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vendredi, 12 août 2022

12 août. Sainte Claire d'Assise, vierge et abbesse, institutrice des Pauvres Dames de l'ordre de Saint-François. 1253.

- Sainte Claire d'Assise, vierge et abbesse, institutrice des Pauvres Dames de l'ordre de Saint-François. 1253.

Pape : Innocent IV. Roi de France : Saint Louis. Roi de Castille : Alphonse X, le Sage. Roi d'Aragon : Jacques Ier, le Conquérant. Empereur d'Allemagne : Guillaume de Hollande.

" Une âme solide et vraiment pénétrée de la grandeur de ses destinées, est bien éloignée de mettre son bonheur à satisfaire sa sensualité."
Esprit de sainte Claire d'Assise.

Sainte Claire d'Assise. Piero Della Francesca. XVe.

L'année même où, préalablement à tout projet de réunir des fils, saint Dominique fondait le premier établissement des Sœurs de son Ordre, le compagnon destiné du ciel au père des Prêcheurs recevait du Crucifix de Saint-Damien sa mission par ces mots :
" Va, François, réparer ma maison qui tombe en ruines."
Et le nouveau patriarche inaugurait son œuvre en préparant, comme Dominique, à ses futures filles l'asile sacré où leur immolation obtiendrait toute grâce à l'Ordre puissant qu'il devait fonder. Sainte-Marie de la Portioncule, berceau des Mineurs, ne devait qu'après Saint-Damien, maison des Pauvres-Dames, occuper la pensée du séraphin d'Assise. Ainsi une deuxième fois dans ce mois, l'éternelle Sagesse veut-elle nous montrer que tout fruit de salut, qu'il semble provenir de la parole ou de l'action, procède premièrement de la contemplation silencieuse.

Sainte Claire fut pour saint François l'aide semblable à lui-même (Gen. II, 18.) dont la maternité engendra au Seigneur cette multitude d'héroïques vierges, d'illustres pénitentes, que l'Ordre séraphique compta bientôt sous toutes les latitudes, venant à lui des plus humbles conditions comme des marches du trône.

Dans la nouvelle chevalerie du Christ, la Pauvreté, que le père des Mineurs avait choisie pour Dame, était aussi la souveraine de celle que Dieu lui avait donnée pour émule et pour fille. Suivant jusqu'aux dernières extrémités l'Homme-Dieu humilié et dénué pour nous, elle-même pourtant déjà se sentait reine avec ses sœurs au royaume des cieux (Regula Damianitarum, VIII.). Dans le petit nid de son dénûment, répétait-elle avec amour, quel joyau d'épouse égalerait jamais la conformité avec le Dieu sans nul bien que la plus pauvre des mères enserra tout petit de viles langes en une crèche étroite ! (Regula, II ; Vita S. Clarae coeva, II.).

Sainte Claire d'Assise reçoit une palme de l'évêque d'Assise
et l'instrument de la pénitence de saint François d'Assise.
Ecole allemande. XIVe.

Aussi la vit-on défendre intrépidement, contre les plus hautes interventions, ce privilège de la pauvreté absolue dont la demande avait fait tressaillir le grand Pape Innocent III, dont la confirmation définitive, obtenue l'avant-veille de la mort de la sainte, apparut comme la récompense ambitionnée de quarante années de prières et de souffrances pour l'Eglise de Dieu.

La noble fille d'Assise avait justifié la prophétie qui, soixante ans plus tôt, l'annonçait à sa pieuse mère Hortulana comme devant éclairer le monde ; bien inspiré avait été le choix du nom qu'on lui donnait à sa naissance (Clara claris praeclara meritis, magnas in cœlo claritate glorias ac in terra splendore miraculorum sublimium, clare claret, Bulla canonizationis.).

" Oh ! comme puissante fut cette clarté de la vierge, s'écrie dans la bulle de sa canonisation le Pontife suprême ! Comme pénétrants furent ses rayons ! Elle se cachait au plus profond du cloître, et son éclat, transperçant tout, remplissait la maison de Dieu." (Ibid.).

Sainte Claire d'Assise portant le Très Saint Sacrement.
Dessin. Anonyme français. XVIIe.

De sa pauvre solitude qu'elle ne quitta jamais, le nom seul de Claire semblait porter partout la grâce avec la lumière, et, pour Dieu et son père saint François, fécondait les cités les plus lointaines.

Vaste comme le monde, où se multipliait l'admirable lignée de sa virginité, son cœur de mère débordait d'ineffable tendresse pour ces filles qu'elle n'avait jamais vues. A ceux qui croient que l'austérité embrassée pour Dieu dessèche l'âme, citons ces lignes de sa correspondance avec la Bienheureuse Agnès de Bohême. Fille d'Ottocare Ier, Agnès avait répudié pour la bure d'impériales fiançailles et renouvelait à Prague les merveilles de Saint-Damien :
" Ô ma Mère et ma fille, lui disait notre sainte, si je ne vous ai pas écrit aussi souvent que l'eût désiré mon âme et la vôtre, n'en soyez point surprise : comme vous aimaient les entrailles de votre mère, ainsi je vous chéris ; mais rares sont les messagers, grands les périls des routes. Aujourd'hui que l'occasion m'en est présentée, mon allégresse est entière, et je me réjouis avec vous dans la joie du Saint-Esprit. Comme la première Agnès s'unit à l'Agneau immaculé, ainsi donc vous est-il donné, Ô fortunée, de jouir de cette union, étonnement des cieux, avec Celui dont le désir ravit toute âme, dont la bonté est toute douceur, dont la vision fait les bienheureux, lui la lumière de l'éternelle lumière, le miroir sans nulle tache ! Regardez-vous dans ce miroir, Ô Reine, Ô Epouse ! Sans cesse, à son reflet, relevez vos charmes ; au dehors, au dedans, ornez-vous des vertus, parez comme il convient la fille et l'épouse du Roi suprême : Ô bien-aimée, les yeux sur ce miroir, de quelles délices il vous sera donné de jouir en la divine grâce!... Souvenez-vous cependant de votre pauvre Mère, et sachez que pour moi j'ai gravé à jamais votre bienheureux souvenir en mon cœur." (S. Clarae ad B. Agnetem, Epist. IV.).

La famille franciscaine n'était pas seule à bénéficier d'une charité qui s'étendait à tous les nobles intérêts de ce monde. Assise, délivrée des lieutenants de Frédéric II et de la horde sarrasine à la solde de l'excommunié, comprenait quel rempart est une sainte pour sa patrie de la terre. Mais c'étaient surtout les princes de la sainte Eglise, c'était le Vicaire du Christ, que le ciel aimait à voir éprouver la puissance toute d'humilité, l'ascendant mystérieux dont il plaisait au Seigneur de douer son élue.

Stigmates de saint François et sainte Claire bénit une religieuse.
Détail d'un tryptique. Bonifazio Bembo. XVe.

Saint François, le premier, ne lui avait-il pas, dans un jour de crise comme en connaissent les saints, demandé direction et lumière pour son âme séraphique ? De la part des anciens d'Israël arrivaient à la vierge, qui n'avait pas trente ans alors, des messages de cette sorte :
" A sa très chère sœur en Jésus-Christ, à sa mère, Dame Claire servante du Christ, Hugolin d'Ostie, évêque indigne et pécheur.
Depuis l'heure où il a fallu me priver de vos saints entretiens, m'arracher à cette joie du ciel, une telle amertume de cœur fait couler mes larmes que, si je ne trouvais aux pieds de Jésus la consolation que ne refuse jamais son amour, mon esprit en arriverait à défaillir et mon âme à se fondre. Où est la glorieuse allégresse de cette Pâque célébrée en votre compagnie et en celle des autres servantes du Christ ?... Je me savais pécheur ; mais au souvenir de la suréminence de votre vertu, ma misère m'accable, et je me crois indigne de retrouver jamais cette conversation des saints, si vos larmes et vos prières n'obtiennent grâce pour mes péchés. Je vous remets donc mon âme ; à vous je confie mon esprit, pour que vous m'en répondiez au jour du jugement. Le Seigneur Pape doit venir prochainement à Assise ; puissé-je l'accompagner et vous revoir ! Saluez ma sœur Agnès (c'était la sœur même de Claire et sa première fille en Dieu) ; saluez toutes vos sœurs dans le Christ."
(Wadding, ad an. 1221.).

Le grand cardinal Hugolin, âgé de plus de quatre-vingts ans, devenait peu après Grégoire IX. Durant son pontificat de quatorze années, qui fut l'un des plus glorieux et des plus laborieux du XIIIe siècle, il ne cessa point d'intéresser Claire aux périls de l'Eglise et aux immenses soucis dont la charge menaçait d'écraser sa faiblesse. Car, dit l'historien contemporain de notre sainte, " il savait pertinemment ce que peut l'amour, et que l'accès du palais sacré est toujours libre aux vierges : à qui le Roi des cieux se donne lui-même, quelle demande pourrait être refusée " (Vita S. Clarae coaeva, III.) ?

Sainte Claire d'Assise. Carte marine. Lyon. XVIIe.

L'exil, qui après la mort de François s'était prolongé vingt-sept ans pour la sainte, devait pourtant finir enfin. Des ailes de feu, aperçues par ses filles au-dessus de sa tête et couvrant ses épaules, indiquaient qu'en elle aussi la formation séraphique était à son terme. A la nouvelle de l'imminence d'un tel départ intéressant toute l'Eglise, le Souverain Pontife d'alors, Innocent IV, était venu de Pérouse avec les cardinaux de sa suite. Il imposa une dernière épreuve à l'humilité de la sainte, en lui ordonnant de bénir devant lui les pains qu'on avait présentés à la bénédiction du Pontife suprême (Wadding, ad an. 1253, bien que le fait soit rapporté par d'autres au pontificat de Grégoire IX.) ; le ciel, ratifiant l'invitation du Pontife et l'obéissance de Claire au sujet de ces pains, fit qu'à la bénédiction  de la vierge, ils parurent tous marqués d'une croix.

La prédiction que Claire ne devait pas mourir sans avoir reçu la visite du Seigneur entouré de ses disciples, était accomplie. Le Vicaire de Jésus-Christ présida les solennelles funérailles qu'Assise voulut faire à celle qui était sa seconde gloire devant les hommes et devant Dieu. Déjà on commençait les chants ordinaires pour les morts, lorsqu'Innocent voulut prescrire qu'on substituât à l'Office des défunts celui des saintes vierges ; sur l'observation cependant qu'une canonisation semblable, avant que le corps n'eût même été confié à la terre, courrait risque de sembler prématurée, le Pontife laissa reprendre les chants accoutumés. L'insertion de la vierge au catalogue des Saints ne fut au reste différée que de deux ans.

Le mariage mystique de sainte Catherine d'Alexandrie.
Sainte Claire et saint François y sont reconnaissables.
Tryptique. Jacopo di Cione. XIVe.

La noble vierge Claire naquit à Assise en Ombrie, dans les Etats de l'Eglise. Tout comme saint François, d'une famille noble et riche dont presque tous les garçons avaient fait profession des armes, son père se nommait Favorino Sciffi et sa mère, Hortolana, était de l'antique maison de Fiumi.

Hortolana était une dame très pieuse qui entreprit par dévotion les pèlerinages de Jérusalem, de Saint-Michel au mont Gargan et de Saint-Pierre de Rome, et, après la mort de son mari, entra dans l'Ordre que sa fille avait fondé, où elle vécut et mourut en odeur de sainteté. Un jour qu'elle faisait ses prières devant un crucifix pour mériter l'assistance du ciel dans ses couches, elle entendit une voix qui lui disait :
" Ne craignez rien, Hortolana ; vous mettrez heureusement au jour une lumière qui éclairera tout le monde."
Cette voix fut cause qu'elle fit donner à sa fille, au baptême, le nom de Claire. Elle eut encore deux autres filles, Agnès et Béatrix, que nous verrons bientôt, à l'exemple de leur aînée, renoncer à toutes les choses de la terre pour se faire pauvres disciples de saint François.

L'enfance de Claire fut parfaitement innocente la grâce la prévint tellement, qu'on ne vit rien en elle de la pétulance ordinaire à cet âge. Elle était modeste, tranquille, docile, véridique en ses paroles, obéissante et toujours prête à prier Dieu et à s'acquitter des dévotions que sa mère lui prescrivait.

Lorsque la raison se fut développée, elle fit bientôt paraître qu'elle suivrait toujours le parti de la vertu le jeûne, l'aumône et l'oraison étaient ses plus chers exercices ; devenue plus grande, elle fut obligée, pour contenter ses parents, de s'habiller comme les personnes de son rang ; mais elle portait sous ses habits un petit cilice pour crucifier sa chair virginale.

Sainte Claire d'Assise. Missel romain. Touraine. XVIe.

Ses parents firent de vains efforts pour l'engager dans le mariage. Elle ne voulut point d'autre époux que Jésus-Christ. Avide d'entendre saint François d'Assise, elle put se procurer ce bonheur et en fut ravie. Elle désira même avoir une entrevue avec lui. L'ayant obtenue, elle vint le voir dans son petit couvent de la Portioncule, et lui découvrit les sentiments que Dieu imprimait dans son coeur. Le Saint la confirma dans le dessein de garder inviolablement sa pureté virginale et de quitter tous les biens de la terre pour n'avoir plus d'autre héritage que Jésus-Christ. Comme Claire lui rendit ensuite d'autres visites, il la forma de plus en plus selon son esprit de pénitence et de pauvreté, et lui fit concevoir la résolution de faire pour son sexe ce que lui-même avait fait pour les hommes.

Ainsi, l'an 1212, le jour des Rameaux, qui tombait au 19 mars, où l'on célèbre ordinairement la fête de saint Joseph, elle parut le matin dans l'église cathédrale d'Assise, avec ce qu'elle avait de joyaux et d'habits précieux ; elle se rendit le soir dans la petite église de la Portioncule, où, ayant été reçue avec une très grande joie par le saint patriarche et par ses religieux, qui avaient tous un cierge a la main, elle se dépouilla de tous ses ornements de vanité, donna ses cheveux à couper, et fut revêtue d'un sac et d'une corde comme des véritables livrées d'un Dieu pauvre, souffrant et humilié. Après une action si généreuse, le Saint, qui ne la pouvait pas retirer dans son couvent, et qui, d'ailleurs, n'avait pas encore de maison où il la pût loger en particulier, la conduisit chez les Bénédictines de Saint-Paul.

Sainte Claire d'Assise portant le Très Saint Sacrement.
Dessin. Ennemond Petitot. XVIIIe.

Lorsque cette résolution de Claire fut divulguée, chacun en parla selon son caprice. Les uns l'attribuaient à une légèreté de jeunesse, car elle n'avait encore que dix-huit ans les autres à une ferveur indiscrète et une dévotion mal réglée. Ses proches surtout en furent extrêmement irrités, et ils n'épargnèrent rien pour lui persuader de revenir au logis de son père et d'accepter une alliance avantageuse dont on lui avait déjà fait la proposition. Ils voulurent user de violence et la tirer par force de l'asile sacré où elle s'était réfugiée ; mais, pour leur ôter toute espérance de la revoir jamais dans le monde, elle leur fit voir ses cheveux coupés et s'attacha si fort aux ornements de l'autel, qu'on ne pouvait pas sans sacrilége et profanation l'en arracher. Ils cessèrent donc de la tourmenter, après plusieurs jours de poursuites, et saint François, qui veillait toujours à sa sanctification, la fit passer du monastère de Saint-Paul, où il l'avait mise, dans celui de Saint-Ange de Panso, aussi de l'Ordre de Saint-Benoît, qui était hors de ville.

Ce fut là que cette chère amante de Jésus, prosternée aux pieds de son Epoux, le pria instamment de lui donner pour compagne celle qu'il lui avait donnée pour soeur, savoir, la petite Agnès de Sciffi. Sa prière fut exaucée, et seize jours seulement après cette retraite, cette chère soeur sortit secrètement de la maison de ses parents et vint se rendre auprès de Claire, pour pratiquer avec elle les exercices de la pénitence et de la mortification, dont elle donnait de si rares exemples. Si la fuite de l'aînée avait si fort irrité leurs parents, celle de la cadette les offensa encore davantage.

Ils viennent au nombre de douze au monastère de Saint-Ange, et, comme Agnès refuse de les suivre, ils l'accablent de coups de pieds et de poings, la traînent par les cheveux et l'enlèvent de force, comme un lion ou un loup enlève une brebis après l'avoir saisie au milieu du bercail. Tout ce que peut faire cette innocente vierge, c'est de crier à sa soeur qu'elle ait pitié d'elle et qu'elle ne souffre pas un enlèvement si injuste. Claire se met en oraison, et aussitôt, par un grand miracle de la divine Providence, la petite Agnès, qu'on avait déjà emportée assez loin, devient si pesante et si immobile, que ces douze hommes ne peuvent la lever de terre ni la remuer.

La Sainte Famille adorée par saint François et sainte Claire.
Dessin. Carlo Bononi. XVIIIe.

De rage, Monalde, son oncle, veut la tuer mais il est saisi à l'heure même d'une si grande douleur au bras, qu'il ne peut presque plus se soutenir. Enfin, lorsqu'ils sont tous dans la confusion, Claire arrive et les oblige par ses remontrances de lui rendre sa chère soeur elle la ramène donc au monastère, et, peu de temps après, elle reçoit l'habit des mains de saint François, quoiqu'elle n'ait que quatorze ans. Il mit ensuite les deux soeurs dans une petite maison qui était contiguë à l'église de Saint-Damien.

