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jeudi, 13 avril 2017

13 avril 2017. Le jeudi Saint.

- Le jeudi Saint.

Nous ne donnons ici que la messe du jeudi saint. Pour qui veut pénétrer plus avant dans ce jour sacré, il faut lire et méditer les belles pages de dom Prosper Guéranger : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/gueranger/anneliturgiqu...



Le lavement des pieds. Bas-relief dans le déambulatoire
de la cathédrale Notre-Dame. Paris. XIVe.

LA MESSE DU JEUDI-SAINT

La sainte Eglise se proposant aujourd'hui de renouveler, avec une solennité toute particulière, l'action qui fut accomplie par le Sauveur dans la dernière Cène, selon le précepte qu'il en fit à ses Apôtres, lorsqu'il leur dit : " Faites ceci en mémoire de moi ", nous allons reprendre le récit évangélique que nous avons interrompu au moment où Jésus entrait dans la salle du festin pascal.

Il est arrivé de Béthanie ; tous les Apôtres sont présents, même le perfide Judas, qui garde son affreux secret. Jésus s'approche de la table sur laquelle l'agneau est servi ; ses disciples y prennent place avec lui ; et l'on observe fidèlement les rites que le Seigneur prescrivit à Moïse pour être suivis par son peuple. Au commencement du repas, Jésus prend la parole, et il dit à ses Apôtres :
" J'ai désiré ardemment de manger avec vous cette Pâque, avant de souffrir." (Luc. XXII, 15.).

Il parlait ainsi, non que cette Pâque eût en elle-même quelque chose de supérieur à celles des années précédentes, mais parce qu'elle allait donner occasion à l'institution de la Pâque nouvelle qu'il avait préparée dans son amour pour les hommes ; car " ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, dit saint Jean, il les aima jusqu'à la fin " (Johan. XIII, I.).

Pendant le repas, Jésus, pour qui les coeurs n'avaient rien de caché, proféra cette parole qui émut les disciples :
" En vérité, je vous le dis, l'un de vous me trahira ; oui, l'un de ceux qui mettent en ce moment la main au plat avec moi est un traître." (Matth.XXVI, 21, 23.).
Que de tristesse dans cette plainte ! Que de miséricorde pour le coupable qui connaissait la bonté de son Maître ! Jésus lui ouvrait la porte du pardon ; mais il n'en profite pas : tant la passion qu'il avait voulu satisfaire par son infâme marché avait pris d'empire sur lui ! Il ose même dire comme les autres : " Est-ce moi, Seigneur ?" Jésus lui répond à voix basse, pour ne pas le compromettre devant ses frères : " Oui, c'est toi ; tu l'as dit ". Judas ne se rend pas ; il reste, et va souiller de sa présence les augustes mystères qui se préparent. Il attend l'heure de la trahison.



La Cène. Ozane. Calvaire de Pleyben. Bretagne. XVIIe.

Le repas légal est terminé. Un festin qui lui succède réunit encore à une même table Jésus et ses disciples. Les convives, selon l'usage de l'Orient, se placent deux par deux sur des lits qu'a préparés la munificence du disciple qui prête sa maison et ses meubles au Sauveur pour cette dernière Cène. Jean le bien-aimé est à côté de Jésus, en sorte qu'il peut, dans sa tendre familiarité, appuyer sa tête sur la poitrine de son Maître. Pierre est placé sur le lit voisin, près du Seigneur, qui se trouve ainsi entre les deux disciples qu'il avait envoyés le matin disposer toutes choses, et qui représentent l'un la foi, l'autre l'amour. Ce second repas fut triste ; les disciples étaient inquiets par suite de la confidence que leur avait faite Jésus ; et l'on comprend que l'âme tendre et naïve de Jean eût besoin de s'épancher avec le Sauveur, sur le lit duquel il était étendu, par les touchantes démonstrations de son amour.

Mais les Apôtres ne s'attendaient pas qu'une troisième Cène allait succéder aux deux premières. Jésus avait gardé son secret ; mais, avant de souffrir, il devait remplir une promesse. Il avait dit en présence de tout un peuple :
" Je suis le pain vivant descendu du ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde. Ma chair est vraiment nourriture, et mon sang est vraiment breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui." (Johan. VI, 41-59.).

Le moment était venu où le Sauveur allait réaliser cette merveille de sa charité pour nous. Mais comme il avait promis de nous donner sa chair et son sang, il avait dû attendre l'heure de son immolation. Voici maintenant que sa Passion est commencée ; déjà il est vendu à ses ennemis ; sa vie est désormais entre leurs mains ; il peut donc maintenant s'offrir en sacrifice, et distribuer à ses disciples la propre chair et le propre sang de la victime.

Le second repas finissait, lorsque Jésus se levant tout à coup, aux yeux des Apôtres étonnés, se dépouille de ses vêtements extérieurs, prend un linge, s'en ceint comme un serviteur, met de l'eau dans un bassin, et annonce par ces indices qu'il s'apprête à laver les pieds à des convives. L'usage de l'Orient était qu'on se lavât les pieds avant de prendre part à un festin ; mais le plus haut degré de l'hospitalité était lorsque le maître de la maison remplissait lui-même ce soin à l'égard de ses hôtes. C'est Jésus qui invite en ce moment ses Apôtres au divin repas qu'il leur destine, et il daigne agir avec eux comme l'hôte le plus empressé. Mais comme ses actions renferment toujours un fonds inépuisable d'enseignement, il veut, par celle-ci, nous donner un avertissement sur la pureté qu'il requiert dans ceux qui devront s'asseoir à sa table.

" Celui qui est déjà lavé, dit-il, n'a plus besoin que de se laver les pieds " (Johan. XIII, 10.) ; comme s'il disait : Telle est la sainteté de cette divine table, que pour en approcher, non seulement il faut que l'âme soit purifiée de ses plus graves souillures ; mais elle doit encore chercher à effacer les moindres, celles que le contact du monde nous fait contracter, et qui sont comme cette poussière légère qui s'attache aux pieds. Nous expliquerons plus loin les autres mystères signifiés dans le lavement des pieds.

Jésus se dirige d'abord vers Pierre, le futur Chef de son Eglise. L'Apôtre se refuse à permettre une telle humiliation à son Maître ; Jésus insiste, et Pierre est contraint de céder. Les autres Apôtres qui, ainsi que Pierre, étaient restés sur les lits, voient successivement leur Maître s'approcher d'eux et laver leurs pieds. Judas même n'est pas excepté. Il avait reçu un second et miséricordieux avertissement quelques instants auparavant, lorsque Jésus, parlant à tous, avait dit :
" Pour vous, vous êtes purs, mais non pas tous cependant." (Johan. XIII, 10.).

Ce reproche l'avait laissé insensible. Jésus, ayant achevé de laver les pieds des douze, vient se replacer sur le lit près de la table, à côté de Jean.



Le lavement des pieds. Giotto. Chapelle des Scrovegni. Padoue. XIVe.

Alors, prenant du pain azyme qui était resté du repas, il élève les yeux au ciel, bénit ce pain, le rompt et le distribue à ses disciples, en leur disant :
" Prenez et mangez ; ceci est mon corps."
Les Apôtres reçoivent ce pain devenu le corps de leur Maître ; ils s'en nourrissent ; et Jésus n'est plus seulement avec eux à la table, il est en eux. Ensuite, comme ce divin mystère n'est pas seulement le plus auguste des Sacrements, mais qu'il est encore un Sacrifice véritable, qui demande l'effusion du sang, Jésus prend la coupe; et, transformant en son propre sang le vin dont elle est remplie, il la passe à ses disciples, et leur dit :
" Buvez-en tous ; car c'est le sang de la Nouvelle Alliance, qui sera répandu pour vous."
Les Apôtres participent les uns après les autres à ce divin breuvage, et Judas à son tour ; mais il boit sa condamnation, comme tout à l'heure, dans le pain sacré, il a mangé son propre jugement (I. Cor. XI, 29.). L'inépuisable bonté du Sauveur cherche cependant encore à faire rentrer le traître en lui-même. En donnant la coupe aux disciples, il a ajouté ces terribles paroles :
" La main de celui qui me trahit est avec moi à cette table." (Luc. XXII, 21.).

Pierre a été frappé de cette insistance de son Maître. Il veut connaître enfin le traître qui déshonore le collège apostolique ; mais n'osant interroger Jésus, à la droite duquel il est place, il fait signe à Jean, qui est à la gauche du Sauveur, pour tâcher d'obtenir un éclaircissement. Jean se penche sur la poitrine de Jésus et lui dit à voix basse :
" Maître, quel est-il ?"
Jésus lui répond avec la même familiarité :
" Celui à qui je vais envoyer un morceau de pain trempé."
Il restait sur la table quelques débris du repas ; Jésus prend un peu de pain, et l'ayant trempé, il l'adresse à Judas. C'était encore une invitation inutile à cette aine endurcie à tous les traits de la grâce ; aussi l'Evangéliste ajoute :
" Après qu'il eut reçu ce morceau, Satan entra en lui." (Johan. XIII, 27.).
Jésus lui dit encore ces deux mots :
" Ce que tu as à faire, fais-le vite." (Ibid.).
Et le misérable sort de la salle pour l'exécution de son forfait.

Telles sont les augustes circonstances de la Cène du Seigneur, dont l'anniversaire nous réunit aujourd'hui ; mais nous ne l'aurions point suffisamment racontée aux âmes pieuses, si nous n'ajoutions un trait essentiel. ,Ce qui se passe aujourd'hui dans le Cénacle n'est point un événement arrivé une fois dans la vie mortelle du Fils de Dieu, et les Apôtres ne sont pas seulement les convives privilégiés de la table du Seigneur. Dans le Cénacle, de même qu'il y a plus qu'un repas, il y a autre chose qu'un sacrifice, si divine que soit la victime offerte par le souverain Prêtre. Il y a ici l'institution d'un nouveau Sacerdoce. Comment Jésus aurait-il dit aux hommes :
" Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez point la vie en vous " (Ibid. VI, 54.), s'il n'eût songé à établir sur la terre un ministère par lequel il renouvellerait, jusqu'à la fin des temps, ce qu'il vient d'accomplir en présence de ces douze hommes ?



La Cène. Le Tintoret. XVIe.

Or voici ce qu'il dit à ces hommes qu'il a choisis :
" Vous ferez ceci en mémoire de moi." (Luc. XXII, 19.).
Il leur donne par ces paroles le pouvoir de changer, eux aussi, le pain en son corps et le vin en son sang ; et ce pouvoir sublime se transmettra dans l'Eglise, par la sainte ordination, jusqu'à la fin des siècles. Jésus continuera d'opérer, par le ministère d'hommes mortels et pécheurs, la merveille qu'il accomplit dans le Cénacle ; et en même temps qu'il dote son Eglise de l'unique et immortel Sacrifice, il nous donne, selon sa promesse, par le Pain du ciel, le moyen de " demeurer en lui, et lui en nous ". Nous avons donc à célébrer aujourd'hui un autre anniversaire non moins merveilleux que le premier : l'institution du Sacerdoce chrétien.

Afin d'exprimer d'une manière sensible aux yeux du peuple fidèle la majesté et l'unité de cette Cène que le Sauveur donna à ses disciples, et à nous tous en leur personne, la sainte Eglise interdit aujourd'hui aux Prêtres la célébration des Messes privées, hors le cas de nécessité. Elle veut qu'il ne soit offert dans chaque église qu'un seul Sacrifice, auquel tous les Prêtres assistent ; et au moment de la communion, on les voit tous s'avancer vers l'autel, revêtus de l'étole, insigne de leur sacerdoce, et recevoir le corps du Seigneur des mains du célébrant.

La Messe du Jeudi saint est une des plus solennelles de l'année ; et quoique l'institution de la fête du Très-Saint-Sacrement ait pour objet d'honorer avec plus de pompe le même mystère, l'Eglise, en l'établissant, n'a pas voulu que l'anniversaire de la Cène du Seigneur perdit rien des honneurs auxquels il a droit. La couleur adoptée à cette Messe pour les vêtements sacrés est le blanc, comme aux jours mêmes de Noël et de Pâques ; tout l'appareil du deuil a disparu. Cependant plusieurs rites extraordinaires annoncent que l'Eglise craint encore pour son Epoux, et qu'elle ne fait que suspendre un moment les douleurs qui l'oppressent. A l'autel, le Prêtre a entonné avec transport l'Hymne angélique :
" Gloire à Dieu au plus haut des cieux !"

