25 juillet. Saint Christophe ou Christophore, martyr en Lycie. 254.

- Saint Christophe ou Christophore, martyr en Lycie. 254.

Pape : Saint Lucius Ier (254 +) ; saint Etienne Ier. Empereurs romains : Valérien ; Gallien.

" Te novimus, Chritophore, christiferum ; simul junxit ensis martyrem Christo Deo."
" Nous savions, Ô Christophe, que tu portais le Christ dans ton coeur ; et l'épée qui a tranché tes jours n' fait que t'unir plus étroitement à ton Dieu."
Acta sanctorum.


Dirck Bouts. Brabant. XVe.

C'est une chose indubitable qu'il y a eu dans l'Église un saint Christophe, qui, selon la signification de son nom, a porté Notre Seigneur Jésus-Christ dans son coeur par le pur amour qu'il a eu pour lui : dans sa bouche par la prédication de son Evangile, et dans ses membres par la participation de ses souffrances. Les très nombreuses églises et chapelles dédiées sous son nom, les fêtes établies en son honneur, les mémoiresqu'en font tous les bréviaires et les martyrologes, et ses images exposées publiquement dans un nombre de cathédrales, en sont une preuve convaincante.

Mais, pour les circonstances de son histoire, elles ne sont pas tout à fait certaines : soit parce que l'antiquité n'a pas eu le soin de les écrire exactement, soit parce que la malice des hérétiques, pour en obscurcir la vérité, y a inséré des choses trop extraordinaires et qui sont tout à fait hors de créance.


Heures à l'usage de Langres. XVe.

Il est donc à propos, dans cette vie, de faire un sage discernement de la vérité et du mensonge, et de dire tellement ce qui peut faire tort à la gloire de ce très glorieux Martyr, qu'on en dise rien que de bien établi et qui soit appuyé sur de suffisant témoignages. Le cardinal Baronius, qui a examiné ses Actes, n'en trouve point de plus assurés que ceux qui sont compris dans l'Hymne très ancienne du Bréviaire des Mozarabes, dressé par saint Isidore, auquel il faut ajouter ce que nous en apprenons de la préface de saint Ambroise, pour la messe de saint Christophe, rapportée par Surius.

Cette Hymne, O beate mundi auctor, du Bréviaire mozarabe fait allusion, dans ses seize strophes, à tous les points de la légende de saint Christophe telle qu'elle est rapportée par le bienheureux Jacques de Voragine dans sa Légende dorée. Nous la rapportons ici car elle a de grandes vertus apologétiques, même si, insistons encore, elle n'est pas très exactement recevable et avérée en tous points.


Domenico Ghirlandaio. XVe.

Christophe, avant son baptême, se nommait Reprobus, Réprouvé, mais dans la suite il fut appelé Christophorus, Christophe, comme si on disait : qui porte le Christ, parce qu'il porta le Christ en quatre manières :
- sur ses épaules, pour le faire passer ;
- dans son corps, par la macération ;
- dans son coeur, par la dévotion ;
- sur les lèvres, par la confession et la prédication.

Christophe était Chananéen ; il était de haute stature et d'un port majestueux. Il avait le visage beau et agréable, les cheveux éclatants et manifestait tant de grâce dans ce qu'il faisait et disait qu'il se rendait très agréable à tous ceux qu'il rencontrait.

Il avait embrassé la carrière des armes et combattit sous le jeune empereur Gordien. C'est sous le règne de l'empereur Philippe qu'il se convertit au Christianisme.


Heures à l'usage de Paris. XVe.

D'après ce qu'on lit en ses actes, un jour qu'il se trouvait auprès d'un roi des Chananéens, et il il lui vint à l’esprit de chercher quel était le plus grand prince du monde, et de demeurer près de lui. Il se présenta chez un roi très puissant qui avait partout la réputation de n'avoir point d'égal en grandeur. Ce roi en le voyant l’accueillit avec bonté et le fit rester à sa cour.

Or, un jour, un jongleur chantait en présence du roi une chanson où revenait souvent le nom du diable ; le roi, qui était chrétien, chaque fois qu'il entendait prononcer le nom de quelque diable, faisait de suite le signe de croix sur sa figure. Christophe, qui remarqua cela, était fort étonné de cette action, et de ce que signifiait un pareil acte. Il interrogea le roi à ce sujet et celui-ci ne voulant pas le lui découvrir, Christophe ajouta :
" Si vous ne me le dites, je ne resterai pas plus longtemps avec vous."
C'est pourquoi le roi fut contraint de lui dire :
" Je me munis de ce signe, quelque diable que j'entende nommer, dans la crainte qu'il ne prenne pouvoir sur moi et ne me nuise."
Christophe lui répondit :
" Si vous craignez que le diable ne vous nuise, il est évidemment plus grand et plus puissant que vous ; la preuve en est que vous en avez une terrible frayeur. Je suis donc bien déçu dans mon attente ; je pensais avoir trouvé le plus grand et le plus puissant seigneur du monde ; mais maintenant je vous fais mes adieux, car je veux chercher le diable lui-même, afin de le prendre pour mon maître et devenir son serviteur."


Dirck Bouts. Brabant. XVe.

Il quitta ce roi et se mit en devoir de chercher le diable. Or, comme il marchait au milieu d'un désert, il vit une grande multitude de soldats, dont l’un, à l’aspect féroce et terrible, vint vers lui et lui demanda où il allait. Christophe lui répondit :
" Je vais chercher le seigneur diable, afin de le prendre pour maître et seigneur."
Celui-ci lui dit :
" Je suis celui que tu cherches."
Christophe tout réjoui s'engagea pour être son serviteur à toujours et le prit pour son seigneur.

Or, comme ils marchaient ensemble, ils rencontrèrent une croix élevée sur un chemin public. Aussitôt que le diable eut aperçu cette croix, il fut effrayé, prit la fuite et, quittant le chemin, il conduisit Christophe à travers un terrain à l’écart et raboteux, ensuite il le ramena sur la route. Christophe émerveillé de voir cela lui demanda pourquoi il avait manifesté tant de crainte, lorsqu'il quitta la voie ordinaire, pour faire un détour, et le ramener ensuite dans le chemin : Le diable ne voulant absolument pas lui en donner le motif, Christophe dit :
" Si vous ne me l’indiquez, je vous quitte à l’instant."
Le diable fut forcé de lui dire :
" Un homme qui s'appelle Christ fut attaché à la croix ; dès que je vois l’image de sa croix, j'entre dans une grande peur, et m’enfuis effrayé."
Christophe lui dit :
" Donc ce Christ est plus grand et plus puissant que toi, puisque tu as une si brande frayeur en voyant l’image de sa croix ? J'ai donc travaillé en vain, et n'ai pas encore trouvé le plus grand prince du monde. Adieu maintenant, je veux te quitter et chercher ce Christ."


Scènes de la légende de saint Christophe.
Vies de saints. R. de Montbaston. XIVe.

Il chercha longtemps quelqu'un qui lui donnât des renseignements sur le Christ ; enfin il rencontra un ermite qui lui prêcha Notre Seigneur Jésus-Christ et qui l’instruisit soigneusement de la foi.

L'ermite dit à Christophe :
" Ce roi que tu désires servir réclame cette soumission : c'est qu'il te faudra jeûner souvent."
Christophe lui répondit :
" Qu'il me demande autre chose, parce qu'il m’est absolument impossible de faire cela.
- Il te faudra encore, reprend l’ermite, lui adresser des prières.
- Je ne sais ce que c'est, répondit Christophe, et je ne puis me soumettre à cette exigence. - Connais-tu tel fleuve où bien des passants sont en péril de perdre la vie ?
- Oui, dit Christophe.
- Comme tu as une haute stature et que tu es fort robuste, si tu restais auprès de ce fleuve, et si tu passais tous ceux qui surviennent, tu ferais quelque chose de très agréable au roi Jésus-Christ que tu désires servir, et j'espère qu'il se manifesterait à toi en ce lieu.
- Oui, je puis bien remplir cet office, et je promets que je m’en acquitterai pour lui."
Il alla donc au fleuve dont il était question, et s'y construisit un petit logement. Il portait à la main au lieu de bâton une perche avec laquelle il se maintenait dans l’eau ; et il passait sans relâche tous les voyageurs.


Saint Christophe. Francesco di Giorgio Martini.
Eglise Saint-Augustin. Sienne. Etats pontificaux. XVe.

Bien des jours s'étaient écoulés, quand, une fois qu'il se reposait dans sa petite maison, il entendit la voix d'un petit enfant qui l’appelait en disant :
" Christophe, viens dehors et passe-moi."
Christophe se leva de suite, mais ne trouva personne. Rentré chez soi, il entendit la même voix qui l’appelait. Il courut de,lors de nouveau et ne trouva personne. Une troisième fois il fut appelé comme auparavant, sortit et trouva sur la rive du fleuve un enfant qui le pria instamment de le passer.

Christophe leva donc l’enfant sur ses épaules, prit son bâton et entra dans le fleuve pour le traverser. Et voici que l’eau du fleuve se gonflait peu à peu, l’enfant lui pesait comme une masse de plomb ; il avançait, et l’eau gonflait toujours, l’enfant écrasait de plus en plus les épaules de Christophe d'un poids intolérable, de sorte que celui-ci se trouvait dans de grandes angoisses et, craignait de périr.


Saint Jérôme, saint Christophe, saint Louis de Toulouse.
Giovanni Bellini. XVIe.

Il échappa à grand peine. Quand il eut franchi la rivière, il déposa l’enfant sur la rive et lui dit :
" Enfant, tu m’as exposé à un grand danger, et tu m’as tant pesé que si j'avais eu le monde entier sur moi, je ne sais si j'aurais eu plus lourda porter."
L'enfant lui répondit :
" Ne t'en étonne pas, Christophe, tu n'as pas eu seulement tout le monde sur toi, mais tu as porté sur les épaules celui qui a créé le monde : car je suis le Christ ton roi, auquel tu as en cela rendu service ; et pour te prouver que je dis est la vérité, quand tu seras repassé, enfonce ton bâton en terre vis-à-vis ta petite maison, et le matin tu verras qu'il a fleuri et porté des fruits."
A l’instant il disparut. En arrivant, Christophe ficha. donc son bâton en terre, et quand il se leva le matin, il trouva que sa perche avait poussé des feuilles, et des dattes comme un palmier.


Adam Elsheimer. XVIe.

Il vint ensuite à Samos, ville de Lycie, où il ne comprit pas la langue que parlaient les habitants, et il pria le Seigneur de lui en donner l’intelligence. Tandis qu'il restait en prières, les juges le prirent pour un insensé, et le laissèrent. Saint Christophe, ayant obtenu ce qu'il demandait, se couvrit le visage, vint à l’endroit où combattaient les Chrétiens, sous la persécution de Dèce, et il les affermissait au milieu de leurs tourments.

Alors un des juges le frappa au visage, et Christophe se découvrant la figure :
" Si je n'étais Chrétien, dit-il, je me vengerais aussitôt de cette injure."
Puis il ficha son bâton, en terre en priant le Seigneur de le faire reverdir pour convertir le peuple. Or, comme cela se fit à l’instant, huit mille hommes devinrent croyants.


Scènes de la légende de saint Christophe.
Vies de saints. Jeanne de Montbaston. XIVe.