Ce fut donc là proprement que commença l'Ordre des religieuses du Saint-François, comme celui des religieux avait commencé dans l'église de la Portioncule. Les deux soeurs eurent bientôt un grand nombre de compagnes car, l'odeur de la sainteté de la vierge Claire se répandant partout, beaucoup de femmes et de filles voulurent l'avoir pour leur mère. Les principales, outre Hortolana, sa mère, et Béatrix, sa dernière soeur, furent les vénérables dames Pacifique, Aimée, Christine, Agnès, Françoise, Bienvenue, Balbine, Benoîte, une autre Balbine, Philippa, Cécile et Luce, toutes excellentes religieuses et que Dieu a rendues illustres par des miracles, comme il est écrit au martyrologe des Saints de cet Ordre.

Claire fut d'abord établie leur supérieure par saint François, entre les mains duquel elles promirent toutes obéissance mais lorsqu'elle vit leur nombre augmenter, elle voulut se démettre de cette charge, aimant mieux servir Dieu dans l'humilité et la soumission, que commander à des filles qu'elle croyait plus vertueuses qu'elle mais le Saint, qui connaissait combien sa nouvelle plante profiterait par la culture d'une si sainte abbesse, la confirma pour toute sa vie dans son office la communauté applaudit à cette mesure car, bien qu'elle fût remplie d'excellents sujets qui ont même été employés à de nouveaux établissements, nulle néanmoins n'était si capable de gouverner que Claire, qui possédait éminemment l'esprit du bienheureux patriarche.

Sainte Catherine d'Alexandrie, sainte Marguerite et sainte Claire.
Fresque. Chapelle Sainte-Claire. Eglise Saint-Sébastien.
Venanson. Comté de Nice. XIVe.

Aussi, bien loin de s'enorgueillir de sa prélature, elle ne s'en servit que pour s'humilier davantage. Elle était la première à pratiquer les exercices de mortification et de pénitence. Les emplois les plus bas étaient ceux qui lui semblaient les plus agréables. Elle donnait elle-même à laver à ses soeurs, et souvent, lorsqu'elles étaient à table, elle demeurait debout et les servait. Elle lavait aussi les pieds des filles de service qui venaient du dehors, et les baisait avec respect et humilité. Rien n'est si dégoûtant ni si contraire à la délicatesse des jeunes filles que les ministères qu'il faut rendre aux malades dans les infirmeries ; mais elle ne croyait pas que sa dignité de supérieure l'en dût exempter, et si elle députait quelques s?urs pour en avoir la charge, c'était à condition que souvent elles lui laissassent faire ce qui était plus difficile et dont les autres auraient eu plus d'aversion.

De cette grande humilité naissait dans son coeur un ardent amour pour la sainte pauvreté. La succession de son père lui étant échue au commencement de sa conversion, elle n'en retint rien pour elle-même, ni pour son monastère, mais la fit distribuer tout entière aux pauvres. Non seulement elle ne voulut point que sa maison possédât aucune rente et revenu, mais elle ne souffrait pas même qu'on y gardât de grandes provisions, se contentant de ce qui était nécessaire pour vivre chaque jour.

Elle aimait mieux que les frères qui quêtaient pour son monastère, apportassent des morceaux de pain déjà sec que des pains entiers. Enfin, tout son dessein était de ressembler à Jésus-Christ pauvre, qui n'a jamais rien possédé sur la terre, et qui, né tout nu dans une pauvre étable, est mort tout nu sur le pauvre lit de la croix. Elle obtint du pape Innocent III, le privilége de la pauvreté, c'est-à-dire le droit de s'établir sur le seul fondement de la charité des fidèles, avec l'excellente qualité de pauvre, comme un titre d'honneur et de gloire c'est pourquoi son Ordre est communément appelé l'Ordre des Pauvres Dames. Et lorsque le pape Grégoire IX, jugeant qu'une si grande pauvreté était trop rigoureuse pour des femmes, voulut la mitiger en les dispensant du v?u qu'elles en avaient fait et en leur donnant des rentes, elle remercia Sa Sainteté de cette offre, et la pria instamment de ne rien changer aux premières dispositions de son établissement ce qu'il lui accorda. Dieu a souvent justifié par des miracles cette conduite de sa servante, et fait voir qu'il veille au secours de ceux qui se confient en lui.

Sainte Claire d'Assise. Bréviaire franciscain. Savoie. XVe.

Un jour, il n'y avait qu'un pain assez médiocre dans le monastère, et le temps du dîner étant arrivé, elle ordonna à la s?ur dépensière d'en envoyer la moitié aux religieux qui les assistaient et de partager l'autre moitié en cinquante morceaux, pour autant de pauvres dames qui composaient alors sa communauté. La dépensière fit avec une obéissance aveugle ce qui lui était commandé, et, par une merveille surprenante, ces morceaux se grossirent tellement, qu'ils furent suffisants pour nourrir toutes les religieuses. Une autre fois, il n'y avait plus d'huile dans le monastère Claire prit un baril, le lava, et envoya chercher le frère quêteur, afin qu'il l'allât faire remplir d'huile par aumône. Il vint aussitôt, mais, au lieu de le trouver vide, il le trouva tout plein. Cela lui fit croire que les bonnes dames s'étaient voulu moquer de lui, et il s'en plaignit; mais il changea ses plaintes en admiration et en actions de grâces, lorsqu'on lui apprit qu'on avait mis le baril vide sur le tour, et que l'huile qu'il y avait vue était une huile miraculeuse.

Pour les austérités de notre Sainte, elle n'était vêtue que d'une vile tunique et d'un petit manteau de grosse étoffe et elle marchait toujours les pieds nus, sans socques ni sandales, couchait sur la dure, jeûnait toute l'année, excepté le dimanche, et souvent au pain et à l'eau. Elle gardait un perpétuel silence hors les devoirs indispensables de la nécessité et de la charité ; il est vrai que ces pratiques lui étaient communes avec ses soeurs. Mais quel rapport entre un corps délicat comme le sien et un vêtement de peau de porc, dont elle appliquait le côté velu et hérissé et les soies dures et piquantes sur sa chair, pour lui faire endurer un martyre continuel. Elle se servait aussi d'un cilice fait de crin de cheval, qu'elle serrait encore plus étroitement avec une corde de semblable tissure, armée de treize noeuds.

Son abstinence était si sévère, que ce qu'elle mangeait n'aurait pas été suffisant pour sa nourriture, si la vertu de Dieu ne l'eût soutenue. Pendant le grand Carême et celui de Saint-Martin, elle ne vivait que de pain et d'eau encore ne mangeait-elle point du tout les lundis, les mercredis et les vendredis. La terre nue, ou un tas de sarments de vigne, avec un morceau de bois pour oreiller, firent au commencement tout l'appareil de son lit ; depuis, se sentant trop faible, elle coucha sur un tapis de cuir et mit de la paille sous sa tête. Enfin, elle était tellement insatiable de peines et de souffrances, que saint François fut obligé de modérer cette ardeur et de la faire modérer par l'évoque d'Assise. Ils lui ordonnèrent donc de coucher sur une paillasse et de ne point passer de jour sans manger. Mais son repas des lundis, des mercredis et des vendredis, en Carême, se composait d'une once et demie de pain et d'une gorgée d'eau, qui servaient plutôt à irriter sa faim et sa soif qu'à les apaiser.

Sainte Claire d'Assise. Statue en bois de noyer. Bourgogne. XVe.

Comme elle était entièrement morte au monde, et qu'elle avait le coeur parfaitement pur, rien ne l'empêchait de vaquer à l'oraison et de s'occuper en tous temps et en tous lieux des grandeurs et des bontés de son Dieu. Son ordinaire était de passer plusieurs heures en prières après Complies, avec ses soeurs, devant le Saint-Sacrement, où elle répandait beaucoup de pleurs et excitait les autres à gémir et à soupirer par l'exemple de sa ferveur. Lorsqu'elles se retiraient pour aller prendre un peu de repos, elle demeurait encore constamment au choeur, pour y entendre, comme furtivement, dans la solitude, les mouvements secrets de l'Esprit de Dieu. Là, toute baignée dans ses larmes et prosternée contre terre, tantôt elle détestait ses offenses, tantôt elle implorait la divine miséricorde pour son peuple, tantôt elle déplorait les douleurs de Jésus-Christ, son bien-aimé.

Une nuit, l'ange des ténèbres lui apparut sous la figure d'un petit enfant tout noir et lui dit :
" Si tu ne mets fin à tes larmes, tu perdras bientôt la vue."
Et elle lui répondit sur-le-champ :
" Celui-là verra bien clair qui aura l'honneur de voir Dieu."
Ce qui obligea ce monstre de se retirer avec confusion.
Il revint néanmoins après Matines, et ajouta qu'à force de pleurs elle se rendrait malade. Mais elle le repoussa encore vigoureusement, lui disant que celui qui sert Dieu ne craint aucune incommodité.

On ne saurait décrire les faveurs qu'elle recevait dans ce saint exercice. Un jour, soeur Bienvenue, une de ses religieuses, aperçut durant ce temps un globe de feu qui se reposait sur sa tête et qui la rendait admirablement belle et lumineuse. Une autre fois, soeur Françoise vit sur ses genoux un enfant parfaitement beau, lui faisant de très aimables caresses. Malade, une nuit de Noël, il lui fut impossible de se lever pour aller à Matines cependant elle se mit en prières ; dans son pauvre lit, elle entendit distinctement tout l'office qui fut chanté par les religieux de saint François, dans l'église de Notre-Dame de la Portioncule, fort éloignée de son monastère et, ce qui est plus merveilleux, elle eut le bonheur de voir l'Enfant Jésus couché dans sa crèche.

Lorsqu'elle sortait de ses communications avec Dieu, ses paroles étaient toutes de feu, et elles répandaient une certaine onction qui gagnait et emportait les coeurs de tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre.

D'ailleurs, elle avait tant de crédit auprès de Dieu qu'elle obtenait aisément tout ce qu'elle lui demandait. Il n'en faut point d'autre preuve que ce qui arriva à l'égard de l'armée des Sarrasins que l'empereur Frédéric II, dans ses démêlés avec le Saint-Siège, envoya dépeupler le duché de Spolète, et qui vint pour assiéger la ville d'Assise et pour piller le couvent de Saint-Damien. Tout était à craindre, pour des femmes sans défense, de la part de Barbares sans pudeur ni religion. Dans un si grand sujet de terreur et d'effroi, elles coururent toutes à sainte Claire, qui était malade à l'infirmerie, comme les poussins courent sous les ailes de leur mère lorsqu'ils aperçoivent le milan qui vient fondre sur eux.

Sainte Claire bénissant ses religieuses lors de l'attaque des
Sarrasins, que l'empereur prévaricateur Frédéric II avait
envoyé pour ravager les Etats de l'Eglise. Anonyme français. XVIIe.

Elle leur dit de ne rien craindre, et, dans la confiance dont elle était remplie, elle se traîna le mieux qu'elle put, soutenue par leurs bras, à la porte du couvent, où elle fit mettre devant elle le très-saint Sacrement renfermé dans un ciboire d'argent et dans une boîte d'ivoire. Là, se prosternant devant son souverain Seigneur, elle lui dit les larmes aux yeux :
" Souffrirez-vous, mon Dieu, que vos servantes faibles et sans défense, que j'ai nourries du lait de votre amour, tombent entre les mains des infidèles ? Je ne puis plus les garder, mais je vous les remets entre les mains, et je vous supplie de les protéger dans une extrémité si terrible et si pressante."
A peine eut-elle achevé ces mots, qu'elle entendit une petite voix, comme d'un enfant, qui lui répondit :
" Je vous garderai toujours."
Alors, se sentant plus hardie, elle ajouta :
" Permettez-moi, mon Seigneur, d'implorer aussi votre miséricorde et votre secours pour la ville d'Assise, qui nous nourrit de ses aumônes.
- Elle souffrira plusieurs dommages, répondit le Sauveur, mais j'empêcherai qu'elle soit prise."

Après des réponses si avantageuses, la Sainte leva la tête et dit à ses filles :
" Je vous donne ma parole, mes soeurs, que vous n'aurez point de mal seulement confiez-vous en Dieu."

Les Sarrasins avaient déjà escaladé le monastère, et quelques-uns étaient entrés dans le cloître mais, à l'instant même où cette prière fut achevée, ils furent saisis d'une terreur panique, remontèrent précipitamment les mêmes murs et laissèrent les servantes de Dieu en paix, et, peu de temps après, ils levèrent le siége d'Assise et quittèrent entièrement l'Ombrie.

La même ville était une autre fois extrêmement pressée par Vital d'Averse, capitaine de l'armée impériale il avait juré de ne point s'en retourner qu'il ne l'eût emportée de force, ou qu'elle ne se fût rendue à discrétion. La Sainte, touchée de ce malheur, assembla toutes ses filles et leur remontra que ce serait une ingratitude à elles, si, après avoir reçu tant de charités des habitants d'Assise, elles n'employaient tout ce qu'elles avaient de crédit auprès de Dieu pour obtenir la délivrance de cette ville. Elle fit donc venir de la cendre, s'en couvrit la tête la première et en couvrit ensuite la tête à toutes les autres, puis, en cet état, elles pressèrent si efficacement la bonté de Dieu de regarder cette ville d'un oeil de pitié et de miséricorde, que la nuit même toute l'armée de ce nouvel Holopherne fut mise en déroute, et, obligé lui-même de se retirer avec confusion, il mourut peu de temps après d'une mort violente, juste punition de son orgueil.

Sainte Claire d'Assise. Bréviaire romain. Auvergne. XVe.

La dévotion de sainte Claire envers le Très Saint Sacrement était admirable. Dans ses plus grandes maladies, elle se faisait mettre sur son séant, afin de travailler à des corporaux pour les paroisses des environs d'Assise. Elle faisait aussi des corporaliers de soie ou de pourpre, et, quoiqu'elle aimât souverainement la pauvreté, elle ne laissait pas d'employer les plus riches étoffes lorsqu'il était question de faire quelque ornement pour la célébration de ce grand mystère.

Elle communiait toute baignée de larmes n'ayant pas moins de respect pour son Dieu renfermé sous les voiles du Sacrement que pour lui-même tonnant dans les cieux et gouvernant tout le monde visible et invisible. Elle sentait aussi une tendresse extrême pour le mystère de la Passion et pour les plaies de son Sauveur crucifié, qu'elle contemplait avec une ardeur et un amour qui né se peuvent exprimer. Un jour, elle fut tellement abîmée dans la considération des bontés de son Dieu mourant qu'elle demeura en extase depuis le jeudi saint jusqu'à la nuit du samedi saint. Le démon, ne pouvant souffrir cette affection pour un mystère dont il a tant d'horreur, lui donna une fois un soufflet qui lui ensanglanta l'oeil et lui rendit la joue toute livide ; mais la Sainte n'en fit que rire et eut une joie extrême de souffrir du démon même ce que son Sauveur a souffert de l'un de ses ministres dans la maison de Caïphe.

Sainte Claire d'Assise. Estampes. Pellerin imprimeur. Epinal. XIXe.

Elle fit de grands miracles par la vertu du signe de la croix. Surtout elle guérit par ce moyen un nommé Etienne, malade de fièvre chaude, que saint François lui avait envoyé et elle rendit la santé à plusieurs de ses filles affligées de diverses infirmités. Un jour, un enfant lui ayant été amené, dont l'oeil était tout défiguré, elle le fit conduire à la bienheureuse Hortolana, sa mère, afin qu'elle fît elle-même ce signe salutaire sur son oeil ; cela fut si efficace, que l'enfant reçut la guérison en même temps.

Comme elle était extrêmement affamée du pain de la parole de Dieu, elle écoutait avec joie les prédicateurs qui la distribuaient dans son Eglise et ayant ouï dire que le Pape avait défendu aux religieux de son Ordre d'aller chez les religieuses sans sa permission, elle renvoya aussi ceux qui faisaient la quête, disant qu'il n'était pas raisonnable d'avoir des religieux qui apportassent le pain matériel et de n'en point avoir qui apportassent le pain spirituel, ce qui fit que Sa Sainteté révoqua aussitôt cette défense.

Elle donnait des instructions admirables à ses filles elle leur apprenait à mépriser les demandes importunes et les feintes nécessités du corps, à retenir leur langue et à garder soigneusement le silence intérieur et extérieur ; à se détacher de l'affection de leurs parents, et à mettre leur inclination et leur amour en Jésus-Christ seul ; à secouer toutes sortes de paresse et de négligence, et à faire continuellement succéder l'oraison au travail. Quelque sévère qu'elle fût à elle-même, et quelque soin qu'elle eût que sa règle fût inviolablement observée, elle était néanmoins pleine de compassion et de bonté pour ses soeurs, et elle avait un soin extrême de tous leurs besoins corporels. Aussi ne vit-on jamais de communauté plus unie que la sienne, ni de religieuses plus affectionnées à leur supérieure que ses filles l'étaient envers elle.

Sainte Claire d'Assise recevant le corps de
saint François au couvent de Sainte-Marie-des-Anges.
Léon Bénouville. France. XIXe.

Enfin, il plut à Notre-Seigneur de contenter les désirs de son Epouse, qui demandait, avec une ardeur incroyable, de jouir de lui dans l'éternité bienheureuse. Il y avait déjà quarante-deux ans qu'elle était dans la pratique fidèle et assidue de tous les exercices de la religion, sans que plusieurs maladies violentes, qu'elle avait endurées durant vingt-huit ou trente ans, eussent arraché de sa bouche un mot de plainte et de murmure, ni eussent été capables de diminuer le feu de son zèle et de sa charité.