Tout à coup les cloches ont retenti en joyeuse volée, accompagnant jusqu'à la fin le céleste cantique ; mais à partir de ce moment elles vont demeurer muettes, et leur silence durant de longues heures va faire planer sur la cité une impression de terreur et d'abandon. La sainte Eglise, en nous sevrant ainsi du grave et mélodieux accent de ces voix aériennes, qui chaque jour parcourent les airs et vont jusqu'à notre cœur, veut nous faire sentir que ce monde, témoin des souffrances et de la mort de son divin Auteur, a perdu toute mélodie, qu'il est devenu morne et désert ; et joignant un souvenir plus précis à cette impression générale, elle nous rappelle que les Apôtres, qui sont la voix éclatante du Christ, et sont figurés par les cloches dont le son appelle les fidèles à la maison de Dieu, se sont enfuis et ont laissé leur Maître en proie à ses ennemis.

Le Sacrifice poursuit son cours ; mais au moment où le Prêtre élève l'Hostie sainte et le Calice du salut, la cloche reste déjà dans son silence, et rien n'annonce plus au dehors du temple l'arrivée du Fils de Dieu. La communion générale est proche, et le Prêtre ne donne pas le baiser de paix au Diacre, qui, selon la tradition apostolique, doit le transmettre aux communiants par le Sous-Diacre. La pensée se reporte alors sur l'infâme Judas, qui, aujourd'hui même, a profané le signe de l'amitié, et en a fait l'instrument du meurtre. C'est pour cela que l'Eglise, en exécration du traître, et comme si elle craignait de renouveler un si fatal souvenir en un tel moment, s'abstient aujourd'hui de ce témoignage de la fraternité chrétienne qui fait partie essentielle des rites delà Messe solennelle.



Le lavement des pieds. A. H.. Flandres. XVIe.

Mais un rite non moins insolite s'est accompli à l'autel, dans l'action même du Sacrifice. Le Prêtre a consacré deux hosties, et, après en avoir consommé une, il a réservé l'autre, et l'a placée dans un calice qu'il a soigneusement enveloppé. C'est que l'Eglise a résolu d'interrompre demain le cours du Sacrifice perpétuel dont l'offrande sanctifie chaque journée. Telle est l'impression que lui fait éprouver ce cruel anniversaire, qu'elle n’osera renouveler sur l'autel, en ce jour terrible, l'immolation qui eut lieu sur le Calvaire. Elle restera sous le coup de ses souvenirs, et se contentera de participer au Sacrifice d'aujourd'hui, dont elle aura réservé une seconde hostie. Ce rite s'appelle la Messe des Présanctifiés, parce que le Prêtre n'y consacre pas, mais consomme seulement l'hostie consacrée le jour précédent. Autrefois, comme nous le dirons plus tard, la journée du Samedi saint se passait aussi sans qu'on offrît le saint Sacrifice ; mais on n'y célébrait pas, comme le Vendredi, la Messe des Présanctifiés.

Toutefois, si l'Eglise suspend durant quelques heures l'offrande du Sacrifice éternel, elle ne veut pas cependant que son divin Epoux y perde quelque chose des hommages qui lui sont dus dans le Sacrement de son amour. La piété catholique a trouvé le moyen de transformer en un triomphe pour l'auguste Eucharistie ces instants où l'Hostie sainte semble devenue inaccessible à notre indignité. Elle prépare dans chaque temple un reposoir pompeux. C'est là qu'après la Messe d'aujourd'hui l'Eglise transportera le corps de son Epoux ; et bien qu'il y doive reposer sous des voiles, ses fidèles l'assiégeront de leurs vœux et de leurs adorations. Tous viendront honorer le repos de l'Homme-Dieu ; " là où sera le corps, les aigles s'assembleront " (Matth. XXIV, 28.) ; et de tous les points du monde catholique un concert de prières vives et plus affectueuses qu'en tout autre temps de l'année, se dirigera vers Jésus, comme une heureuse compensation des outrages qu'il reçut en ces mêmes heures de la part des Juifs. Près de ce tombeau anticipé se réuniront et les âmes ferventes en qui Jésus vit déjà, et les pécheurs convertis par la grâce et déjà en voie de réconciliation.

A Rome, la Station est dans la Basilique de Latran. La grandeur de ce jour, la réconciliation des Pénitents, la consécration du Chrême, ne demandaient pas moins que cette métropole de la ville et du monde.

EPÎTRE

Lecture de l'Epître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. I, Chap. XI. :



Saint Paul. Détail. Anonyme flamand. XVIe.


" Mes Frères, lorsque vous vous assemblez comme vous faites, ce n'est plus manger la Cène du Seigneur. Car chacun se hâte de manger son souper à part, en sorte que l'un n'a rien à manger, tandis que l'autre fait des excès. N'avez-vous pas vos maisons pour y manger et y boire ? Méprisez-vous l'Eglise de Dieu ? Voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres ? Que vous irai-je ? Faut-il vous louer ? Non, certes ; je ne vous louerai pas. C'est du Seigneur lui-même que j'ai appris ce que je vous ai enseigné, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit même où il fut livré, prit du pain, et ayant rendu grâces, le rompit et dit :
" Prenez et mangez ; ceci est mon corps qui sera livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi."
Il prit de même le calice, après avoir soupé, en disant :
" Ce calice est la nouvelle alliance dans mon sang ; faites ceci en mémoire de moi, toutes les fois que vous le boirez ; car tous les fois que vous mangerez ce pain et boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne."
Ainsi donc, celui qui mangera ce pain, ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur ! Que l'homme donc s'éprouve soi-même, et qu'il mange ainsi de ce pain, e boive de ce calice ; car celui qui mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement, ne faisant pas le discernement qu'il doit faire du corps du Seigneur.
C'est pour cela que parmi vous beaucoup sont malades et languissants, et que beaucoup même sont morts. Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés ; mais lorsque nous sommes jugés de la sorte, c'est le Seigneur lui-même qui nous châtie, afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde."


Le grand Apôtre, après avoir repris les chrétiens de Corinthe des abus auxquels donnaient lieu ces repas nommés Agapes, que l'esprit de fraternité avait fait instituer, et qui ne tardèrent pas à être abolis, raconte la dernière Cène du Sauveur. Il appuie son récit, conforme en tout a celui des Evangélistes, sur le propre témoignage du Sauveur lui-même, qui daigna lui apparaître et l'instruire en personne après sa conversion. L'Apôtre insiste sur le pouvoir que le Sauveur donna à ses disciples de renouveler l'action qu'il venait de faire, et il nous enseigne en particulier que chaque fois que le Prêtre consacre le corps et le sang de Jésus-Christ, " il annonce la mort du Seigneur ", exprimant par ces paroles l'unité de sacrifice sur la croix et sur l'autel. La conséquence d'un tel enseignement est facile a déduire.

L'Apôtre nous la propose lui-même :
" Que l’homme donc s'éprouve, dit-il, et qu'ensuite il mange de ce pain et boive de ce calice."
En effet, pour être initié d'une manière si intime au sublime mystère de la Rédemption, pour contracter une telle union avec la divine Victime, nous devons bannir de nous tout ce qui est du péché et de l'affection au péché.

" Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui ", dit le Sauveur. Se peut-il rien de plus intime ? Dieu devient l'homme, et l'homme devient Dieu, dans cet heureux moment. Avec quel soin devons-nous purifier notre âme, unir notre volonté à celle de Jésus, avant de nous asseoir à cette table qu'il a dressée pour nous, à laquelle il nous convie ! Demandons-lui de nous préparer lui-même, comme il prépara ses Apôtres, en leur lavant les pieds. Il le fera aujourd'hui et toujours, si nous savons nous prêter à sa grâce et à son amour.

ÉVANGILE

La suite du saint Evangile selon saint Jean. Chap. XIII.



Le lavement des pieds. Duccio di Buoninsegna.
Cathédrale de Sienne. XIVe.

" Avant le jour de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. Et le souper étant fini, lorsque déjà le diable avait mis dans le cœur de Judas Iscariote de le trahir, Jésus sachant que son Père avait tout remis entre ses mains, et qu'il était sorti de Dieu, et retournait à Dieu, se leva de table, ôta ses vêtements, et, ayant pris un linge, il se ceignit. Ensuite il mit de l'eau dans un bassin, et commença à laver les pieds de ses disciples, et à les essuyer avec le linge dont il était ceint. Il vint donc à Simon Pierre ; et Pierre lui dit :
" Vous, Seigneur, vous me laveriez les pieds !"
Jésus lui dit :
" Ce que je fais, tu l'ignores présentement ; mais tu le sauras plus tard."
Pierre lui dit :
" Jamais vous ne me laverez les pieds."
Jésus lui répondit :
" Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moi."
Simon Pierre lui dit :
" Seigneur, non seulement les pieds, mais encore les mains et la tète."
Jésus lui dit :
" Celui qui est déjà lavé n'a besoin que de laver ses pieds, et il est pur et net dans tout le reste ; pour vous, vous êtes purs ; mais non pas tous."
Car il savait qui le trahirait ; c'est pourquoi il dit :
" Vous n'êtes pas tous purs ".
Après qu'il leur eut lavé les pieds, et qu'il eut repris ses vêtements, s'étant remis à table, il leur dit :
" Savez-vous ce que je vous ai fait ? Vous m'appelez Maître et Seigneur,
et vous dites bien ; car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds,
moi Maître et Seigneur, vous devez aussi vous laver les pieds les uns
aux autres. Car je vous ai donné l'exemple, afin que, comme je vous ai
fait, vous fassiez aussi."



Le lavement des pieds. Calvaire de l'enclos paroissial de Guimillau.
Léon. Bretagne. XVIIe.


L'action du Sauveur lavant les pieds à ses disciples avant de les admettre à la participation de son divin mystère, renferme une leçon pour nous. Tout à l'heure l'Apôtre nous disait : " Que l'homme s'éprouve lui-même " ; Jésus dit à ses disciples : " Pour vous, vous êtes purs ". Il est vrai qu'il ajoute : " mais non pas tous ". De même l'Apôtre nous dit " qu'il en est qui se rendent coupables du corps et du sang du Seigneur ".

Craignons le sort de ceux-là, et éprouvons-nous nous-mêmes ; sondons notre conscience avant d'approcher de la table sacrée. Le péché mortel, l'affection au péché mortel, transformeraient pour nous en poison l'aliment qui donne la vie à l'âme.



Le lavement des pieds. Verrière.
Eglise de la Madeleine. Strasbourg. XVe.

Mais si nous devons respecter assez la table du Seigneur, pour ne pas nous y présenter avec la souillure qui fait perdre à l'âme la ressemblance de Dieu et lui donne les traits hideux de Satan, nous devons aussi, par respect pour la sainteté divine qui va descendre en nous, purifier les taches légères qui la blesseraient.

" Celui qui est déjà lavé, dit le Seigneur, n'a besoin que de laver ses pieds."
Les pieds sont les attaches terrestres dans lesquelles nous sommes si souvent exposés à pécher. Veillons sur nos sens, sur les mouvements de notre âme. Purifions ces taches par une confession sincère, par la pénitence, par le regret et l'humiliation ; afin que le divin Sacrement, entrant en nous, soit reçu dignement, et qu'il opère dans toute la plénitude de sa vertu.

dimanche, 09 avril 2017

9 avril 2017. Le dimanche des Rameaux.

- Le dimanche des Rameaux.

  

Entrée de Notre Seigneur Jésus-Christ dans Jérusalem.
Ivoire. Flandres. XVe. 

Dès le matin de cette journée, Jésus laissant à Béthanie Marie sa mère, les deux sœurs Marthe et Marie-Madeleine avec Lazare, se dirige vers Jérusalem, dans la compagnie de ses disciples. La mère des douleurs frémit en voyant son fils se rapprocher ainsi de ses ennemis, qui ne songent qu'à répandre son sang ; cependant ce n'est pas la mort que Jésus va chercher aujourd'hui à Jérusalem : c'est le triomphe. Il faut que le Messie, avant d'être attaché à la croix, ait été proclamé Roi dans Jérusalem par le peuple ; qu'en face des aigles romaines, sous les yeux des Pontifes et des Pharisiens muets de rage et de stupeur, la voix des enfants, se mêlant aux acclamations de la cité, fasse retentir la louange au Fils de David.

Le prophète Zacharie avait prédit cette ovation préparée de toute éternité pour le Fils de l'homme, à la veille de ses humiliations :
" Tressaille d'allégresse, fille de Sion, avait-il dit ; livre-toi aux transports de la joie, fille de Jérusalem : voici ton Roi qui vient vers toi ; il est le Juste et le Sauveur. Il est pauvre, et il s'avance monté sur l'ânesse et sur le petit de l'ânesse." (Zachar., IX, 9.).
Jésus, voyant que l'heure de l'accomplissement de cet oracle était venue, détache deux de ses disciples et leur ordonne de lui amener une ânesse et un ânon qu'ils trouveront à quelque distance. Le Sauveur était déjà arrivé à Bethphagé, sur le mont des Oliviers. Les deux disciples s'empressent de remplir la commission de leur maître ; et bientôt l'ânesse et l'ânon sont amenés aux pieds du Sauveur.



