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mercredi, 22 juin 2016

22 juin. Saint Paulin, évêque de Nole. 434.

- Saint Paulin, évêque de Nole. 434.

Pape : Sixte III. Empereur romain d'Occident : Valentinien III.

" Allez dans la Campanie, voyez Paulin, cet homme si grand par sa naissance, par son génie et par ses richesses ; voyez avec quelle générosité c serviteur de Dieu s'est dépouillé de tout pour ne posséder que Dieu ; voyez comme il a renoncé à l'orgueil du monde pour embrasser l'humilité de la croix ; voyez comment il emploie présentement à louer Dieu ces trésors de science qui sont perdus quand on ne les consacrent pas à celui qui les a donnés."
Saint Augustin. Ep. XXVI ad Livent.


Saint Paulin. Legenda aurea. Bx J. de Voragine. XVe.

Il n'y a jamais eu personne qui ait fait plus d'efforts pour se cacher et pour se rendre inconnu dans le monde que saint Paulin ; et il n'y a jamais eu personne qui ait reçu plus de louanges, personne que les saints Pères se soient plus étudiés à relever par leurs éloges. Saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand, que l'Eglise latine reconnaît pour ses 4 principaux docteurs, ont voulu être ses panégyristes, et ils ont été suivis en cela par beaucoup d'autres Pères qui ont cru que c'était louer la vertu même que de donner des louanges à cet excellent évêque de Nole. II naquit, vers l'année 353, à Bordeaux ou à Embrau, qui n'en est éloigné que de 4 lieues. Ses parents étaient de Rome, et des plus nobles de cette ville, maîtresse du monde ; ils comptaient dans leur maison des consuls et des patrices, et plusieurs même estiment que son père était de la famille des Anicius, la plus illustre de toutes les familles de Rome. Ils avaient de si riches possessions, non-seulement dans l'Italie, mais aussi dans les Gaules et dans l'Espagne, que le poète Ausone ne fait point difficulté de les appeler des royaumes. [Ponce Paulin, père de notre Saint, était préfet du prétoire dans les Gaules, et le premier magistrat de l'empire d'Occident].

Paulin reçut une éducation conforme à sa naissance ; et, lorsqu'il fut en âge d'étudier, il eut pour précepteur le même Ausone, qui passait pour le premier orateur et le plus excellent poète de son temps. Le disciple ne fut pas longtemps sans égaler et même sans surpasser son maître ; il devint si éloquent, que saint Jérôme, ayant lu une apologie qu'il avait faite pour la défense de l'empereur Théodose contre les calomnies des païens, la loua comme un des ouvrages les plus éloquents de cette époque, et dit que Théodose était heureux d'avoir pour défenseur un tel panégyriste. Il ajoute que Paulin est un écrivain accompli et que l'Eglise acquerrait un grand trésor s'il voulait s'appliquer à composer sur l'Ecriture sainte et sur les mystères de notre religion. Ausone même avoue qu'il était devenu meilleur poète que lui, et qu'il avait remporté en ce genre d'écriture un prix d'honneur que lui-même n'avait pas remporté.

Ces excellentes qualités, jointes aux biens immenses dont il se vit bientôt l'héritier, le rendirent célèbre par tout le monde. On dit qu'il fut quelque temps à la cour de l'empereur Valentinien l'ainé, et plaida aussi, étant jeune, plusieurs causes au barreau. Dieu lui donna une femme digne de lui et dont la noblesse et les grandes richesses étaient relevées par une vertu au-dessus du commun.


Bréviaire franciscain. XVe.

C'est la célèbre Thérasie, espagnole, qui contribua si heureusement à lui faire quitter le monde, et qui fut la compagne inséparable de sa vie pauvre et retirée, comme nous le dirons dans la suite. L'empereur trouva tant de jugement et de solidité dans son esprit, qu'il le fit consul à un âge où à peine les autres commencent à être employés aux affaires publiques, et lui donna ensuite le gouvernement de Rome, sous le nom de préfet. Lorsqu'il se fut très-dignement acquitté de ces grandes charges, les diverses négociations dont on le chargea et ses affaires domestiques l'obligèrent pendant 15 ans à divers voyages, tant dans les Gaules qu'en Italie et en Espagne.