Le roi envoya alors deux cents soldats avec ordre d'amener Christophe par devant lui ; mais l’avant trouvé en oraison ils craignirent de lui signifier cet ordre; le roi envoya encore un pareil nombre d'hommes, qui, eux aussi, se mirent à prier avec Christophe.
Il se leva et leur dit :
" Qui cherchez-vous ?"
Quand ils eurent vu son visage ; ils dirent :
" Le roi nous a envoyés pour te garrotter et t'amener à lui."
Christophe leur dit :
" Si je voulais, vous ne pourriez. me conduire ni garrotté, ni libre."
Ils lui dirent :
" Alors si tu ne veux pas, va librement partout : ou bon te semblera, et nous dirons au roi que nous ne t'avons pas trouvé.
- Non, il n'en sera pas ainsi, dit-il ; j'irai avec vous."


Panneau central d'un tryptique. Taddeo Gaddi. XIVe.

Alors il les convertit à la foi, se fit lier par eux les mains derrière le dos, et conduire au roi en cet état. A sa vue, le tyran fut effrayé et tomba à l’instant de son siège. Relevé ensuite par ses serviteurs, il lui demanda son nom et sa patrie. Christophe lui répondit :
" Avant mon baptême, je m’appelais Réprouvé, mais aujourd'hui je me nomme Christophe."
Le roi lui dit :
" Tu t'es donné un sot nom, en prenant celui du Christ crucifié, qui ne s'est fait aucun bien, et qui ne pourra t'en faire. Maintenant donc, méchant Chananéen, pourquoi ne sacrifies-tu pas à nos dieux ?"
Christophe lui dit :
" C'est à bon droit que tu t'appelles Dagnus [Damné ou danger ? Ou bien encore dague, poignard ?], parce que tu es la mort du monde, l’associé du diable ; et tes dieux sont l’ouvrage de la main des hommes."
Le roi lui dit :
" Tu as été élevé au milieu des bêtes féroces ; tu ne peux donc proférer que paroles sauvages et choses inconnues des hommes. Or, maintenant, si tu veux sacrifier, tu obtiendras de moi de grands honneurs, sinon, tu périras dans les supplices."
Et comme le saint ne voulut pas sacrifier, Dagnus le fit mettre en prison ; quant aux soldats qui avaient été envoyés à Christophe, il les fit décapiter pour le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ.


Heures à l'usage de Rome. XIIIe.

Ensuite il fit renfermer avec Christophe dans la prison deux filles très belles, dont l’une s'appelait Nicée et l’autre Aquilinie, leur promettant de grandes récompenses, si elles induisaient Christophe à pécher avec elles. A cette vue, Christophe se mit tout de suite en prière. Mais comme ces filles le tourmentaient par leurs caresses : et leurs embrassements, il se leva et leur dit :
" Que prétendez-vous et pour quel motif avez-vous été introduites ici ?"
Alors elles furent effrayées de l’éclat de son visage et dirent :
" Ayez pitié de nous, saint homme, afin que nous puissions croire au Dieu que vous prêchez."
Le roi, informé de cela, se fit amener ces femmes et leur dit :
" Vous avez donc aussi été séduites. Je jure par les dieux que si vous ne sacrifiez, vous périrez de malemort."
Elles répondirent :
" Si tu veux que nous sacrifiions, commande qu'on nettoie les places et que tout le monde s'assemble au temple."

Quand cela fut fait, et qu'elles furent entrées dans le temple, elles dénouèrent leurs ceintures, les mirent au cou des idoles qu'elles firent tomber et qu'elles brisèrent ; puis elles dirent aux assistants :
" Allez appeler des médecins pour guérir vos dieux."
Alors par l’ordre du roi, Aquilinie est pendue ; puis on attacha à ses pieds une pierre énorme qui disloqua tous ses membres. Quand elle eut rendu son âme au Seigneur, Nicée, sa soeur, fut jetée dans le feu ; mais comme elle en sortit saine et sauve, elle fut tout aussitôt après décapitée.


Konrad Witz. XVe.
 
Après quoi Christophe est amené en présence du roi qui le fait fouetter avec des verges de fer ; un casque de fer rougi au feu est mis sur sa tête ; le roi fait préparer un banc en fer où il ordonne de lier Christophe et sous lequel il fait allumer du feu qu'on alimente avec de la poix. Mais le banc fond comme la cire, et le saint reste sain et sauf. Ensuite le roi le fait lier à un poteau et commande à quatre cents soldats de le percer de flèches : mais toutes les flèches restaient suspendues en l’air, et aucune ne put le toucher. Or, le roi, pensant qu'il avait été tué par les archers, se mit à l’insulter ; tout à coup une flèche se détache de l’air, vient retourner sur le roi qu'elle frappe à l’œil et qu'elle aveugle.

Jan Van Eyck. Flandres. XVe.

Saint Christophe lui dit :
" C'est demain que je dois consommer mon sacrifice ; tu feras donc, tyran, de la boue avec mon sang ; tu t'en frotteras l’oeil et tu seras guéri."
Par ordre du roi ou le mène au lieu où il devait être décapité ; et quand il eut fait sa prière, on lui trancha la tête. Le roi prit un peu de son sang, et le mettant sur son oeil, il dit :
" Au nom de Dieu et de saint Christophe." Et il fut guéri à l’instant.

Alors le roi crut, et porta un édit par lequel quiconque blasphémerait Dieu et saint Christophe serait aussitôt puni par le glaive.


Vitrail originaire de l'Est de la France. XVe.

Saint Ambroise de Milan parle ainsi de ce martyr dans sa préface :
" Vous avez élevé, Seigneur, saint Christophe, à un tel degré. de vertu, et vous avez, donné une telle grâce à sa parole, que par lui vous avez arraché à l'erreur de la gentilité pour les amener à la croyance chrétienne, quarante-huit mille hommes.

Nicée et Aquilinie qui depuis longtemps se livraient publiquement à la prostitution, il les porta, à prendre des habitudes de chasteté, et leur enseigna à recevoir la couronne. Bien que lié sur un banc de fer, au milieu d'un bûcher ardent, il ne redouta pas d'être brûlé par ce feu, et pendant une journée entière, il ne put être percé par les flèches de toute une soldatesque.


L'assemblée des Martyrs. Grandes heures d'Anne de Bretagne.
Jean Bourdichon. XVIe.

Il y a plus, une de ces flèches crève l’oeil d'un des bourreaux, et le sang du bienheureux martyr mêlé à la terre lui rend la vue et en enlevant l’aveuglement du corps, éclaire son esprit car il obtint sa grâce auprès de vous et il vous a prié avec supplication d'éloigner les maladies et les infirmités."

Ces derniers mots nous expliquent ainsi le motif pour lequel saint Christophe est représenté avec des proportions gigantesques principalement aux portails des églises. On se croyait à l’abri des maladies et des infirmités dès lors qu'on avait vu la statue du saint, de là ces vers :

" Christophore sancte, virtutes saut tibi tantae,
Qui te mane vident, nocturno tempore rident.
Christophore sancte, speciem qui eumque tuetur,
Ista nempe die non morte mala morietur.
Christophorum videas, postea tutus eas."

On plaçait le 25 juillet, dans plusieurs lieux, sous le commun auspice de saint Christophe et de saint Jacques, la bénédiction des fruits du pommier.


Psautier & Heures. Beaune. XIIIe.

RELIQUES

Une grande partie des reliques de saint Christophe sont en Espagne. L'église de Tolède en possède quelques ossements, que Tamayo dit avoir été apportés dès l'année 258, c'est-à-dire quatre ans après son décès. Celle de Valence en a davantage, mais elle les a eu de Tolède, lorsque cette ville fut ruiné par les bêtes féroces de l'Islam en 828. On en montre un bras à Compostelle et une mâchoire à Astorga. Tous ces membres sont d'une grandeur extraordinaire.

Nous avons à Paris une paroisse qui porte son nom et qui est fort ancienne, une des premières de la cité.

Les Bénédictins, qui ont possédé des établiseements considérables dans l'ancien diocèse de Toul, paraissent y avoir apporté quelques reliques de notre Saint, dont quelques-unes subsistent encore. L'eglise de Sénone possède un fragment important d'un os du deuxième bras de saint Christophe, provenant de l'ancienne abbaye du lieu. L'église de Moyen-Moutier, dans la même vallée, possède l'extrémité articulaire d'un grand os, probablement l'humérus. L'église de Lay-Saint-Christophe, au diocèse de Nancy, possède un fragment d'os.


Tommaso del Mazza. XVe.

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25 juillet. Saint Jacques le Majeur, Apôtre, surnommé " Enfant du tonnerre ". Ier siècle.

- Saint Jacques le Majeur, Apôtre, surnommé " Enfant du tonnerre ". Ier siècle.
 
Pape : Saint Lin. Empereur romain : Néron.
 
" Les Apôtres, ces hommes qui, professant la vraie religion, enseignait que tout est gouverné par la providence de Dieu, montrèrent qu'eux-mêmes ne songeaient pas au lendemain."
Saint Jérôme.
 

Saint Jacques. Legenda aurea. J. de Voragine. R. de Montbaston. XIVe.

C'était l'un des douze Apôtres, le frère de saint Jean l'Évangéliste, le fils de Zébédée qui était patron d'une barque de pêche sur le lac de Génésareth. On l'appelle " le Majeur " pour le distinguer du " frère " du Seigneur.

Les synoptiques (Matth., 4 ; Marc., 1 ; Luc., 5.) nous ont conté la vocation de Jacques. Jésus les appelle, comme ils étaient occupés, lui et Jean, à réparer leurs filets : ils laissent dans la barque le patron, leur père, avec les gars qu'il louait, et suivent le jeune Maître.

Jacques fait partie des Douze : chez Marc, il vient le second après Pierre ; dans Matthieu, Luc et les Actes, il est le troisième. Il paraît dans quelques circonstances mémorables : la guérison de la belle-mère de Pierre ; la résurrection de la fille de Jaïre ; la Transfiguration.


Le Sauveur appela Jacques et Jean " Boanergès ", " fils du tonnerre ", car ils avaient voulu faire descendre le feu du ciel sur une cité inhospitalière, à la manière d'Elie, ce dont le Seigneur les réprimanda. Tandis qu'ils montaient à Jérusalem, ils firent demander à Jésus par leur mère Salomé deux places d'honneur dans le futur royaume. Le Maître répondit :
" Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je dois boire ?
- Nous le pouvons.
- Mon calice, vous le boirez ; quant aux places d'honneur cela dépend de mon père."
Ils ne manquaient pas d'assurance : ils tenaient à être avertis sur le signe de l'avènement de Jésus et de la fin du monde. Toujours est-il qu'au moment de l'agonie du Sauveur, ils somnolaient au jardin sous les oliviers argentés par la lune radieuse.
 
La retraite au Cénacle mûrit la sagesse et la force de Jacques. Animé par l'Esprit-Saint, il vint avec Pierre à Jérusalem pour fêter la Pâque. Hérode Agrippa Ier le fit arrêter et exécuter : (Act., 12, 2) ; il fut le premier Apôtre à verser son sang pour montrer au Seigneur le sérieux de sa fidélité. Une tradition recueillie par Clément d'Alexandrie rapporte que le garde de Jacques fut gagné par la fermeté de son témoignage.

Il demanda son pardon à l'apôtre, qui l'embrassa : " La paix soit avec toi ".
 

Martyre de saint Jacques. Legenda aurea.
Bx J. de Voragine. J. de Vignay. XIVe.

Tous deux eurent la tête tranchée. Puisque ce fut pour Pâques, notre date du 25 juillet convient évidemment assez mal à cette commémoration : les Grecs l'ont mise le 30 avril. Le martyrologe hiéronymien note : " A Jérusalem, la Passion de saint Jacques, apôtre, frère de Jean l'Evangéliste ".