Elle avait aussi prédit, il y avait deux ans, qu'elle ne mourrait point avant que le Seigneur ne fût venu la visiter avec ses disciples. Le temps donc de sa récompense étant arrivé, le pape Innocent IV, qui avait une estime extraordinaire pour sa vertu et qui l'aimait parfaitement en Jésus-Christ comme la plus fidèle Epouse que cet aimable Sauveur eût sur la terre, revint de Lyon à Pérouse avec le collége sacré des cardinaux. Il apprit, dans cette ville, que Claire était dangereusement malade, et qu'il y avait beaucoup d'apparence que sa fin était proche. Il se transporta au plus tôt à Assise, avec sa cour, et dans son couvent de Saint-Damien, accompagné de ses cardinaux, comme Notre-Seigneur de ses disciples, il lui donna sa bénédiction apostolique avec l'indulgence plénière de tous ses péchés, que cette âme déjà toute céleste lui demanda avec grande instance et reçut avec une très profonde humilité.

Elle avait reçu le même jour le saint Viatique des mains du provincial des Mineurs, et, lorsqu'on le lui avait administré, on avait vu, dans la sainte hostie, un enfant d'une beauté inestimable, avec un globe de feu au dessus.

Lorsque Sa Sainteté fut retirée, sainte Claire, toute baignée de larmes, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, dit à ses soeurs :
" Rendez grâces à Dieu, mes chères filles, de ce que j'ai eu aujourd'hui un honneur que le ciel et la terre ne pourraient jamais payer, ayant été si heureuse que de recevoir mon Sauveur, et d'être visitée de son vicaire."
Sa soeur Agnès la pria de ne la point laisser sur la terre, mais de l'emmener avec elle dans le ciel :
" Ton heure n'est pas encore venue, répondit-elle, mais réjouis-toi, car elle n'est pas nëe, et, avant de mourir, tu recevras de ton Epoux bien-aimé une grande consolation."
La chose arriva selon cette prédiction.

Sainte Claire d'Assise. Fresque. Détail.
Basilique Sainte-Ckaire. Assise. Ombrie. XIIIe.

Ses religieuses ne l'abandonnèrent point, et ne se mettaient point en peine ni de manger, ni de dormir, pourvu qu'elles perdissent pas une parole d'une mère si chère et d'une si sainte amante du Sauveur. A l'exemple de saint François, elle dicta un testament, non pas pour léguer à ses flles des biens temporels dont elle était entièrement dépourvue, mais pour leur léguer la sainte pauvreté et le parfait dépouillement de toutes choses, qui est un plus grand trésor que tous les biens de ce monde.

Frère Regnault s'étant approché de son lit pour lui faire une petite exhortation sur les avantages de la patience, elle lui dit, avec une force héroïque, que, depuis que Notre-Seigneur l'avait appelée à son service par le moyen de son ami saint François, nulle peine, par sa grâce, ne lui avait été fâcheuse, nulle pénitence difficile, et nulle maladie désagréable. Plusieurs cardinaux et plusieurs évêques la visitèrent en particulier et, ce qui est merveilleux, bien qu'il lui fût impossible de rien prendre, ce qui dura dix-sept jours, on vit toujours en elle une présence d'esprit et une vigueur extraordinaires elle reçut ces prélats avec toute la piété et la dévotion que demandait l'honneur de leur visite, et elle exhortait même à la piété tous ceux qui l'approchaient, de même que si elle eût joui d'une parfaite santé.

Elle fut encore assistée, dans cette extrémité, par frère Junipère, frère Ange et frère Léon, trois excellents compagnons de saint François, lesquels, mêlant leurs flammes avec celles de la Sainte, en firent un brasier d'amour qui ne se peut exprimer.

Enfin Claire, étant près de mourir, parla elle-même à son âme et lui dit :
" Sors hardiment, mon âme, ne crains rien, tu as un bon guide et un bon sauf-conduit. Sors, dis-je, hardiment ; car celui qui t'a créée, qui t'a sanctifiée, et qui t'a aimée comme une mère aime sa fille, est lui-même disposé à te recevoir."
Puis adressant la parole à son Sauveur, elle lui dit :
" Et vous, mon Seigneur et mon Dieu, qui m'avez donné l'être et la vie, soyez béni."


Au même instant Notre-Seigneur lui apparut, avec une compagnie bienheureuse de vierges couronnées de fleurs d'une beauté et d'une odeur sans pareilles ; l'une d'elles, dont la couronne était fermée, et rendait plus de lumière que le soleil (c'était la très sainte Vierge Marie), s'approcha d'elle pour l'embrasser. Les autres à l'envi étendirent sur son corps un tapis d'une étoffe inestimable, et, pendant cette action, dont elle fit part à ses soeurs, son âme toute pure s'envola dans le sein de la Divinité, pour y posséder éternellement son souverain bonheur.

Ce fut l'an 1253, le onzième jour du mois d'août, qui est le lendemain de la fête de saint Laurent, bien que l'on ait remis la sienne au 12, où l'on fit son enterrement.

Sainte Claire d'Assise. Lorenzo d'Alessandro. XVe.

Le bruit de ce bienheureux décès étant divulgué, toute la ville d'Assise, pour ainsi dire, accourut au monastère de Saint-Damien afin d'y voir le corps qui avait logé une âme si sainte. Le Pape même, assisté des cardinaux, s'y transporta pour être présent à ses funérailles. Les religieux de l'Ordre de Saint-François v furent aussi appelés pour chanter l'office : ils commencèrent à entonner celui des morts mais le Pape les arrêta et leur dit qu'il fallait chanter l'office d'une sainte Vierge, comme la voulant canoniser avant qu'elle fut inhumée, et cela eût été fait si le cardinal d'Ostie n'eût fait observer à Sa Sainteté que dans une affaire de cette importance il fallait toujours prendre du temps pour la décider. Ce même cardinal fit l'oraison funèbre, où, après avoir montré la vanité de toutes les choses du monde, il releva avec beaucoup de force et d'éloquence le mérite de cette Sainte.

Au reste, quoique sainte Claire ne soit point sortie durant sa vie de son monastère de Saint-Damien, son Ordre néanmoins s'est étendu dès son vivant en plusieurs endroits de l'Europe, et elle a envoyé quelques-unes de ses filles en divers lieux pour fonder de nouveaux monastères. Il s'est depuis multiplié jusqu'à l'infini, et s'est partagé en diverses branches, dont les unes se sont maintenues inviolablement dans l'ancienne observance, ou l'ont reprise par la réforme de sainte Colette, et retiennent le premier nom de Pauvres-Dames de Sainte-Claire ; d'autres, qui ont dégénéré de la grande pauvreté du premier institut, en prenant des rentes par la permission du pape Urbain IV, sont nommées Urbanistes ; d'autres, qui ont ajouté aux unes ou aux autres quelques constitutions particulières, sont appelées ou Capucines, ou de la Conception, ou Annonciades, ou Récollettes, ou Cordelières. Il y avait de tous ces Ordres ensemble près de quatre mille couvents et près de cent mille religieuses dans les années 1900 *.

Le nombre des saintes qu'ils ont données à l'Eglise ne peut se compter. Surtout, l'on ne pouvait assez admirer l'austérité des religieuses de l'Ave Maria de Paris, qui vivaient dans un corps comme si elles n'en eussent point, et qui étaient sur la terre comme si elles eussent été déjà entièrement séparées de la terre. Cette communauté n'existe plus depuis la révolution, et la maison est devenue une caserne.

On représente sainte Claire d'Assise ordinairement au pied du très-saint sacrement de l'autel quelquefois avec saint François d'Assise, ravis tous les deux en extase pendant qu'ils s'entretenaient ensemble en diverses circonstances devant un pape, soit lorsqu'elle refuse la dispense de l'étroite pauvreté dont elle avait fait profession, soit lorsque, bénissant la table au réfectoire par ordre du souverain Pontife, il arriva que tous les pains se trouvèrent marqués d'une croix, soit quand le Pape voulut se charger de lui donner le viatique, et assister solennellement à ses obsèques avec les cardinaux.

Sainte Claire d'Assise. Faïence. Manufacture des Fauchiers.
Sèvres. France. XVIIIe.

CULTE ET RELIQUES

Son corps fut inhumé à Assise, au couvent de Saint-Georges, que le pape Grégoire IX lui avait donné, et où celui de saint François avait aussi été transporté, afin qu'ils fussent plus en
sûreté et moins exposés aux courses et aux insultes des ennemis. Il s'y fit aussitôt un si grand nombre de miracles par l'intercession de la Sainte, que le pape Alexandre IV, successeur d'Innocent, ne fit point de difnculte de la canoniser deux ans seulement après son décès (1253).

Depuis 1260, ses dépouilles sacrées ont été transférées dans une église bâtie en son honneur, qui lui fut dédiée en 1266, en présence du pape Clément IV. Elles restèrent là, non pas exposées à la vénération des fidèles, mais inhumées. Après cinq cents ans, c'est-à-dire le 23 août 1850, on résolut de tirer ce saint corps de l'obscurité du tombeau. On fit les fouilles nécessaires à cet effet on le découvrit la tombe fut ouverte avec toute la pompe qui convenait à une si grande fête. et les ossements reconnus juridiquement. Ils étaient conservés entiers, et non pulvérisés, malgré l'humidité du caveau ; on les mit dans une châsse, à l'exception d'une côte, la plus rapprochée dn coeur destinée au souverain Pontife, et des fragments réservés pour les Clarisses de France (23 septembre 1850). Plusieurs miracles furent opérés en cette occasion. Le réduit obscur où avaient reposé pendant des siècles les reliques de sainte Claire, fut changé en une église souterraine.

Le voile de sainte Claire est conservé en entier au couvent de Florence, et Dieu s'en sert encore pour opérer plusieurs miracles, particulièrement en faveur des enfants tombés en léthargie.

Sainte Claire d'Assise. Huile sur bois.
Jan Provost. Bourgogne. XVe-XVIe.

PRIERE

" Ô Claire, le reflet de l'Epoux dont l'Eglise se pare en ce monde ne vous suffit plus ; c'est directement que vous vient la lumière. La clarté du Seigneur se joue avec délices dans le cristal de votre âme si pure, accroissant l’allégresse du ciel, donnant joie en ce jour à la vallée d'exil. Céleste phare dont l'éclat est si doux, éclairez nos ténèbres. Puissions nous avec vous, par la netteté du cœur, par la droiture de la pensée, par la simplicité du regard, affermir sur nous le rayon divin qui vacille dans l'âme hésitante et s'obscurcit de nos troubles, qu'écarte ou brise la duplicité d'une vie partagée entre Dieu et la terre.

Votre vie, Ô vierge, ne fut pas ainsi divisée. La très haute pauvreté, que vous eûtes pour maîtresse et pour guide, préservait votre esprit de cette fascination de la frivolité qui ternit l'éclat des vrais biens pour nous mortels
(Sap. IV, 12.). Le détachement de tout ce qui passe maintenait votre œil fixé vers les éternelles réalités ; il ouvrait votre âme aux ardeurs séraphiques qui devaient achever de faire de vous l'émule de François votre père. Aussi, comme celle des Séraphins qui n'ont que pour Dieu de regards, votre action sur terre était immense ; et Saint-Damien, tandis que vous vécûtes, fut une des fermes bases sur lesquelles le monde vieilli put étayer ses ruines.

Daignez nous continuer votre secours. Multipliez vos filles, et maintenez-les fidèles à suivre les exemples qui feront d'elles, comme de leur mère, le soutien puissant de l'Eglise. Que la famille franciscaine en ses diverses branches s'échauffe toujours à vos rayons ; que tout l'Ordre religieux s'illumine à leur suave clarté. Brillez enfin sur tous, Ô Claire, pour nous montrer ce que valent cette vie qui passe et l'autre qui ne doit pas finir."

Sainte Claire d'Assise. Volet intérieur d'un tryptique.
Ecole flamande. XVIe.

* A ce point, doit-on préciser que ces ordres, pas plus que l'immense majorité des ordres religieux hélas, n'ont pas résisté à l'ouragan révolutionnaire libéral et moderniste qui a vu l'Eglise de Notre Seigneur Jésus-Christ être éclipsée ? Doit-on, entre autres épouvantables profanations, rappeler les réunions d'Asssise de 1987 et de 2002, lors desquelles le chef de la secte conciliaire prétendument catholique convoqua un grand nombre de fausses religions - lesquelles adorent des démons -, au prétexte, insultant pour Notre Seigneur Jésus-Christ, d'un faux oecuménisme ? Doit-on rappeler que chacune de ces rencontres furent suivies d'un violent tremblement de terre qui ruina et dégrada nombre de saints lieux de la ville d'Assise ?

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vendredi, 05 août 2022

5 août. Notre-Dame des Neiges, dédicace de la basilique Sainte-Marie-Majeure. 366.

- Notre-Dame des Neiges, dédicace de la basilique Sainte-Marie-Majeure. 366.

" La neige la plus pure n'est qu'un emblème imparfait de la pureté virginale de la très-sainte Virge Marie."
Sophrom. epise., de Assumpt. B. M. V.


Fresque du couronnement de la très-sainte Vierge Marie. Détail.
Basilique Sainte-Marie-Majeure. Rome.

Rome, que Pierre, au premier de ce mois, a délivrée de la servitude, offre un spectacle admirable au monde. Sagesse, qui depuis la glorieuse Pentecôte avez parcouru la terre, en quel lieu fut-il vrai à ce point de chanter que vous avez foulé de vos pieds victorieux les hauteurs superbes (Eccli. XXIV, 8-11.) ? Rome idolâtre avait sur sept collines étalé son faste et bâti les temples de ses faux dieux ; sept églises apparaissent comme les points culminants sur lesquels Rome purifiée appuie sa base désormais véritablement éternelle.

Or cependant, par leur site même, les basiliques de Pierre et de Paul, celles de Laurent et de Sébastien, placées aux quatre angles extérieurs de la cité des Césars, rappellent le long siège poursuivi trois siècles autour de l'ancienne Rome et durant lequel la nouvelle fut fondée. Hélène et son fils Constantin, reprenant le travail des fondations de la Ville sainte, en ont conduit plus avant les tranchées ; toutefois l'église de Sainte-Croix-en-Jérusalem, celle du Sauveur au Latran, qui furent leur œuvre plus spéciale, n'en restent pas moins encore au seuil de la ville forte du paganisme, près de ses portes et s'appuyant aux remparts : tel le soldat qui, prenant pied dans une forteresse redoutable, investie longtemps, n'avance qu'à pas comptés , surveillant et la brèche qui vient de lui donner passage, et le dédale des voies inconnues qui s'ouvrent devant lui.


Façade de la basilique Sainte-Marie-Majeure. Rome.

Qui plantera le drapeau de Sion au centre de Babylone ? Qui forcera l'ennemi dans ses dernières retraites, et chassant les idoles vaincues, fera son palais de leurs temples ? Ô vous à qui fut dite la parole du Très-Haut : Vous êtes mon Fils, je vous donnerai les nations en héritage (Psalm. II.) ; Ô très puissant, aux flèches aiguës renversant les phalanges (Psalm. XLIV.), écoutez l'appel que tous les échos de la terre rachetée vous renvoient eux-mêmes : Dans votre beauté, marchez au triomphe, et régnez (Ibid.) Mais le Fils du Très-Haut a aussi une mère ici-bas ; le chant du Psalmiste, en l'appelant au triomphe, exalte aussi la reine qui se tient à sa droite en son vêtement d'or (Ibid.) : si de son Père il tient toute puissance (Matth. XXVIII, 18.), de son unique mère il entend recevoir sa couronne (Cant. III, 11.), et lui laisse en retour les dépouilles des forts (Psalm. LXVII, 13 ; Isai. LIII, 12.). Filles de la nouvelle Sion, sortez donc, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont l'a couronné sa mère au jour joyeux où, prenant par elle possession de la capitale du monde, il épousa la gentilité (Cant. III, 11.).

Jour, en effet, plein d'allégresse que celui où Marie pour Jésus revendiqua son droit de souveraine et d'héritière du sol romain ! A l'orient, au plus haut sommet de la Ville éternelle, elle apparut littéralement en ce matin béni comme l'aurore qui se lève, belle comme la lune illuminant les nuits, plus puissante que le soleil d'août surpris de la voir à la fois tempérer ses ardeurs et doubler l'éclat de ses feux par son manteau de neige, terrible aussi plus qu'une armée (Cant. VI, 9.) ; car, à dater de ce jour, osant ce que n'avaient tenté apôtres ni martyrs, ce dont Jésus même n'avait point voulu sans elle prendre pour lui l'honneur, elle dépossède de leurs trônes usurpés les divinités de l'Olympe. Comme il convenait, l'altière Junon, dont l’autel déshonorait l'Esquilin, la fausse reine de ces dieux du mensonge fuit la première à l'aspect de Marie, cédant les splendides colonnes de son sanctuaire souillé à la seule vraie impératrice de la terre et des deux.


Arrière de la basilique Sainte-Marie-Majeure. Rome.

Quarante années avaient passé depuis ces temps de Silvestre où " l'image du Sauveur, tracée sur les murs du Latran, apparut pour la première fois, dit l'Eglise, au peuple romain " (Lectiones IIi Noct. in Dedic. basilicae Salvatoris.). Rome, encore à demi païenne, voit aujourd'hui se manifester la Mère du Sauveur; sous la vertu du très pur symbole qui frappe au dehors ses yeux surpris, elle sent s'apaiser les ardeurs funestes qui firent d'elle le fléau des nations dont maintenant elle aussi doit être la mère, et c'est dans l'émotion d'une jeunesse renouvelée qu'elle voit les souillures d'autrefois céder la place sur ses collines au blanc vêtement qui révèle l'Epouse (Apoc. XIX, 7-8.).