La Crucifixion de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Email peint sur feuille d'argent. Jean Penicaud. XVIe.

Les saints Pères nous ont donné la clef du mystère de ces deux animaux. L'ânesse figure le peuple juif qui, dès longtemps, avait été placé sous le joug de la Loi ; " l'ânon sur lequel, dit l'Evangile, aucun homme n'était encore monté " (Marc, XI, 2.), représente la gentilité, que nul n'avait domptée jusqu'alors. Le sort de ces deux peuples se décidera d'ici à quelques jours. Pour avoir repoussé le Messie, le peuple juif sera délaissé ; en sa place Dieu adoptera les nations qui, de sauvages qu'elles étaient, deviendront dociles et fidèles.

Les disciples étendent leurs vêtements sur l'ânon ; alors Jésus, pour accomplir la figure prophétique, monte sur cet animal (lbid. XI, 7.), et se prépare à faire ainsi son entrée dans la ville. En même temps le bruit se répand dans Jérusalem que Jésus approche. Par un mouvement de l'Esprit divin, la multitude de Juifs qui s'était réunie de toutes parts dans la cité sainte pour y célébrer la fête de Pâques, sort à sa rencontre, portant des palmes et faisant retentir l'air d'acclamations. Le cortège qui accompagnait Jésus depuis Béthanie se confond avec cette foule que l'enthousiasme transporte ; les uns étendent leurs vêtements sur la terre qu'il doit fouler, d'autres jettent des branches de palmier sur son passage. Le cri d'Hosannah retentit ; et la grande nouvelle dans la cité, c'est que Jésus, fils de David, vient d'y faire son entrée comme Roi.

C'est ainsi que Dieu, dans sa puissance sur les cœurs, ménagea un triomphe à son Fils au sein même de cette ville qui devait, si peu de temps après, demandera grands cris le sang de ce divin Messie. Cette journée fut un moment de gloire pour Jésus, et la sainte Eglise, comme nous l’allons voir tout à l'heure, veut que nous renouvelions chaque année la mémoire de ce triomphe de l'Homme-Dieu. Dans les temps de la naissance de l'Emmanuel, nous vîmes les Mages arriver du fond de l'Orient, cherchant et demandant à Jérusalem le Roi des Juifs, afin de lui rendre leurs hommages et de lui offrir leurs présents ; aujourd'hui c'est Jérusalem elle-même qui se lève comme un seul homme pour aller au-devant de lui.



L'Entrée dans Jérusalem. Détail.
Tapisserie laine et soie. Flandres. XVe.

Ces deux faits se rapportent au même but ; ils sont une reconnaissance de la royauté de Jésus-Christ : le premier de la part des Gentils, le second de la part des Juifs. Il fallait que le Fils de Dieu, avant de souffrir sa Passion, eût recueilli l'un et l'autre hommage. L'inscription que bientôt Pilate placera au-dessus de la tête du Rédempteur : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, exprimera l'indispensable caractère du Messie. En vain les ennemis de Jésus feront tous leurs efforts pour faire changer les termes de cet écriteau : ils n'y réussiront pas. " Ce que j'ai écrit est écrit ", répondra le gouverneur romain, dont la main païenne et lâche a déclaré, sans le savoir, l'accomplissement des Prophéties. Israël aujourd'hui proclame Jésus son Roi ; Israël bientôt sera dispersé, en punition de sa révolte contre le fils de David ; mais Jésus, qu'il a proclamé, demeure Roi à jamais. Ainsi s'accomplissait à la lettre l'oracle de l'Ange parlant à Marie, et lui annonçant les grandeurs du fils qui devait naître d'elle :
" Le Seigneur lui donnera le trône de David son aïeul, et il régnera sur la maison de Jacob à jamais " (Cateches. X.).

Jésus commence aujourd'hui son règne sur la terre ; et si le premier Israël ne doit pas tardera se soustraire à son sceptre, un nouvel Israël, issu de la portion fidèle de l'ancien, va s'élever, formé de tous les peuples de la terre, et offrir au Christ un empire plus vaste que jamais conquérant ne l'a ambitionné.

Tel est, au milieu du deuil de la Semaine des douleurs, le glorieux mystère de ce jour. La sainte Eglise veut que nos cœurs se soulagent par un moment d'allégresse, et que Jésus aujourd'hui soit salué par nous comme notre Roi. Elle a donc dispose le service divin de cette journée de manière à exprimer à la fois la joie et la tristesse : la joie, en s'unissant aux acclamations dont retentit la cité de David ; la tristesse, en reprenant bientôt le cours de ses gémissements sur les douleurs de son Epoux divin. Toute la fonction est partagée comme en trois actes distincts, dont nous allons successivement expliquer les mystères et les intentions.



La Cène. Ugolin de Sienne. XIVe.

La bénédiction des Palmes, ou des Rameaux, comme nous disons en France est le premier rite qui s'accomplit sous nos yeux ; et l'on peut juger de son importance par la solennité que l'Eglise y déploie. On dirait d'abord que le Sacrifice va s'offrir, sans autre intention que de célébrer l'anniversaire de rentrée de Jésus à Jérusalem. Introït, Collecte, Epître, Graduel, Evangile, Préface même, se succèdent comme pour préparer l'immolation de l'Agneau sans tache ; mais après le Trisagion : Sanctus ! Sanctus ! Sanctus ! l'Eglise suspend ces solennelles formules, et son ministre procède à la sanctification de ces mystiques rameaux qui sont devant lui. Les prières employées à leur bénédiction sont éloquentes et remplies d'enseignements. Ces branches d'arbres, objet de la première partie de la fonction, reçoivent par ces oraisons, accompagnées de l'encens et de l'aspersion de l'eau sainte, une vertu qui les élève à l'ordre surnaturel, et les rend propres à aider à la sanctification de nos âmes, et à la protection de nos corps et de dos demeures. Les fidèles doivent tenir respectueusement ces rameaux dans leurs mains durant la procession, et à la Messe durant le chant de la Passion, et les placer avec honneur dans leurs maisons, comme un signe de leur foi, et une espérance dans le secours divin.

Il n'est pas besoin d'expliquer au lecteur que les palmes et les branches d'olivier, qui reçoivent en ce moment la bénédiction de l'Eglise, sont portées en mémoire de celles dont le peuple de Jérusalem honora la marche triomphale du Sauveur ; mais il est à propos de dire quelques mots sur l'antiquité de cette coutume. Elle commença de bonne heure en Orient, et probablement, dès la paix de l'Eglise, à Jérusalem. Déjà au IVe siècle, saint Cyrille, Évêque de cette ville, atteste que le palmier qui avait fourni ses branches au peuple qui vint au-devant du Christ, existait encore dans la vallée de Cédron (Act. SS. XX Januarii.) ; rien n'était plus naturel que d'en tirer occasion pour instituer une commémoration anniversaire de ce grand événement.

Au siècle suivant, on voit cette cérémonie établie, non plus seulement dans les Eglises de l'Orient, mais jusque dans les monastères dont les solitudes de l'Egypte et de la Syrie étaient peuplées. A l'entrée du Carême, beaucoup de saints moines obtenaient de leur abbé la permission de s'enfoncer dans le désert, afin d'y passer ce temps dans une profonde retraite ; mais ils devaient rentrer au monastère pour le Dimanche des Palmes, comme nous l'apprenons de la Vie de saint Euthymius, écrite par son disciple Cyrille (Act. SS. XX Januarii.).



L'Entrée dans Jérusalem. Email peint sur plaque de cuivre. XVe.

En Occident, ce rite ne s'établit pas aussi promptement ; la première trace que l'on en trouve est dans le Sacramentaire de saint Grégoire : ce qui donne la fin du VIe siècle, ou le commencement du vue. A mesure que la foi pénétrait dans le Nord, il n'était même plus possible de solenniser cette cérémonie dans toute son intégrité, le palmier et l'olivier ne croissant pas dans nos climats. On fut obligé de les remplacer par des branches d'autres arbres ; mais l'Eglise ne permet pas de rien changer aux oraisons prescrites pour la bénédiction de ces humbles rameaux, parce que les mystères qui sont exposés dans ces belles prières sont fondés sur l'olivier et la palme du récit évangélique, figurés par nos branches de buis ou de laurier.

Le second rite de cette journée est la Procession célèbre qui fait suite à la bénédiction solennelle des Rameaux. Elle a pour objet de représenter la marche du Sauveur vers Jérusalem et son entrée dans cette ville ; et c'est afin que rien ne manque à l'imitation du fait raconté dans le saint Evangile que les rameaux qui viennent d'être bénits sont portés par tous ceux qui prennent part à cette Procession. Chez les Juifs, tenir en main des branches d'arbres était un signe d'allégresse ; et la loi divine sanctionnait pour eux cet usage. Dieu avait dit au livre du Lévitique, en établissant la fête des Tabernacles :
" Le premier jour de la fête, vous tiendrez dans vos mains des fruits pris sur les plus beaux arbres ; vous porterez des rameaux de palmier, des branches avec leur feuillage, vous en détacherez des saules du torrent, et vous vous livrerez à la joie, en présence du Seigneur votre Dieu." (Levit., XXIII, 40.).

C'est donc dans l'intention de témoigner leur enthousiasme pour l'arrivée de Jésus dans leurs murs que les habitants de Jérusalem, et jusqu'aux enfants, eurent recours à cette joyeuse démonstration. Nous aussi allons au-devant de notre Roi, et chantons Hosannah à ce vainqueur de la mort, à ce libérateur de son peuple.

Au Moyen Âge, en beaucoup d'églises, on portait avec pompe, à cette Procession, le livre des saints Evangiles qui représentait Jésus-Christ dont il contient les paroles. A un lieu marqué et préparé pour une station, la Procession s'arrêtait : le diacre ouvrait alors le livre sacré, et chantait le passage où l'entrée de Jésus dans Jérusalem est racontée. On découvrait ensuite la croix, qui jusqu'alors était demeurée voilée ; tout le clergé venait solennellement lui rendre ses adorations, et chacun déposait à ses pieds un fragment du rameau qu'il tenait à la main. La Procession repartait ensuite précédée de la croix, qui demeurait alors sans voile, jusqu'à ce que le cortège fût rentré à l'église.

En Angleterre et en Normandie, dès le XIe siècle, on pratiquait un rite qui représentait plus vivement encore la scène qui eut lieu, en ce jour, à Jérusalem. La sainte Eucharistie était portée en triomphe à la Procession. L'hérésie de Bérenger contre la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie venait d'éclater à cette époque ; et ce triomphe de l'Hostie sacrée était un prélude lointain à l'institution de la Fête et de la Procession du très saint Sacrement.



L'Entrée dans Jérusalem. Détail. Duccio di Buoninsegna. XIVe.

Un usage touchant avait lieu aussi à Jérusalem, dans la Procession des Palmes, toujours dans la même intention de renouveler la scène évangélique qui se rapporte à ce jour. Toute la communauté des Franciscains qui veille à la garde des saints lieux se rendait dès le matin à Bethphagé. Là le Père Gardien de Terre Sainte, en habits pontificaux, montait sur un ânon qu'on avait couvert de vêtements ; et accompagné des religieux et des catholiques de Jérusalem, tous portant des palmes, il faisait son entrée dans la ville et descendait à la porte de l'Eglise du Saint-Sépulcre, où la Messe était célébrée avec la plus grande solennité. Depuis deux siècles environ, les autorités turques de Jérusalem ont interdit cette belle cérémonie, qui remontait aux temps du royaume latin de Jérusalem.

La fin de la Procession est marquée par une cérémonie empreinte du plus haut et du plus profond symbolisme. Au moment de rentrer dans l'église, le pieux cortège en trouve les portes fermées. La marche triomphale est arrêtée ; mais les chants d'allégresse ne sont pas suspendus. Une hymne spéciale au Christ-Roi retentit dans les airs avec son joyeux refrain, jusqu'à ce qu'enfin le sous-diacre ayant frappé la porte avec le bâton de la croix, cette porte s'ouvre, et la foule, précédée du clergé, rentre dans l'église en célébrant celui qui seul est la Résurrection et la Vie.