Notre martyrologe s'inspire pour saint Jacques d'Adon (860) qui avait accueilli la nouvelle récente (830) d'une découverte des reliques du saint en Galice.

Sur cette question de saint Jacques en Espagne, il faut voir l'excellent article de L. Duchesne dans " Annales du Midi " (t.12, 1.900, p. 145-179), bien résumé dans Analecta bollandiana (t. 19, 1900, p. 353).

L'apostolat de saint Jacques en Espagne apparaît vers la fin du VIIe siècle dans un catalogue apostolique, traduction latine d'un texte byzantin qui ne représente pas une tradition espagnole.

Saint Julien de Tolède (686) écarte son assertion sur la mission espagnole de saint Jacques. Il est très remarquable que ni Prudence, ni Orose, ni Idace, ni Martin de Braga, ni Isidore, ni Braulio, ni Taio, ni Jean de Biclar, ni Julien, ni Hildefonse ne mentionnent, dans leurs écrits authentiques, cette mission d'un intérêt pourtant capital pour les Eglises du pays. Même silence chez Grégoire de Tours et Fortunat. En 416, le pape de Rome Innocent Ier exclut l'apostolat de saint Jacques dans la péninsule ibérique.
 
Mais le tombeau en Galice ? Avant 830, on situait la tombe de l'apôtre en Judée, à Césarée de Palestine, voire en Marmanique, entre le Nil et la Cyrénaïque. Vers 830, on découvrit sur le territoire d'Amaea (dioc. d'Iria Flavia - El Padron, en Galice) un sépulcre des temps romains. On le proclama de saint Jacques. L'autorité ecclésiastique intervint : il y avait des indices graves, à son avis. Ils ne nous ont pas été transmis. Vers 850 se rédigea un récit de translation de Jérusalem en Galice. Le corps aurait été rapporté par sept saints des environs de Grenade, disciples de Jacques.
 

Santiago Matamoro.

Ce récit suppose la prédication de Jacques en Espagne. A la fin du IXe siècle, on écrivit une lettre d'un pape Léon, contemporain de Jacques, laquelle utilise le catalogue apostolique. Vers la fin du XIe siècle, on remania l'épître léonine, on écarta les sept saints, on produisit deux disciples assesseurs.

Le fragment du catalogue fut remplacé. L'Historia Compostellana, finie en 1139, consacra ce remaniement. L'" hispanité " de saint Jacques conserve de chauds défenseurs outre-Pyrénées.

Au Xe siècle, le tombeau de saint Jacques commença à attirer les étrangers. Au XIIe siècle, les pèlerins obstruaient les routes. Ce sont probablement les grands abbés de Cluny qui ont organisé, dès le XIe siècle, ces processions de fidèles vers la Galice. C'était un moyen de ravitailler la catholique Espagne dans sa croisade perpétuelle contre le Maure. De ces pieux visiteurs, beaucoup lavaient leurs péchés dans le sang des mécréants.

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Cathédrale Saint-Jacques. Compostelle. Espagne.

Saint Jacques, d'abord représenté en apôtre tenant l'Evangile, fut bientôt figuré comme un pèlerin, avec panetière timbrée d'une coquille, un bâton en main. Mais on racontait qu'il avait paru dans une bataille, mis en fuite les Maures à Clavijo en 834 : on le montra donc chevalier " Santiago matamoro ", " tueur de Maures ".
 
 
 
PRIERE
 
" Patron des Espagnes, n'oubliez pas l'illustre peuple qui vous dut à la fois sa noblesse dans les cieux et sa prospérité de ce monde ; protégez-le contre l'amoindrissement des vérités qui firent de lui en ses beaux jours le sel de la terre; qu'il pense à la terrible sentence portant que, si le sel s'affadit, il n'est plus bon qu'à être foulé aux pieds (Matth. V, 13.). Mais en même temps souvenez-vous, Ô Apôtre, du culte spécial dont vous honore l'Eglise entière. Aujourd'hui encore, ne garde-t-elle pas sous la protection immédiate du Pontife romain et votre corps sacré si heureusement retrouvé dans nos temps (Litterae Leonis XIII diei I. Novemb. 1884, ad archiep. Compostell.), et le vœu d'aller en pèlerin vénérer ces restes précieux ?

Que sont devenus les siècles où, si grande que se manifestât votre force d'expansion au dehors, elle était dépassée par la merveilleuse puissance d'attirer tout à vous, que vous avait communiquée le Seigneur (Johan. XII, 32.) ? Qui donc, sinon Celui qui compte les astres du firmament (Psalm. CXLVI, 4.), pourrait nombrer les Saints, les pénitents, les rois, les guerriers, les inconnus de tout ordre, multitude infinie, renouvelée  sans cesse, gravitant autour de vos reliques saintes comme sous l'empire de ces immuables lois qui règlent au-dessus de nos têtes les mouvements des cieux ; armée alors sans cesse en marche vers ce champ de l’étoile d'où s'exerçait votre rayonnement sur le monde ? Et n'était-ce donc pas le sens de la vision mystérieuse prêtée, dans nos antiques légendes, au grand empereur par qui l'Europe chrétienne était fondée, lorsqu'au soir d'une journée de labeur, des bords de la mer de Frise, il contemplait la longue zone étoilée qui, partageant le ciel, semblait passer entre les Gaules, l'Allemagne et l'Italie, pour de là, traversant Gascogne, pays Basque et Navarre, gagner les terres de la lointaine Galice ? On raconte que vous-même apparûtes alors à Charles, et lui dîtes :
" Ce chemin d'étoiles marque la route qui s'offre à toi pour délivrer ma tombe, et que suivront après toi tous les peuples." (Pseudo Turpin. De vita Car. Magn.).

Et Charlemagne, passant les monts, donna le  signal pour la chrétienté de cette marche en  avant sur  les terres  Sarrasines qu'on appela la Croisade ; ébranlement immense, qui fut le salut aussi bien que la gloire des races latines, en rejetant la peste musulmane sur le foyer où elle avait pris naissance.
 

Santiago Matamoro.
 
Mais quand nous venons à considérer que deux tombeaux furent, aux deux points extrêmes, les pôles voulus par Dieu de ce mouvement absolument incomparable dans l'histoire des nations : l'un qui fut celui où Dieu même se coucha dans la mort, et l'autre, Ô fils de Zébédée, qui garde vos cendres ; comment ne point nous écrier, dans la stupéfaction du Psalmiste : Vos amis sont honorés jusqu'à l'excès, Ô Dieu (Ps. CXXXVIII, 17.) ! Et du Fils de l'homme à son humble Apôtre, quelles recherches de l'amitié n'agréant d'honneurs que ceux qu'elle partage, jusque dans l'établissement de ces Ordres hospitaliers et militaires qui, de part et d'autre, devenus la terreur du Croissant, n'eurent d'autre but à l'origine que de recueillir et de protéger les pèlerins dans leur route vers l'un ou l'autre des saints tombeaux ! Puisse l'impulsion d'en haut, dont le retour aux grands pèlerinages catholiques est un des signes les plus heureux de nos temps, ramener aussi vers Compostelle les fils de vos clients d'autrefois ! Pour nous du moins, avec notre saint Louis balbutiant encore de ses lèvres mourantes en face de Tunis la Collecte de votre fête, nous redirons en finissant :
" Soyez, Seigneur, pour votre peuple, sanctificateur et gardien ; fortifié du secours de votre Apôtre Jacques, qu'il vous plaise dans ses mœurs et vous serve d'un cœur tranquille."

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mercredi, 24 juillet 2019

24 juillet. Sainte Christine, vierge et martyre. 300.

- Sainte Christine, vierge et martyre. 287.
 
Pape : Saint Caïus. Empereur romain d'Orient : Dioclétien. Empereur romain d'Occident : Maximien Hercule.
 
" C'est une grande chose de mourir pour Jésus-Christ. Quelle gloire lorsque les membres tendres et délicats souffrent avec courage un long et douloureux martyr."
Saint Pierre Damien.
 

Gravure. Deckherr frères imprimeurs. Montbéliard. XIXe.

Christine, dont le nom seul embaume l'Eglise des parfums de l'Epoux, prélude dans sa grâce à la fête de l'aîné des fils du tonnerre. L'antique Vulsinies, assise près de son lac aux rives de basalte, aux calmes et claires eaux, la vit à dix ans mépriser les idoles des nations. Elle triompha du paganisme étrusque là même où Constantin signale en ses édits (Orelli-Henze. n. 5580.) le lieu de la solennelle réunion qui se faisait chaque année des faux prêtres ombriens et toscans. La découverte du tombeau de Christine est venue confirmer dans nos temps jusqu'à cette particularité de l'âge de la martyre donné par ses Actes, auxquels la science des derniers âges avait voulu dénier toute valeur. Nouvelle leçon, reçue après bien d'autres, et qui devrait amener une critique trop infatuée à reporter quelque peu sur elle-même les défiances dont elle se fait un honneur.

Lorsque du rivage qui reçut après ses combats la dépouille de l'héroïque enfant, on contemple l'île où périt tragiquement deux siècles plus tard la noble fille de Théodoric le Grand, Amalasonte, le néant des grandeurs qui n'ont que cette terre pour piédestal saisit l'âme plus éloquemment que ne ferait tout discours. Au XIIIe siècle, l'Epoux, continuant d'exalter la martyre au-dessus des plus illustres reines (Cant. VI, 7.), voulut l'associer à son triomphe au Sacrement d'amour : ce fut l'église de Christine qu'il choisit pour théâtre du miracle fameux de Bolsena, qui précéda de quelques mois seulement l'institution de la solennité du Corps du Seigneur.


Sainte Christine dans la tour avec Notre Seigneur Jésus-Christ
et les douze apôtres. Vitae sanctorum. XIIe.

C'est Alphanus, archevêque de Salerne, en 1085, qui a donné les actes de cette sainte, dont nous donnons ici un abrégé.

Christine, ointe du chrême ; elle eut en effet le baume de bonne odeur dans son genre de vie, l’huile de dévotion dans le cœur, et la bénédiction à la bouche.

Sainte Christine naquit de parents très nobles, à Tyr (une ancienne ville de Toscane engloutie depuis dans le lac Bolsène), en Italie.

Sainte Christine était une enfant de dix ans ; cependant il ne fallut pas moins de trois tyrans successifs pour la faire mourir, car les deux premiers furent victimes de leur cruauté. Elle avait pour père un gouverneur romain, nommé Urbain, très attaché au culte des faux dieux. Christine, inspirée d'en haut, après avoir ouvert les yeux à la vraie foi, enleva toutes les idoles d'or et d'argent que son père adorait dans sa maison, les mit en pièces et les donna en aumône à de pauvres chrétiens.


Sainte Julienne et sainte Christine.
Livre d'images de Madame Marie. Hainaut. XIIIe.

Son père la mit dans une tour avec douze suivantes ; elle y avait des dieux d'argent et d'or. Comme elle était fort belle et que plusieurs la recherchaient en mariage, ses parents ne voulurent l’accorder à personne afin qu'elle restât consacrée au culte des dieux. Mais, instruite par le Saint-Esprit à avoir en horreur les sacrifices des idoles, elle cachait dans une fenêtre les encens avec lesquels on devait sacrifier. Son père étant venu, les suivantes lui dirent :
" Ta fille, notre maîtresse, méprise nos divinités et refuse de leur sacrifier ; elle dit au reste qu'elle est chrétienne."
Le père, par ses caresses, l’exhortait à honorer les dieux, et elle lui dit :
" Ne m’appelles pas ta fille, mais bien celle de celui auquel on doit le sacrifice de louanges ; car ce n'est pas à des dieux mortels, mais au Dieu du ciel que j'offre des sacrifices."
Son père lui répliqua :
" Ma fille, ne sacrifie pas seulement a un Dieu, de peur d'encourir la haine des autres."
Christine lui répondit :
" Tu as bien parlé, tout en ne connaissant pas la vérité ; j'offre en effet des sacrifices au Père, au Fils, et au Saint-Esprit."
Son père lui dit :
" Si tu adores trois dieux, pourquoi n'adores-tu pas aussi les autres ?"
Elle répondit :
" Ces trois ne font qu'une seule divinité."