Déjà, et dès les temps de la prédication apostolique, les élus que le Seigneur, malgré sa résistance homicide, recueillait nombreux dans son sein, connaissaient Marie, et lui rendaient à cet âge du martyre des hommages qu'aucune autre créature ne reçut jamais: témoin, aux catacombes, ces fresques primitives où Notre-Dame, soit seule, soit portant l'Enfant-Dieu, toujours assise, reçoit de son siège d'honneur, la louange, les messages, la prière ou lès dons des prophètes, des archanges et des rois (Cimetières de Priscille, de Néréc et Achillée, etc.). Déjà dans la région transtibérine, au lieu où sous Auguste avait jailli l'huile mystérieuse annonçant la venue de l'oint du Seigneur, Calliste élevait vers l'an 222 une église à celle qui demeure à jamais le véritable fons olei, la source d'où sort le Christ et s'écoule avec lui toute onction et toute grâce. La basilique que Libère, aimé de Notre-Dame, eut la gloire d'élever sur l'Esquilin, ne fut donc pas le plus ancien monument dédié par les chrétiens de Rome à la Mère de Dieu ; la primauté qu'elle prit dès l'abord, et conserva entre les églises de la Ville et du monde consacrées à Marie, lui fut acquise par les circonstances aussi solennelles que prodigieuses de ses origines.
 
PRIERE
 
" Es-tu entré dans les trésors de la neige, dans mes réserves contre l'ennemi pour le jour du combat ? Disait à Job le Seigneur (Job. XXXVIII, 22-23.). Au cinq août donc, pour continuer d'emprunter leur langage aux Ecritures (Eccli. XLIII, 14-15,19-20.), à l’ordre d'en haut, les trésors s'ouvrirent, et la neige s envolant comme l'oiseau précipita son arrivée, et sa venue fut le signal soudain des jugements du ciel contre les dieux des nations. La tour de David (Cant. IV, 4.) domine maintenant les tours de la cité terrestre ; inexpugnable en la position qu'elle a conquise, elle n'arrêtera qu'avec la prise du dernier fort ennemi ses sorties victorieuses. Qu'ils seront beaux vos pas dans ces expéditions guerrières, Ô fille du prince (Cant. VII, 1.), Ô reine dont l'étendard, par la volonté de votre Fils adoré, doit flotter sur toute terre enlevée à la puissance du serpent maudit ! L'ignominieuse déesse qu'un seul de vos regards a renversée de son piédestal impur, laisse Rome encore déshonorée par la présence de trop de vains simulacres.
 
 
Ô notre blanche triomphatrice, aux acclamations des nations délivrées, prenez la voie fameuse qu'ont suivie tant de triomphateurs aux mains rougies du sang des peuples ; traînant à votre char les démons démasqués enfin, montez à la citadelle du polythéisme, et que la douce église de Sainte-Marie in Ara cœli remplace au Capitole le temple odieux de Jupiter. Vesta, Minerve, Cérès, Proserpine, voient leurs sanctuaires et leurs bois sacrés prendre à l'envi le titre et les livrées de la libératrice dont leur fabuleuse histoire offrit au monde d'informes traits, mêlés à trop de souillures. Le Panthéon, devenu désert, aspire au jour où toute noblesse et toute magnificence seront pour lui dépassées par le nom nouveau qui lui sera donné de Sainte-Marie-des-Martyrs. Au triomphe de votre Assomption dans les cieux, quel préambule, Ô notre souveraine, que ce triomphe sur terre dont le présent jour ouvre pour vous la marche glorieuse !"

La basilique de Sainte-Marie-des-Neiges, appelée aussi de Libère son fondateur, ou de Sixte troisième du nom qui la restaura, dut à ce dernier de devenir le monument de la divine maternité proclamée à Ephèse ; le nom de Sainte-Marie-Mère, qu'elle reçut à cette occasion, fut complété sous Théodore Ier (642-649), qui l'enrichit de sa relique la plus insigne, par celui de Sainte-Marie de la Crèche : nobles appellations que résume toutes celle de Sainte-Marie Majeure, amplement justifiée par les faits que nous avons rapportés, la dévotion universelle, et la prééminence effective que lui maintinrent toujours les Pontifes romains.


Fresque du couronnement de la très-sainte Vierge Marie.
Dôme de la basilique Sainte-Marie-Majeure. Rome.

La dernière dans l'ordre du temps parmi les sept églises sur lesquelles Rome chrétienne est fondée, elle ne cédait le pas au moyen âge qu'à celle du Sauveur ; dans la procession de la grande Litanie au 25 avril, les anciens Ordres romains assignent à la Croix de Sainte-Marie sa place entre la Croix de Saint-Pierre au-dessous d'elle et celle de Latran qui la suit (Museum italicum : Joann. Diac. Lib. de Eccl. Lateran. XVI, de episcopis et cardinal, per patriarchatus dispositis ; romani Ordin. XI, XII.). Les importantes et nombreuses Stations liturgiques indiquées à la basilique de l'Esquilin, témoignent assez de la piété romaine et catholique à son endroit. Elle eut l'honneur de voir célébrer des conciles en ses murs et élire les vicaires de Jésus-Christ ; durant un temps ceux-ci l'habitèrent, et c'était la coutume qu'aux mercredis des Quatre-Temps, où la Station reste toujours fixée dans son enceinte, ils y publiassent les noms des Cardinaux Diacres ou Prêtres qu'ils avaient résolu de créer (Paulus de Angelis, Basilicae S. Mariœ Maj. descriptio, VI, v.).

Quant à la solennité anniversaire de sa Dédicace, objet de la fête présente, on ne peut douter qu'elle n'ait été célébrée de bonne heure sur l'Esquilin. Elle n'était pas encore universelle en l'Eglise, au XIIIe siècle ; Grégoire IX en effet, dans la bulle de canonisation de saint Dominique qui était passé le six août de la terre au ciel, anticipe sa fête au cinq de ce mois comme étant libre encore, à la différence du six occupé déjà, comme nous le verrons demain, par un autre objet. Ce fut seulement Paul IV qui, en 1558, fixa définitivement au quatre août la fête du fondateur des Frères Prêcheurs ; or la raison qu'il en donne est que la fête de Sainte-Marie-des-Neiges, s'étant depuis généralisée et prenant le pas sur la première, aurait pu nuire dans la religion des fidèles à l'honneur dû au saint patriarche, si la fête de celui-ci continuait d'être assignée au même jour (Pauli IV Const. Gloriosus in Sanctis suis.). Le bréviaire de saint Pie V promulguait peu après pour le monde entier l'Office dont voici la Légende.

Sous le pontificat du Pape Libère, Ie patrice romain Jean et son épouse d'égale noblesse, n'ayant point eu d'enfants auxquels ils pussent laisser leurs biens après eux, vouèrent leur héritage à la très sainte Vierge Mère de Dieu, la suppliant par de ferventes et assidues prières de signifier en quelque manière l'œuvre pie à laquelle elle préférait qu'on employât cet argent. La bienheureuse Vierge Marie, écoutant avec bonté ces prières et ces vœux partis du cœur, y répondit par un miracle.


Fresque de l'Epiphanie. Basilique Sainte-Marie-Majeure. Rome.

Aux nones d'août, époque habituelle pour Rome des plus grandes chaleurs, la neige couvrit de nuit une partie de la colline Esquiline. Cette même nuit, la Mère de Dieu donnait en songe avis à Jean et à son épouse, séparément, qu'ils eussent à construire au lieu qu'ils verraient couvert de neige une église qui serait consacrée sous le nom de la Vierge Marie : ainsi voulait-elle être instituée leur héritière. Jean l'ayant fait savoir au Pape Libère, celui-ci déclara avoir eu la même vision.

Solennellement accompagné des prêtres et du peuple, il vint donc à la colline couverte de neige, et y détermina l'emplacement de l'église qui fut élevée aux frais de Jean et de son épouse. Sixte III la restaura plus tard. On l'appela d'abord de divers noms, basilique de Libère, Sainte-Marie de la Crèche. Mais de nombreuses églises ayant été bâties dans la Ville sous le nom de la sainte Vierge Marie, pour que la basilique qui l'emportait sur les autres de même nom en dignité et par l'éclat de sa miraculeuse origine, fût aussi distinguée par l'excellence de son titre, on la désigna sous celui d'église de Sainte-Marie- Majeure. On célèbre la solennité anniversaire de sa dédicace en souvenir du miracle de la neige tombée en ce jour.


Monument du Pape Paul V. Chapelle Borghese.
Basilique Sainte-Marie-Majeure. Rome.
 
PRIERE

" Quels souvenirs, Ô Marie, ravive en nous cette fête de votre basilique Majeure ! Et quelle plus digne louange, quelle meilleure prière pourrions-nous vous offrir aujourd'hui que de rappeler, en vous suppliant de les renouveler et de les confirmer à jamais, les grâces reçues par nous dans son enceinte bénie ? N'est-ce pas à son ombre, qu'unis à notre mère l'Eglise en dépit des distances, nous avons goûté les plus douces et les plus triomphantes émotions du Cycle inclinant maintenant vers son terme ?

C'est là qu'au premier dimanche de l'Avent a commencé l'année, comme dans " le lieu le plus convenable pour saluer l'approche du divin Enfantement qui devait réjouir le ciel et la terre, et montrer le sublime prodige de la fécondité d'une Vierge " (Temps de l'Avent). Débordantes de désir étaient nos âmes en la Vigile sainte qui, dès le matin, nous conviait dans la radieuse basilique " où la Rose mystique allait s'épanouir enfin et répandre son divin parfum. Reine de toutes les nombreuses églises que la dévotion romaine a dédiées à la Mère de Dieu, elle s'élevait devant nous resplendissante de marbre et d'or, mais surtout heureuse de posséder en son sein, avec le portrait de la Vierge Mère peint par saint Luc, l'humble et glorieuse Crèche que les impénétrables décrets du Seigneur ont enlevée à Bethléhem pour la confier à sa garde. Durant la nuit fortunée, un peuple immense se pressait dans ses murs, attendant l'heureux instant où ce touchant monument de l'amour et des abaissements d'un Dieu apparaîtrait porté sur les épaules des ministres sacrés, comme une arche de nouvelle alliance, dont la vue rassure le pécheur et fait palpiter le cœur du juste " (Le Temps de Noël).
 

Tombeau de saint Pie V. Détail. Chapelle Sixtine.
Basilique Sainte-Marie-Majeure. Rome.

Hélas ! Quelques mois écoulés à peine nous retrouvaient dans le noble sanctuaire, " compatissant cette fois aux douleurs de notre Mère dans l'attente du sacrifice qui se préparait " (La Passion ; Station du Mercredi saint). Mais bientôt, quelles allégresses nouvelles dans l'auguste basilique !
" Rome faisait hommage delà solennité pascale à celle qui, plus que toute créature, eut droit d'en ressentir les joies, et pour les angoisses que son cœur maternel avait endurées, et pour sa fidélité à conserver la foi de la résurrection durant les cruelles heures que son divin Fils dut passer dans l'humiliation du tombeau." ( Le Temps Pascal, t. I,p. 185.).

Eclatant comme la neige qui vint du ciel marquer le lieu de votre prédilection sur terre, Ô Marie, un blanc troupeau de nouveau-nés sortis des eaux formait votre cour gracieuse et rehaussait le triomphe de ce grand jour. Faites qu'en eux comme en nous tous, ô Mère, les affections soient toujours pures comme le marbre blanc des colonnes de votre église aimée, la charité resplendissante comme l’or qui brille à ses lambris, les œuvres lumineuses comme le cierge de la Pâque, symbole du Christ vainqueur de la mort et vous faisant hommage de ses premiers feux.
"

jeudi, 04 août 2022

4 août. Saint Dominique de Guzman, confesseur, fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs. 1221.

- Saint Dominique de Guzman, confesseur, fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs. 1221.

Pape : Honorius III. Roi de Castille et de Tolède : Saint Ferdinand III. Roi de Léon et de Galice : Alphonse IX. Roi de France : Philippe II Auguste.

" Dominique et François d'Assise : voilà les deux astres les plus brillants de l'Eglise. Les lèvres si pures de saint Dominique ont distillé pour elle un miel précieux."
Lobbetius. De San Domenico.

Apparition de saint Pierre à saint Dominique. F. de Zurbaran. XVIIe.

À l'origine des Frères Prêcheurs, il y a Dominique de Guzman, l'homme évangélique, ainsi que le qualifie Jourdain de Saxe dans son Petit livre sur les origines de l'Ordre. Qui était-il? Pourquoi a-t-il fondé cette communauté à laquelle il a lui-même donné le nom de Frères Prêcheurs et qui, par la suite, sera désignée couramment à partir de son nom: les Dominicains ?

Saint Dominique ne nous a laissé aucun écrit où nous pourrions trouver une réponse à ces questions. Il nous faut donc questionner les chroniques qui nous parlent de lui et ce que l'histoire nous dit de son époque, le Moyen Âge. Alors se dessinent sous nos yeux les traits d'un homme qui n'aspire qu'à une seule chose: imiter Jésus Christ. Un homme, nous disent les témoins, qui ne parlait qu'avec Dieu ou de Dieu. En même temps, Dominique se révèle comme un homme solidaire d'un monde en plein bouleversement; un monde qu'il aime et veut embraser du feu de l'Évangile qui le consume lui-même. C'est au terme d'une longue recherche du dessein de Dieu, tel qu'il l'a lu dans les événements qui ont jalonné sa vie, que Dominique fonde l'Ordre des Prêcheurs.

Un monde bouleversé

Saint Dominique naît vers 1170 dans le bourg de Caleruega, en Espagne. La société médiévale dans laquelle il va vivre et oeuvrer pour l'Évangile est alors en pleine transition. Celle-ci est d'abord causée par l'une des plus importantes explosions démographiques de l'histoire, accompagnée d'un vaste mouvement d'urbanisation. Dans le système féodal les activités telles le commerce et la politique se déroulaient autour des châteaux des seigneurs ou des abbayes. Maintenant, tout cela se déplace vers les villes qui deviennent les pôles de l'activité politique et économique, alors qu'auparavant elles n'étaient que des lieux de peuplement.

Cette urbanisation fait naître, à côté de la noblesse et des clercs, une nouvelle classe sociale: la bourgeoisie. Importante par l'argent qu'elle acquiert du commerce, cette bourgeoisie marchande dirige la ville. Seigneurs locaux, souverains et gens d'Église doivent maintenant compter avec elle, parce que c'est elle qui peut fournir l'argent nécessaire au maintien des armées ou au financement des constructions.

Mais cet accroissement de la population et cette urbanisation n'apportent pas la prospérité à tous ; la pauvreté est le lot commun. La majorité des gens ne dispose que du minimum pour vivre, leur situation contrastant scandaleusement avec celle de la noblesse féodale et de la bourgeoise. De plus, les épidémies et surtout les famines frappent durement les populations; des hommes libres redeviennent des serfs pour assurer leur subsistance.

En même temps, on assiste à l'émergence d'une conscience nationale chez les Anglais, les Français, les Espagnols et les Allemands. Leurs souverains respectifs sont en train de constituer leur royaume sur cette base nationaliste.

L'Église n'échappe pas à ce mouvement de transformation. Jusque là, sa vie gravitait autour des abbayes. C'étaient presque les seuls lieux où l'on pouvait recevoir une formation intellectuelle poussée, et où l'on pouvait recruter des clercs assez instruits pour en faire des évêques.

Résurrection de Napoleone Orsini par l'intercession de
saint Dominique. Anonyme. XVIIe.

Désormais, les écoles passent des abbayes aux cathédrales, donc au centre des villes. Au début, les écoles cathédrales ne dispensent qu'un enseignement théologique pour les clercs des diocèses. Mais rapidement, elles prennent de l'expansion et s'ouvrent à un plus grand nombre pour offrir un enseignement couvrant toutes les sciences de l'époque (grammaire, rhétorique, mathématiques, philosophie) et donner naissance aux universités.

Au temps de saint Dominique, les plus célèbres sont celles de Bologne et Paris. À l'image des commerçants bourgeois qui s'organisent en corporations, relevant de l'autorité royale, les universités s'organisent en corporation relevant de l'autorité du pape.

Malgré cela, le bas clergé, curés de paroisses et chapelains, reste majoritairement sous-instruit. Généralement, ces prêtres ne savent ni lire, ni écrire car, issus de milieux pauvres, ils n'ont pu étudier. Ayant appris par coeur les textes d'une messe et l'évangile correspondant, ils les répètent inlassablement Quand ils prêchent, ce n'est pas sur l'Évangile, mais sur un sujet de morale. Paradoxalement, I'Europe est chrétienne, mais non évangélisée.

Ceux qui peuvent corriger cette situation, ce sont les évêques. Mais ils sont le plus souvent accaparés par l'administration des fiefs qui leur sont confiés par les rois. À l'origine, ces domaines leur avaient été donnés pour assurer des revenus aux diocèses. Avec le temps, ces domaines devenant parfois très importants, les évêques se voient considérés par les souverains comme des seigneurs, au même titre qu'un comte ou un baron, et ils se mettent à agir comme tels. L'Église, en fait la papauté, appuyée par quelques évêques et parfois quelques souverains, tente de corriger cette situation.

Son arme principale est la constitution de chapitres de chanoines dans les cathédrales. II s'agit de prêtres vivant en communauté autour de l'évêque dans la pauvreté. On donne à ces chapitres la Règle de saint Augustin, qui insiste beaucoup sur la vie communautaire et la pauvreté en proposant l'exemple de la vie de l'Église primitive, telle que décrite dans les Actes des Apôtres. A long terme, on espère que ces chapitres deviendront des pépinières d'évêques qui se conduiront davantage selon l'idéal évangélique que selon celui de la noblesse féodale.