Cette scène mystérieuse a pour but de retracer l'entrée du Sauveur dans une autre Jérusalem, dont celle de la terre n'était que la figure. Cette Jérusalem est la patrie céleste dont Jésus nous a procuré l'entrée. Le péché du premier homme en avait fermé les portes ; mais Jésus, le Roi de gloire, les a rouvertes par la vertu de sa Croix, a laquelle elles n'ont pu résister. Continuons donc de suivre les pas du fils de David ; car il est aussi le Fils de Dieu, et il nous convie à venir prendre part à son royaume. C'est ainsi que la sainte Eglise, dans la Procession des Palmes, qui n'est d'abord que la commémoration de l'événement accompli en ce jour, élève notre pensée jusqu'au glorieux mystère de l'Ascension, par lequel se termine au ciel la mission du Fils de Dieu sur la terre. Mais, hélas ! Les jours qui séparent l'un de l'autre ces deux triomphes du Rédempteur ne sont pas tous des jours d'allégresse, et la Procession ne sera pas plutôt terminée, que la sainte Eglise, qui a soulevé un moment le poids de ses tristesses, n'aura plus à faire entendre que des gémissements.

La troisième partie de la fonction de ce jour est l'offrande du saint Sacrifice. Tous les chants qui l'accompagnent sont empreints de désolation ; et pour mettre le comble au deuil qui signale désormais le reste de cette journée, le récit de la Passion du Rédempteur va être lu par avance dans l'assemblée des fidèles Depuis cinq à six siècles l'Eglise a adopté un récitatif particulier pour cette narration du saint Evangile, qui devient ainsi un véritable drame. On entend d'abord l'historien qui raconte les faits sur un mode grave et pathétique ; les paroles de Jésus ont un accent noble et doux, qui contraste d'une manière saisissante avec le ton élevé des autres interlocuteurs, et avec les clameurs de la populace juive.



Pilate présentant Notre Seigneur Jésus-Christ à la foule des Juifs.
Giovanni Battista Tiepolo. XVIIIe.

Durant le chant de la Passion, tous les assistants doivent tenir leur rameau à la main, afin de protester par cet emblème de triomphe contre les humiliations dont le Rédempteur est l'objet de la part de ses ennemis. C'est au moment où, dans son amour pour nous, il se laisse fouler sous les pieds des pécheurs, que nous devons le proclamer plus haut notre Dieu et notre souverain Roi.

Ce Dimanche, outre son nom liturgique et populaire de Dimanche des Rameaux, ou des Palmes, est appelé aussi Dimanche d’Hosannah, à cause du cri de triomphe dont les Juifs saluèrent l'arrivée de Jésus. Nos pères l'ont nommé longtemps Dimanche de Pâque fleurie, parce que la Pâque, qui n'est plus qu'à huit jours d'intervalle, est aujourd'hui comme en floraison, et que les fidèles peuvent remplir dès maintenant le devoir de la communion annuelle. C’est en souvenir de cette appellation, que les Espagnols ayant découvert, le Dimanche des Rameaux de l'an 1513, la vaste contrée qui avoisine le Mexique, lui donnèrent le nom de Floride.

On trouve ce Dimanche appelé aussi Capitilavium, c'est-à-dire lave-tête, parce que, dans les siècles de la moyenne antiquité, où l'on renvoyait au Samedi Saint le baptême des enfants nés dans les mois précédents, et qui pouvaient attendre cette époque sans danger, les parents lavaient aujourd'hui la tête de ces enfants, afin que le samedi suivant on pût avec décence y faire l'onction du Saint Chrême. A une époque plus reculée, ce Dimanche, dans certaines Eglises, était nommé la Pâque des Compétents. On appelait Compétents les catéchumènes admis au baptême. Ils se rassemblaient en ce jour à l'église, et on leur faisait une explication particulière du Symbole qu'ils avaient reçu au scrutin précédent. Dans l'Eglise gothique d'Espagne, on ne le donnait mère qu'aujourd'hui. Enfin, chez les Grecs, ce Dimanche est désigné sous le nom de Baïphore, c'est-à-dire Porte-Palmes.

LA BÉNÉDICTION DES RAMEAUX

EPÎTRE

Lecture du livre de l'Exode. Chap. XV. :



La récolte de la Manne présidée par Moïse et Aaron.
Engelbert Frisen. XVIIIe.

" En ces jours-là, les enfants d'Israël vinrent à Elim, où il y avait douze fontaines et soixante-dix palmiers ; et ils campèrent auprès des eaux. Toute la multitude des enfants d'Israël partit ensuite d'Elim, et arriva au désert de Sin, qui est entre Elim et Sinaï, le quinzième jour du second mois depuis la sortie d'Egypte. Et toute la foule des enfants d'Israël murmura contre Moïse et Aaron dans le désert ; et les enfants d'Israël leur disaient :
" Que ne sommes-nous morts dans la terre d'Egypte par la main du Seigneur, lorsque nous étions assis près des chaudières pleines de viandes, et que nous mangions du pain à notre contentement ! Pourquoi nous avez-vous amenés dans ce désert, pour y faire mourir de faim toute cette multitude ?"
Alors le Seigneur dit à Moïse :
" Je vais vous faire pleuvoir des pains du ciel ; que le peuple sorte pour en recueillir ce qui lui suffira pour chaque jour, afin que j'éprouve s'il marche ou non dans ma loi. Le sixième jour ils en amasseront pour garder chez eux ; et il y aura le double de ce qu'ils recueillaient les autres jours."
Moïse et Aaron dirent donc à tous les enfants d'Israël :
" Dès ce soir vous connaîtrez que c'est le Seigneur qui vous a tirés de la terre d'Egypte ; et demain au matin vous verrez éclater la gloire du Seigneur. "


EVANGILE

La suite du saint Evangile selon saint Matthieu. Chap. XXI. :



L'Entrée dans Jérusalem. Ivoire. Flandres. XIVe.

" En ce temps-là, comme Jésus approchait de Jérusalem, étant arrivé à Bethphagé, près du mont des Oliviers, il envoya deux disciples auxquels il dit :
" Allez au village qui est devant vous : vous y trouverez une ânesse attachée, et son ânon avec elle : déliez-les et amenez-les-moi ; et si quelqu'un vous dit quelque chose, dites que le Seigneur en a besoin ; et aussitôt il les laissera emmener."
Or tout cela fut fait, afin que s'accomplit cette parole du Prophète :
" Dites à la fille de Sion : " Voici que ton Roi vient à toi plein de douceur, assis sur l'ânesse, et sur l'ânon de celle qui est sous le joug "."
Les disciples s'en allant firent ce que Jésus leur avait commandé. Ils amenèrent l'ânesse et l'ânon ; et ayant mis dessus leurs vêtements, ils l'y firent asseoir. Le peuple en foule étendit ses vêtements le long de la route ; d'autres coupaient des branches d'arbres et les jetaient sur le chemin ; et toute cette multitude, tant ceux qui précédaient que ceux qui suivaient, criaient et disaient :
" Hosannah au fils de David ! Béni celui qui vient au nom du Seigneur !"

Le moment approche où les palmes mystérieuses vont recevoir la bénédiction de l'Eglise. Le Prêtre invoque d'abord les souvenirs de Noé, à qui la branche d'olivier annonça la fin du déluge, et de Moïse, dont le peuple, à sa sortie d'Egypte, vint camper à l'ombre de soixante-dix palmiers ; ensuite, empruntant le mode solennel de la Préface, il adjure tous les êtres de confesser en ce moment le grand nom du Fils de Dieu, auquel va être rendu un si éclatant hommage. L'assistance répond par l'acclamation au Dieu trois fois Saint, et crie, à sa gloire :
" Hosannah au plus haut des cieux !"

A LA MESSE

A Rome, la Station est dans la Basilique de Latran. Une si auguste fonction ne demandait pas moins que l'Eglise Mère et Maîtresse de toutes les autres. De nos jours, cependant, la Fonction papale a lieu à Saint-Pierre ; mais cette dérogation est sans préjudice des droits de l’Archibasilique qui, dans l'antiquité, avait en ce jour l'honneur delà présence du Souverain Pontife, et a conservé les indulgences accordées à ceux qui la visitent aujourd'hui.

La Messe de ce Dimanche ne retient plus aucune trace de la joie qui éclatait dans la cérémonie des Palmes.

ÉPÎTRE

Lecture de l'Epître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Philippiens. Chap. II. :



Crucifixion de Notre Seigneur Jésus-Christ avec le centurion.
Lucas Cranach. XVIe.

" Mes Frères, ayez à l'égard de vous-mêmes les sentiments qu'a eu Jésus-Christ, lui qui, étant dans la nature même de Dieu, ne devait pas croire que ce fût pour lui usurpation d'être égal à Dieu, et qui néanmoins s'est anéanti lui-même, prenant la nature d'esclave, se rendant semblable aux hommes, et paraissant à l'extérieur un pur homme. Il s'est humilié lui-même, obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la Croix : c'est pourquoi Dieu l'a exalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ; en sorte qu'au nom de Jésus (à cet endroit, le Prêtre et toute l'assistance fléchissent le genou) tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers ; et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père."

La sainte Eglise nous prescrit de fléchir le genou à l'endroit de cette Epître où l'Apôtre dit que tout doit s'abaisser quand le nom de Jésus est prononcé. Nous venons d'accomplir ce commandement. Comprenons que, s'il est une époque dans l'année où le Fils de Dieu ait droit à nos plus profondes adorations, c'est surtout en cette Semaine, où sa divine majesté est violée, où nous le voyons foulé sous les pieds des pécheurs.

Sans doute nos cœurs doivent être animés de tendresse et de compassion à la vue des douleurs qu'il endure pour nous ; mais nous devons ressentir avec non moins de vivacité les outrages et les indignités dont il est abreuvé, lui qui est l'égal du Père, et Dieu comme lui. Rendons-lui par nos abaissements, autant du moins qu'il est en nous, la gloire dont il se prive pour réparer notre orgueil nos révoltes, et unissons-nous aux saints Anges qui, témoins de tout ce que lui a fait accepter son amour pour l'homme, s'anéantissent plus profondément encore, en voyant l'ignominie à laquelle il est réduit.

EVANGILE

Méditons le récit de la Passion de notre Sauveur ; mais afin de montrer au ciel et à la terre que nous ne sommes pas scandalisés, comme le furent les disciples, par le spectacle de son apparente faiblesse et du triomphe de ses ennemis, tenons en mains les rameaux avec lesquels tout à l'heure nous l'avons proclamé notre Roi.

L'Eglise lit, à quatre jours différents de cette Semaine, la narration des quatre Evangiles. Elle commence aujourd'hui par celle de saint Matthieu, qui le premier a écrit son récit sur la vie et la mort du Rédempteur. En signe de tristesse, les Acolytes ne viennent pas à l'ambon avec leurs cierges, et le livre n'est pas encensé. Sans saluer le peuple fidèle par le souhait ordinaire, le Diacre qui remplit le rôle de l'historien commence immédiatement son lamentable récit.

La Passion de notre Seigneur Jésus-Christ selon saint Matthieu. Chap. XXVI. :

" En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples :
" Vous savez que la Pâque se fera dans deux jours, et que le Fils de l'homme sera livré pour être crucifié."

Alors les princes des prêtres et les Anciens du peuple se réunirent dans la salle du grand prêtre, appelé Caïphe, et délibérèrent de se saisir de Jésus par ruse, et de le faire mourir.
Mais ils disaient :
" Que ce ne soit pas pendant la fête, de peur d'émotion dans le peuple."



La femme pauvre répand du parfum sur les pieds de
Notre Seigneur Jésus-Christ. Gravure de Schnorr. XIXe.

Or Jésus étant à Béthanie, dans la maison de Simon le Lépreux, une femme portant un vase d'albâtre plein d'un parfum de grand prix, s'approcha, et le répandit sur la tète de Jésus qui était à table. Ce que voyant, ses disciples s'indignèrent et dirent :
" A quoi bon cette profusion ? On aurait pu vendre très cher ce parfum et donner le prix aux pauvres."
Mais Jésus, connaissant leurs pensées, leur dit :
" Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme ? Ce qu'elle vient de faire envers moi est une bonne œuvre. Car vous aurez toujours parmi vous des pauvres ; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. Elle a répandu ce parfum sur mon corps en vue de ma sépulture. En vérité, je vous le dis, dans le monde entier, partout où sera prêché cet Evangile, on dira ce qu'elle a fait, et elle en sera louée."

Alors un des douze, nommé Judas Iscariote, s'en alla vers les princes des prêtres, et leur dit :
" Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ?"
Et ils convinrent avec lui de trente pièces d'argent. Et de ce moment il cherchait l'occasion de le leur livrer.



Judas recevant les trente pièces. Duccio di Buoninsegna.

Or, le premier jour des azymes, les disciples venant à Jésus lui dirent :
" Où voulez-vous que nous vous préparions ce qu'il faut pour manger la Pâque ?"
Et Jésus leur dit :
" Allez dans la ville chez un tel, et dites-lui : Le Maître dit : " Mon temps est proche : je ferai la Pâque chez vous avec mes disciples "."
Et les disciples firent ce que Jésus leur avait commandé, et ils préparèrent la Pâque.