Episodes du martyre de sainte Christine.
Speculum historiale. Vincent de Beauvais. XIVe.

Après cela Christine brisa les dieux. de son père et en donna aux pauvres l’or et l’argent. Quand le père revint pour adorer ses dieux, et qu'il ne les trouva plus, en apprenant des suivantes ce que Christine en avait fait, il devint furieux et commanda qu'on la dépouillât et qu'elle fût fouettée par douze hommes jusqu'à ce qu'ils fussent épuisés eux-mêmes. Alors Christine dit à son père :
" Homme sans honneur et sans honte, abominable aux yeux de Dieu ! ceux qui me fouettent s'épuisent ; demande pour eux à tes dieux de la vigueur, si tu en as le courage !"

Et son père la fit charger de chaînes et jeter en prison. Quand la mère apprit cela, elle déchira ses vêtements, alla trouver sa fille et se prosternant à ses pieds, elle dit :
" Ma fille Christine, lumière de mes veux, aie pitié de moi."
Christine lui, répondit :
" Que m’appelez-vous votre fille ? Ne savez-vous pas que je porte le nom de mon Dieu ?"
Or, la mère, n'ayant pu faire changer sa fille de résolution, revint trouver son mari. auquel elle déclara les réponses de Christine.


Martyre de sainte Christine. Legenda aurea.
Bx J. de Voragine. J. de Besançon. XVe.

Alors le père la fit amener devant son tribunal et lui dit :
" Sacrifie aux dieux, sinon tu seras accablée dans les supplices ; tu ne seras plus appelée ma fille."
Elle lui répondit :
" Vous m’avez fait grande grâce de ne plus m’appeler maintenant fille du diable. Celui qui naît de Satan est démon ; tu es le père de ce même Satan."
 
Son père ordonna qu'on lui raclât les chairs avec des peignes et que ses jeunes membres fussent disloqués. Christine prit alors de sa chair qu'elle jeta à la figure de son père en disant :
" Tiens, tyran, mange la chair que tu as engendrée."
 
Alors le père la fit placer sur une roue sous laquelle il fit allumer du feu avec de l’huile ; mais la flamme qui en jaillit fit périr quinze cents personnes.
 
Or, son père, qui attribuait tout cela à la magie, la fit encore une fois renfermer en prison, et quand la nuit fut venue, il commanda à ses gens de lui lier une pierre énorme au coi et de la jeter dans la mer. Ils le firent, mais aussitôt des anges la prennent. Notre Seigneur Jésus-Christ Lui-même vient à elle et la baptise dans la mer en disant :
" Je te baptise en Dieu, mon Père, et en moi Jésus-Christ Son Fils, et dans le Saint-Esprit."
Et il la confia à saint Michel archange qui l’amena sur la terre.
 

Sainte Christine baptisée par Notre Seigneur Jésus-Christ.
Bréviaire romain. XVe.

Le père, qui apprit cela, se frappa le front en disant :
" Par quels maléfices fais-tu cela, de pouvoir ainsi exercer ta magie dans la mer ?"
Christine lui répondit :
" Malheureux insensé ! C'est de Notre Seigneur Jésus-Christ que j'ai reçu jette grâce."
Alors il la renvoya dans la prison avec ordre de la décapiter le lendemain.

Or, cette nuit-là même, son père Urbain fut trouvé mort. Il eut pour successeur un juge inique, appelé Elius (Alphanus le nomme Idion), qui fit préparer une chaudière dans laquelle on mit bouillir de l’huile, de la résine et de la poix pour jeter Christine. Quatre hommes agitaient la cuve afin que la sainte fût consumée plus vite. Alors elle loua Dieu de ce qu'après avoir reçu une seconde naissance, il voulait qu'elle fût bercée comme un petit enfant. Le juge irrité ordonna qu'on lui rasât la tête et qu'on la menât nue à travers la ville jusqu'au temple d'Apollon. Quand, elle y fut arrivée ; elle commanda à l’idole de tomber, ce qui la réduisit en poudre. A cette nouvelle le juge s'épouvanta et rendit l’esprit.


Martyre de sainte Christine. Dessin. François Verdier. XVIIe.

Julien lui succéda : il fit chauffer une fournaise et y jeter Christine ; et elle resta intacte pendant trois heures (d'après Alphanus), qu'elle passa à chanter et à se promener avec des anges. Julien, qui apprit cela et qui l’attribua à la magie, fit jeter sur elle deux aspics, deux vipères et deux couleuvres. Les serpents lui léchèrent les pieds, les aspics ne lui firent aucun mal et s'attachèrent à ses mamelles, et les couleuvres en se roulant autour de son cou léchaient sa sueur.

Alors Julien dit à un enchanteur :
" Est-ce que tu es aussi magicien ? Irrite ces bêtes."
Et comme il le faisait, lés serpents se jetèrent sur lui et le tuèrent en un instant. Christine commanda ensuite aux serpents, les envoya dans un désert et elle, ressuscita le mort.


Bois peint. Anonyme. Eglise Saint-Symphorien.
Nuits-Saint-Georges. Bourgogne. XVIe.

Julien alors ordonna de lui enlever les mamelles, d'où il coula du lait au lieu de sang. Ensuite il lui fit couper la langue ; Christine n'en perdit pas l’usage de la parole ; elle ramassa sa langue et la jeta à la figure de Julien, qui, atteint à l’oeil, se trouva aveuglé. Julien irrité lui envoya deux flèches au coeur et une autre à son côté. En recevant ces coups elle rendit son esprit a Dieu, vers l’an du Seigneur 287, sous Dioclétien.

Son corps repose dans un château qu'on appelle Bolsene situé entre la Ville vieille et Viterbe. La tour qui était vis-à-vis de ce château a été renversée de fond en comble.


Martyre de sainte Christine. Legenda aurea.
Bx J. de Voragine. R. de Montbaston. XIVe.

ANTIENNE

Unissons nos louanges et nos prières à celles de l'Eglise, pour honorer la glorieuse Vierge Martyre :

" Venez, Epouse du Christ ; recevez la couronne que le Seigneur vous a préparée pour l'éternité.
V/. Dans votre éclat et votre beauté,
R/. Avancez, marchez à la victoire, et régnez."

ORAISON

" Faites, Seigneur, que nous obtenions votre miséricorde par l'intercession de la bienheureuse Christine, Vierge et Martyre, qui vous a toujours été agréable par le mérite de la chasteté, et par la profession qu'elle a faite de la vertu dont vous êtes la source.
Par Jésus-Christ..."


Martyre de sainte Christine. Vies de saints. J. de Montbaston. XIVe.

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mardi, 23 juillet 2019

23 juillet. Saint Apollinaire, Ier évêque de Ravenne, martyr. Ier siècle.

- Saint Apollinaire, premier évêque de Ravenne et martyr. Ier.

Pape : Saint Pierre. Empereur romain : Néron.

" Nous avons reçu la mission de répandre la céleste semence. Malheur à nous si nous ne la répandons pas ! Malheur à nous si nous gardons le silence !"


Martyre de saint Apollinaire. Legenda aurea. Bx J. de Voragine.
R. de Montbaston. XIVe.

Ravenne, mère des cités, convoque aujourd'hui l'univers à célébrer l'évêque martyr dont les travaux firent plus pour son éternelle renommée que la faveur des empereurs et des rois. Du milieu de ses antiques monuments la rivale de Rome, aujourd'hui déchue, n'en montre pas moins fièrement la chaîne ininterrompue de ses Pontifes, remontant jusqu'au Vicaire de l'Homme-Dieu par Apollinaire, qu'ont exalté dans leurs discours les Pères et Docteurs de l'Eglise universelle, ses successeurs et ses fils (Petr. Chrysolog. Sermo CXXVIII, in div. Apollin : Petr. Dam. Sermon, XXX, XXXI, XXXII, in eumdem.). Plût au ciel que toujours la noble ville se fût souvenue de ce qu'elle devait à Pierre !

Pour suivre uniquement le Prince des Apôtres, Apollinaire, oubliant famille, patrie, avait tout quitté. Or, un jour, le maître dit au disciple :
" Pourquoi restes-tu assis avec nous ? Voilà que tu es instruit de tout ce que Jésus a fait : lève-toi, reçois le Saint-Esprit, et va vers cette ville qui ne le connaît pas."
Et le bénissant, et lui donnant le baiser, il l'envoya au loin (Passio S. Apollin. ap. Bolland.). Scènes sublimes de séparation, fréquentes en ces premiers temps, bien des fois répétées depuis, et qui font dans leur héroïque simplicité la grandeur de l'Eglise.


Saint Timothée et saint Apollinaire. Bréviaire à l'usage de Paris. XVe.

Apollinaire courait au sacrifice. Le Christ, dit saint Pierre Chrysologue (Petr. Chrys. Sermo CXXVIII.), se hâtait au-devant du martyr, le martyr précipitait le pas vers son Roi : l'Eglise qui voulait garder cet appui de son enfance se jeta au-devant du Christ pour retarder, non le combat, mais la couronne ; et durant vingt-neuf ans, ajoute Pierre Damien (Petr.Dam. Sermo VI, de S. Eleuchadio.), le martyre se poursuivit à travers d'innombrables tourments, de telle sorte que les labeurs du seul Apollinaire suffirent à ces contrées qui n'eurent point d'autre témoin de la foi par le sang. Selon les traditions de l'Eglise qu'il avait si puissamment fondée, la divine Colombe intervint directement et visiblement par douze fois, jusqu'à l'âge de la paix, pour désigner chacun des successeurs d'Apollinaire.

Saint Apollinaire vint d'Antioche à Rome avec saint Pierre, fut ordonné évêque par le Prince des Apôtres et envoyé par lui à Ravenne pour y prêcher la foi. Sa première oeuvre, en arrivant dans cette ville, fut de rendre la vue au fils d'un soldat auquel il avait demandé l'hospitalité ; quelques jours après, il guérit la femme d'un tribun, atteinte d'une maladie incurable.


Basilique Saint-Apollinaire-la-Neuve. Ravenne. VIe.

C'en fut assez pour provoquer la conversion d'un grand nombre de personnes, et bientôt il se forma dans la ville une chrétienté florissante. Traduit devant le gouverneur païen, il prêche Jésus-Christ, méprise l'idole de Jupiter et se voit chassé de la ville par la fureur du peuple, qui le laisse à demi mort.

Après quelques prédications dans les pays voisins, Apollinaire revient à Ravenne et se rend à la maison d'un noble patricien qui l'avait fait demander pour guérir sa fille près de mourir. Mais l'apôtre ne parut qu'au moment où la malade rendait le dernier soupir. Arrivé près du lit funèbre, le Saint adresse à Dieu une fervente prière :
" Au nom du Christ, jeune fille, lève-toi, dit-il, et confesse qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Lui !"
La jeune fille se lève aussitôt, pleine de vie, et s'écrie :
" Oui, le Dieu d'Apollinaire est le vrai Dieu !"
A la suite de ce nouveau prodige, trois cents païens se convertirent et reçurent le baptême, à l'exemple de la jeune fille et de son heureux père.