Mais ce travail de correction est lent et de plus en plus de voix s'élèvent pour réclamer de l'Église qu'elle abandonne ses richesses et retourne à la pauvreté évangélique. Ces prédicateurs vont trouver une oreille sympathique au sein d'une population pauvre, à laquelle se joint le bas-clergé. De là vont naître les grands mouvements de retour à l'Évangile, dont le mot d'ordre est : « suivre nu le Christ nu », qui vont animer tout le XIIIe siècle. Des milliers de personnes s'attacheront à ces prédicateurs et les suivront dans leurs déplacements. Dans ces mouvements, l'orthodoxie se mêle à l'hérésie. Celle-ci n'est souvent qu'une réaction excessive devant une situation perçue comme une trahison de l'Évangile. Le plus souvent, les prédicateurs sont des laïcs ayant reçu un enseignement rudimentaire de l'Évangile. De ces mouvements de pauvreté naîtront les Ordres mendiants, tels que les Prémontrés, les Franciscains et les Dominicains.

Des écoles de Palencia au Chapitre d'Osma

C'est à cette époque de bouleversements et de renouveau qu'a vécu Dominique. Après avoir reçu un début d'instruction de l'un de ses oncles archiprêtre, il est envoyé à l'université de Palencia, la première d'Espagne, pour apprendre les arts libéraux. Mais rapidement, Dominique opte pour l'étude de la théologie. Pendant ses études, il se fait remarquer par son application, passant des nuits entières à approfondir sa connaissance de la Bible. Mais ce zèle à scruter la Parole de Dieu ne le coupe pas du monde dans lequel il vit.

Au cours d'une famine qui frappe toute l'Espagne, Dominique décide de vendre ses manuscrits et tout ce qu'il a afin de venir en aide aux pauvres. Il disait : " Je ne veux pas étudier sur des peaux mortes lorsque des hommes meurent de faim !" Son geste pousse de nombreux maîtres de théologie à l'imiter. La réputation de Dominique parvient bientôt à son évêque, Diègue d'Osma. Le chapitre des chanoines de sa cathédrale vient tout juste d'être réformé selon la Règle de saint Augustin. Voyant l'avantage de s'associer un tel homme pour consolider la réforme entreprise, il demande à Dominique de se faire chanoine. Celui-ci accepte, attiré par la vie de pauvreté et de prière.

Les chanoines se rendent vite compte de la valeur du nouveau venu et le choisissent comme sous-prieur, ce qui en fait le bras droit de l'évêque. On remarque son humilité, sa douceur, son attention aux autres. Il ne quitte presque jamais le cloître afin de mieux s'adonner à la prière, à la méditation de l'écriture ou de textes des Pères de l'Église. Mais, alors qu'on pourrait croire que Dominique s'est coupé des femmes et des hommes de son temps, il les porte toujours dans son coeur. Il n'a plus rien à vendre pour secourir les malheureux, mais c'est à eux qu'il pense durant les nuits où une prière intense a remplacé l'étude. Durant cette prière, il ne cesse alors de demander à Dieu une charité efficace pour travailler au salut du monde. Très souvent, ces prières s'accompagnent de larmes et de gémissements : " Seigneur, ayez pitié de votre peuple ! Que vont devenir les pécheurs ?"

La mission au Danemark

Cette sollicitude pour le salut du monde trouve bientôt à s'exercer dans des circonstances fortuites. Diègue d'Osma est chargé par le roi de Castille d'aller négocier le mariage de son fils avec une princesse du Danemark. L'évêque se met donc en route avec sa suite, dont fait partie Dominique. lls traversent le Sud de la France où sévit l'hérésie cathare. Celle-ci, profitant des mouvements de pauvreté et de retour à l'Évangile, véhicule sous un extérieur chrétien, une doctrine dualiste opposant un Dieu bon, créateur des réalités spirituelles, et un Dieu mauvais, créateur du monde matériel. Dans ce contexte, le détachement des biens de ce monde camoufle un mépris pour tout ce qui est matériel.

Passant la nuit dans une auberge, Dominique apprend que son propriétaire est un cathare. Il discute alors avec lui une partie de la nuit, si bien que l'homme se convertit. L'évêque et son sous-prieur poursuivent leur route et arrivent au Danemark. Les négociations ayant favorablement abouties, ils reviennent en Espagne en faire rapport au roi qui les renvoie chercher la fiancée. Celle-ci étant morte entre temps, Diègue fait parvenir la nouvelle au roi et va à Rome avec Dominique pour rencontrer le pape.

La prédication en Languedoc

Au Danemark, l'évêque a entendu parler des Cumans, peuple païen aux moeurs barbares. Aussi, demande-t-il au pape de le relever de la charge de son diocèse afin de pouvoir aller les évangéliser avec son sous-prieur. Le pape refuse et les renvoie chez eux.

Saint Dominique prêchant pendant la croisade
contre les Albigeois. Anonyme. XVIIe.

Sur le chemin du retour, dans le Midi de la France, Diègue et Dominique rencontrent les légats du pape chargés de prêcher l'Évangile et la foi contre les erreurs cathares. Les légats se plaignent à Diègue du peu de succès de leur mission. Celui-ci comprend vite que le succès des cathares leur vient de la rigueur et la pauvreté de la vie de leurs prédicateurs.

Aussi, il conseille aux légats de se défaire de leurs escortes et de leurs chevaux et d'aller prêcher l'Évangile à pied, n'emportant que les livres nécessaires. Diègue joint aussitôt le geste à la parole, et part prêcher avec Dominique, accompagné par les légats. Nous sommes alors en 1206. Pendant deux ans, ils vont prêcher ainsi : à pied et sans escorte, à travers tout le Languedoc. Leur prédication connaît alors un certain succès. Un groupe de femmes cathares converties, se trouvant de ce fait sans aucun moyen de subsistance, sera rassemblé par Dominique et son évêque pour former un monastère à Prouille. Ce monastère, embryon de ce qui deviendra l'Ordre des Moniales dominicaines, sert à Dominique de quartier général après la mort de Diègue. Celui-ci disparu, les légats missionnaires se dispersent.

Le début de l'Ordre des Prêcheurs

De 1208 à 1213, Dominique poursuit donc seul l'oeuvre de prédication, tout en continuant de prendre soin du monastère de Prouille. Il gagne le respect des cathares par la rigueur de sa vie, sa bonne humeur, sa pauvreté, son zèle. Sur la route, entre les villages, il marche pieds nus. Il mendie son pain et, quand on lui offre le gîte, il couche sur le sol. Lorsqu'il ne prêche pas ou n'est pas en train d'exhorter quelqu'un à la conversion, il prie et, dès qu'il est près d'une chapelle ou d'une église, il s'y rend pour célébrer l'Eucharistie ou participer à la prière liturgique.

Avec le temps, quelques hommes se joignent à lui pour travailler à l'évangélisation. La petite communauté s'installe d'abord dans une église de Fanjeaux. Puis, comme deux hommes de Toulouse se donnent à lui avec leurs biens, elle se déplace à Toulouse. Foulques, évêque de la ville, reconnaît officiellement la communauté avec son projet de prédication en 1215, et lui concède comme revenu une partie de la dîme des pauvres. Dans le même temps, Dominique confie les six frères qui vivent avec lui à un maître en théologie pour qu'il les instruise.

Foulques de Toulouse se rend à Rome pour participer au IVe Concile de Latran et Dominique l'accompagne, voulant obtenir l'approbation du pape pour un ordre qui s'appellera l'Ordre des Prêcheurs. Le pape promet l'acceptation, à la condition que Dominique et ses frères se choisissent une règle déjà existante. Revenu auprès d'eux, ils adoptent à l'unanimité la Règle de saint Augustin. Dominique repart pour Rome chercher l'approbation qui lui est alors accordée.

En 1217, Dominique disperse sa petite communauté. Il envoie fonder à Paris et à Bologne, les centres universitaires du temps, de même qu'en Espagne et à Rome. À partir de ce moment, les choses se précipitent. Au début, les frères de Dominique suscitent le scepticisme. Mais assez rapidement, leur pauvreté, leur attachement à la prière, leur prédication et leur vie évangélique, leur valent un accueil enthousiaste partout où ils sont. Par exemple, le couvent de Paris, fondé par deux ou trois frères, en compte près de cinquante à la mort de Dominique, quatre ans plus tard, sans compter ceux qui ont quitté Paris pour fonder ailleurs.

Le premier Chapitre de l'Ordre

Quant à Dominique, il va de couvent en couvent pour exhorter les frères à tenir bon. Toujours il va à pied et quête son pain. Dans les couvents il n'a ni cellule ni lit et, malgré les fatigues du voyage, il passe toujours ses nuits en prière dans l'église. En 1220, il convoque le premier chapitre général de l'Ordre à Bologne en Italie, chaque couvent devant y envoyer un certain nombre de frères. Une fois qu'ils sont réunis, Dominique leur demande de se choisir un autre supérieur, lui-même s'estimant indigne de cette charge.

Les frères refusent. Puis, ils adoptent les premières Constitutions de l'Ordre, qui règlent la vie des frères en incarnant dans des dispositions concrètes la Règle de saint Augustin. lls prennent à ce moment des décisions importantes : l'Ordre doit abandonner ses revenus et chaque couvent doit quêter sa subsistance au jour le jour. Enfin, pour mieux répondre aux besoins de l'évangélisation, l'Ordre est divisé en provinces.

La Très sainte Vierge Marie et son Divin Fils avec à ses pieds
saint François d'Assise et saint Dominique. Cimabue. XIIIe.

La mort de saint Dominique

Le chapitre terminé, Dominique reprend sa tournée des divers couvents. Il est aussi chargé par le pape d'une mission d'évangélisation dans le Nord de l'ltalie. Puis, à l'été 1221, usé par ses marches interminables et par ses veilles incessantes, il tombe malade à Bologne. Constatant la gravité de son état, il demande à se confesser et à recevoir la communion. Il se recommande ensuite aux frères présents, et leur affirme qu'il leur sera plus utile au ciel que sur terre. Puis il s'éteint pendant que les frères recommandent son âme à Dieu. Mort dans la cellule d'un autre, puisqu'il n'en avait dans aucun couvent, on l'enterre dans l'église, au pied de l'autel, revêtu de la tunique d'un autre. La sienne, estiment les frères, est en trop mauvais état: usée, épuisée... comme le pauvre qu'elle habillait.

Rq : On peut consulter le Libellus, c'est-à-dire la vie de saint Dominique racontée par son premier successeur, le bienheureux Jourdain de Saxe :
http://www.tradere.org/spiritualite/dominic/libellus/inde...

 

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mercredi, 03 août 2022

3 août. Invention de saint Étienne, premier martyr. 415.

- Invention de saint Étienne, premier martyr, et des saints Nicomède, Gamaliel, et Abibas (ou Abibon). 415.
 
Pape : Saint Innocent Ier. Empereur romain d'Orient : Flavius Honorius.
 
" La manière dont le Seigneur a glorifié le corps de son martyr, nous rappelle le respect que nous devons à notre corps."
L'abbé C. Martin. Panégyr.
 

Saint Étienne. Giotto di Bondone. XIVe.

Sollicité par l'approche du triomphe de Laurent, Etienne se lève pour assister à ses combats ; rencontre toute de grâce et de force, où l'éternelle Sagesse se révèle dans la disposition du Cycle sacré (Sap. VIII, 1.). Mais la fête présente nous réserve aussi d'autres enseignements.


Saint Étienne prêchant puis devant le Grand Prêtre.
Mariotto di Nardo. XVe.

La première résurrection (Apoc. XX.) se poursuit pour les Saints. A la suite de Nazaire et de Celse, après tous les Martyrs que la victoire du Christ a montrés selon la divine promesse participants de sa gloire (Johan. XVII, 22, 24.), le porte-enseigne de la blanche armée sort lui-même glorieux du tombeau pour la conduire à de nouveaux triomphes. Les farouches auxiliaires de la colère du Tout-Puissant contre Rome idolâtre, après avoir réduit en poudre les faux dieux, doivent être domptés à leur tour ; et cette seconde victoire sera l'œuvre des Martyrs assistant l'Eglise de leurs miracles, comme la première fut celle de leur foi méprisant la mort et les tourments (I Johan. V, 4.). La manière reçue en nos jours d'écrire l'histoire ignore cet ordre de considérations ; ce ne peut être une raison pour nous de sacrifier à l'idole : l'exactitude dont se targue en ses données la science de ce siècle, n'est qu'une preuve de plus que le faux s'alimente d'omissions souvent mieux que d'affirmations directement contraires au vrai.


Invention de saint Étienne.
De cluniacensis coenobio. Cluny. Bourgogne. XIIIe.

Or, autant le silence est profond aujourd'hui sur ce point, autant pourtant il est assuré que les années qui virent les Barbares s'implanter dans l'empire, et bientôt le renverser, furent signalées par une effusion delà vertu d'en haut comparable de plus d'un côté à celle qui avait marqué le temps de la prédication des Apôtres. Il ne fallait rien moins, d'une part pour rassurer les croyants, de l'autre pour imposer le respect de l’Église à la brutalité de ces envahisseurs qui ne connaissaient que le droit de la force, et n'éprouvaient que mépris pour la race qu'ils avaient vaincue.


Lapidation puis funérailles de saint Étienne. Mariotto di Nardo. XVe.

L'intention providentielle qui multiplia autour du grand fait de la chute de Rome, en 410, les découvertes des corps saints, se manifeste pleinement dans la plus importante, objet de la fête de ce jour. L'année 415 avait sonné déjà. L'Italie, les Gaules, l'Espagne, dont l'Afrique allait bientôt partager le désastre, étaient en pleine invasion. Dans l'universelle ruine, les chrétiens, qui seuls gardaient avec eux l'espérance du monde, s'adressaient à tous les sanctuaires pour obtenir qu'au moins, selon l'expression du prêtre espagnol Avitus, " le Seigneur donnât mansuétude à ceux qu'il laissait prévaloir " (Aviti Epist. ad Palchon., De reliquiis S. Stephani.).


Le corps de saint Étienne gardé par des animaux Fleur des histoires.
Jean Mansel. XVe.

C'est alors qu'eut lieu la révélation merveilleuse où la sévère critique de Tillemont, convaincue par le témoignage de toutes les chroniques et histoires, lettres et discours du temps (Idath, Marcellini, Sozomenis, Augustini, etc.), reconnaît " l'un des plus célèbres événements du Ve siècle " (Mem. eccl. II, p. 12.). L'évêque Jean de Jérusalem recevait, par l'intermédiaire du prêtre Lucien, un message d'Etienne premier martyr et de ses compagnons de sépulture, ainsi conçu :
" Ouvre en hâte notre tombe, pour que par nous Dieu ouvre au monde la porte de sa clémence, et qu'il prenne son peuple en pitié dans la tribulation qui est partout."

 
Les anges apaisant l'océan alors que sainte Julie transporte le corps
de saint Étienne de Jérusalem à Contantinople après son invention.
Inhumation de saint Étienne à coté de saint Laurent à Rome.
Mariotto di Nardo. XVe.

Et la découverte, accomplie au milieu de prodiges, était notifiée au monde entier comme le signe de salut (Luciani Epist. ad omnem Ecclesiam,De revelatione S. Stephani.) ; et la poussière du corps d'Etienne, répandue en tous lieux comme un gage de sécurité et de paix (Aviti Epist.), produisait d'étonnantes conversions (Severi Epist. ad omnem Eccl., Devirtutibus S. Steph.), d'innombrables miracles en tout semblables " à ceux des temps anciens " (Aug. De civit. Dei, XXII, 8.), rendant témoignage à cette même foi du Christ que le protomartyr avait quatre siècles plus tôt confessée dans la mort (Ibid. 8, 9.).


Saint Étienne disputant avec les Juifs. Lapidation de saint Etienne.
Bréviaire de Martin d'Aragon. XIVe.

Tel était le caractère de cette manifestation extraordinaire, où les résurrections elles-mêmes se produisaient en nombre stupéfiant, que saint Augustin, parlant à son peuple, estimait prudent d'élever sa pensée d’Étienne simple serviteur au Christ seul Maître (Sermo 319, al. De diversis 51.).
" Mort, il rend les morts vivants, disait-il, parce qu'en effet il n'est pas vraiment mort (Ibid.). Mais, comme autrefois durant sa vie mortelle, c'est uniquement par le nom du Christ qu'il agit maintenant : tout ce que vous voyez se faire ainsi par la mémoire d’Étienne se fait en ce seul nom, pour que le Christ soit exalté, pour que le Christ soit adoré, pour que le Christ soit attendu comme juge des vivants et des morts." (Sermo 316, al. de diversis 94.).


Invention de saint Etienne. Legenda aurea.
Bx J. de Voragine. J. de Besançon. XVe.

Terminons par cette louange qu'adressait, quelques années plus tard, à Etienne Basile de Séleucie, et qui résume si bien la raison de la fête :
" Il n'est pas de lieu, de territoire, de nation, de lointaine frontière, qui n'ait obtenu le secours de vos bienfaits. Il n'est personne, étranger, citoyen, Barbare ou Scythe, qui n'éprouve par votre intercession le sentiment des réalités supérieures." (Basil. Selbuc. Oratio 41, de S. Stephano.).


Martyre de saint Etienne. Sacramentaire de Drogon. France. IXe.

Voici la Légende, qui abrège et complète le récit du prêtre Lucien.

Au temps de l'empereur Honorius , on trouva près de Jérusalem les corps des saints Étienne premier martyr, Gamaliel, Nicodème et Abibas. Longtemps oubliés dans un lieu obscur et négligé, ils furent révélés divinement au prêtre Lucien. Gamaliel lui apparut pendant qu'il dormait, en la forme d'un vieillard vénérable et majestueux, lui montra le lieu où gisaient les corps, et lui ordonna d'aller trouver Jean, évêque de Jérusalem, pour obtenir qu'on leur donnât une sépulture plus convenable.