Lavement des pieds. Ivoire. Flandres. XVe.

Sur le soir, il était à table avec ses disciples. Et pendant qu'ils mangeaient, il leur dit :
" Je vous le dis en vérité, un de vous me trahira."
Cette parole les contrista beaucoup, et ils se mirent chacun a lui demander :
" Est-ce moi, Seigneur ?"
Mais il leur répondit :
" Celui qui met avec moi la main dans le plat, est celui qui me trahira. Pour ce qui est du Fils de l'homme, il s'en va, selon ce qui a été écrit de lui ; mais malheur à l'homme par qui le fils de l'homme sera trahi ! Il vaudrait mieux pour cet homme qu'il ne fût pas né."
Judas, celui qui le trahit, dit :
" Est-ce moi, Maître ?"
Il lui répondit :
" Tu l'as dit."



La Cène. Email peint sur plaque de cuivre. Coulhin Noyer. XVIe.

Pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit et le rompit, et le donna à ses disciples, disant :
" Prenez et mangez ; ceci est mon corps."
Et prenant la coupe, il rendit grâces, et la leur donna, disant :
" Buvez tous de ceci ; car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance qui sera répandu pour plusieurs, en rémission des péchés. Or je vous le dis : Je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père."
Et après avoir dit le cantique, ils s'en allèrent à la montagne des Oliviers. Alors Jésus leur dit :
" Je vous serai cette nuit à tous un sujet de scandale ; car il est écrit : " Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées ". Mais après être ressuscité, je vous précéderai en Galilée."
Pierre lui répondit :
" Quand tous se scandaliseraient à votre sujet, moi je ne me scandaliserai jamais."
Jésus lui dit :
" Je te le dis en vérité, cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois."
Pierre lui dit :
" Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai point."
Tous les autres disciples parlèrent de même.

9 avril 2017. Le dimanche des Rameaux. Suite et fin.

- Le dimanche des Rameaux. Suite et fin.


L'Agonie de Notre Seigneur Jésus-Christ dans
le Jardin des Olives. Andrea Mantegna. XVe.

Alors Jésus vint avec eux en un lieu appelé Gethsémani, et dit à ses disciples :
" Asseyez-vous ici, pendant que j'irai là pour prier. Et avant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença de tomber en grande tristesse. Alors il leur dit :
" Mon âme est triste jusqu'à la mort ; demeurez ici, et veillez avec moi."
Et s'étant éloigné un peu, il se prosterna sur sa face, priant et disant :
" Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ; cependant, non pas comme je veux, mais comme vous voulez."
Ensuite il vint à ses disciples, et les trouvant endormis, il dit à Pierre :
" Ainsi vous n'avez pu veiller une heure avec moi ? Veillez et priez pour ne point entrer en tentation ; l'esprit est prompt, mais la chair est faible."
Il s'en alla une seconde fois et pria, disant :
" Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté se fasse."
Et il vint de nouveau, et les trouva encore endormis ; car leurs yeux étaient appesantis. Et les laissant, il s'en alla encore, et pria une troisième fois, disant les mêmes paroles. Ensuite il revint à ses disciples, et leur dit :
" Dormez maintenant et reposez-vous ; voici que l'heure approche où le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs. Levez-vous, allons : celui qui doit me trahir est près d’ici."



L'Agonie de Notre Seigneur Jésus-Christ dans
le Jardin des Olives. Ivoire. Flandres. XVe.

Il parlait encore, lorsque Judas, un des douze, arriva, et avec lui une troupe nombreuse, armée d'épées et de bâtons, envoyée par les princes des prêtres et les anciens du peuple. Or celui qui le livrait leur avait donné un signe, disant :
" Celui que je baiserai, c'est lui : arrêtez-le."
Et aussitôt, s'approchant de Jésus, il dit :
" Salut, Maître ! Et il le baisa."
Et Jésus lui dit :
" Mon ami, qu'es-tu venu faire ?"
Alors les autres s'approchèrent, mirent la main sur Jésus, et se saisirent de lui.


Et voilà qu'un de ceux qui étaient avec Jésus, étendant la main, tira son épée, et, frappant un serviteur du prince des prêtres, lui coupa l'oreille. Alors Jésus lui dit :
" Remets ton épée en son lieu : car tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. Penses-tu que je ne puisse pas prier mon Père, et il m'enverrait aussitôt plus de douze légions d'Anges ? Comment donc s'accompliront les Ecritures qui déclarent qu'il doit être fait ainsi ?"
En même temps Jésus dit à cette troupe :
" Vous êtes venus à moi avec des épées et des bâtons, comme pour prendre un voleur. Assis dans le Temple, j'y enseignais chaque jour, et vous ne m’avez pas pris. Or tout cela s'est fait pour que s’accomplisse ce qu'avaient écrit les Prophètes."
Alors tous les disciples, l'abandonnant, s'enfuirent.



Le baiser de Judas et l'arrestation de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Giotto. Chapelle Scrovegni. Padoue. XIVe.

Et les gens qui s'étaient saisis de Jésus l'emmenèrent chez Caïphe, prince des prêtres, où s'étaient assemblés les scribes et les anciens du peuple. Pierre le suivait de loin, jusque dans la cour du prince des prêtres ; et y étant entré, il s'assit avec les serviteurs pour voir la fin. Or les princes des prêtres et toute l'assemblée cherchaient un faux témoignage contre Jésus pour le faire mourir. Et ils n'en trouvèrent point, quoique beaucoup de faux témoins se fussent présentés. Enfin il vint deux faux témoins, qui dirent :
" Celui-ci a dit : " Je puis détruire le Temple de Dieu, et le rebâtir après trois jours "."
Et le prince des prêtres, se levant, lui dit :
" Vous ne répondez rien à ce que ceux-ci témoignent contre vous."
Et Jésus se taisait. Le prince des prêtres lui dit :
" Je vous adjure par le Dieu vivant de nous dire si vous êtes le Christ Fils de Dieu."
Jésus lui répondit :
" Vous l'avez dit. Au reste, je vous déclare qu'un jour vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la Vertu de Dieu, et venant sur les nuées du ciel."
Alors le prince des prêtres déchira ses vêtements, disant :
" Il a blasphémé ; qu'avons-nous encore besoin de témoins ! Vous venez d'entendre le blasphème. Que vous en semble ?"
Ils répondirent :
" Il mérite la mort."
Alors ils lui crachèrent au visage, et le frappèrent avec le poing ; d'autres lui donnèrent des soufflets, disant :
" Christ, prophétise-nous qui est-ce qui t'a frappé ?"



Notre Seigneur Jésus-Christ devant Caïphe.
Email peint sur plaque de cuivre. XIVe.

Cependant Pierre était assis dans la cour, et une servante s'approchant, lui dit :
" Et toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen. Mais il le nia devant tous, disant :
" Je ne sais ce que tu dis."
Et comme il était à la porte pour sortir, une autre servante le vit, et dit à ceux qui étaient là :
" Celui-ci était aussi avec Jésus le Nazaréen."
Il le nia une seconde fois avec serment, disant :
" Je ne connais point cet homme."
Peu après, ceux qui se trouvaient là, s'approchant de Pierre, lui dirent :
" Certainement toi aussi, tu es de ces gens-là : ton langage même te décèle."
Alors il se mit à jurer avec exécration qu'il ne connaissait point cet homme. Et aussitôt le coq chanta. Et Pierre se souvint de la parole que lui avait dite Jésus : " Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois ". Et étant sorti dehors, il pleura amèrement.



Le reniement de saint Pierre.
Duccio di Buoninsegna. Cathédrale de Sienne. XIVe.

Le matin étant venu, tous les princes des prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus pour le faire mourir. Et l'ayant lié, ils l'emmenèrent et le livrèrent au gouverneur Ponce Pilate. Alors Judas, celui qui le trahit, voyant qu'il était condamné, se repentit et reporta les trente pièces d'argent aux princes des prêtres et aux anciens, disant :
" J'ai péché, en livrant le sang innocent."
Mais ils lui dirent :
" Que nous importe ? C'est ton affaire."
Sur quoi, ayant jeté l'argent dans le Temple, il se retira, et alla se pendre.



Suicide de Judas. Sculpture. Gislebertus.
Cathédrale Saint-Lazare d'Autun. Bourgogne.

Mais les princes des prêtres ayant pris l'argent, dirent :
" Il n'est pas permis de le mettre dans le trésor, parce que c'est le prix du sang."
Et s'étant consultés entre eux, ils en achetèrent le champ d'un potier pour la sépulture des étrangers. C'est pourquoi ce champ est encore aujourd'hui appelé Haceldama, c'est-à-dire le champ du Sang. Alors fut accompli ce qu'avait dit le prophète Jérémie : " Ils ont reçu trente pièces d'argent prix de celui mis à prix suivant l'appréciation des enfants d'Israël ; et ils les ont données pour le champ d'un potier, comme le Seigneur me l'a ordonné ".



Notre Seigneur Jésus-Christ devant Pilate.
Email peint sur plaque de cuivre. XVe.

Jésus comparut donc devant le gouverneur ; et le gouverneur l'interrogea, disant :
" Etes-vous le Roi des Juifs ?"
Jésus lui répondit : " Vous le dites."
Et comme les princes des prêtres et les anciens l'accusaient, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit :
" N'entendez-vous pas combien de choses ils disent contre vous ?"
Mais à tout ce qu'il lui dit, il ne répondit rien, de sorte que le gouverneur s'étonnait grandement.
Au jour de la fête de Pâques, le gouverneur avait coutume de délivrer un prisonnier, celui que le peuple voulait. Il y en avait alors un fameux nomme Barabbas. Comme donc ils étaient tous assemblés, Pilate dit :
" Lequel voulez-vous que je vous délivre, Barabbas, ou Jésus, qu'on appelle le Christ ?"
Car il savait qu'ils l'avaient livré par envie. Pendant qu'il siégeait sur son tribunal, sa femme lui envoya dire :
" Ne prends aucune part à l'affaire de ce juste ; car j'ai été aujourd'hui étrangement tourmentée en songe à cause de lui."
Mais les princes des prêtres et les anciens persuadèrent au peuple de demander Barabbas, et de faire périr Jésus. Le gouverneur donc leur dit :
" Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre ?"
Ils lui répondirent :
" Barabbas."
Pilate leur dit :
" Que ferai-je donc de Jésus, qu'on appelle le Christ ?"
Tous dirent :
" Qu'il soit crucifié."
Le gouverneur leur dit :
" Quel mal a-t-il fait ?"
Mais ils criaient encore plus fort, disant :
" Qu'il soit crucifié."
Pilate, voyant qu'il ne gagnait rien, mais que le tumulte croissait de plus en plus, se fit apporter de l'eau, et se lavant les mains devant le peuple, il dit :
" Je suis innocent du sang de ce juste : vous en répondrez."
Et tout le peuple dit :
" Que son sang soit sur nous et sur nos enfants."



Pilate se lavant les mains. Mattia Preti - Il Calabrese. XVIIe.

Alors il leur délivra Barabbas ; et, après avoir fait flageller Jésus, il le leur livra pour être crucifié.
Les soldats du gouverneur le menèrent dans le prétoire ; et toute la cohorte s'assembla autour de lui. Et, l'ayant dépouillé, ils jetèrent sur lui un manteau de pourpre. Et tressant une couronne d'épines, ils la mirent sur sa tête, et un roseau dans sa main droite ; et, fléchissant le genou devant lui, ils le raillaient, disant :
" Salut, Roi des Juifs."



La Flagellation et le Couronnement d'Epines de
Notre Seigneur Jésus-Christ. Maître de Cappenberg. Flandres. XVIe.

Et, crachant sur lui, ils prenaient le roseau, et en frappaient sa tète. Après s'être ainsi joués de lui, ils lui ôtèrent le manteau, lui remirent ses vêtements, et l'emmenèrent pour le crucifier.

Comme ils sortaient, ils trouvèrent un homme de la Cyrénaïque, nommé Simon, qu'ils contraignirent de porter sa croix. Et ils vinrent au lieu appelé Golgotha, qui est le lieu du Calvaire. Et ils lui donnèrent à boire du vin mêlé avec du fiel ; et, l'ayant goûté, il n'en voulut pas boire. Après qu'ils l'eurent crucifié, ils se partagèrent ses vêtements, en les tirant au sort, afin que s'accomplit ce qu'avait dit le Prophète :
" Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré ma robe au sort ".