Mosaïque du Bon Pasteur. Basilique Saint-Apollinaire-la-Neuve.
Ravenne. VIe.

Mais les succès croissants du christianisme à Ravenne soulevèrent bientôt de nouvelles persécutions contre l'apôtre de Jésus-Christ. Il dut subir un nouvel interrogatoire, qui ne servit qu'à faire briller son courage et à lui donner occasion d'expliquer les mystères de notre foi. Apollinaire eut à subir les plus affreux supplices, la flagellation, le chevalet, l'huile bouillante, puis les horreurs de la faim, dans une infecte prison ; mais Dieu Se chargea de le nourrir par Ses Anges. Ses bourreaux l'exilèrent en Illyrie. Cet exil lui donna le moyen de prêcher la foi à des peuples nouveaux et de répandre ainsi la lumière de l'Évangile. La persécution le ramena à Ravenne après trois ans d'absence.

Ce fut la dernière période de sa vie. Saisi presque aussitôt après son débarquement, il étonne ses persécuteurs en faisant crouler, d'un mot de prière, le temple d'Apollon. Il rend la vue au fils de son juge, en lui disant :
" Au nom de Jésus-Christ, ouvre tes yeux et vois !"

Une multitude de païens se convertit à la foi ; mais la rage des endurcis ne fait que s'accroître, et bientôt Apollinaire couronne sa vie par un glorieux martyre.


Calendrier gravé sur une dalle de marbre.
Basilique Saint-Apollinaire-la-Neuve. Ravenne. VIe.

PRIERE

" Instruits par Venance Fortunat (Ven. Fortun. Vita S. Martini, Lib. IV, V. 684.) venu de Ravenne en nos régions du Nord, nous saluons de loin votre glorieuse tombe. Répondez-nous par le souhait que vous formuliez durant les jours de votre vie mortelle : Que la paix de notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ repose sur vous ! La paix, don parfait, premier salut de l'apôtre (Luc. X, 5.) et consommation de toute grâce (Cant. VIII, 10.) : combien vous l'avez appréciée, combien vous en fûtes jaloux pour vos fils, même après avoir quitté la terre ! C'est elle qui vous fit obtenir du Dieu de paix et de dilection (II Cor. XIII, 11.) cette intervention miraculeuse par laquelle si longtemps furent marqués les pontifes qui devaient après vous s'asseoir en votre chaire. Vous-même n'apparûtes-vous pas un jour au Pontife romain, pour lui montrer dans Chrysologue l'élu de Pierre et d'Apollinaire ? Et plus tard, sachant que les cloîtres allaient devenir l'asile de cette divine paix bannie du reste du monde, vous vîntes en personne par deux fois solliciter Romuald d'obéir à l'appel de la grâce et d'aller féconder le désert.


Saint Apollinaire prêchant. Speculum historiale.
V. de Beauvais. François. XVIe.

Pourquoi faut-il qu'enivré de faveurs qui partaient de la terre, plus d'un de vos successeurs, que ne désignait plus, hélas, la divine Colombe, ait oublié si tôt les leçons laissées par vous à votre Eglise ? Fille de Rome, ne devait-elle pas se trouver assez grande d'occuper entre ses illustres sœurs la première place à la droite de la mère (Diplom. Clementis II, Quod propulsis.) ? Du moins l'Evangile même chanté depuis douze siècles et plus peut-être (Kalendar. Fronton.), en la solennité de ce jour, aurait-il dû la protéger contre les lamentables excès appelés à précipiter sa déchéance. Rome, avertie par de trop regrettables indices, prévoyait-elle donc déjà les sacrilèges ambitions des Guibert, quand son choix se fixait sur ce passage du texte sacré : Il s'éleva une contestation parmi les disciples, à qui devait passer pour le plus grand (Luc. XXII, 24-3o.) ?

Et quel commentaire, à la fois plus significatif et plus touchant, pouvait-on donner à cet Evangile, que les paroles de Pierre même en l'Epître :
" Les vieillards qui sont parmi vous, je les supplie, moi vieillard comme eux et témoin des souffrances du Christ, de paître le troupeau, non dans un esprit de domination sur l'héritage du Seigneur, mais en étant ses modèles dans le désintéressement et l'amour ; que tous s'animent à l'humilité mutuellement, car Dieu résiste aux superbes, et il donne sa grâce aux humbles." (I Petr. V, 1-11.).

Faites, Ô Apollinaire, que pasteurs et troupeau, dans toutes les Eglises, profitent maintenant du moins de ces apostoliques et divines leçons, pour que tous un jour nous nous trouvions assis à la table éternelle où le Seigneur convie les siens près de Pierre et de vous dans son royaume (Luc. ibid.).


Martyre de saint Apollinaire. Speculum historiale.
V. de Beauvais. François. XVIe.

Tandis que la Mère commune resplendit sous la pourpre du martyre dont l'a ornée Apollinaire, un autre noble fils couronne son front de la blanche auréole des Confesseurs Pontifes. Liboire, héritier des Julien, des Thuribe, des Pavace, anneau brillant de la série glorieuse qui rattache à Clément successeur de Pierre l'origine d'une illustre Eglise, se lève en la cité des Cénomans comme l'astre radieux qui dissipe les dernières nuées d'orage après la tempête ; il rend à la terre bouleversée la fécondité réparant au centuple les ruines que la tourmente avait causées.

Plus encore que la froide légalité des proconsuls et la haine farouche des vieux Druides, le fanatique prosélytisme des disciples d'Odin, envahissant l'Ouest des Gaules, avait ravagé dans nos contrées le champ du Seigneur. Défenseur de la patrie terrestre et guide des âmes à celle des cieux, Liboire rendit l'ennemi citoyen de l'une et de l'autre en le faisant chrétien. Pontife, il employa le plus pur de son zèle à développer les magnificences du culte divin qui rend à Dieu l'hommage et assainit la terre (Heb. V, 1.) ; apôtre, il reprit l'œuvre d'évangélisation des premiers messagers de la foi, chassant l'idolâtrie des positions qu'elle avait reconquises et l'expulsant des campagnes où toujours elle était restée maîtresse : Martin, dont il fut l'ami, n'eut pas d'émulé qui lui fût à ce point comparable.


Bras-reliquaire de saint Apollinaire.
Eglise Saint-Servais et Saint-Protais. Mailhac-sur-Benaize. Limousin.

Mais quels ne furent pas surtout ses triomphes d'outre-tombe, lorsque cinq siècles après la fin des travaux de sa vie mortelle, on le vit se lever du sanctuaire où il reposait en la compagnie des évêques ses frères, et, semant les miracles sur sa route, aller victorieusement forcer dans ses retranchements le paganisme saxon que Charlemagne avait vaincu sans le dompter ! La barbarie reculait de nouveau en présence de Liboire ; ses reliques saintes avaient conquis au Christ la Westphalie ; Le Mans et Paderborn scellaient, dans la vénération de leur commun apôtre, un pacte de fraternité dont mille ans n'ont point encore affaibli la puissance."

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23 juillet. Saint Jean Cassien, ermite en Egypte, puis prêtre, fondateur de l'abbaye Saint-Victor à Marseille. 433.

- Saint Jean Cassien, ermite en Egypte, puis prêtre, fondateur de l'abbaye Saint-Victor à Marseille. 433.
 
Pape : Saint Sixte III. Empereur romain : Valentinien III. Roi des Francs Saliens : Clodion.
 
" Les ouvrages de Cassien ont immortalisé son nom, et sont restés au premier rang des codes de la vie monastique."
Montalembert.
 

Saint Jean Cassien.

Jean Cassien, prêtre, fondateur et abbé du célèbre monastère de Saint-Victor, à Marseille, naquit vers 350, selon les uns en Egypte, selon les autres en Scythie, suivant le plus grand nombre dans les Gaules. Il s'accoutuma, dès sa jeunesse, aux exercices de la vie ascétique, dans un monastère de Bethléem.

La haute réputation de sainteté qu'avaient les solitaires qui habitaient les déserts de l'Egypte l'engagea, vers l'an 390, à aller les visiter. Il fut accompagné par Germain, son parent et son compatriote. Frappés l'un et l'autre des beaux exemples de vertu qu'ils avaient sous les yeux, ils passèrent plusieurs années dans la solitude de Scété et dans la Thébaïde. Ils allaient nu-pieds comme les moines du pays, étaient pauvrement vêtus, et n'avaient pour subsister que le travail de leurs mains. Leur vie était fort austère, et ils mangeaient à peine par jour 2 pains de 6 onces chacun.


Abbaye Saint-Victor. Fondée par saint Jean Cassien.
Marseille. Provence.

En 403, ils se rendirent tous deux à Constantinople, et y entendirent les instructions que faisait saint Jean Chrysostome. Cassien fut ordonné diacre et employé au service de l'église de cette ville. Le saint archevêque ayant été exilé, Cassien et Germain allèrent à Rome. Ils étaient, au rapport de Pallade, porteurs des lettres dans lesquelles le clergé de Constantinople prenait la défense de son pasteur persécuté. Cassien fut élevé au sacerdoce dans l'Occident, après quoi il se retira à Marseille, où il fonda, vers 413, deux monastères, l'un pour les hommes et l'autre pour les femmes.

Saint-Victor de Marseille (Sanctus Victor Massiliensis) est une très-ancienne et illustre abbaye qui passera quelques siècles après à l'Ordre de Saint-Benoît, double, comme nous venons de le faire remarquer. Celui des hommes fut bâti dans le lieu où était anciennement " la Confession " ; celui des femmes fut consacré sous le titre de Saint-Sauveur.


Petite crypte, appelée aussi, selon une antique tradition de
la fin du début du IIe siècle, " confessionnal de saint Lazare ".
Abbaye Saint-Victor. Marseille. Provence.

L'église du premier était appelée Basilique des Apôtres Pierre et Paul. L'église inférieure, ou la petite église, était dédiée en l'honneur de la Sainte Vierge et de saint Jean-Baptiste.

Cet antique monastère, après avoir été tour à tour dévasté par les Vandales, les Normands et les Sarrasins, fut reconstruit, vers l'an 1040, par les soins de Pans II, évêque de Marseille.

On conservait, dit-on, dans l'église inférieure, la croix de saint André, enchâssée d'abord dans du fer, puis dans de l'argent, et qui avait été révélée par un Ange au sacristain saint Hugues, après avoir été enfouie sous terre, près de la rivière de la Veaune, par crainte des Sarrasins.

Les rois de France, Pépin, Charlemagne, Louis le Pieux et Lothaire, ainsi que les évêques et les vicomtes de Marseille, enrichirent tour à tour l'abbaye de Saint-Victor de biens, de dignités et de priviléges. Mais sa principale gloire est d'avoir été la mère d'une multitude d'autres monastères, même hors des Gaules. L'observance régulière s'y étant maintenue florissante, les abbayes qui avaient besoin de réforme étaient soumises au régime des abbés de Saint-Victor. Aujourd'hui il reste encore de cet antique monastère une église et quelques autres débris que l'on contemple avec un religieux respect.


Chef de saint Jean Cassien. Il est conservé et vénéré
à l'abbaye Saint-Victor. Marseille. Provence.

Ce fut dans le cloître que le bienheureux Cassien composa ses Conférences spirituelles et ses autres ouvrages. Il mourut en odeur de sainteté, vers l'an 533. On voyait à Saint-Victor de Marseille un ancien tableau qui le représentait. Sa tête et son bras droit, renfermés dans des châsses, y étaient exposés à la vénération publique, en conséquence d'une permission accordée par le pape Urbain V. Le reste de son corps était sous une tombe de marbre qui se voyait dans une chapelle souterraine. La même église, par un privilège spécial, honore Cassien le 23 de juillet.