L'évêque de Jérusalem convoque à cette nouvelle les évêques et les prêtres des villes voisines, et se rend au lieu désigné. On creuse ; on découvre les tombeaux, d'où s'exhale une très suave odeur. Au bruit de l'événement une grande foule s'était rassemblée, parmi laquelle beaucoup d'infirmes et de malades en diverses manières furent guéris et retournèrent chez eux bien portants. On transporta en grande pompe le très saint corps d’Étienne dans la sainte église de Sion, puis sous Théodose le Jeune à Constantinople, enfin, sous le Souverain Pontife Pelage Ier, à Rome, à l’Agro Verano, où il fut placé dans le tombeau de saint Laurent Martyr.


Invention du corps de saint Étienne et de saint Gamaliel.
Speculum historiale. V. de Beauvais. François. XVe.

PRIERE

" Quel complément précieux du récit des saints Livres nous fournit cette histoire de votre Invention, Ô Protomartyr ! Nous savons maintenant quels étaient " ces hommes craignant Dieu qui ensevelirent Etienne, et firent ses funérailles avec un grand deuil " (Act. VIII, 2.). Gamaliel, le maître du Docteur des nations, avait été, comme son disciple et avant lui, la conquête du Seigneur; inspiré par Jésus à qui en mourant vous remettiez votre âme (Ibid. VII, 58.), il honora dans le trépas l'humble athlète du Christ des mêmes soins que Joseph d'Arimathie, le noble décurion, avait prodigués à l'Homme-Dieu, et fit placer votre corps dans le tombeau neuf qu'il s'était aussi préparé pour lui-même. Bientôt le compagnon du pieux labeur de Joseph au grand Vendredi, Nicodème, poursuivi par les Juifs dans cette persécution où vous parcourûtes le premier l'arène, trouvait asile près de vos restes vénérés, en attendant d'y goûter le repos de la mort des saints. Le grand nom de Gamaliel en imposait aux fureurs de la synagogue (Act. V, 34-39.) ; tandis qu'Anne et Caïphe maintenaient par la faveur précaire de Rome le pouvoir sacerdotal aux mains de leurs proches, le petit-fils d'Hillel gardait pour les siens la primauté de la science et voyait sa descendance aînée rester, quatre siècles durant, dépositaire de la seule autorité morale qu'Israël dispersé reconnût encore.


Martyre de saint Étienne. Livre d'images de Madame Marie.
Hainaut. XIIIe.

Mais pourtant plus heureux fut-il d'avoir, en écoutant les Apôtres et vous-même, Ô Étienne, passé de la science des ombres à la lumière des réalités, de la Loi à l’Évangile, de Moïse à celui que Moïse annonçait (Ibid. VII, 37.) ; plus heureux que son aîné fut le fils de sa tendresse, Abibas, baptisé avec lui dans sa vingtième année, et qui, passant à Dieu, remplit la tombe qui le reçut près de la vôtre de la très suave odeur d'une pureté digne des cieux : combien touchante n'apparut pas la dernière volonté de l'illustre père, lorsque, son heure venue, il donna ordre qu'on rouvrît pour lui le tombeau d'Abibas et qu'on ne vît plus dans le père et l'enfant que deux frères jumeaux engendrés ensemble à la seule vraie lumière (Luciani Epist.) !

La munificence du Seigneur Christ vous avait dignement, Ô Étienne, entouré dans la mort. Nous rendons grâces au noble personnage qui vous donna l'hospitalité du dernier repos ; nous le remercions d'avoir lui-même, au temps voulu, rompu le silence gardé alors à son sujet par la délicate réserve des Écritures. C'est bien littéralement qu'ici encore nous constatons l'efficacité de la volonté par laquelle l'Homme-Dieu entend partager avec les siens tout honneur (Johan. XVII, 24.). Votre sépulcre lui aussi fut glorieux (Isai. XI, 10.) ; et quand il s'ouvrit, comme pour celui du Fils de l'homme, la terre aussi trembla, les assistants crurent que le ciel était descendu, le monde délivré d'une sécheresse désolante et de mille maux se reprit à espérer parmi les ruines. Aujourd'hui que notre Occident vous possède, que Gamaliel cède à Laurent ses droits d'hospitalité, levez-vous encore, Ô Étienne ; et, de concert avec le grand diacre romain, délivrez-nous des Barbares nouveaux, en faisant qu'ils se convertissent ou disparaissent de la terre donnée par Dieu à son Christ (Psalm. Il, 8.)."

3 août. Le bienheureux Pierre-Julien Eymard, confesseur, fondateur des Pères du Saint-Sacrement. 1868.

- Le bienheureux Pierre-Julien Eymard, confesseur, fondateur des Pères du Saint-Sacrement et de celle des Servantes du Saint-Sacrement. 1868.

Pape : Pie IX. Empereur des français : Napoléon III.

" Les miracles visibles n'apparaissent que pour élever les coeurs à la foi des choses invisibles, afin que la merveille extérieure fasse
connaître la merveille, beacoup plus grand, de l'intérieur."

Saint Grégoire le Grand.

" Donnez-moi la croix, Seigneur, pourvu que vous me donniez aussi votre amour et votre grâce."
Le bienheureux Pierre-Julien Eymard.

Le bienheureux Pierre-Julien Eymard naquit le 4 février 1811 à La Mure d’Isère. Il y mourut, le 1er août  1868, à l’âge de 57 ans. Il fut béatifié par Pie XI, le 12 juillet 1925.

Mis en contact avec toutes les classes de la société et tous les états de vie, Pierre-Julien avait été providentiellement préparé à sa mission eucharistique. Tour à tour vicaire, curé, religieux et provincial chez les Frères Maristes, supérieur de collège et directeur du Tiers-ordre de Marie, catéchiste des chiffonniers de Paris, et, enfin, fondateur des Prêtres du Très Saint Sacrement, il a connu tous les besoins de toutes les catégories d’âmes et a compris l’influence et la force, pour elles, de l’Eucharistie.

Pierre-Julien eut une vie débordante d’activité. Ce fut cependant un grand mystique. En effet, dès l’âge de vingt six ans, alors qu’il n’était encore que vicaire à la Chatte, il fut, au cours d’une méditation devenue extase, favorisé d’une grâce mystique qui lui fit pénétrer la réalité de l’amour et de la bonté du Père. Pendant longtemps il en parla avec reconnaissance. Cette grâce fut le point de départ d’un apostolat dominé par une pensée dominante: devenir l’apôtre infatigable de l’amour de Dieu et travailler à la glorification du Sacrement de l’Amour du Fils : l’Eucharistie.

L’enfance et la jeunesse de Pierre-Julien Eymard furent relativement tristes. Il était le dixième enfant de Julien Eymard, son père, et  quatrième de sa mère, deuxième femme de Julien devenu veuf. Un destin cruel semble avoir marqué la famille Eymard. Successivement moururent ses frères et sœurs aînés : Cécile, en 1805, François-Julien en 1807, Joseph-Justin-Julien en 1809. Du premier lit quatre enfants sur six étaient également morts. De ce qui aurait pu être sa grande famille, Pierre-Julien, notre futur saint, ne connut qu’Antoine et Marianne, respectivement âgés de dix-sept et de douze ans à sa naissance en 1811. On croit savoir que la mère de Julien était très pieuse. Quant à son père, Julien Eymard, coutelier de son état, il fut reçu dans la Confrérie des Pénitents du Saint-Sacrement le 8 décembre 1817.

Dans ce milieu sérieux et fervent, il n’est pas étonnant que la piété de Pierre-Julien ait été précoce. Un fait est dûment attesté : vers l’âge de cinq ans, le petit garçon fait une fugue. On le cherche partout... On le retrouve dans l’église, grimpé sur l’escabeau placé derrière l’autel :

" Que fais-tu là, demande  sa sœur, impatiente.
– Je suis près de Jésus, et je l’écoute, répond naïvement le petit garçon."


A mesure qu’il grandit, Pierre-Julien est de plus en plus attiré par l’Eucharistie. Très jeune il désirera  devenir prêtre. Son père,  meurtri par tant de deuils subis, refusa : il ne pouvait pas accepter de perdre encore le dernier garçon qui lui restait et qui aurait dû prendre la succession de son entreprise.

Pierre-Julien connut donc des difficultés énormes pour faire ses études. Il apprit seul le latin, en cachette de son père. Le 5 août 1828, sa mère mourait ; le pauvre père restait seul avec sa fille Marianne et Pierre-Julien. Pierre-Julien se devait d’aider son père.

Enfin la foi du papa l’emporta, et Pierre-Julien fut reçu chez les Oblats de Marseille de Mgr de Mazenod, le 7 juin 1829...

Pour rattraper son retard scolaire, Pierre-Julien travaillait comme quatre. Il tomba rapidement malade ; on crut qu’il allait mourir. Mais il se rétablit lentement et, après la mort de son père, il entra au grand séminaire. Il fut ordonné prêtre le 20 juillet 1834 et nommé vicaire à la Chatte, dans l’Isère. Le 10 juin 1835 il était reçu tertiaire de l’Ordre des Capucins. C’est à la Chatte qu’il fut gratifié d’une grâce mystique exceptionnelle qu’il garda lontemps secrète, mais qui nourrit toute sa vie spirituelle.

Pierre-Julien crachait le sang. Il dut quitter la Chatte ; on le nomma curé de Monteynard où il resta deux ans. Fin 1839, il entra chez les Frères Maristes de Lyon et fut nommé directeur du collège de Belley. En janvier 1845, on lui conféra la charge de provincial dans sa congrégation, charge qu’il exerça pendant deux ans avant de devenir Visiteur Général.

En décembre 1845 le Père Eymard prit la direction de Tiers-Ordre de Marie au sein duquel il fonda de nombreuses branches.

Au sujet de la cérémonie de la Fête-Dieu à Lyon, le 25 mai 1845, le Père Eymard écrit, entre autres : “Je sens dans moi un grand attrait vers Notre-Seigneur ; jamais je ne l’avais éprouvé si fort. Cet attrait m’inspire dans mes prédications, conseils de piété, de porter tout le monde à la connaissance et à l’amour de Notre-Seigneur, de ne prêcher que Jésus-Christ et Jésus-Christ Eucharistique... ”

Cette grâce exceptionnelle est une grâce de foi et d’amour envers le Christ-Eucharistique. L’amour de Dieu est premier, mais il se concentre sur la contemplation du mystère de Jésus dans son Eucharistie.

En juin 1848 le Père Eymard est vivement frappé par l’intensité du culte eucharistique qui se déploie à Paris, grâce à l’adoration nocturne des hommes et à la création, par Adeline Dubouché, d’un Tiers-Ordre qui deviendra l’Adoration Réparatrice.

C’est ce que notre saint appellera une grâce de vocation. Emu à la vue du délaissement de tant de prêtres séculiers, et par le manque de direction spirituelle des hommes, le Père Eymard envisage la création “ d’un corps d’hommes comparable à l’Adoration Réparatrice en cours de création pour les femmes ".

L’époque était rude alors : le décret du 13 mars 1848 avait supprimé les congrégations religieuses en France, et de très nombreux religieux vivaient dispersés. À Mme Tholin-Bost qui avait créé l’Association de l’Adoration du Saint Sacrement à domicile, le Père Eymard écrivit, en octobre 1851 : “ J’ai souvent réfléchi sur les remèdes à cette indifférence universelle qui s’empare d’une manière effrayante de tant de catholiques, et je n’en trouve qu’un: l’Eucharistie, l’amour à Jésus Eucharistique. La perte de la foi vient de la perte de l’amour.”

Et en février 1852, à la même personne : “ Maintenant il faut se mettre à l’œuvre, sauver les âmes par la divine Eucharistie, et réveiller la France et l’Europe engourdies dans un sommeil l’indifférence parce qu’elles ne connaissent pas le don de Dieu : Jésus, l’Emmanuel Eucharistique. C’est la torche de l’amour qu’il faut porter dans les âmes fidèles et qui se croient pieuses, et ne le sont pas parce qu’elles n’ont pas établi leur centre et leur vie dans Jésus au saint Tabernacle.”

Les événements se succèdent, et en avril 1856, le Père Eymard est relevé de ses vœux qui le liaient à l’Ordre des Maristes. Il allait pouvoir travailler à la fondation d’une nouvelle congrégation. Le 13 mai 1956, il reçoit, de l’archevêque de Paris, Mgr Sibour, l’autorisation de fonder son œuvre, la Société du Saint-Sacrement. Mgr Sibour était, en effet, très désireux de voir commencer une Œuvre de la Première communion des adultes. Le Père Eymard sera assisté, pour cette fondation, par le Père de Cuers.

Le dénuement matériel des premiers temps sera extrême et les vocations se firent longtemps attendre. Enfin, le 6 janvier 1857, l’Adoration du Saint-Sacrement exposé était inaugurée dans l’Institut. Les épreuves detoutes sortes se multiplièrent...

Parallèlement à la Société du Saint-Sacrement, une communauté féminine se mettait en place : Les Servantes du Saint-Sacrement, et l’Œuvre de la Première Communion des adultes était fondée dès 1858.

Le Père Eymard décrit la situation des jeunes ouvriers parisiens de cette époque : “ A peine capables de travailler, les enfants pauvres de Paris sont placés dans les fabriques pour y gagner quelques sous d’abord, puis dix, puis un franc ; et cela aide à avoir un peu de pain pour sa pauvre famille, et à payer les quarante sous de loyer par semaine. S’il n’y a pas de place dans les fabriques de boutons, de papier, etc, l’enfant, avec sa petite hotte, part le matin ou le soir, chiffonner dans la ville. Que de centaines d’enfants en sont là dans Paris !...

Si du moins la vie religieuse compensait la misère de la vie du corps ! Mais, hélas ! elle est encore plus déplorable. Le petit ouvrier ne va pas à l’Église apprendre à connaître, à aimer et à servir Dieu ; ses parents ne lui en parlent pas. Ils ont été élevés ainsi, ou bien l’indigence les rend honteux et les abrutit.  
Car Paris a son côté de missions étrangères, sa population nomade, sans autre religion que le culte des morts... Non, rien ne ressemble à ce Paris de la misère et de l’indifférence ! ”

Malgré les difficultés l’œuvre se développe et essaime en province. L’adoration du Saint-Sacrement est toujours la base de la vie de la congrégation.

Entre temps, au bord du découragement, le Père Eymard avait consulté le Saint Curé d’Ars. Le Père A.Tesnières raconte la rencontre :
“ ...Le Curé d’Ars éclata en sanglots et répondit : “ Mon bon ami, vous voulez que je prie le bon Maître pour vous ? Mais vous l’avez, vous, vous l’avez toujours devant vous ! ” Le Père touché des larmes du Curé laissa jaillir les siennes à son tour, et il s’efforçait de le consoler en lui disant : “ Pardonnez-moi, Monsieur le Curé, je ne voulais pas vous faire de peine, pardonnez-moi, je vous en prie. Et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.”

Le 10 juin 1863, Pierre-Julien Aymard recevait le décret d’approbation de son institut, La Congrégation du Très Saint-Sacrement. L’approbation avait été donnée par le pape Pie IX le 8 mai précédent.

Le but essentiel de cette congrégation était double :

– rendre un culte solennel et perpétuel d’adoration à Notre Seigneur Jésus-Christ, demeurant perpétuellement au. Très-Saint-Sacrement de l’autel, pour l’amour de l’homme.

– se dévouer à l’amour et à la gloire de ce très auguste Sacrement par l’apostolat de chacun de ses membres qui, sous les auspices et la conduite de l’Immaculée Vierge Marie, doivent s’y appliquer dans la mesure de leur grâce et de leurs vertus.

Il convient d’ajouter que cette congrégation doit être, de par la volonté de son fondateur, entièrement dévouée au Successeur de Pierre.

Parallèlement à la fondation de la Congrégation du Très Saint-Sacrement, Pierre-Julien Eymard, de 1858 à 1865, oeuvra activement à la fondation d’une congrégation féminine : Les Servantes du Saint-Sacrement, entièrement centrée sur l’Eucharistie, tout en étant au service des pauvres. Les épreuves, là aussi, furent nombreuses et parfois très douloureuses.

En plus des activités liées au développement de ses communautés religieuses, le Père Eymard prêche beaucoup: il veut faire connaître l’Eucharistie, l’Amour qui institua l’Eucharistie, c’est-à-dire le Cœur de Jésus, le Cœur Eucharistique. Il n’hésitait pas à dire, au cours des retraites eucharistiques qu’il prêchait : “ Quand on veut donner un mouvement plus puissant, on double, on triple, on centuple la puissance du moteur. Le moteur divin, c’est l’amour, l’amour eucharistique.”

Il écrivait aussi à des correspondants : “ J’ai eu la consolation de parler de Jésus au Très Saint Sacrement à Rouen et à Tours; on est bien venu, on a écouté avec dévotion: ce sera la semence.”

“ Le Cœur Eucharistique de Jésus a eu sa belle part à Rouen et Tours. J’ai fait un sermon spécial à Tours. C’est la semence.”

“ Je viens de prêcher la neuvaine solennelle du Sacré-Cœur. Vous pensez bien que c’est surtout du Cœur Eucharistique de Notre Seigneur que j’ai parlé ; il n’est que là vivant, puis au ciel ! J’ai parlé de son amour, de l’ingratitude des hommes, du peu d’âmes fidèles et dévouées qui se donnent entièrement à lui.”