Et s'étant assis, ils le gardaient. Et au-dessus de sa tête ils mirent un écriteau portant le sujet de sa condamnation : " Jésus, Roi des Juifs ". En même temps, ils crucifièrent avec lui deux voleurs, l'un à sa droite l'autre à sa gauche. Les passants le chargeaient d'injures, branlant a tête et disant :
" Eh bien ! Toi qui détruis le Temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, que ne te sauves-tu toi-même ? Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix."



Le Portement de la Croix. Jérôme Bosch. XVe.

Les princes des prêtres aussi, avec les scribes et les anciens, disaient en se moquant de lui :
" Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même. S'il est le Roi d'Israël, qu'il descende maintenant de sa croix, et nous croirons en lui. Il se confie en Dieu : que Dieu maintenant le délivre, s'il l'aime ; car il a dit : " Je suis le Fils de Dieu "."
Les voleurs qu'on avait crucifiés avec lui, lui adressaient les mêmes reproches.
Or, depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième, les ténèbres couvrirent toute la terre. Et vers la IXe heure, Jésus jeta un grand cri, disant :
" Eli, Eli, lamma sabacthani ?"
C’est-à-dire :
" Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?"
Ce qu'entendant quelques-uns de ceux qui étaient là, ils disaient :
" Il appelle Elie."
Et aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge qu'il emplit de vinaigre et la mettant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire. Les autres disaient :
" Attendez, voyons si Elie viendra le délivrer."
Mais Jésus, de nouveau jetant un grand cri, rendit l'esprit.


La Crucifixion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Lucas Cranach. XVIe.

Ici l'historien fait une pause dans sa lecture, pour honorer par un acte solennel de deuil la mort du Sauveur des hommes. Toute l'assistance se met à genoux, et demeure quelque temps dans le silence. En bien des lieux, on se prosterne et on baise humblement la terre. Le Diacre reprend ensuite son récit :



" Consumatum est." La Crucifixion sur le Golgotha.
Jean-Léon Gérôme. XIXe.

Et voilà que le voile du Temple se déchira en deux du haut jusqu'en bas, et la terre trembla : les pierres se fendirent, et les tombeaux s'ouvrirent ; et plusieurs corps de saints qui s'étaient endormis se levèrent, et sortant de leurs sépulcres après sa résurrection, ils vinrent dans la cité sainte, et furent vus de plusieurs.
Le centurion et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, voyant le tremblement de terre et tout ce qui se passait, furent saisis d'une grande crainte, et dirent :
" Celui-ci était vraiment le Fils de Dieu."



La descente de Croix.
Email peint sur feuille d'argent. Jean Penicaud. XVIe.

Il y avait là aussi, un peu éloignées, plusieurs femmes qui, de la Galilée, avaient suivi Jésus pour le servir, parmi lesquelles étaient Marie-Madeleine, et Marie mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zebédée. Sur le soir, un homme riche d'Arimathie, nommé Joseph, qui était, lui aussi, disciple de Jésus, vint trouver Pilate et lui demanda le corps de Jésus. Pilate commanda qu'on le lui donnât. Ayant pris le corps, Joseph l'enveloppa dans un linceul blanc, et le déposa dans un sépulcre neuf, qu'il avait fait creuser dans le roc ; et ayant roulé une grande pierre à l'entrée du sépulcre, il s'en alla. Or, Marie-Madeleine et l'autre Marie étaient là assises devant le sépulcre.



Saint Joseph d'Arimathie et saint Nicomède demandant à Pilate
le corps du Christ. Maître de la Vierge parmi les vierges. Flandres. XVe.

Afin que la Messe de ce jour ne soit pas privée d'un rite essentiel, qui consiste dans la lecture solennelle de l'Evangile, le Diacre réserve une dernière partie du récit lugubre qu'il a fait entendre, et s'approchant de l'autel, il vient y faire bénir l'encens par le Prêtre et recevoir la bénédiction. Il se rend ensuite à l'Ambon ; mais les Acolytes ne l'accompagnent pas avec leurs flambeaux. Après l'encensment du livre, la narration évangélique se termine :



Mise au tombeau. Giotto. Chapelle Scrovegni. Padoue. XIVe.

" Le lendemain, qui était le Sabbat, les princes des prêtres et les pharisiens s'étant assemblés, vinrent trouver Pilate, et lui dirent :
" Seigneur, nous nous sommes souvenus que ce séducteur, lorsqu'il vivait encore, a dit : " Après trois jours je ressusciterai ". Commandez donc que l'on garde le sépulcre jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent enlever le corps, et ne disent au peuple : " Il est ressuscite d'entre les morts " ; et la dernière erreur serait pire que la première."
Pilate leur dit :
" Vous avez des gardes ; allez, et gardez-le comme vous l'entendrez."
Ils allèrent donc, fermèrent soigneusement le sépulcre, en scellèrent la pierre, et y mirent des gardes."

mercredi, 01 mars 2017

1er mars 2017. Mercredi des Cendres.

- Mercredi des Cendres.


Notre Seigneur Jésus-Christ bénissant. Andrea di Bartolo Solari. XVIe.

Hier le monde s'agitait dans ses plaisirs, les enfants de la promesse eux-mêmes se livraient à des joies innocentes ; dès ce matin, la trompette sacrée dont parle le Prophète a retenti (Voir ci-après l'Epître de la Messe.). Elle annonce l'ouverture solennelle du jeûne quadragésimal, le temps des expiations, l'approche toujours plus imminente des grands anniversaires de notre salut. Levons-nous donc, chrétiens, et préparons-nous à combattre les combats du Seigneur.

Mais, dans cette lutte de l'esprit contre la chair, il nous faut être armés, et voici que la sainte Eglise nous convoque dans ses temples, pour nous dresser aux exercices de la milice spirituelle. Déjà saint Paul nous a fait connaître en détail toutes les parties de notre défense : " Que la vérité, nous a-t-il dit, soit votre ceinture, la justice votre cuirasse, la docilité à l'Evangile votre chaussure, la foi votre bouclier, l'espérance du salut le casque qui protégera votre tête " (Eph. VI, 16.). Le Prince des Apôtres vient lui-même, qui nous dit : " Le Christ a souffert dans sa chair ; armez-vous de cette pensée " "(I Petr. IV, 1.). Ces enseignements apostoliques, l'Eglise aujourd'hui nous les rappelle ; mais elle en ajoute un autre non moins éloquent, en nous forçant à remonter jusqu'au jour de la prévarication, qui a rendu nécessaires les combats auxquels nous allons nous livrer, les expiations par lesquelles il nous faut passer.

Deux sortes d'ennemis sont déchaînés contre nous : les passions dans notre cœur, les démons au dehors ; l'orgueil a fait tout ce désordre. L'homme a refusé d'obéir à Dieu ; toutefois, Dieu l'a épargné, mais à la dure condition de subir la mort. Il a dit: " Homme, tu n'es que poussière, et tu rentreras dans la poussière " (Gen. III, 19.). Oh ! Pourquoi avons-nous oublié cet avertissement ? A lui seul il eût suffi pour nous prémunir contre nous-mêmes ; pénétrés de notre néant, nous n'eussions jamais osé enfreindre la loi de Dieu.


Les démons suscitent les vices et sèment la désolation dans le peuple.
La Cité de Dieu. Saint Augustin. Raoul de Presles. XVe.

Si maintenant nous voulons persévérer dans le bien, où la grâce du Seigneur nous a rétablis, humilions-nous ; acceptons la sentence, et ne considérons plus la vie que comme un chemin plus ou moins court qui aboutit au tombeau. A ce point de vue, tout se renouvelle, tout s'éclaire. L'immense bonté de Dieu qui a daigné attacher son amour à des êtres dévoués à la mort, nous apparaît plus admirable encore ; notre insolence et notre ingratitude envers celui que nous avons bravé, durant ces quelques instants de notre existence, nous semble de plus en plus digne de regrets, et la réparation qu'il nous est possible de faire, et que Dieu daigne accepter, plus légitime et plus salutaire.

Tel est le motif qui porta la sainte Eglise, lorsqu'elle jugea à propos, il y a plus de mille ans, d'anticiper de quatre jours le jeûne quadragésimal, à ouvrir cette sainte carrière en marquant avec la cendre le front coupable de ses enfants, et en redisant à chacun les terribles paroles du Seigneur qui nous dévouent à la mort. Mais l'usage de la cendre, comme symbole d'humiliation et de pénitence, est bien antérieur à cette institution, et nous le trouvons déjà pratiqué dans l'ancienne alliance. Job lui-même, au sein de la gentilité, couvrait de cendres sa chair frappée par la main de Dieu, et implorait ainsi miséricorde, il y a quatre mille ans (Job. XVI, 16.). Plus tard, le Roi-Prophète, dans l'ardente contrition de son cœur, mêlait la cendre au pain amer qu'il mangeait (Psalm. CI, 10.) ; les exemples analogues abondent dans les Livres historiques et dans les Prophètes de l'Ancien Testament.


Pénitence. Decretum. Gratianus. XIIIe.

C'est que l'on sentait dès lors le rapport qui existe entre cette poussière d'un être matériel que la flamme a visité, et l'homme pécheur dont le corps doit être réduit en poussière sous le feu de la justice divine. Pour sauver du moins l'âme des traits brûlants de la vengeance céleste, le pécheur courait à la cendre, et reconnaissant sa triste fraternité avec elle, il se sentait plus à couvert de la colère de celui qui résiste aux superbes et veut bien pardonner aux humbles.

Dans l'origine, l'usage liturgique de la cendre, au Mercredi de la Quinquagésime, ne paraît pas avoir été appliqué à tous les fidèles, mais seulement à ceux qui avaient commis quelqu'un de ces crimes pour lesquels l'Eglise infligeait la pénitence publique. Avant la Messe de ce jour, les coupables se présentaient à l'église où tout le peuple était rassemblé. Les prêtres recevaient l'aveu de leurs péchés, puis ils les couvraient de cilices et répandaient la cendre sur leurs têtes.


La pénitence. Maso di Banco. XIVe.

Après cette cérémonie, le clergé et le peuple se prosternaient contre terre, et on récitait à haute voix les sept psaumes pénitentiaux. La procession avait lieu ensuite, à laquelle les pénitents marchaient nu-pieds. Au retour, ils étaient solennellement chassés de l'église par l'Evêque, qui leur disait :
" Voici que nous vous chassons de l'enceinte de l'Eglise, à cause de vos péchés et de vos crimes, comme Adam, le premier homme, fut chassé du Paradis, à cause de sa transgression."

Le clergé chantait ensuite plusieurs Répons tirés de la Genèse, dans lesquels étaient rappelées les paroles du Seigneur condamnant l'homme aux sueurs et au travail , sur cette terre désormais maudite. On fermait ensuite les portes de l'église, et les pénitents n'en devaient plus franchir le seuil que pour venir recevoir solennellement l'absolution, le Jeudi-Saint.

Après le XIe siècle, la pénitence publique commença à tomber en désuétude ; mais l'usage d'imposer les cendres à tous les fidèles, en ce jour, devint de plus en plus général, et il a pris place parmi les cérémonies essentielles de la Liturgie romaine. Autrefois, on s'approchait nu-pieds pour recevoir cet avertissement solennel du néant de l'homme, et, encore au XIIe siècle, le Pape lui-même, se rendant de l'Eglise de Sainte-Anastasie à celle de Sainte-Sabine où est la Station, faisait tout ce trajet sans chaussure, ainsi que les Cardinaux qui l'accompagnaient. L'Eglise s'est relâchée de cette rigueur extérieure ; mais elle n'en compte pas moins sur les sentiments qu'un rite aussi imposant doit produire en nous.


Joël et les sonneurs de trompes.
Bible historiale. Guiard des Moulins. XVe.

Ainsi que nous venons de le dire, la Station, à Rome, est aujourd'hui à Sainte-Sabine, sur le Mont-Aventin. C'est sous les auspices de cette sainte Martyre que s'ouvre la pénitence quadragésimale.

La fonction sacrée commence par la bénédiction des cendres que l'Eglise va imposer sur nos fronts. Ces cendres sont faites des rameaux qui ont été bénis l'année précédente, au Dimanche qui précède la Pâque. La bénédiction qu'elles reçoivent dans ce nouvel état a pour but de les rendre plus dignes du mystère de contrition et d'humilité qu'elles sont appelées à signifier.

A LA MESSE

Rassurée par l'acte d'humilité qu'elle vient d'accomplir, l'âme chrétienne se laisse aller à la confiance envers le Dieu de miséricorde. Elle ose lui rappeler son amour pour les hommes qu'il a créés, et la longanimité avec laquelle il a daigné attendre leur retour à lui.

EPITRE

Lecture du Prophète Joël. Chap. II. :


Le prophète Joël. Michelangelo Buonarroti.
Chapelle Sixtine. Rome. XVIe.