Dans ces voyages, il alla quelquefois à Milan, où il eut le bonheur de fréquenter saint Ambroise, qui conçut pour lui une affection toute singulière, comme il le témoigne dans son épître 45. il y fut aussi connu de saint Augustin et d'Alipius, auxquels il a depuis écrit plusieurs lettres. Il eut un fils à Alcala de Hénarès, qui est une ville de l'Espagne Tarragonaise ; mais il ne le posséda que 8 jours, et, quoiqu'il eût souhaité fort longtemps cette bénédiction de son mariage, il en fut privé presque aussitôt qu'il l'eut reçue, afin que rien ne l'empèchât de renoncer entièrement au monde.

Ce qui commença à l'en dégager, ce fut un pèlerinage au tombeau de saint Félix, prêtre de Nole et martyr. Les grands miracles qui se firent devant ses yeux lui donnèrent tant d'affection pour ce glorieux martyr de Jésus-Christ, qu'il résolut dès lors, quoiqu'il n'eùt que 27 ans, de se retirer dans les terres qu'il avait auprès de cette ville, pour y passer le reste de sa vie en hommè privé. Il fut néanmoins encore plus de 15 ans sans exécuter ce dessein.

Les entretiens qu'il eut avec saint Ambroise et les sages conseils de Thérasie, son épouse, aidèrent aussi beaucoup à lui faire connaître la vanité des grandeurs du siècle ; mais celui qui acheva sa conversion fut saint Delphin, évêque de Bordeaux. II reçut de lui le baptême à l'âge de 38 ans, comme il paraît par une épître qu'il écrivit peu de temps après à saint Augustin, touchant ses 5 livres contre les Manichéens.

Ensuite il se retira, pour la seconde fois, en Espagne, et s'arrêta à Barcelone, où il commença à faire profession de la vie solitaire ; mais comme sa conduite donnait de l'admiration à tout le peuple, et que sa chasteté, sa modestie, son insigne charité et son oraison continuelle le faisaient juger digne des emplois ecclésiastiques, un jour de la Nativité de Notre-Seigneur, les clercs et les laïques demandèrent instamment à l'évêque Lampius qu'il l'ordonnât prêtre. Saint Paulin s'y opposa de toutes ses forces, non pas, comme il le dit lui-même en l'épître VIe, qu'il dédaignât d'être le ministre de Jésus-Christ dans cette église peu considérable, mais parce qu'il regardait le sacerdoce comme une dignité au-dessus de ses mérites, et que, d'ailleurs, il avait résolu de vivre dans la retraite auprès de Nole, dans la Campanie. Il se rendit néanmoins enfin à leur volonté, mais à condition qu'il ne serait nullement lié à l'église de Barcelone, et qu'il aurait une entière liberté de s'en aller quand il le voudrait.


Saint Paulin échangé contre un esclave. Vie de saints. R. de Monbaston. XIVe.

En effet, après avoir séjourné 4 ans en Espagne, le désir de la vie parfaite embrasant son coeur de plus en plus, il vendit les biens qu'il avait en ce pays, et en distribua le prix aux pauvres; il repassa ensuite dans les Gaules, pour y faire la même chose. Il donna la liberté à ses esclaves, il ouvrit ses greniers, qui étaient remplis de grains, aux nécessiteux, et employa l'argent qu'il tira de la vente de ses terres et de ses maisons à racheter les captifs, à délivrer les prisonniers, à relever une infinité de familles que divers accidents avaient ruinées, à payer les dettes de ceux qui étaient persécutés par leurs créanciers, à fournir de quoi à un grand nombre de veuves et d'orphelins, à marier de pauvres filles que la nécessité aurait pu engager dans le désordre, à pourvoir aux secours des malades, et, pour tout dire en un mot, à enrichir les pauvres en s'appauvrissant lui-même.