Au cours d’une retraite à Rome, en janvier 1865, le Père Eymard fait retour sur lui-même et écrit : “ J’ai vu comment je ne me suis donné à Notre Seigneur au Très Saint-Sacrement que par le dévouement de l’amour, que par le service, le culte, le zèle. La nature y trouvait son élément ; la vanité et l’activité de l’esprit aussi.”

Car la vie avec Jésus-Eucharistie doit être contemplation et don du coeur : “ Notre Seigneur m’a fait comprendre qu’il préfère le don de mon cœur à tous les dons extérieurs que je pourrais lui faire, quand même je lui donnerais les cœurs de tous les hommes, sans lui donner le mien.”

Sur sa vocation eucharistique il s’émerveille : “ Comme le Bon Dieu m’a aimé! Il m’a conduit par la main jusqu’à la Société du Très Saint-Sacrement ! Toutes mes grâces ont été des grâces de préparation, tous mes états, un noviciat ! Toujours le Saint-Sacrement a dominé. C’est la Très Sainte Vierge qui m’a conduit à Notre-Seigneur : à la communion de tous les dimanches par le Laus à 12 ans ; de la Société de Marie à celle du Très Saint Sacrement.”

À la messe d’action de grâce de cette longue retraite, le 21 mars 1865, saint Pierre-Julien Eymard écrit : “ ... de même je dois être anéanti à tout désir, à tout propre intérêt, et n’avoir plus que ceux de Jésus-Christ qui est en moi afin d’y vivre pour son Père. Et c’est pour être ainsi en moi qu’il se donne dans la Sainte Communion. C’est comme si le Sauveur disait : " En m’envoyant par l’Incarnation, le Père m’a coupé toute racine de recherche de moi-même, en ne me donnant pas la personne humaine, mais en m’unissant une personne divine afin de me faire vivre pour lui, ainsi par la communion tu vivras pour moi, car je serai vivant en toi. Je remplirai ton âme de mes désirs et de ma vie qui consumera et anéantira en toi tout ce qui est propre; tellement que ce sera moi qui vivrai et désirerai tout en moi, au lieu de toi. Et ainsi tu seras le corps de mon cœur ; ton âme, les facultés actives de mon âme; ton cœur, le réceptacle, le mouvement de mon cœur. Je serai la personne de ta personnalité, et ta personnalité sera la vie de la mienne en toi ".”

Le Père Eymard, dès lors, fait un vœu qui le livre définitivement au Christ Jésus dans une configuration au mystère de son Incarnation, à l’exemple de Marie : “ Oh ! Que je voudrais adorer Notre-Seigneur comme l’adorait cette bonne Mère !... Je vais faire toutes mes adorations en union avec cette Mère des adorateurs, cette Reine du Cénacle.”

Sur sa Congrégation : “ Ne serait-il pas nécessaire dans la Société d’avoir les contemplatifs et les apôtres ? D’avoir des adorateurs et des incendiaires, puisque Notre-Seigneur veut voir ce feu eucharistique incendier le monde... ”

Dans les constitutions de la Société du Saint-Sacrement, P.J.Eymard avait clairement indiqué la raison suprême de l’Institut : “ Afin que le Seigneur Jésus soit toujours adoré dans son Sacrement et glorifié socialement dans le monde entier.”

Voici quelques-unes de ses réflexions : “ Le mal du temps, c’est qu’on ne va pas à Jésus-Christ comme à son Sauveur et à son Dieu... L’amour divin qui n’a pas de vie, son centre, dans le Sacrement de l’Eucharistie, n’est point dans les vraies conditions de sa puissance : il s‘éteindra bientôt.
Que faire donc ? Remonter à la source, à Jésus... et surtout à Jésus dans l’Eucharistie.”


Les forces du Père Eymard commencent à décliner ; il sent la mort approcher. À l’une de ses dirigées il écrit, le 26 avril 1868 : “ Plus les années se multiplient, plus elles affaiblissent la nature : c’est la mort par degrés, il faut s’y résigner ! Mais heureusement que le coeur ne vieillit pas ; il se rajeunit, au contraire, en héritant de ce que les autres facultés perdent. Aimez bien Notre Seigneur.”
C’était comme son testament.

Le 21 juillet 1868 au soir, le Père Eymard usé, amaigri, incapable de prendre la moindre nourriture, arrive à La Mure, sur ordre formel du médecin, pour se reposer. Il a célébré la dernière Messe de sa vie à Grenoble, dans la chapelle consacrée à l'adoration perpétuelle. Sans un mot, il se met péniblement au lit: sa soeur descend vite chercher le médecin qui diagnostique une hémorragie cérébrale doublée d'un épuisement général. Le Père se confesse par signes. Le samedi 1er août, il reçoit l'Extrême-Onction à une heure du matin. Dès le lever du jour, un Père de sa Congrégation célèbre la Messe dans sa chambre et lui donne la Sainte Communion. On lui présente l'image de Notre-Dame de La Salette. Il la presse sur son coeur. Au début de l'après-midi, c'est à peine si l'on entend son dernier soupir: son âme est entrée au Ciel dans le Bonheur infini de Dieu, pour toujours. Il est mort à 57 ans dans la maison où il était né.

On connaît relativement peu la vie mystique de Pierre-Julien Eymard, ni ses combats avec Satan. Seul le frère Tesnière qui le soignait a pu apporter des témoignages. En voici un : “ Trois semaines avant sa mort le Père m’a dit avec l’accent de quelqu’un qui a besoin de se soulager d’un mauvais coup reçu : " Oh! que le diable est mauvais quand il vous bat. Ses soufflets sont secs, comme s’il frappait sur du marbre. Ah ! c’est qu’il frappe vraiment et non pas seulement d’une manière imaginaire ".”

Saint Pierre-Julien Eymard connut aussi les terribles épreuves de la nuit de l’esprit. C’est encore le Père Tesnière qui témoigne, lors lors du procès ordinaire de Paris : “ Il entra dans une voie d’oraison douloureuse : sécheresse du cœur, impuissance de l’esprit à raisonner sur les vérités ou même à se représenter les mystères : obscurité de la foi, insensibilité absolue, vains efforts pour formuler une prière dans son cœur, vains appels à Dieu qui semblait sourd à ses cris et s’éloignait à mesure qu’il le cherchait davantage... vues très claires de l’inutilité de ses efforts dans la prière comme de toutes ses actions dont il ne voyait que lacunes, défauts et fautes, et par suite tentations de découragement et de désespoir qui le poussaient à abandonner au moins la prière comme inutile ou même injurieuse à Dieu.

Telle fut la voie du Serviteur de Dieu durant ses dernières années... C’était donc plusieurs heures par jour qu’il devait affronter ce combat de la prière, mais il n’en abandonna jamais l’exercice ni par fatigue, ni par dégoût, et surmonta ainsi cette longue et rude épreuve. Mais aller à la prière équivalait pour lui à aller au sacrifice pour y immoler son âme sur le plus cruel des bûchers.”


SAINT PIERRE-JULIEN EYMARD ET L'EUCHARISTIE

Le Père Eymard, s’extasiant sur les merveilles de l’Eucharistie s’écrie :

“ L’institution de la divine Eucharistie est, au dire de Saint Thomas d’Aquin, le plus grand des miracles de Jésus-Christ : il les surpasse tous par son objet, il les domine par la durée. C’est l’Incarnation permanente, c‘est le sacrifice perpétuel de Jésus-Christ ; c’est le buisson ardent qui brûle toujours sur l’autel ; c’est la manne, véritable pain de vie, qui descend tous les jours du Ciel... Celui qui, du limon de la terre, a fait le corps de l’homme, peut bien changer le pain et le vin en son Corps et en son Sang. D’ailleurs l’homme change bien, naturellement, le pain qu’il mange et le vin qu’il boit, en sa chair et en son sang.”

Pour le Père Eymard, l’Eucharistie c’est Jésus passé, présent et futur. C’est la fin de sa vie mortelle, c’est l’expression de son Amour. Dans l’Eucharistie, tous les mystères divins sont glorifiés, et toutes les vertus sont présentes. “ L’Eucharistie est le royal mystère de la foi où toutes les vérités aboutissent comme les fleuves dans l’océan. Dire l’Eucharistie, c’est tout dire.”

Le Père Eymard envisageait l’Eucharistie, Pain de vie, sous tous ses aspects et, en particulier, sous celui de ses fruits et de son efficacité dans les âmes. Il ne craignait pas de déclarer : “ C’est le jansénisme qui, fermant les tabernacles, a préparé l’apostasie des peuples, dont la Révolution a été la manifestation ; c’est en ouvrant les tabernacles qu’on ramènera les nations à Dieu.”

Saint Pierre-Julien écrit :  “ Je pose en principe que plus on doit être pur, plus on doit être saint, et plus on a besoin de communier...
Plus la vie que vous menez est sainte et difficile, plus vous devez vous approcher de la Table sainte.”


Pour être fort, il faut communier, il faut avoir faim. “ Vous dites : donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Désirez donc le pain de votre âme, et alors, venez le chercher.

Communiez donc, mais en regardant le Cœur de Notre-Seigneur qui vous appelle... Sans doute, lorsque la Communion sacramentelle ne vous sera pas possible, Dieu la remplacera par la communion de sa présence de grâce et d’amour; il faut cependant désirer la première, parce que Jésus et l’Église la veulent.”


“ Ni le Baptême qui donne la vie de la grâce, ni la Confirmation qui l’augmente, ni la Pénitence qui la restaure, ne suffisent. Tous ces sacrements sont une préparation à l’Eucharistie qui les complète et les couronne...

Jésus a dit: Celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruits. Mais Comment demeurer en Jésus ? Il l’a bien précisé : celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.“


“ L’Eucharistie est le pain des faibles, et elle est aussi le pain des forts. Elle est nécessaire aux uns comme aux autres. Aux faibles, c’est évident. Aux forts car l’Apôtre les avertit : ” Que celui qui a l’impression d’être debout prenne garde de tomber.” Ils portent leur trésor dans des vases d’argile; leur route est entourée de brigands.”


“ Jésus-Christ ne se cache dans ce mystère que par égard pour la faiblesse de l’homme, pour se manifester graduellement à lui, à mesure qu’il grandit dans l’amour...

Ainsi en l’Eucharistie l’âme n’épuise jamais Jésus. À mesure qu’elle entre dans les profondeurs insondables de sa bonté, elle y découvre toujours des trésors nouveaux. Jésus est toujours plus aimable à ses yeux. “ Celui qui m’aime, dit-il, sera aimé de mon Père, et moi aussi je l’aimerai et je me manifesterai à lui.

Qu’est-ce que cette manifestation de Jésus ? C’est le mystère de son amour qui devient lumière, douceur, force, joie, bonheur : le Ciel dans l’âme.”

“ Une seule chose est nécessaire ici-bas: aimer Dieu et le servir, et c’est la sainte Communion qui, en nous faisant vivre de Notre-Seigneur, alimente en nous cet amour et nous fait avancer dans la voie de la sainteté... La sainte Communion est la fin de la vie et sa perfection, elle est la dévotion royale et qui remplace tout. Elle est pour vous le grand exercice des vertus chrétiennes, l’acte souverain de l’amour, la pluie du matin.”

“ Jésus, par l’Eucharistie, répand d’abord dans notre âme, et, par elle dans nos sens, la grâce et l’onction de son amour... C’est une attraction délicieuse vers Jésus, qui nous fait désirer de le mieux connaître...

La Communion, voilà aussi le grand triomphe de Jésus-Christ en l’homme ; par elle, il l’unit à son corps et à son sang. C’est une fusion par l’amour et dans l’amour ; c’est un foyer d’amour divin qui s’allume dans l’homme et dont les étincelles embraseront toutes ses facultés pour le bien."


Etre prêtre

“ Pour être prêtre, dit notre Saint, il faut avoir le pouvoir d’offrir le sacrifice, qui est essentiel à la religion et au sacerdoce... C’est à la Cène que le Sauveur a consacré les premiers prêtres, lui, le souverain Prêtre selon l’ordre de Melchisédech... ”


Saint Pierre-Julien Eymard précise : " Jésus donne une victime à ses prêtres : Lui-même : “ L’autel, ce sont les mains de Jésus-Christ ; ce seront les mains des apôtres et, bientôt, les corps des martyrs sur lesquels on célébrera la sainte Messe. Le temple, c’est le Cénacle et toutes les églises catholiques de l’avenir. Jésus ajoute alors ces paroles effrayantes par leur puissance, adorables dans leurs effets : “ Faites ceci en mémoire de moi.” Faites ceci. Voilà l’ordre qui donne le pouvoir et imprime le caractère sacerdotal.

Oh ! comme Jésus fut heureux quand il eut fait, de ses apôtres, ses prêtres ! Comme son Cœur tressaillit de joie !... A peine eut-il institué l’Eucharistie et le sacerdoce... Jésus s’écria : Maintenant le Fils de l’Homme a été glorifié... ”


Ce qui frappe saint Pierre-Lulien, c‘est la condition humaine du prêtre revêtu d’un tel pouvoir. Il écrit : “ Quand je regarde le prêtre, que vois-je ? Jésus lui a laissé toutes les conséquences du péché originel dont il était souillé en naissant. Aussi puis-je trouver un prêtre pécheur, esclave de Satan, tout en gardant sa dignité et sa puissance. Quel contraste ! Quel déshonneur pour Jésus-Christ ! Le sacerdoce ne rend donc pas impeccable.

Pourquoi Notre-Seigneur a-t-il laissé au prêtre une humanité d’origine pécheresse ?

1. Par miséricorde pour lui, et par amour pour les fidèles... ;

2. Pour le tenir
– dans l’humilité : il se perdrait par orgueil, comme le séraphin Lucifer ;
– dans la vigilance : il se perdrait au milieu du monde ; il a besoin de ce voile de la pauvre humanité pour lui rappeler qu’il est homme, même au pied de l’autel ;

3. Par égard pour les âmes et pour que leur foi soit simple et forte ; car si la validité de la consécration était attachée à la perfection du consécrateur, qui oserait monter à l’autel ? Les prêtres les plus saints seraient les premiers à s’en croire indignes...

L’amour de Jésus-Christ a tranché la difficulté. Le pouvoir consécrateur est attaché au caractère de l’Ordre et à la volonté du prêtre. C’est un acte humain et divin du prêtre.

Les mauvais prêtres

Et que dire du mauvais prêtre, publiquement pécheur ? Consacrera-t-il l’Eucharistie ? Offrira-t-il Jésus en oblation au Père céleste ? Pourra-t-il donner Jésus comme pain de vie aux foules affamées ? Jésus répond :“ Oui, j’obéirai à un Judas comme à un saint, à un ennemi de mon amour comme au disciple de ma dilection... Comme j’ai obéi à mes bourreaux sur la Croix pour être la victime du salut du monde, j’obéirai de même au sacrificateur de mon Corps sur l’autel pour être un holocauste d’amour... ”

La Passion sera renouvelée par le divin Sacrement, tous les jours et partout dans le monde. Cela, Jésus le sait et il “ se voit trahi par l’apostasie, vendu par l’intérêt, crucifié par le vice qui le recevra dans un cœur coupable.”

Mais tout prêtre est sacré

Les chrétiens ne doivent donc pas s’arrêter à l’homme faible et même pécheur. Aussi le père Eymard a-t-il soin de les mettre en garde : “ Que les chrétiens se gardent de mépriser ce Jésus-Christ humilié ; leur plus grande punition serait de perdre la foi dans le sacerdoce ; qu’ils se gardent de naturaliser cet être divin ; ils épuiseraient pour eux les bienfaits de son ministère sacré. En voyant un prêtre, il faut se dire : que Jésus-Christ est bon, qu’il est grand !...

Pour avoir foi en l’Eucharistie, il faut d’abord avoir foi au sacerdoce. Le prêtre peut se présenter à nous comme un homme ordinaire, simple, pauvre, pécheur même. Le monde s’en montre scandalisé. Et cependant c’est le prêtre qui est le ministre consécrateur de l’Eucharistie. Pour croire à l’Eucharistie, il faut avant tout, croire à ce pouvoir du prêtre... C’est un pouvoir  de glorification, car une messe rend plus de gloire à Dieu que les hommages de tous les êtres créés réunis, sur la terre et dans le ciel... Et ce pouvoir est attaché au caractère sacerdotal et non à la sainteté du prêtre.”

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mardi, 02 août 2022

2 août. Saint Alphonse-Marie de Liguori, Docteur de l'Eglise. 1787.

- Saint Alphonse-Marie de Liguori, Docteur de l'Eglise, évêque de Sainte-Agathe-des-Goths, fondateur des rédemptoristes. 1787.

Pape : Pie VI. Roi des Deux-Siciles : Ferdinand Ier ( Ferdinand III de Sicile et Ferdinand IV de Naples). Rois de France : Louis XV ; Louis XVI.

" Dieu veut que nous nous sauvions, mais en vainqueurs. La vie est une guerre continuelle, tant que nous y sommes il faut combattre, et pour vaincre il faut prier."
Saint Alphonse-Marie de Liguori.

Saint Alphonse de Liguori naquit près de Naples. Quelques jours après sa naissance, saint François de Girolamo était venu le bénir à la demande de ses parents. Après de fort brillantes études, docteur en droit civil et canonique à seize ans, il embrassa la carrière d'avocat.

Pendant les dix années qu'il remplit cette charge, il fut le modèle du parfait chrétien. Il commençait à se relâcher, quand il échoua dans un plaidoyer superbe où il avait déployé tous ses talents :
" Ô monde ! s'écria-t-il, désormais je te connais ; tu ne m'auras plus."
Peu après, il entendit une voix lui dire :
" Laisse le monde de côté, livre-toi à Moi tout entier... "
Aussitôt il répondit, fondant en larmes :
" Ô Dieu ! Me voici, faites de moi ce qu'il Vous plaira."