Rq : On se nourira des conférences de saint Jean Cassien sur la perfection de la vie religieuse et de ses Institutions :
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/peres/cassien/in...

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lundi, 22 juillet 2019

22 juillet. Sainte Marie-Madeleine, pénitente, surnommée la pécheresse de l'Evangile. Ier siècle.

- Sainte Marie-Madeleine, pénitente, surnommée la pécheresse de l'Evangile. Ier siècle.

Pape : Saint Lin. Empereur romain : Vespasien.

" Le triomphe de la charité dans Madeleine embrasse à la fois les larmes de l'amour pénitent, les lumières de l'amour contemplatif, le dévouement de l'amour crucifié, les délices de l'amour bienheureux."
Mgr Freppel. Panégyrique de sainte Marie-Madeleine.


Rogier van der Weyden. XVe.

" Trois Saints, dit à Brigitte de Suède le Fils de Dieu, m'ont agréé pardessus tous les autres : Marie ma mère, Jean-Baptiste, et Marie Madeleine." (Revelationes S. Birgittae, Lib. IV, cap. 108.).

Figure, nous disent les Pères (Hilar. in Matth. XXIX ; Paulin. Nol. Ep. XXIII, al. III et IV, 32 ; Cyrill. Al. in cap. XII Johannis ; Gregor. in Ev. nom. XXXIII, 5-7 ; Beda in Luc. III ; Rupert. in Johan. XIV ; etc.), de l'Eglise des Gentils appelée des abîmes du péché à la justice parfaite, Marie Madeleine plus qu'aucune autre, en effet, personnifia les égarements et l'amour de cette humanité que le Verbe avait épousée. Comme les plus illustres personnages de la loi de grâce, elle se préexista dans les siècles. Suivons dans l'histoire de la grande pénitente la marche tracée par la voix unanimement concordante de la tradition : Madeleine, on le verra, n'en sera point diminuée.

Lorsqu'avant tous les temps Dieu décréta de manifester sa gloire, il voulut régner sur un monde tiré du néant ; et la bonté en lui égalant la puissance, il fit du triomphe de l'amour souverain la loi de ce royaume que l'Evangile nous montre semblable à un roi qui fait les noces de son fils (Matth. XXII, 2.).


Alessandro Boncivino. XVIe.

C'était jusqu'aux limites extrêmes de la création, que l'immortel Fils du Roi des siècles arrêta de venir contracter l'alliance résolue au sommet des collines éternelles. Bien au-dessous de l'ineffable simplicité du premier Etre, plus loin que les pures intelligences dont la divine lumière parcourt en se jouant les neuf chœurs, l'humaine nature apparaissait, esprit et corps, faite elle aussi pour connaître Dieu, mais le cherchant avec labeur, nourrissant d'incomplets échos sa soif d'harmonies, glanant les derniers reflets de l'infinie beauté sur l'inerte matière. Elle pouvait mieux, dans son infirmité, manifester la condescendance suprême ; elle fixa le choix de Celui qui s'annonçait comme l'Epoux.

Parce que l'homme est chair et sang, lui donc aussi se ferait chair (Heb. II, 14.) ; il n'aurait point les Anges pour frères (Ibid. 16.), et serait fils d'Adam. Splendeur du Père dans les deux (Ibid. 13.), le plus beau de sa race ici-bas (Psalm. XLIV, 3.), il captiverait l'humanité dans les liens qui l'attirent (Ose. XI, 4.). Au premier jour du monde, en élevant par la grâce l'être humain jusqu'à Dieu, en le plaçant au paradis de l'attente, l'acte même de création scella les fiançailles.


Carlo Crivelli. XVe.

Hélas ! Sous les ombrages de l'Eden, l'humanité ne sut attendre l'Epoux. Chassée du jardin de délices, elle se jeta dans tous les bois sacrés des nations et prostitua aux idoles vaines ce qui lui restait de sa gloire (Jerem. II, 20.). Car grands encore étaient ses attraits ; mais ces dons de nature, quoiqu'elle l'eût oublié (Ose. II, 8.), restaient les présents profanés de l'Epoux :
" Cette beauté qui te rendait parfaite aux yeux, c'était la mienne que j'avais mise en toi, dit le Seigneur Dieu." (Ezech. XVI, 14.).

L'amour n'avouait pas sa défaite (Sap. VII, .10.) ; la Sagesse, suave et forte (Ibid. VIII, 1.), entreprenait de redresser les sentiers des humains (Ibid. IX, 18.). Dans l'universelle conspiration (Ibid. X, 5.), laissant les nations mener jusqu'au bout leur folle expérience (Ose. II, 5-7.), elle se choisit un peuple issu de souche sainte, en qui la promesse faite à tous serait gardée (Gen. XXII, 18.). Quand Israël sortit d'Egypte, et la maison de Jacob du milieu d'un peuple barbare, la nation juive fut consacrée à Dieu, Israël devint son domaine (Psalm. CXIII, 1-2.). En la personne du fils de Béor, la gentilité vit passer au désert ce peuple nouveau, et elle le bénit dans l'admiration des magnificences du Seigneur habitant avec lui sous la tente, et cette vue fit battre en elle un instant le cœur de l'Epouse.
" Je le verrai, s'écria-t-elle en son transport, mais non maintenant ; je le contemplerai, mais plus tard !" (Num. XXIII-XXIV.).

Du sommet des collines sauvages (Ibid. XXIII, 9.) d'où l'Epoux l'appellera un jour (Cant. IV, 8.), elle salua l'étoile qui devait se lever de Jacob, et redescendit prédisant la ruine à ces Hébreux qui l'avaient pour un temps supplantée (Num. XXIV, 24.).


Giovanni Girolamo Savoldo. XVIe.

Extase sublime, suivie bientôt de plus coupables égarements ! Jusques à quand, fille vagabonde, t'épuiseras-tu dans ces délices fausses (Jerem. XXXI, 22.) ? Comprends qu'il t'a été mauvais d'abandonner ton Dieu (Ibid. II, 19.). Les siècles ont passé ; la nuit tombe (Rom. XIII, 12.) ; l'étoile a paru, signe de l'Epoux conviant les nations (Epiphan. Ant. ad Benedictus.). Laisse-toi ramener au désert ; écoute Celui qui parle à ton cœur (Ose. II, 14.). Ta rivale d'autrefois n'a point su rester reine ; l'alliance du Sinaï n'a produit qu'une esclave (Gal. IV, 24.). L'Epoux attend toujours l'Epouse.

Quelle attente, Ô Dieu, que celle qui vous fait franchir au-devant de l'infidèle humanité les collines et les monts (Cant. II, 8.) ! A quel point donc peuvent s'abaisser les cieux (Psalm. XVII, 10.), que devenu péché pour l'homme pécheur (II Cor. V, 21.), vous portiez vos conquêtes au delà du néant (Philip. II, 7-8.), et triomphiez de préférence au fond des abîmes (Eccli. XXIV, 8.) ? Quelle est cette table où votre Evangéliste nous montre le Fils de l'Eternel, inconnu sous la servile livrée des hommes mortels, assis sans gloire dans la maison du pharisien superbe (Luc. VII, 36-5o.) ? L'heure a sonné où Laitière synagogue qui n'a su ni jeûner avec Jean, ni se réjouir avec Celui dont il préparait les sentiers, va voir enfin Dieu justifier les délais de son miséricordieux amour (Ibid. 27-35.).


Grandes heures d'Anne de Bretagne. Jean Bourdichon. XVIe.

" Ne méprisons pas comme des pharisiens les conseils de Dieu, s'écrie saint Ambroise à cet endroit du livre sacré (Ambr. in Luc. VI, 1-11.). Voici que chantent les fils de la Sagesse ; écoute leurs voix, entends leurs danses : c'est l'heure des noces. Ainsi chantait le Prophète, quand il disait : viens ici du Liban, mon Epouse, viens ici du Liban (Cant. IV, 8.)."

Et voici qu'une femme, qui était pécheresse dans la ville, quand elle apprit qu'il était assis à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum ; et se tenant derrière lui à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, elle les baisait, et y répandait le parfum (Luc. VII, 37, 38.).
" Quelle est cette femme ? L'Eglise sans nul doute, répond saint Pierre Chrysologue : l'Eglise sous le poids des souillures de ses péchés passés dans la cité de ce monde. A la nouvelle que le Christ a paru dans la Judée, qu'il s'est montré au banquet de la Pâque, où il livre ses mystères, où il révèle le Sacrement divin, où il manifeste le secret du salut : soudain, se précipitant, elle dédaigne les contradictions des scribes qui lui ferment l'entrée, elle brave les princes de la synagogue; et ardente, toute de désirs, elle pénètre au sanctuaire, où elle trouve Celui qu'elle cherche trahi par la fourberie judaïque au banquet de l'amour, sans que la passion, la croix, le sépulcre, arrêtent sa foi et l'empêchent de porter au Christ ses parfums." (Petr. Chrysol. Sermo XCV.).


Le Caravage. XVIe.

Et quelle autre que l'Eglise, disent à leur tour ensemble Paulin de Noie et Ambroise de Milan, aie secret de ce parfum ? Elle dont les fleurs sans nombre ont tous les arômes (Ambr. In Luc. VI, 21.), qui, odorante des sucs variés de la céleste grâce, exhale suavement à Dieu les multiples senteurs des vertus provenant de nations diverses et les prières des saints, comme autant d'essences s'élevant sous l'action de l'Esprit de coupes embrasées (Paulin. Ep. XXIII, 33.). De ce parfum de sa conversion, qu'elle mêle aux pleurs de son repentir, elle arrose les pieds du Seigneur, honorant en eux son humanité (Greg. in Ev. hom. XXXIII.). Sa foi qui l'a justifiée (Luc. VII, 3o.) croit de pair avec son amour; bientôt (Marc, XIV, 3.) la tête même de l'Epoux, sa divinité (I Cor. XI, 3.), reçoit d'elle l'hommage de la pleine mesure de nard précieux et sans mélange signifiant la justice consommée (Cyr. Al. et Beda in XII Johannis.), dont l'héroïsme va jusqu'à briser le vase de la chair mortelle qui le contenait dans le martyre de l'amour ou des tourments (Paschas. Radd. in Matth. XII.).


L'onction de sainte Marie-Madeleine à Notre Seigneur Jésus-Christ
chez le Pharisien. Legenda aurea. Bx J. de Voragine.
Jacques de Besançon. XVe.

Mais alors même qu'elle est parvenue au sommet du mystère, elle n'oublie pas les pieds sacrés dont le contact l'a délivrée des sept démons (Luc. VIII, 2.) représentant tous les vices (Beda in VIII Luc ; Rupert. in XX Johannis.) ; car à jamais pour le cœur de l'Epouse, comme désormais au sein du Père, l'Homme-Dieu reste inséparable en sa double nature. A la différence donc du Juif qui, ne voulant du Christ ni pour fondement ni pour chef (Paulin. Ep. XXXIII, 33.), n'a trouvé, comme Jésus l'observe (Luc. VII, 44-46.) ni pour sa tête l'huile odorante, ni l'eau même pour ses pieds, elle verse sur les deux son parfum de grand prix (Matth. XXVI, 7 ; Johan. XII, 3.) ; et tandis que l'odeur suave de sa foi si complète remplit la terre (Cyrill. Al. in XII Joh.) devenue par la victoire de cette foi (I Johan. V, 4.) la maison du Seigneur (Psalm. XXIII, 1.), elle continue, comme au temps où elle y répandait ses larmes, d'essuyer de ses longs cheveux les pieds du Maître. Mystique chevelure, gloire de l'Epouse (I Cor. XI, 15.) : où les saints voient ses œuvres innombrables et ses prières sans fin (Paulin. Ep. XXIII, 19, 20, 24-20.) ; dont la croissance réclame tous ses soins d'ici-bas (Ibid. 36.) ; dont l'abondance et la beauté seront divinement exaltées dans les cieux (Ibid. 31.) par Celui qui comptera jalousement (Matth. X, 30.), sans négliger aucune (Cant. IV, 9.), sans laisser perdre une seule (Luc. XXI, 18.), toutes les œuvres de l'Eglise. C'est alors que de sa tête, comme de celle de l'Epoux, le divin parfum qui est l’Esprit-Saint se répandra éternellement, comme une huile d'allégresse (Psalm. XLIV, 8.), jusqu'aux extrémités de la cité sainte (Psalm. CXXXII.).