Se voyant ainsi déchargé du poids, difficile à porter, des richesses, il se rendit à Milan, où saint Ambroise le reçut avec une joie et une tendresse merveilleuses et le pria même de trouver bon qu'il le mit au nombre des prêtres de son église ; notre Saint ne put le lui refuser, quoiqu'il se conservât toujours la liberté d'aller où Dieu l'appellerait. On a cru, avec beaucoup de raison, que ce grand docteur, qui était déjà fort âgé, jetait les yeux sur lui pour lui succéder après sa mort ; mais comme elle arriva dans un temps où saint Paulin était fort éloigné de Milan, le vieillard saint Simplicien fut mis en sa place.

Après que notre Saint eut fait quelque séjour dans cette ville, capitale de la Ligurie, il passa à Rome, capitale de l'empire. Le peuple, qui l'avait vu autrefois dans ses dignités éminentes de consul et de préfet, et qui connaissait ses rares qualités et l'excellence de sa vertu, l'y reçut avec un honneur extraordinaire. Il fut visité, principalement dans une maladie, par tout ce qu'il y avait de magistrats et de grands seigneurs en cette ville.

Ceux des villes voisines qui ne purent pas lui rendre ce devoir par eux-mêmes lui envoyèrent des députés pour lui témoigner la joie qu'ils avaient de son retour, et la part qu'ils prenaient à son incommodité. Il y eut même peu d'évêques des environs qui ne le vinssent voir ou qui ne lui écrivissent, pour le congratuler de ce qu'il avait quitté les espérances du monde pour embrasser l'état ecclésiastique.

Ces témoignages d'estime et de respect donnèrent de la jalousie aux principaux du clergé de Rome, et, au lieu d'être les premiers à lui faire honneur, ils n'eurent pour lui que de la froideur et de l'indifférence, et lui suscitèrent même quelque persécution. Le souverain Pontife ne lui témoigna pas non plus beaucoup d'amitié ; et il se plaint lui-même, en sa première épître à Sévère, de la réception un peu froide qu'il lui fit. Mais comme c'était le pape Sirice, qui a mérité, par sa piété et par les grands services qu'il a rendus à l'Eglise, d'être mis au nombre des Saints, il faut croire, avec le cardinal Baronius, que ce qui l'aigrit contre saint Paulin, ne fut autre chose qu'un zèle un peu trop ardent pour l'observance de la discipline ecclésiastique, qu'il crut avoir été violée dans l'ordination de ce saint prêtre car il avait été promu au sacerdoce aussitôt après son baptême et sans avoir passé par les degrés inférieurs, ou sans y être demeuré un temps suffisant, avant de monter plus haut. Néanmoins, Paulin n'était point coupable, puisque, s'il avait souffert cette ordination, ce n'était que par force et contre sa volonté ; et, d'ailleurs, cette manière de conférer les ordres sans garder les interstices, ni même les degrés ecclésiastiques, était en ce temps-là, autorisée par beaucoup d'exemples.

Quoi qu'il en soit, ce grand personnage se voyant devenu une occasion de plainte et de murmure, sortit promptement de Rome et se rendit, selon le dessein qu'il avait conçu 15 ans auparavant, à une maison qui lui appartenait auprès de Nole. Thérasia, son épouse, l'y suivit aussi ; mais ils logèrent séparément : et, ayant pris l'un et l'autre un habit de pénitence semblable à celui des solitaires, ils se mirent à pratiquer chacun de son côté toutes les pratiques de la vie religieuse. Un changement si admirable fit aussitôt grand bruit dans le monde ; les païens, encore nombreux dans le sénat et dans les premières magistratures de l'empire, en parlèrent avec beaucoup d'indignation, et comme d'une action extravagante.