" Voici ce que dit le Seigneur :
" Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, dans les larmes et dans les gémissements. Déchirez vos cœurs, et non vos vêtements, et convertissez-vous au Seigneur votre Dieu ; car il est bon et compatissant, patient et riche en miséricorde, et sa bonté surpasse notre malice. Qui sait s'il ne se retournera pas vers vous, s'il ne vous pardonnera pas, et s'il ne laissera pas après lui la bénédiction, afin que vous présentiez au Seigneur votre Dieu des sacrifices et des offrandes ?
Sonnez de la trompette dans Sion, publiez la sainteté du jeûne, convoquez l'assemblée, réunissez le peuple, avertissez-le qu'il se purifie ; faites venir les vieillards ; amenez les enfants, même ceux qui sont encore à la mamelle. Que l'époux sorte de sa couche, et l'épouse de son lit nuptial.
Que les prêtres et les ministres du Seigneur pleurent entre le vestibule et l'autel, qu'ils disent : " Pardonnez , Seigneur, pardonnez à votre peuple ; et ne livrez pas votre héritage à l'opprobre, en laissant dominer sur lui les nations ".
Laisserez-vous dire par les peuples : " Où est leur Dieu ?"
Le Seigneur a été ému de compassion pour sa terre, et il a pardonné à son peuple.
Et le Seigneur a répondu à son peuple :
" Voici que je vais vous envoyer du froment, du vin et de l'huile, et vous en serez rassasiés, et je ne vous abandonnerai plus aux insultes des nations ", dit le Seigneur tout-puissant."


Le prophète Joël. Plaque de dévotion en ivoire. VIIIe.

Ce magnifique passage du Prophète nous révèle l'importance que le Seigneur attache à l'expiation par le jeûne. Quand l'homme contrit de ses péchés afflige sa chair, Dieu se laisse fléchir. L'exemple de Ninive l'a prouvé ; et si le Seigneur pardonna à une ville infidèle, par cela seul que ses habitants imploraient sa pitié sous les livrées de la pénitence, que ne fera-t-il pas en faveur de son peuple, qui sait joindre à l'immolation du corps le sacrifice du cœur ?


Joël s'adressant au peuple. Bible historiale. Petrus Comestor. XVe.

Entrons donc avec courage dans la voie de la pénitence ; et si l'affaiblissement des sentiments de la foi et de la crainte de Dieu semble faire tomber autour de nous des pratiques qui sont aussi anciennes que le christianisme, et sur lesquelles il est pour ainsi dire fondé, gardons-nous d'abonder dans Je sens d'un relâchement qui a porté un terrible préjudice à l'ensemble des mœurs chrétiennes. Songeons surtout à nos engagements personnels avec la justice divine qui ne nous remettra nos fautes et les peines qu'elles méritent, qu'autant que nous nous montrerons empressés à lui offrir la satisfaction à laquelle elle a droit. Nous venons de l'entendre : notre corps que nous flatterions n'est que cendre et poussière, et notre âme, que nous serions si souvent portés à lui sacrifier, a des droits à réclamer contre lui.

ÉVANGILE

La suite du saint Evangile selon saint Matthieu. Chap. VI. :


Notre Seigneur Jésus-Christ enseignant.
Alessandro di Mariano dei Filipepi. XVe.

" En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : " Lorsque vous jeûnez, ne soyez point tristes comme les hypocrites ; car ils se font un visage pâle et défait, afin que les hommes s'aperçoivent qu'ils jeûnent. Je vous le dis en vérité : Ils ont reçu leur récompense. Mais vous, lorsque vous jeûnez, parfumez-vous la tête et lavez votre visage, afin qu'il ne paraisse pas aux hommes que vous jeûnez, mais seulement à votre Père qui est présent dans le secret, et votre Père qui voit dans le secret, vous le rendra. Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la rouille et les vers les consument, et où les voleurs fouillent et les dérobent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où il n'y a ni rouille ni vers qui les consument, et où les voleurs ne fouillent ni ne dérobent. Car, où est votre trésor, là est aussi votre coeur."


Notre Seigneur Jésus-Christ enseignant ses disciples.
Legenda aurea. Bx. J. de Voragine. XVe.

Notre Seigneur ne veut pas que nous recevions l'annonce du jeûne expiatoire comme une nouvelle triste et affligeante. Le chrétien qui comprend combien il est dangereux pour lui d'être en retard avec la justice de Dieu, voit arriver le temps du Carême avec joie et consolation. Il sait à l'avance que s'il est fidèle aux prescriptions de l'Eglise, il allégera le fardeau qui pèse sur lui. Ces satisfactions, si adoucies aujourd'hui par l'indulgence de l'Eglise, étant offertes à Dieu avec celles du Rédempteur lui-même, et fécondées par cette communauté qui réunit en un faisceau de propitiation les saintes œuvres de tous les membres de l'Eglise militante, purifieront nos âmes et les rendront dignes de participer aux joies si pures de la Pâque.


Notre Seigneur Jésus-Christ enseignant ses disciples.
Calendrier des bergers. XVe.

Ne soyons donc pas tristes de ce que nous jeûnons ; soyons-le seulement d'avoir, par le péché, rendu notre jeûne nécessaire. Le Sauveur nous donne un second conseil que l'Eglise nous répétera souvent dans tout le cours de la sainte Quarantaine : celui de joindre l'aumône aux privations du corps. Il nous engage à thésauriser, mais pour le ciel. Nous avons besoin d'intercesseurs : cherchons-les parmi les pauvres.

samedi, 08 janvier 2011

8 janvier. IIIe jour de l'Octave de l'Epiphanie.

- IIIe jour dans l'Octave de l'Epiphanie.


Bartolo di Fredi. XIVe.

Le grand Mystère de l'Alliance du Fils de Dieu avec son Eglise universelle, représentée dans l'Epiphanie par les trois Mages, fut pressenti dans tous les siècles qui précédèrent la venue de l'Emmanuel. La voix des Patriarches et des Prophètes le fit retentir par avance ; et la Gentilité elle-même y répondit souvent par un écho fidèle.

Dès le jardin des délices, Adam innocent s'écriait, à l'aspect de la Mère des vivants sortie de son côté :
" C'est ici l'os de mes os, la chair de ma chair ; l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à son épouse ; et ils seront deux dans une même chair."
La lumière de l'Esprit-Saint pénétrait alors l'âme de notre premier père; et, selon les plus profonds interprètes des mystères de l'Ecriture, Tertullien, saint Augustin, saint Jérôme, il célébrait l'Alliance du Fils de Dieu avec l'Eglise, sortie par l'eau et le sang de son côté ouvert sur la croix ; avec l'Eglise, pour l'amour de laquelle il descendit de la droite de son Père, et s'anéantissant jusqu'à la forme de serviteur, semblait avoir quitté la Jérusalem céleste, pour habiter parmi nous dans ce séjour terrestre.

Le second père du genre humain, Noé, après avoir vu l'arc de la miséricorde annonçant au ciel le retour des faveurs de Jéhovah, prophétisa sur ses trois fils l'avenir du monde. Cham avait mérité la disgrâce de son père ; Sem parut un moment le préféré : il était destiné à l'honneur de voir sortir de sa race le Sauveur de la terre ; cependant, le Patriarche, lisant dans l'avenir, s'écria :
" Dieu dilatera l'héritage de Japhet ; et il habitera sous les tentes de Sem !"
Et nous voyons peu à peu dans le cours des siècles l'ancienne alliance avec le peuple d'Israël s'affaiblir, puis se rompre; les races sémitiques chanceler, et bientôt tomber dans l'infidélité ; enfin le Seigneur embrasser toujours plus étroitement la famille de Japhet, la gentilité occidentale, si longtemps délaissée, placer à jamais dans son sein le Siège de la religion, l'établir à la tête de l'espèce humaine tout entière.

Plus tard, c'est Jéhovah lui-même qui s'adresse à Abraham, et lui prédit l'innombrable génération qui doit sortir de lui.
" Regarde le ciel, lui dit-il ; compte les étoiles, si tu peux : tel sera le nombre de tes enfants."
En effet, comme nous l'enseigne l'Apôtre, plus nombreuse devait être la famille issue de la foi du Père des croyants, que celle dont il était la source par Sara ; et tous ceux qui ont reçu la foi du Médiateur, tous ceux qui, avertis par l'Etoile, sont venus à lui comme à leur Seigneur, tous ceux-là sont les enfants d'Abraham.


Bernardino da Parenzo. XVe.

Le Mystère reparaît de nouveau dans le sein même de l'épouse d'Isaac. Elle sent avec effroi deux fils se combattre dans ses entrailles. Rébecca s'adresse au Seigneur, et il lui est répondu :
" Deux peuples sont dans ton sein ; ils s'attaqueront l'un l'autre ; le second surmontera le premier, et l'aîné servira le plus jeune."
Or, ce plus jeune, cet enfant indompté, quel est-il, selon l'enseignement de saint Léon et de l'Evêque d'Hippone, sinon ce peuple gentil qui lutte avec Juda pour avoir la lumière, et qui, simple fils de la promesse, finit par l'emporter sur le fils selon la chair ?

C'est maintenant Jacob, sur sa couche funèbre, ayant autour de lui ses douze fils, pères des douze tribus d'Israël, assignant d'une manière prophétique le rôle à chacun dans l'avenir. Le préféré est Juda ; car il sera le roi de ses frères, et de son sang glorieux sortira le Messie. Mais l'oracle finit par être aussi effrayant pour Israël, qu'il est consolant pour le genre humain tout entier.
" Juda, tu garderas le sceptre ; ta race sera une race de rois, mais seulement jusqu'au jour où viendra Celui qui doit être envoyé, Celui qui sera l'attente des Nations."

Après la sortie d'Egypte, quand le peuple d'Israël entra en possession de la terre promise, Balaam s'écriait, la face tournée vers le désert tout couvert des tentes et des pavillons de Jacob :
" Je le verrai, mais non encore ; je le contemplerai, mais plus tard. Une Etoile sortira de Jacob ; une royauté s'élèvera au milieu d'Israël." Interrogé encore par le roi infidèle, Balaam ajouta :
" Oh ! qui vivra encore quand Dieu fera ces choses ? Ils viendront d'Italie sur des galères ; ils soumettront les Assyriens ; ils dévasteront les Hébreux, et enfin ils périront eux-mêmes."
Mais quel empire remplacera cet empire de fer et de carnage ? Celui du Christ qui est l’Etoile, et qui seul est Roi à jamais.

David est inondé des pressentiments de ce grand jour. A chaque page, il célèbre la royauté de son fils selon la chair ; il nous le montre armé du sceptre, ceint de l'épée, sacré par le Père des siècles, étendant sa domination d'une mer à l'autre ; puis il amène à ses pieds les Rois de Tharsis et des îles lointaines, les Rois d'Arabie et de Saba, les Princes d'Ethiopie. Il célèbre leurs offrandes d'or et leurs adorations.

Dans son merveilleux épithalame, Salomon vient ensuite décrire les délices de l'union céleste de l'Epoux divin avec l'Eglise ; et cette Epouse fortunée n'est point la Synagogue. Le Christ l'appelle avec tendresse pour la couronner; mais sa voix s'adresse à celle qui habitait au delà des confins delà terre du peuple de Dieu.
" Viens, dit-il, ma fiancée, viens du Liban ; descends des sommets d'Amana, des hauteurs de Sanir et d'Hermon ; sors des retraites impures des dragons, quitte les montagnes qu'habitent les léopards."
Et cette fille de Pharaon ne se trouble pas de dire : " Je suis noire !" ; car elle peut ajouter qu'elle a été rendue belle par la grâce de son Epoux.

Le Prophète Osée se lève ensuite, et il dit au nom du Seigneur :
" J'ai choisi un homme, et il ne m'appellera plus Baal désormais. J'ôterai de sa bouche ce nom de Baal, et il ne s'en souviendra plus. Je m'unirai à toi pour jamais, homme nouveau ! Je sèmerai ta race par toute la terre ; j'aurai pitié de celui qui n'avait point connu la miséricorde ; à celui qui n'était pas mon peuple, je dirai : mon peuple ! Et il me répondra : mon Dieu !"


Anonyme italien. XVe.

A son tour, le vieux Tobie, du sein de la captivité, prophétisa avec magnificence ; mais la Jérusalem qui doit recevoir les Juifs délivrés par Cyrus, disparaît à ses yeux, à l'aspect d'une autre Jérusalem plus brillante et plus belle.
" Nos frères qui sont dispersés, dit-il, reviendront dans la terre d'Israël ; la maison de Dieu se rebâtira. Tous ceux qui craignent Dieu viendront s'y retirer ; les Gentils même laisseront leurs idoles, et viendront en Jérusalem, et ils y habiteront, et tous les rois de la terre y fixeront leur séjour avec joie, accourus pour adorer le Roi d'Israël."