En attendant, Ô pharisien qui méprises la pauvresse dont l'amour pleure aux pieds de ton hôte divin méconnu, j'aime mieux, s'écrie le solitaire de Noie, me trouver lié dans ses cheveux aux pieds du Christ, que d'être assis près du Christ avec toi sans le Christ (Paulin. Ep. XXIII, 42.). Heureuse pécheresse que celle qui mérita de figurer l'Eglise (Ibid. 32.), au point d'avoir été directement prévue et annoncée par les Prophètes, comme le fut l'Eglise même ! C'est ce qu'enseignent saint Jérôme (Hieron. in Osee proœmium.) et saint Cyrille d'Alexandrie (Cyrill. Al. in XX Johan.), pour sa vie de grâce comme pour son existence dépêché. Et résumant à son ordinaire la tradition qui l'a précédé, Bède le Vénérable ne craint pas d'affirmer qu'en effet " ce que Madeleine a fait une fois, reste le type de ce que fait toute l'Eglise, de ce que chaque âme parfaite doit toujours faire " (Beda in XII Johan.).


Les trois Marie au Saint Sépulcre. Plaque d'ivoire. XIIe.

Qui ne comprendrait la prédilection de l'Homme-Dieu pour cette âme dont le retour, en raison même de la misère plus profonde où elle était tombée, manifesta dès l'abord et si pleinement le succès de sa venue, la défaite de Satan, le triomphe de cet amour souverain posé à l'origine comme l'unique loi de ce monde! Lorsque Israël n'attendait du Messie que des biens périssables (Act. I, 9.), quand les Apôtres eux-mêmes (Luc. XXII, 24.) et jusqu'à Jean le bien-aimé (Matth. XX, 20-24.) ne rêvaient près de lui que préséances et honneurs, la première elle vient à Jésus pour lui seul et non pour ses dons. Avide uniquement de purification et d'amour, elle ne veut pour partage que les pieds augustes fatigués à la recherche de la brebis égarée : autel béni (Paulin. Ep. XXIII, 31.), où elle trouve le moyen d'offrir à son libérateur autant d'holocaustes d'elle-même, dit saint Grégoire, qu'elle avait eu de vains objets de complaisance (Greg. in Ev. hom. XXXIII, 2.). Désormais ses biens comme sa personne sont à Jésus, dont elle n'aura plus d'occupation que de contempler les mystères et la vie, dont elle recueillera chaque parole, dont elle suivra tous les pas dans la prédication du royaume de Dieu (Luc. VIII, 1-3.).

S'asseoir à ses pieds est pour elle l'unique bien, le voir l'unique joie, l'entendre le seul intérêt de ce monde (Ibid. X, 39.). Combien vite, dans la lumière de son humble confiance, elle a dépassé la synagogue et les justes eux-mêmes ! Le pharisien s'indigne, sa sœur se plaint, les disciples murmurent (Ibid. VII, X ; Matth. XXVI.) : partout Marie se tait, mais Jésus parle pour elle (Bernard, in Assumpt. B. M. sermo III.) ; on sent que son Cœur sacré est atteint de la moindre appréciation défavorable à rencontre. A la mort de Lazare, le Maître doit l'appeler du repos mystérieux où même alors, remarque saint Jean, elle restait assise (Johan. XI, 20, 28.) ; sa présence au tombeau fait plus que celle du collège entier des Apôtres et de la tourbe des Juifs ; un seul mot d'elle, déjà dit par Marthe accourue la première (Ibid. 21, 32.), est plus puissant que tous les discours de celle-ci ; ses pleurs enfin font pleurer l'Homme-Dieu (Ibid. 33.), et suscitent en lui le frémissement sacré , précurseur du rappel à la vie de ce mort de quatre jours, le trouble divin qui montre Dieu conquis à sa créature. Bien véritablement donc, pour les siens comme pour elle-même, pour le monde comme pour Dieu, Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée (Luc. X, 42.).


L'onction à Notre Seigneur Jésus-Christ chez le Pharisien.
Speculum animae. Valence. XIVe.

En ce qui précède, nous n'avons fait, pour ainsi dire, que coudre l'un à l'autre les témoignages bien incomplets d'une vénération qui se retrouve la même, toujours et partout, chez les dépositaires de la doctrine et les maîtres de la science. Cependant les hommages réunis des Docteurs n'équivalent point, pour l'humble Madeleine, à celui que lui rend l'Eglise même, lorsqu'au jour de la glorieuse Assomption de Notre-Dame, elle n'hésite pas à rapprocher l'incomparable souveraine du monde et la pécheresse justifiée, au point d'appliquer à la première en son triomphe l'éloge évangélique qui regarde celle-ci (Evangelium Assumpt.). Ne devançons point les lumières que le Cycle nous réserve en ses développements ; mais entendons Albert le Grand (Albert. Magn. in VII Luc.) nous attester pour sûr que, dans le monde delà grâce aussi bien que dans celui de la création matérielle (Gen. I, 16.), Dieu a fait deux grands astres, à savoir deux Maries, la Mère du Seigneur et la sœur de Lazare : le plus grand, qui est la Vierge bienheureuse, pour présider au jour de l'innocence ; le plus petit, qui est Marie la pénitente sous les pieds de cette bienheureuse Vierge (Apoc. XII, 1.), pour présider à la nuit en éclairant les pécheurs qui viennent comme elle à repentir. Comme la lune par ses phases marque les jours de fête à la terre (Eccli. XLIII, 7.), ainsi sans doute Madeleine, au ciel, donne le signal de la joie qui éclate parmi les Anges de Dieu sur tout pécheur faisant pénitence (Luc. XV, III.). N'est-elle donc pas également, par son nom de Marie et en participation de l'Immaculée, l’Etoile de la mer, ainsi que le chantaient autrefois nos Eglises des Gaules, lorsqu'elles rappelaient qu'en pleine subordination servante et reine avaient été toutes deux principe d'allégresse en l'Eglise : l'une engendrant le salut, l'autre annonçant la Pâque ! (Sequentia Mane prima sabbati. Le Temps pascal, T. I, p. 334.).

Nous ne reviendrons point sur les inoubliables récits de ce jour, le plus grand des jours, où Madeleine, comme l'étoile du matin, marcha en avant de l'astre vainqueur inaugurant l'éternité sans couchant. Glorieuse aurore, où la divine rosée, s'élevant de la terre, effaça du fatal décret (Col. II, 14.) la déchéance prononcée contre Eve ! Femme, pourquoi pleures-tu (Johan. XX, 15.) ? Tu ne te trompes pas : c'est bien le divin jardinier qui te parle (Ibid.), celui qui, hélas, au commencement avait planté le paradis (Gen. II, 8.). Mais trêve aux pleurs; dans cet autre jardin, dont le centre est un tombeau vide (Johan. XIX, 41.), le paradis t'est rendu : vois les Anges, qui n'en ferment plus l'entrée (Gen. III, 24.) ; vois l'arbre de vie qui, depuis trois jours, a donné son fruit. Ce fruit que tu réclames pour t'en saisir encore et l'emporter (Johan. XX, 15.) comme aux premiers jours (Gen. III, 6.), il t'appartient en effet pour jamais ; car ton nom maintenant n'est plus Eve, mais Marie (Johan. XX, 16.). S'il se refuse à tes empressements, situ ne peux le toucher encore (Ibid. 17.), c'est que de même qu'autrefois tu ne voulus point goûter seule le fruit de la mort, tu ne dois pas non plus jouir de l'autre aujourd'hui, sans ramener préalablement l'homme qui par toi fut perdu.


L'onction à Notre Seigneur Jésus-Christ chez le Pharisien.
Speculum humanae salvationis. Bologne. XIVe.

 

PRIERE

" Ô profondeurs en notre Dieu de la sagesse et de la miséricorde (Rom. XI, 32, 33.) ! Voici donc que, réhabilitée, la femme retrouve des honneurs plus grands qu'avant la chute même, n'étant plus seulement la compagne de l'homme, mais son guide à la lumière. Madeleine, à qui toute femme doit cette revanche glorieuse, conquiert en ce moment la place à part que lui assigne l'Eglise dans ses Litanies en tête des vierges elles-mêmes, comme Jean-Baptiste précède l'armée entière des Saints par le privilège qui fit de lui le premier témoin du salut (Johan. I, 7.). Le témoignage de la pécheresse complète celui du Précurseur : sur la foi de Jean, l'Eglise a reconnu l'Agneau qui efface les péchés du monde (Ibid. 29.) ; sur la foi de Madeleine, elle acclame l'Epoux triomphateur de la mort (Sequentia paschalis.) : et constatant que, par ce dernier témoignage, le cycle entier des mystères est désormais pleinement acquis à la croyance catholique, elle entonne aujourd'hui l'immortel Symbole dont les accents lui paraissaient prématurés encore en la solennité du fils de Zacharie.

Ô Marie, combien grande vous apparûtes aux regards des cieux dans l'instant solennel où, la terre ignorant encore le triomphe de la vie, il vous fut dit par l’Emmanuel vainqueur :
" Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu !" (Johan. XX, 17.).

Vous étiez bien toujours alors notre représentante, à nous Gentils, qui ne devions entrer en possession du Seigneur par la foi qu'après son Ascension par delà les nues (Aug. Sermo CCXLIII, 2 ; Beda in XX Johan. ; Rupert. XIV in Johan. ; etc.). Ces frères vers qui vous envoyait l'Homme-Dieu, c'étaient sans doute les privilégiés que lui-même durant sa vie mortelle avait appelés à le connaître, et auxquels vous deviez, ô Apôtre des Apôtres, manifester ainsi le mystère complet de la Pâque ; toutefois déjà la miséricordieuse bonté du Maître projetait de se montrer le jour même à plusieurs, et tous devaient être comme vous bientôt les témoins de son Ascension triomphante. Qu'est-ce à dire, sinon que, tout en s'adressant aux disciples immédiats du Sauveur, votre mission, Ô Madeleine, s'étendait bien plus dans l'espace et les temps ?


Noli me tangere. Baccio della Porta. XVIIe.

Pour l'œil du vainqueur de la mort à cette heure de son entrée dans la vie sans fin, ils remplissaient en effet la terre et les siècles ces frères en Adam comme en Dieu qu'il amenait à la gloire, selon l'expression du Docteur futur de la gentilité (Heb. II, 10.). C'est d'eux qu'il avait dit dans le Psaume :
" J'annoncerai votre Nom à mes frères ; je vous louerai dans la grande assemblée des nations, au sein du peuple encore à naître qui doit appartenir au Seigneur." (Psalm. XXI, 23-32.).
C'est d'eux, c'est de nous tous composant cette génération à venir à laquelle le Seigneur devait être annoncé (Ibid.), qu'il vous disait alors :
" Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu."
Et au loin comme auprès vous êtes venue, vous venez sans cesse, remplir votre mission près des disciples et leur dire :
" J'ai vu le Seigneur, et il m'a dit ces choses." (Johan. XX, 18.).