Il y eut même des personnes considérables parmi les fidèles qui ne le purent goûter; elles disaient ouvertement que Paulin, étant capable de rendre de si grands services à l'Etat, commettait une injustice en lui dérobant ses soins, ses conseils et sa personne, pour mener une vie oisive dans un lieu champêtre et éloigné de la compagnie des autres hommes. Ausone, son ancien précepteur, fut surtout de ce nombre ; et il en écrivit souvent à ce cher disciple, dès le temps même qu'il quitta l'Aquitaine pour se retirer à Barcelone. Mais la grâce du Saint-Esprit, qui voulait donner aux grands du monde, en la personne de Paulin, un excellent modèle du mépris de toutes les choses de la terre, le fortifia contre ces plaintes et lui fit connaître, par expérience, que ce qu'il avait quitté était beaucoup moindre que ce qu'il gagnait en suivant Jésus-Christ ; elle lui mit dans la bouche des réponses si saintes et si évangéliques, qu'elles servent encore aujourd'hui de justification à tous ceux qui, imitant son exemple, renoncent aux plus grands emplois et aux fortunes les plus avantageuses pour suivre l'étendard de la Croix, et pour se faire humbles disciples d'un Dieu pauvre et souffrant pour l'amour des hommes.

Aussi, tandis que Paulin était blâmé par les gens du siècle, il était, au contraire, loué par tout ce qu'il y avait alors de docteurs et de saints personnages sur la terre. Saint Martin, qui vivait encore, et qui l'avait autrefois guéri par attouchement, d'une grande incommodité à l'oeil, le proposait à ses disciples comme un exemple achevé de la perfection évangélique, et leur disait souvent qu'il était presque le seul dans le monde qui eût accompli les préceptes de l'Evangile ; que c'était lui qu'il fallait suivre, que c'était lui qu'il fallait imiter, et que la plus grand bonheur de son siècle était d'avoir porté un homme si rare et si admirable. C'est ce que rapporte Sulpice Sévère, en la vie de ce saint évêque de Tours.


Saint Paulin de Nôle. Père Pierre Lacour. XIXe.

Saint Ambroise n'en parlait aussi que comme d'un prodige ; et, dans l'épître à Saban, il ne peut assez relever sa générosité d'avoir quitté ce que le monde a de plus éclatant pour embrasser l'abjection et la pauvreté de la vie religieuse. Saint Jérôme lui écrivit de Bethléem et le dissuada du voyage de Jérusalem, où notre Saint avait dessein de se retirer pour une plus grande perfection, lui représentant que son désert de la Campanie était beaucoup plus tranquille et plus propre aux exercices de la vie monastique, que cette ville, qui était alors pleine de trouble et de confusion.

Il lui prescrivit en même temps quelques règles de la vie solitaire qu'il avait embrassée, et lui témoigna qu'il ne pouvait assez louer sa résolution, d'autant plus recommandable, que ce qu'il avait abandonné pour Dieu avait plus de charmes pour l'arrèter dans le siècle. Dans une autre épître, adressée à Julien, il l'appelle un prêtre d'une foi très-fervente, et dit que, s'il avait quitté des richesses temporelles, il en était devenu plus riche par l'heureuse possession de Jésus-Christ, et que, s'il avait renoncé aux premiers honneurs de l'empire, la vie humble et abjecte à laquelle il s'était consacré l'avait rendu incomparablement plus glorieux qu'il n'était auparavant, puisque ce que l'on perd pour Jésus-Christ ne se perd point, mais se change en quelque chose de meilleur et de plus utile. Saint Augustin et saint Alipius liérent aussi une étroite amitié avec notre Saint, et se firent gloire d'avoir un fréquent commerce de lettres avec lui.

Le premier, lui adressant un jour un de ses disciples, lui mande qu'il l'envoie à son école, parce qu'il est sûr qu'il profitera beaucoup plus par son exemple, qu'il ne pouvait profiter de toutes les remontrances et de toutes les exhortations qu'il lui faisait ; et, écrivant à Décentius, il lui conseilla d'aller voir Paulin, parce qu'il trouverait en sa personne la modestie d'un véritable disciple de Jésus-Christ. Il y eut même une illustre compagnie d'évêques d'Afrique, qui, remplis d'une haute idée de sa sainteté, lui envoyèrent des députés avec une lettre, pour lui témoigner l'estime et la vénération qu'ils avaient pour son mérite. Le pape saint Anastase, qui succéda à Sirice, conçut aussi les mêmes sentiments pour lui ; car, à peine fut-il élevé au souverain pontificat, qu'il écrivit en sa faveur à tous les évêques de Campanie, leur témoignant l'amour qu'il avait pour ce saint prêtre. Et, une fois que notre Saint vint à Rome, pour assister à la solennité de la fête de saint Pierre, il l'y reçut avec de grandes démonstrations de bienveillance et d'honneur ; depuis, il l'invita à l'anniversaire de son couronnement : invitation que les papes ne faisaient ordinairement qu'aux évêques.