Et si les nations doivent être broyées, dans la justice de Dieu, pour leurs crimes, c'est pour arriver ensuite au bonheur d'une alliance éternelle avec Jéhovah. Car voici ce qu'il dit lui-même, par son Prophète Sophonie :
" Ma justice est de rassembler les nations, de réunir en faisceau les royaumes, et je répandrai sur elles mon indignation, et tout le feu de ma colère; la terre entière en sera dévorée. Mais ensuite je donnerai aux peuples une langue choisie, afin qu'ils invoquent tous le Nom du Seigneur, et qu'ils portent tous ensemble mon joug. Jusqu'au delà des fleuves de l'Ethiopie, ils m'invoqueront ; les fils de mes races dispersées viendront m'apporter des présents."

Le Seigneur avait déjà dénoncé ses oracles de miséricorde par la bouche d'Ezéchiel :
" Un seul Roi commandera à tous, dit Jéhovah ; il n'y aura plus deux nations, ni deux royaumes. Ils ne se souilleront plus avec leurs idoles ; dans les lieux mêmes où ils ont péché, je les sauverai ; ils seront mon peuple, et je serai leur Dieu. Il n'y aura qu'un Pasteur pour eux tous. Je ferai avec eux une alliance de paix, un pacte éternel ; je les multiplierai, et mon sanctuaire sera au milieu d'eux à jamais."

C'est pourquoi Daniel, après avoir prédit les Empires que devait remplacer l'Empire Romain, ajoute :
" Mais le Dieu du ciel suscitera à son tour un Empire qui jamais ne sera détruit, et dont le sceptre ne passera point à un autre peuple. Cet Empire envahira tous ceux qui l’ont précédé ; et lui, il durera éternellement."

Quant aux ébranlements qui doivent précéder rétablissement du Pasteur unique, et de ce sanctuaire éternel qui doit s'élever au centre de la Gentilité, Aggée les prédit en ces termes :
" Encore un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel, la terre et la mer ; je mêlerai toutes les nations ; et alors viendra le Désiré de toutes les nations."


Giotto. XIVe.

Il faudrait citer tous les Prophètes pour donner tous les traits du grand spectacle promis au monde par le Seigneur au jour où, se ressouvenant des peuples, il devait les appeler aux pieds de son Emmanuel. L'Eglise nous a fait entendre Isaïe dans l'Epître de la Fête, et le fils d'Amos a surpassé ses frères.

Si maintenant nous prêtons l'oreille aux voix qui montent vers nous du sein de la Gentilité, nous entendons ce cri d'attente, l'expression de ce désir universel qu'avaient annoncé les Prophètes hébreux. La voix des Sibylles réveilla l'espérance au cœur des peuples ; jusqu'au sein de Rome même, le Cygne de Mantoue consacre ses plus beaux vers à reproduire leurs consolants oracles :
" Le dernier âge, dit-il, l'âge prédit par la Vierge de Cumes est arrivé ; une nouvelle série des temps va s'ouvrir ; une race nouvelle descend a du ciel. A la naissance de cet Enfant, l'âge de fer suspend son cours ; un peuple d'or s'apprête à couvrir la terre. Les traces de nos crimes seront effacées ; et les terreurs qui assiégeaient le monde se dissiperont."

Et comme pour répondre aux vains scrupules de ceux qui craignent de reconnaître, avec saint Augustin et tant d'autres saints Docteurs, la voix des traditions antiques s'énonçant par la bouche des Sibylles : Cicéron, Tacite, Suétone, philosophes et historiens gentils, viennent nous attester que le genre humain, dans leurs temps, attendait un Libérateur ; que ce Libérateur devait sortir, non seulement de l'Orient, mais de la Judée ; que les destinées d'un Empire qui devait renfermer le monde entier étaient sur le point de se déclarer.


Giovanni di Paolo di Grazia. XVe.

PRIERE

" Ils partageaient cette universelle attente de votre arrivée, Ô Emmanuel, ces Mages aux yeux desquels vous fîtes apparaître l'Etoile ; et c'est pour cela qu'ils ne perdirent pas un instant, et se mirent tout aussitôt en route vers le Roi des Juifs dont la naissance leur était annoncée. Tant d'oracles s'accomplissaient en eux ; mais s'ils en recevaient les prémices, nous en possédons le plein effet. L'alliance est conclue, et nos âmes, pour l'amour desquelles vous êtes descendu du ciel, sont à vous ; l'Eglise est sortie de votre flanc divin, avec le sang et l'eau ; et tout ce que vous faites pour cette Epouse prédestinée, vous l'accomplissez en chacun de ses enfants fidèles.

Fils de Japhet, nous avons dépossédé la race de Sem qui nous fermait ses tentes ; le droit d'aînesse dont jouissait Juda nous a été déféré. Notre nombre, de siècle en siècle, tend à égaler le nombre des étoiles. Nous ne sommes plus dans les anxiétés de l'attente ; l'astre s'est levé, et la Royauté qu'il annonçait ne cessera jamais de répandre sur nous ses bienfaits. Les Rois de Tharsis et des îles, les Rois d'Arabie et de Saba, les Princes de l'Ethiopie sont venus, portant des présents ; mais toutes les générations les ont suivis. L'Epouse, établie dans tous ses honneurs, ne se souvient plus des sommets d'Amana, ni des hauteurs de Sanir et d'Hermon, où elle gémissait dans la compagnie des léopards ; elle n'est plus noire, mais elle est belle, sans taches, ni rides, et digne de l'Epoux divin. Elle a oublié Baal pour jamais ; elle parle avec amour la langue que Jéhovah lui a donnée. L'unique Pasteur paît l'unique troupeau ; le dernier Empire poursuit ses destinées jusqu'à l'éternité.

C'est vous, Ô divin Enfant, qui venez nous apporter tous ces biens et recevoir tous ces hommages. Croissez, Roi des rois, sortez bientôt de votre silence. Quand nous aurons goûté les leçons de votre humilité, parlez en maître ; César-Auguste règne depuis assez longtemps ; assez longtemps Rome païenne s'est crue éternelle. Il est temps que le trône de la force cède la place au trône de la charité, que la Rome nouvelle s'élève sur l'ancienne. Les nations frappent à la porte et demandent leur Roi ; hâtez le jour où elles n'auront plus à venir vers vous, mais où votre miséricorde doit les aller chercher par la prédication apostolique. Montrez-leur Celui à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre ; montrez-leur la Reine que vous leur avez choisie. De l'humble demeure de Nazareth, du pauvre réduit de Bethléhem, que l'auguste Marie s'élève bientôt, sur les ailes des Anges, jusqu'au trône de miséricorde, du haut duquel elle protégera tous les peuples et toutes les générations.

HYMNE

Le Prince des poètes de la Liturgie latine, Prudence, va chanter le voyage des Mages à Bethléhem :


Jans Geertgen Tot Sint. XVe.

" Au sein de l'Empire persan, de cette contrée où se lève le soleil, des Mages, investigateurs habiles, aperçoivent l'étendard du Roi.

A peine a-t-il brillé aux cieux que les autres sphères pâlissent : l'étoile du matin, malgré sa beauté, n'ose se montrer auprès de lui.

" Quel est, disent les Mages, ce Roi qui commande aux astres, qui émeut les globes célestes, à qui la lumière et l'air obéissent ?

Ce que nous voyons est le signe de Celui qui ne connaît pas de terme, le Dieu sublime, immense, sans limites, dont la durée précède celle du ciel et du chaos.

Il est le Roi des nations, le Roi du peuple judaïque ; il fut promis au Patriarche Abraham et à sa race, dans les siècles.

Ce premier Père des croyants, qui sacrifia son fils unique, connut que sa race serait un jour nombreuse comme les étoiles.

Voici que la fleur de David s'élève sur la tige de Jessé ; la branche fleurit et devient un sceptre qui commande à l'univers."

L'œil fixé au ciel, les Mages suivent en hâte le sillon de lumière que l'étoile leur traçait à l'horizon, pour régler sur la terre la voie qu'ils devaient suivre.

Le signe s'arrêta au-dessus de la tête de l'Enfant qu'ils cherchaient ; il abaissa son flambeau, et leur découvrit cette tête sacrée.

Les Mages le voient ; aussitôt ils ouvrent les trésors de l'Orient, et, prosternés, lui offrent i'encens, la myrrhe et l'or des rois.

Reconnais les illustres symboles de ta puissance et de ta royauté, Enfant, à qui le Père a conféré par avance une triple destinée.

L'or annonce le Roi, l'odeur suave de l'encens de Saba proclame le Dieu, la myrrhe présage le tombeau :

Tombeau par lequel ce Dieu, laissant périr son corps, et le ressuscitant après la sépulture, brisera la mort et ses cachots."

HYMNE

L'Hymnographe sublime de l'Eglise de Syrie, saint Ephrem, continue de chanter les doux mystères de la Naissance du Sauveur :


Quentin Massys. Flandres. XVIe.

" Les laboureurs des campagnes de Bethléhem vinrent à leur tour ; ils vénérèrent Celui qui venait sauver leur vie, et, dans leur allégresse, ils prophétisaient ainsi : " Salut, Ô toi qui es appelé à cultiver nos champs ; toi fertiliseras les guérets de nos cœurs, et tu en ramasseras le froment dans le grenier de la vie."

Les vignerons se présentèrent ensuite ; ils célébrèrent la Vigne sortie du tronc de Jessé, la Vigne qui de son cep sacré a produit la grappe virginale : " Divin vigneron, chantaient-ils, rends-nous notre arôme, en nous versant dans des vases dignes de ton vin nouveau qui régénère toutes choses ; viens rétablir ta vigne ; jusqu'ici elle n'a produit que d'amers raisins ; greffe tes propres rameaux sur ces ceps sauvages."

Les charpentiers vinrent à leur tour au fils de Joseph, à cause de Joseph leur frère : " Nous saluons ton heureuse naissance, Ô Prince des artisans ! C'est toi qui te donnas à Noé le plan de son arche ; tu fus l'architecte de ce tabernacle qui fut fait à la hâte, et qui ne devait durer qu'un temps ; nos travaux célèbrent tes louanges. Sois notre gloire ; daigne faire toi-même le joug que nous voulons porter, doux et léger fardeau."

Les nouveaux mariés saluèrent de concert le nouveau-né ; ils disaient : " Salut, Ô Enfant dont la Mère a été l'épouse du Dieu de sainteté ! Heureuses les noces auxquelles tu assisteras ! Heureux les époux qui, manquant de vin, le n verront tout à coup abonder sur un signe de ta puissance !"

Les petits enfants crièrent à leur tour : " Heureux sommes-nous de t'avoir pour frère, pour compagnon dans nos ébats ! Heureux Ô jour ! Heureux enfants, auxquels il est donné de dire tes louanges, arbre de vie, qui as daigné mettre ta cime en rapport avec notre taille enfantine."

L'oracle était parvenu jusqu'aux oreilles des femmes, qu'une Vierge devait enfanter un jour ; chacune espérait pour elle-même l'honneur d'un tel enfantement : " Les plus nobles, les plus belles se flattaient de devenir ta mère. Ô Très-Haut ! Nous te bénissons d'avoir choisi une mère pauvre."

Les jeunes filles qui lui furent présentées, prophétisaient aussi ; elles disaient : " Que je sois belle, que je sois difforme, que je sois pauvre, je n'en serai pas moins à toi : à toi je m’attacherai. Le lit d'un mortel jamais ne sera pour moi préférable à ta couche "."

SEQUENCE

A la gloire de Marie, nous chanterons cette gracieuse Séquence de nos antiques Eglises du moyen âge :


Rodrigo de Osona, le Vieux. Flandres. XVe.

" Faisons retentir ce Salut, parole heureuse et douce, Salut par lequel devient le sanctuaire du Christ la Vierge qui est à la fois sa mère et sa fille.

A peine entend-elle ce Salut, qu'elle conçoit son divin Fils, la Vierge issue de David, le lis entre les épines.

Salut ! Mère du vrai Salomon,toison de Gédéon,vous dont les Mages honorent l'enfantement par une triple offrande.

Salut ! vous qui avez enfanté le soleil. Salut ! Vous qui, en donnant votre fruit, avez rendu à l'homme tombé la vie et la puissance.

Salut ! Epouse du Verbe souverain, port du navigateur, buisson mystérieux, nuage de parfums, Reine des Anges.

Nous vous en supplions, amendez-nous et nous recommandez à votre Fils, qui daigne nous donner l'éternelle joie !

Amen."