Aussitôt Alphonse va déposer à l'église de la Sainte Vierge son épée de gentilhomme, prend bientôt l'habit ecclésiastique, fait ses études de théologie, et au bout de trois ans reçoit le sacerdoce. Désormais le voilà embrasé du zèle des âmes ; il se mêle au peuple des campagnes et s'éprend d'un amour spécial pour lui.

C'est alors que l'idée lui vint de fonder, pour exercer l'apostolat parmi cette classe si intéressante de la société, la Congrégation des Rédemptoristes. Traité d'insensé par son père, ses proches et ses amis, persécuté et abandonné bientôt par plusieurs de ses premiers collaborateurs, délaissé et méprisé par son directeur lui-même, saint Alphonse endura toutes les souffrances morales qui peuvent tomber sur un homme : rien ne put l'abattre ni le décourager.

C'est en 1729 qu'Alphonse quitta la résidence familiale pour se joindre au Collège Chinois de Naples. C'est là que débuta son expérience missionnaire dans le milieu rural du Royaume de Naples. Il y trouva des gens qui étaient beaucoup plus pauvres et plus abandonnés que tout ce qu'il avait rencontré sur les rues de Naples.

Saint Alphonse-Marie de Liguori.
Eglise Saint-Maimboeuf. Montbéliard. Franche-Comté.

Un jour, son pauvre accoutrement le fit prendre pour le cocher des autres missionnaires, et, à son premier sermon, son éloquence fit dire au peuple : " Si le cocher prêche si bien, que sera-t-il des autres !"

C'est le 9 novembre 1732 qu'Alphonse fonda la Congrégation du Très Saint Rédempteur, connue aussi sous le nom de Rédemptoristes. Il lui donna le but suivant : pour imiter l'exemple de Jésus Christ, annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres et aux plus abandonnés. A partir de ce moment, il se donna entièrement à cette nouvelle mission.

Saint Alphonse-Marie de Liguori.
Verrière de l'église Notre-Dame de Combourg. Bretagne.

Saint Alphonse était un amant de la beauté : musicien, poète et auteur. Il mit sa créativité artistique et littéraire au service de la mission et exigeait la même chose de tous ceux qui se joignaient à la Congrégation. Il écrivit 111 ouvrages de spiritualité et de théologie. Les 21,500 éditions de ses ouvrages ainsi que leur traduction en 72 langues démontrent bien qu'il fut l'un des auteurs les plus lus. Parmi ses ouvrages les plus connus, citons : Les gloires de Marie et Les Visites au Très Saint Sacrement. La prière, l'amour, sa relation au Christ et son expérience personnelle des besoins pastoraux des fidèles ont fait de saint Alphonse-Marie un des grands maîtres de la vie intérieure.

La publication de sa Théologie morale, fut la plus importante contribution qu'il apporta à l'Église dans le domaine de la recherche en théologie morale. Cet ouvrage prit sa source dans l'expérience pastorale de saint Alphonse, dans sa facilité à répondre aux questions pratiques que lui posaient les fidèles et dans son contact journalier avec leurs problèmes concrets. Il s'opposa à un certain légalisme, issu de certaines élites, qui risquait d'étouffer la théologie de son temps et en rejeta le rigorisme étroit. Notre saint y trouvait des voies fermées à l'Évangile parce que " une telle rigueur ne fut jamais le fait de l'Église ". Il savait mettre sa réflexion théologique au service de la grandeur et de la dignité de la personne, de la conscience morale, de la miséricorde évangélique, toujours en vue du salut des âmes.

Saint Alphonse-Marie de Liguori fut consacré évêque de Sainte-Agathe-des-Goths en 1762. Il était âgé de 66 ans. Il voulut refuser cette charge ; il se pensait trop vieux et trop malade pour prendre bien soin d'un diocèse. On lui permit de se retirer en 1775. Il alla vivre alors à la communauté rédemptoriste de Pagani où il mourut le 1er août 1787. Il fut canonisé en 1831, proclamé Docteur de l'Église en 1871 et Patron des confesseurs et moralistes en 1950.

Il eut plusieurs visions de la très Sainte Vierge ; une fois, pendant un sermon sur les gloires de Marie, il fut ravi, et environné d'une éblouissante lumière.

Le monastère rédemptoriste Santa Maria Della Purita où se
retira saint Alphonse-Marie de Liguori et d'où il rejoignit
Notre Père des Cieux. Pagani, près de Naples.

PRIERE

" Je n'ai point caché votre justice dans mon cœur : j’ai publié de vous la vérité et le salut (Verset du Graduel de la Messe, ex Psalm. XXXIX.). Ainsi en votre nom l’Église chante-t-elle aujourd'hui, reconnaissante pour le service insigne que vous lui avez rendu dans ces jours des pécheurs où la piété semblait perdue (Verset alléluiatique, ex Eccli. XLIX.). En butte aux assauts d'un pharisaïsme outré, sous le regard sceptique de la philosophie railleuse, les bons eux-mêmes hésitaient sur la direction des sentiers du Seigneur. Tandis que les moralistes du temps ne savaient plus que forger pour les consciences d'absurdes entraves (Eccli. XXI, 22.), l'ennemi avait beau jeu de crier : Brisons leurs chaînes, et rejetons loin leur joug (Psalm. II, 3.). Compromise par ces docteurs insensés, l'antique sagesse révérée des aïeux n'était plus, pour les peuples  avides d'émancipation, qu'un édifice en ruines (Eccli. XXI, 21.). Dans cette extrémité sans précédents, vous fûtes, Ô Alphonse, l'homme prudent désiré de l’Église, et dont la bouche énonce les paroles qui raffermissent les cœurs (Ibid. 20.).

Longtemps avant votre naissance, un grand Pape avait dit que le propre des Docteurs est " d'éclairer l'Eglise, de l'orner des vertus, de former ses mœurs ; par eux, ajoutait-il, elle brille au milieu des ténèbres comme l'astre du matin ; leur parole fécondée d'en haut résout les énigmes des Ecritures, dénoue les difficultés, éclaircit les obscurités, interprète ce qui est douteux ; leurs œuvres profondes, et relevées par  l'éloquence du discours, sont autant de perles précieuses ennoblissant la maison de Dieu non moins qu'elles la font resplendir ".

 
Ainsi s'exprimait au XIIIe siècle Boniface VIII, lorsqu'il élevait à la solennité du rit double les fêtes des Apôtres, des  Évangélistes, et des  quatre  Docteurs reconnus alors,  Grégoire  Pape, Augustin, Ambroise et Jérôme (Sexti Décret. Lib. III, tit. XXII, De reliqu. et veneratione Sanctorum.). Mais n'est-ce pas là, frappante comme une prophétie, fidèle autant qu'un portrait, la description surtout de ce qu'il vous fut donné d'être ?

Gloire  donc à vous qui, dans  nos  temps de déclin, renouvelez la jeunesse de l’Église, à vous par qui s'embrassent derechef ici-bas la justice et la paix dans la rencontre de la miséricorde et de la vérité (Psalm. LXXXIV, II.). C'est bien à la lettre que vous avez donné sans réserve pour un tel résultat votre temps et vos forces.

 
" L'amour de Dieu n'est jamais oisif, disait saint  Grégoire : s'il  existe, il  fait  de grandes choses ; s'il refuse d'agir, ce n'est point l'amour." ( Greg. in Ev. hom. XXX.).

Or quelle fidélité ne fut pas la vôtre dans l'accomplissement du vœu redoutable  par lequel vous vous étiez enlevé la possibilité même d'un instant de relâche ! Lorsque d'intolérables douleurs eussent paru pour tout autre justifier, sinon commander le repos, on vous voyait soutenant d'une main à votre front le marbre qui semblait tempérer quelque peu la souffrance,  et de la droite écrivant vos précieux ouvrages.

Mais plus grand encore fut l'exemple que Dieu voulut donner au monde, lorsqu'il permit qu'accablé d'années, la trahison d'un de vos fils amenât sur vous la disgrâce de ce Siège apostolique pour lequel s'était consumée votre vie, et qui en retour vous retranchait,  comme  indigne, de  l'institut que vous aviez fondé ! L'enfer alors eut licence de joindre ses coups à ceux du ciel ; et vous, le Docteur de la paix, connûtes d'épouvantables assauts contre la foi et la sainte espérance. Ainsi votre œuvre s'achevait-elle dans l'infirmité plus puissante que tout (II Cor. XII, 9-10.) ; ainsi méritiez-vous aux âmes troublées l'appui de la vertu du Christ. Cependant, redevenu enfant par l'obéissance aveugle nécessaire dans ces pénibles épreuves, vous étiez plus près à la fois et du royaume des cieux (Matth. XVIII, 3.) et de la crèche chantée par vous dans des accents si doux (Le Temps de Noël, T I, p. 353.) ; et la vertu que l'Homme-Dieu sentait sortir de lui durant sa vie mortelle s'échappait de vous avec une telle abondance sur les petits enfants malades, présentés par leurs mères à votre bénédiction, qu'elle les guérissait tous (Luc. VI, 19.) !

Maintenant qu'ont pris fin les larmes et le labeur, veillez pourtant sur nous toujours. Conservez les fruits de vos œuvres dans l'Eglise. La famille religieuse qui vous doit l'existence n'a point dégénéré; plus d'une fois, dans les persécutions de ce siècle, l'ennemi l'a honorée des spéciales manifestations de sa haine ; déjà aussi l'auréole des bienheureux a été vue passant du père à ses fils : puissent-ils garder chèrement toujours ces nobles traditions ! Puisse le Père souverain qui, au baptême, nous a tous également faits dignes d'avoir part au sort des saints dans la lumière (Col. I, 12.), nous conduire heureusement par vos exemples et vos enseignements (Collecta diei.), à la suite du très saint Rédempteur, dans le royaume de ce Fils de son amour (Col. I, 13.).

Rq : On lira avec fruits et avec passion cette Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori composée par M. l'abbé Bernard et éditée en 1862 : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/alphonsedeliguor...

On trouvera l’œuvre intégrale, et en particulier Les Gloires de Marie, de saint Alphonse-Marie de Liguori en consultation et téléchargement gratuits sur le site :
http://www.jesusmarie.com/alphonse.html

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lundi, 01 août 2022

1er août. Dédicace de Saint-Pierre-Es-Liens. 439.

- A Rome sur le mont Esquilin*, la dédicace de Saint-Pierre-Es-Liens ou fête des chaînes du Prince des Apôtres. 439.

Sous saint Sixte III, pape,  et grâce à la dévotion de l'impératrice Eudoxie.

" Heureux liens qui tenaient captifs les mains et les pieds de saint Pierre ; ils lui ont valu une couronne immortelle, et d'un Apôtre ils ont fait un martyr !"
Saint Augustin. Serm. XXIX de Sanctis.


Saint Pierre délivré par l'ange du Seigneur. Bible historiale.
Guiard des Moulins de l'abbaye de Saint-Omer. XIVe.

L'Eglise a institué cette fête, non seulement pour rendre grâces à Dieu de l'insigne faveur qu'Il fit à l'assemblée des fidèles de Jérusalem, lorsqu'Il leur rendit le Prince des Apôtres que le roi Hérode, surnommé Agrippa, avait fait lier de deux chaînes, en attendant que la fête de Pâques fût passée pour le faire mourir ; mais aussi afin d'honorer ces chaînes, avec lesquelles les membres précieux de ce grand Apôtre avaient été attachés. Elle sait bien que lui-même les estimait plus que tous les trésors du monde, et qu'il préférait la qualité de captif et d'enchaîné pour Jésus-Christ à celle de Prince de son peuple et Chef de tous les disciples.


Saint Pierre délivré par l'ange du Seigneur. Murillo. XVIIe.

Saint Luc rapporte, dans les Actes des Apôtres, que cet Hérode, neveu du second par son père et petit-fils du premier, voulant gagner l'affection des Juifs, après avoir fait trancher la tête à saint Jacques le Majeur, frère de saint Jean l'Evangéliste, fit arrêter saint Pierre et l'envoya en prison, dans le dessein de le faire exécuter publiquement et devant une foule nombreuse assemblée à Jérusalem à l'occasion de la fête de Pâques. Craignant qu'il n'échappât à sa cruauté, il ne se contenta pas de le faire enfermé ; il le fit lier avec deux chaînes aux murs de la prison où il était et le donna en garde à des soldats qui en répondaient.


Saint Pierre délivré par l'ange du Seigneur.
Legenda aurea. Bx J. de Voragine Jacques de Besançon. XVe.

Cependant les Chrétiens de la ville et des environs sentirent vivement ce coup et, sachant combien cet Apôtre était nécessaire à l'Eglise, qui, à peine naissante, se voyait exposée à de si terrible persécutions, ils envoyaient continuellementleur voeux et leurs soupirs ver le Ciel, suppliant le Souverain Pasteur de ne pas permettre que son troupeau fût si tôt privé de celui qu'Il lui avait donné pour Son vicaire.

Cette prière fut exaucée : la nuit même où saint Pierre devait être exécuté, comme il dormait paisiblement dans ses chaînes, au milieu de deux soldats, outre les autres gardes qui étaient en faction devant la porte, l'ange du Seigneur descendit du Ciel et remplit toute la prison d'une grande lumière et lui dit :
" Lève-toi promptement !"
Et comme saint Pierre se levait pendant que ses chaînes tombaient l'ange ajouta :
" Prend ta ceinture et chausse-toi ! Met ton manteau et suis-moi !"
Saint Pierre obéit et se mit à sa suite tout en pensant qu'il ne vivait qu'un songe et qu'il n'était pas délivré en réalité. Mais, passant devant tous les gardes qui ne s'apercevaient de rien, puis passant la porte de fer qui s'ouvrit toute seule sans que personne y mît la main, saint Pierre s'écria :
" Je reconnais maintenant que Dieu a envoyé véritablement Son ange et qu'Il m'a délivré de la main d'Hérode et de toute l'attente du peuple juif."

Tous les fidèles reçurent une joie incroyable de cette délivrance ; ils en rendirent beaucoup d'actions de grâces à Dieu, et s'étant procuré les chaînes dont l'Apôtre avait été lié, ils les gardèrent religieusement dans le trésor de l'église de Jérusalem, comme une très précieuse relique.


Saint Pierre et l'ange du Seigneur.
Eglise Saint-Pierre-Es-Liens de Rançon. Limousin.

C'ets pour ce grand bienfait que la fête d'aujourd'hui a été instituée. On y doit honorer les peines et les souffrances de saint Pierre, le calme et la tranquillité qu'il avait en prison et sous ses liens, la constance et la joie avec lesquelles il attendait le coup de la mort, et l'égalité d'esprit qui parut an lui, tant dans l'humiliation de son emprisonnement que dans la gloire de sa délivrance.

On doit aussi remercier Notre Seigneur de la faveur qu'Il fit à son troupeau en lui rendant un si bon pasteur, des miracles qu'Il a opérés pour le délivrer, et des grands fruits qu'Il lui a fait produire depuis, tant parmi les Juifs que parmi les Gentils, pour le parfait établissement du Christianisme.


Saint Pierre délivré par l'ange. Philippe Rivière XVIIIe.
Eglise Saint-Pierre-Es-Liens de Jourgnac. Limousin.

Saint Pierre eut encore d'autres liens que ceux qui l'enchainèrent à Jérusalem ; car étant à Rome pour y prêcher l'Evangile, et ayant gagné à Jésus-Christ un grand nombre de personnes des trois ordres qui composaient cette ville (des sénateurs, des chevaliers et de nombreux membres du peuple), l'empereur Néron le fit saisir et commanda qu'il fût mis en prison et enchaîné.

C'est de ces chaînes dont parle saint Alexandre, pape, lorsque, voyant sainte Balbine porter un respect singulier aux chaînes diont lui même venait d'être lié, il l'exorta à cherhcer plutôt les chaînes de saint Pierre : ce qu'elle fit aussitôt avec beucoup de succès et de consolations.


Basilique Saint-Pierre-Es-Liens. Rome. Cette basilique fut bâtit par
l'impératrice Eudoxie au Ve siècle afin de conserver les chaînes du
Prince des Apôtres.Deux chaînes de saint Pierre sont rassemblées
dans ce reliquaire : celle de Rome et celle de Jérusalem.

C'est donc à la fois les chaînes que porta le Prince des Apôtres à Rome puis à Jérusalem que nous fêtons aujourd'hui.


Les chaînes de saint Pierre. Basilique Saint-Pierre-Es-Liens. Rome.

Il serait trop long ici de rescencer le nombre formidable de miracles que ces précieuses chaînes opérèrent et tout autant le nombre d'églises qui vénèrent ces admirables reliques.


Les chaînes de saint Pierre. Basilique Saint-Pierre-Es-Liens. Rome.

* Le mont Esquilin, appelé aujourd'hui le mont de sainte Marie-Majeure, est l'une des sept collines de Rome, au sud du Quirinal et au nord du mont Coelius. Il fut renfermé dans la ville par Tulius Hostilius, troisième roi de Rome (671-639 av. J.-C.). C'est là qu'on exécutait les criminels. Il donnait son nom à la Porte Esquiline, une des portes occidentales de Rome, appelée aujourd'hui Porte Saint-Laurent.

Rq : On lira le petit livre de M. Paul Mencacci, " Les chaînes de saint Pierre ", que l'auteur, membre de l'Archiconfrérie romaine qui se dépensa tant pour ériger dans la ville éternelle un monument en l'honneur des saintes chaînes et dédié, à l'occasion de son jubilé épiscopal, au pape Pie IX. Ce livre est disponible en téléchargement sur l'excellente " bibliothèque Saint-Libère " : http://www.liberius.net/livre.php?id_livre=249

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