Enfin, saint Paulin était si célèbre par toute l'Europe, qu'on le proposait continuellement pour exemple à ceux qu'on voulait détromper de l'estime des biens de la terre et attirer au service de Jésus-Christ, comme fit saint Eucher dans son épître à Valérien. Ainsi, sa conduite fut d'une grande utilité pour toute l'Eglise, et elle servit non-seulement à la conversion d'une infinité de pécheurs, mais aussi à mettre en honneur la vie monastique et à la faire embrasser, par un grand nombre de personnes de toutes sortes de conditions.


Saint Paulin de Nole exorcisant un possédé. Bréviaire romain. XVe.

Au reste, c'est une chose merveilleuse que la modestie et l'humilité avec lesquelles il recevait toutes ces louanges. Il ne manquait jamais, dans ses réponses, d'en témoigner son mécontentement, parce qu'il ne voyait rien en lui que de méprisable, et qu'il ne souhaitait aussi que du mépris. Sulpice Sévère l'ayant prié de lui envoyer son portrait, il ne fit point difficulté de traiter cette demande de folie, et lui répondit qu'il ne pouvait pas la lui accorder, parce qu' il ne portait plus l'image de Dieu dans sa pureté, l'ayant, disait-il, souillée par la corruption de l'homme terrestre.

Cependant, ayant appris que, malgré ce refus, ce fidèle ami l'avait fait peindre dans un baptistère, à l'opposite de saint Martin, il lui en exprima sa douleur, et tourna cette action à son propre désavantage, disant que cela s'était fait par une conduite particulière de la divine Providence, afin que les nouveaux baptisés eussent devant les yeux, en sortant des fonts baptismaux, d'un côté celui qu'ils devaient imiter en la personne de saint Martin, et de l'autre, celui dont ils devaient fuir l'exemple, en la personne du pécheur Paulin.

Comme ce n'est pas assez d'entrer dans la voie de la perfection, si l'on n'y persévère avec constance, notre Saint persévéra toute sa vie dans l'amour de la pauvreté et de la mortification. Il avait changé sa vaisselle d'argent en vaisselle de bois et de terre, et jamais il n'en voulut avoir d'autre. Sa table était si frugale, que les religieux les plus austères avaient de la peine à en supporter la rigueur. La viande et le poisson en étaient bannis, et l'on n'y servait point d'autres mets que des herbes et des légumes. Ayant tout donné, il était lui-même dans la disette ; et cette nécessité lui attira une des plus rudes humiliations dont un homme de son rang soit capable ; ceux qui l'avaient autrefois honoré pour ses grands biens et pour les avantages qu'ils espéraient de sa libéralité, et les esclaves mêmes qu'il avait affranchis, l'abandonnèrent et le traitèrent quelquefois avec mépris.

Cependant il croyait toujours n'avoir rien souffert pour Dieu :
" Ô misérables que nous sommes ! disait-il, nous pensons avoir donné quelque chose à Dieu, nous nous trompons, nous trafiquons seulement avec lui, nous avons peu quitté pour avoir beaucoup, nons avons abandonné les choses de la terre qui ne sont rien, pour acquérir les biens du Ciel qui sont solides, permanents et véritables. Ô ! que nous avons les choses à bon marché ! Dieu nous a rachetés bien plus cher : il nous a donné son sang et sa vie, dont le prix est infini, pour acquérir de misérables esclaves !"

Etant dans ces sentiments, il ne s'arrêtait jamais dans le chemin de la perfection ; mais il s'y avançait à tous moments par la pratique de toutes les vertus, tant intérieures qu'extérieures.
Nous avons déjà remarqué que saint Jérôme l'appelle, dans une de ses épîtres, " un prêtre d'une foi trés-fervente " ; mais cette foi éclata principalement lorsque les Goths eurent pris Nole, et lui eurent enlevé à lui-même tout ce qu'il avait dans sa maison pour sa subsistance.