Vous êtes venue, Ô Marie, lorsque notre Occident vous vit sur ses montagnes (Isai. LII, 7.) foulant de vos pieds apostoliques, dont Cyrille d'Alexandrie salue la beauté (Cyr. Al. in XX, 17, Johan.), les rochers de Provence. Sept fois le jour, enlevée vers l'Epoux sur l'aile des Anges, vous montriez à l'Eglise, plus éloquemment que n'eût fait tout discours, la voie qu'il avait suivie, qu'elle devait suivre elle-même par ses aspirations, en attendant de le rejoindre enfin pour jamais.


Noli me tangere. Bas-relief. Cathédrale Notre-Dame. Paris. XIVe.

Ineffable démonstration que l'apostolat lui-même, en son mérite le plus élevé, n'est point dépendant de la parole effective ! Au ciel, les Séraphins, les Chérubins, les Trônes fixent sans cesse l'éternelle Trinité, sans jamais abaisser leurs yeux vers ce monde de néant ; et cependant par eux passent la force, la lumière et l'amour dont les augustes messagers des hiérarchies subordonnées sont les distributeurs à la terre. Ainsi, Ô Madeleine, vous ne quittez plus les pieds sacrés rendus maintenant à votre amour; et pourtant, de ce sanctuaire où votre vie reste absorbée sans nulle réserve avec le Christ en Dieu (Col. III, 3.) qui mieux que vous nous redit à toute heure :
" Si vous êtes ressuscites avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, là où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez ce qui est en haut, non ce qui est sur la terre !" (Ibid. 1-2.).

Ô vous, dont le choix si hautement approuvé du Seigneur a révélé au monde la meilleure part, faites qu'elle demeure toujours appréciée comme telle en l'Eglise, cette part de la divine contemplation qui prélude ici-bas à la vie du ciel, et reste en son repos fécond la source des grâces que le ministère actif répand par le monde. La mort même, qui la fait s'épanouir en la pleine et directe vision, ne l'enlève pas, mais la confirme à qui la possède. Puisse nul de ceux qui l'ont reçue de la gratuite et souveraine bonté, ne travailler à s'en déposséder lui-même ! Fortunée maison, bienheureuse assemblée, dit le dévot saint Bernard, où Marthe se plaint de Marie ! mais l'indignité serait grande de voir Marie jalouser Marthe
(Bern. Sermo. III in Ass. B. M. V.).


Pierre-Paul Rubens. XVIIe.

Saint Jude nous l'apprend : malheur aux anges qui ne gardent point leur principauté (Jud. 6.), qui, familiers du Très-Haut, veulent abandonner sa cour ! Maintenez au cœur des familles religieuses établies par leurs pères sur les sommets avoisinant les cieux, le sentiment de leur noblesse native : elles ne sont point faites pour la poussière et le bruit de la plaine ; elles ne sauraient s'en rapprocher qu'au grand détriment de l'Eglise et d'elles-mêmes. Pas plus que vous, Ô Madeleine, elles ne se désintéressent pour cela des brebis perdues, mais prennent en restant ce qu'elles sont le plus sûr moyen d'assainir la terre et d'élever les âmes.

Ainsi même vous fut-il donné un jour, à Vézelay, de soulever l'Occident dans ce grand mouvement des croisades dont le moindre mérite ne fut pas de surnaturaliser en l'âme des chevaliers chrétiens, armés pour la défense du saint tombeau qui avait vu vos pleurs et votre ravissement, les sentiments qui sont l'honneur de l'humanité.


Noli me tangere. Psautier cistercien. XIIIe.

Et n'était-ce pas encore une leçon de ce genre que le Dieu par qui seul règnent les rois (Prov. VIII, 15.), et qui se rit des projets de leur vanité (Psalm. II, 4.), voulut donner dans les premières années de ce siècle au guerrier fameux dont l'orgueil dictait ses lois aux empires ? Dans l'ivresse de sa puissance, on le vit prétendre élever à lui-même et à son armée ce qu'il appelait le Temple de la gloire. Mais bientôt, emportant le guerrier, passait la tempête ; et continué par d'autres constructeurs, le noble édifice s'achevait, portant comme dédicace à son fronton le nom de Madeleine.

Ô Marie, bénissez ce dernier hommage de notre France que vous avez tant aimée, et dont le peuple et les princes entourèrent toujours d'une vénération si profonde votre retraite bénie de la Sainte-Baume et votre église de Saint-Maximin, où reposent les restes mille fois précieux de celle qui sut rendre amour pour amour. En retour, apprenez-nous que la seule vraie et durable gloire est de suivre comme vous, dans ses ascensions, Celui qui vous envoya vers nous autrefois, disant :

" Va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu !"


Noli me tangere. Détail. Heures à l'usages de Tours. XVe.

SEQUENCE

La sainte Eglise qui, dans les diverses saisons liturgiques, insère en leur lieu comme autant de perles de grand prix les divers passages de l'Evangile ayant rapport à sainte Marie Madeleine, renvoie également à la fête de sainte Marthe, que nous célébrerons dans huit jours, les particularités concernant la vie de son illustre sœur après l'Ascension. Nous ajoutons cette antique Séquence, bien connue des Eglises de l'Allemagne :


Piero dellla Francesca. Détail. Cathédrale d'Arezzo. Toscane. XIVe.

" Louange à vous, Christ, qui êtes créateur, et aussi rédempteur et sauveur
Du ciel, de la terre, de la mer, des anges et des hommes,

Vous qu'à la fois nous confessons homme et Dieu,
Vous qui êtes venu pour sauver les pécheurs,

Prenant sans le péché l'apparence du péché.
Dans cette troupe coupable vous visitâtes et la Chananée, et Marie Madeleine,

A la même table réconfortant l'une des miettes du Verbe, l'autre de son breuvage enivrant.
Dans la maison de Simon, vous prenez place au banquet mystique :


Le pharisien murmure, là où pleure celle que poursuit la conscience de ses fautes ;
Le pécheur méprise celle qui comme lui pécha ; vous qui ne connûtes point de fautes exaucez son repentir, purifiez ses souillures : vous l'aimez pour la rendre belle.


Saint Maximin saint Lazare et ses soeurs débarquant en Provence.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Elle embrasse les pieds de son Seigneur, les lave de ses larmes, les essuie de ses cheveux, et les lavant, les essuyant, les oint de parfum, les couvre de baisers.
Ce sont là les festins qui vous plaisent, Ô Sagesse du Père !

Vous qui né de la Vierge ne repoussez point le contact de la pécheresse.
Le pharisien vous invite, et c'est Marie qui vous nourrit.

Vous remettez beaucoup à celle qui beaucoup aime et ne retourne pas à ses fautes.
Vous la délivrez des sept démons par l'Esprit septiforme.

Ressuscitant des morts, vous lui donnez de vous voir la première.
Par elle, Ô Christ, vous signifiez l'Eglise des Gentils, étrangère appelée par vous à la table des fils :

C'est elle qu'aux festins de la loi et de la grâce, méprise l'orgueil du pharisien, harcèle la lèpre hérétique ; Vous savez quelle elle est, elle vient à vous parce qu'elle a péché, parce qu'elle désire sa grâce.
Qu'aurait-elle si elle ne le recevait la malade infortunée, si le médecin ne se montrait propice ?

Roi des rois riche pour tous, sauvez-nous, effacez tous péchés, vous l'espérance des saints et leur gloire."


Sainte Marie-Madeleine pénitente. Brueghel l'Ancien. XVe.

CULTE ET RELIQUES

Les précieuses dépouilles de sainte Marie-Madeleine, amante et pénitente, ont de tout temps été honorées à Saint-Maximin, mais pricipalement dequis que Charles II, prince de Salerne et ensuite roi de Naples, de Sicile, de Jérusalem et de Hongrie, y a fait bâtir, sur la fin du XIIIe siècle, le couvent de l'ordre de Saint-Dominique, un des plus magnifiques monastères de France.

On voit, au-dessus du grand autel, un tombeau de porphyre, présent du pape Urbain VIII, où, l'an 1660, les principaux ossements qui étaient dans le sépulcre furent transférés, en présence de Louis XIV, par Jean-Baptiste de Marinis, archevêque d'Avignon, de l'Ordre de Saint-Dominique.


Basilique Saint-Maximin-Sainte-Marie-Madeleine.
Saint-Maximin-La Sainte-Baume. Provence.

Dans un petit caveau qui est dans la nef, on voit le précieux chef de la sainte, sur le front duquel on voit encore un peu de chair, à l'endroit où Notre Seigneur Jésus-Christ la toucha après Sa résurrection et lui dit :
" Noli me tangere."

Il y a dans ce même lieu une touffe des cheveux de la sainte et dans une autre chapellen, un osssement de ses bras qui, sans aucune cause naturelle, exhale une odeur très douce et très agréable.


Châsse contenant le chef de sainte Marie-Madeleine.
Basilique Saint-Maximin-Sainte-Marie-Madeleine.
Saint-Maximin-La Sainte-Baume. Provence.

Pendant la révolution, l'église de la Sainte-Baume fut profanée et détruite par les bêtes féroces. Celle de Saint-Maximin se vit aussi dépuillée de son trésor : le " decemvir " Barras fit changer la châsse en numéraire, et les saintes reliques furent jetées pêle-mêle. Grâce à Dieu, l'ancien sacristain laïc des Dominicains, Joseph Bastide, enleva secrètement le chef de sainte Marie-Madeleine, la fiole de cristal dite la Sainte-Ampoule, le Noli-me-tahgere avec sa boîte, une partie des cheveux et des os du bras. Joseph Bastide rendit les précieuses reliques lorsque la tempête se fut calmée.

Il serait malhonnête de ne pas mentionner ici que, à la fin du XVIIIe siècle, et grâce à la sagesse de Lucien Bonaparte, l'église de Saint-Maximin ne fut pas détruite et ruinée comme le monastère de la Sainte-Baume. Il fit inscrire en effet sur les portes de l'église " fourniture militaires ".


Grotte de sainte Marie-Madeleine.
Couvent dominicain de La Sainte Baume. Provence.

Relevée de ses ruines en 1814, et visitée le 5 juillet par trente mille pèlerins, la Sainte-Baume connut de nouvelles dévastations pendant les Cent-Jours. Le maréchal Brune, bête impie et haineuse et qualifiée par Napoléon Bonaparte " d'intrépide déprédateur ", renouvela les horreurs de 1793.

Le 22 août suivant, il périt misérablement à Avignon, victime de la fureur politique du peuple ; son cadavre, jeté à l'eau, partoutoù le Rhône le porta sur ses bords, fut rejeté dans son cours ; la Justice divine le priva d'une sépulture qu'on ne refuse pas aux inconnus.

Depuis, la piété des Provencaux et le soutien de Louis XVIII relevèrent à nouveau le monument. Pie VII accorda de nouveau l'indulgence plénière à ceux qui visiteraient la grotte de sainte Marie-Madeleine en quelqu'une des fêtes suivantes : la Pentecôte, la fête de notre Sainte, celle de saint Louis, celle de saint Maximin et celle de l'exaltation de la sainte Croix.


Sainte Marie-Madeleine recevant la sainte Communion de
saint Maximin. Sainte Marie-Madeleine ravie par des anges.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

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