Saint Augustin, au premier livre de la Cité de Dieu, chapitre X, rapporte que ces barbares s'étant alors saisis de sa personne, et voulant le tourmenter pour l'obliger dedéclarer où était son trésor, il disait à Dieu, dans le secret de son coeur :
" Seigneur, ne souffrez pas que je sois tourmenté pour de l'or ou de l'argent ; car vous savez où sont tous mes biens."


Saint Paulin échangé contre un esclave. Vies de saints. R. de Montbaston. XIVe.

Cette prière, animée d'une foi vive et d'une parfaite confiance en la bonté divine, fut si efficace, qu'on ne lui fit aucun mal, et qu'il ne fut point non plus emmené en captivité. Cependant, sa nécessité devint si grande, qu'à peine avait-il du pain pour se nourrir, parce que, les Goths ayant tout enlevé, il n'était rien resté dans Nole pour la subsistance de ceux qu'ils y avaient laissés.

Mais dans une si grande misère, il ne pouvait manger un morceau de pain sans en faire part à ceux qu'il voyait dans la même peine, parce qu'il savait que Dieu, qui nourrit les oiseaux du ciel et les animaux de la terre, ne manquerait jamais de lui donner les choses nécessaires à la vie. On raconte qu'un pauvre étant venu lui demander l'aumône, il l'envoya à Thérasie, qui, de son épouse, était devenue sa soeur, lui disant de donner à ce pauvre ce qu'elle pourrait ; elle lui répondit qu'il ne restait plus en sa maison qu'un petit pain qui ferait tout son diner.
" Donnez-le, répliqua le Saint ; Jésus-Christ, qui demande par la bouche et par la main de ce pauvre, doit être préféré à nous."


Thérasie, contre sa coutume, n'en fit rien, parce qu'elle jugea sans doute, selon la prudence humaine, que, dans un besoin égal, la vie de ce grand homme était préférable à celle du mendiant, et qu'ainsi il valait mieux garder le pain que de le donner à cet étranger. Mais elle apprit bientôt que la Foi de Paulin était plus opulente et plus efficace que la précaution timide et défiante dont elle avait usé ; car, incontinent après, il arriva des hommes qui lui amenaient une grande provision de blé et de vin, s'excusant d'ailleurs et du peu qu'ils apportaient et de leur retardement, sur ce qu'une tempête avait submergé un de leurs vaisseaux qui était chargé de froment.
" Voilà, dit alors Paulin à Thérasie, le châtiment de votre incrédulité. Vous avez dérobé au pauvre le pain que je lui voulais donner, et Dieu, en punition, nous a privés de ce vaisseau de blé que sa providence nous envoyait."

Cette grande foi était dans notre saint prêtre la source de toutes les autres vertus. On ne peut assez dignement représenter sa douceur, sa miséricorde pour toutes sortes d'affligés, sa recounaissancé pour ceux qui lui faisaient du bien, sa vénération pour les excellents prélats qui vivaient do son temps, sa dévotion envers les Saints, et surtout envers saint Félix, dont il rendit la mémoire si célèbre par tout le monde ; et, enfin, son grand amour pour Jésus-Christ dont, selon le témoignage de saint Augustin, il jetait partout une odeur très-sainte et très-agréable.

Il y avait 15 ans que Paulin vivait dans la retraite, lorsqu'on l'élut pour succéder à Paul, évêque de Nole, qui mourut sur la fin de l'année 409.
" Dans la prélature, dit Uranius, un de ses prêtres, en l'abrégé de sa vie, il n'affecta point de se faire craindre, mais il s'étudia à se faire aimer de tout le monde. Comme il n'était point touché des injures que l'on faisait à sa personne, rien n'était capable de le mettre en colère ; il ne séparait jamais la miséricorde du jugement ; mais s'il était obligé de châtier, il le faisait d'une telle manière, qu'il était aisé de voir que c'étaient des châtiments de père, et non pas des vengeances de juge irrité. Sa vie était l'exemple de toutes sortes de bonnes oeuvres, et son accueil était le soulagement de tous les misérables. Qui a jamais imploré son secours sans en recevoir une consolation très-abondante ? Et quel pécheur a-t-il jamais rencontré qu'il ne lui ait présenté la main pour le relever de sa chute ? Il était humble, bénin, charitable, miséricordieux et pacifique ; il n'eut jamais de fierté ni de dédain pour qui que ce fût. II encourageait les faibles, il adoucissait ceux qui étaient d'une humeur emportée et violente. Il aidait les uns par l'autorité et le crédit que lui donnait sa charge, d'autres par la profusion de ses revenus, dont il ne se réservait que ce qui lui était absolument nécessaire ; d'autres, enfin, par ses sages conseils, dont on trouvait toujours de grands trésors dans sa conversation et dans ses lettres. Personne n'était éloigné de lui sans désirer de s'en approcher ; et personne n'avait le bonheur de lui parler sans souhaiter de ne s'en séparer jamais."

En un mot, comme sa réputation était si grande, qu'à peine il y avait un seul lieu sur la terre où le nom de Paulin ne fût célèbre ; aussi ses bienfaits étaient si étendus, que les îles et les solitudes les plus éloignées en étaient participantes. Comme le remarque l'auteur des livres de la " Vocation des Gentils ", qui sont attribués à saint Prosper, quoique Paulin eût abandonné ses propres biens pour Jésus-Christ, il ne laissa pas, néanmoins, d'avoir grand soin des biens ecclésiastiques de son évêché, parce qu'il n'ignorait pas qu'il n'en était que le dépositaire et le gardien ; et que, étant le patrimoine des pauvres, il était obligé de les conserver pour ceux en faveur desquels les fidèles les avaient donnés à l'Eglise. Mais il en conserva les fonds avec soin, il en distribua les revenus avec une liberté sans mesure ; de sorte qu'il n'était pas moins pauvre dans l'épiscopat qu'il l'avait été dans le monastère ; rien ne demeurant entre ses mains, il était autant dans la disette, sous l'éclat de la prélature, qu'il l'était sous l'humble habit de religieux.

Il ne faut pas oublier ici que ses éminentes vertus lui attirèrent même la vénération des empereurs. Honorius, fils du grand Théodose, avait pour lui la plus grande estime ; il voulut qu'il fût presque le seul arbitre du différend qui survint dans l'Eglise romaine pour la succession au pontificat du pape saint Zozime. Car, ayant ordonné l'assemblée d'un Concile pour examiner les prétentions d'Eulalius, schismatique, contre le droit légitime de saint Boniface, et sachant que ce saint évêque n'y pouvait pas assister, parce qu'il était tombé malade, il fit différer ce concile jusqu'à ce qu'il fut entré en convalescence. Il lui écrivit ensuite une lettre pleine d'un souverain respect, lui témoignant que rien ne pouvait être décidé sans lui ; il le prie de se trouver au Concile pour apprendre au monde la volonté de Dieu, pour déclarer à l'Eglise quel était son véritable pasteur, et pour lui donner à lui-même sa bénédiction.

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jeudi, 09 juin 2016

9 juin. Saint Prime et saint Félicien, frères, martyrs. 286.

- Saint Prime & saint Félicien, frères, martyrs. 286.
 
Pape : Saint Caïus. Empereurs : Dioclétien (Orient) ; Maximien Hercule (Occident).
 
" La persécution fait jaillir les saintes palmes des martyrs."
Cassiodor. sub psalm. XCIII.
 

Saint Prime et saint Félicien avec les attributs de leur martyre,
les lions et les ours. Bréviaire à l'usage de Paris. XVe.

Les roses et les lis alternent sans fin dans la couronne tressée, par les siècles à l'Epouse du Fils de Dieu. En ce monde qui le sait si peu, tout n'a qu'un but : donner dès ici-bas les attraits du ciel à l'Eglise, agencer sa parure pour l'éternité ; parure sublime, faite des vertus des saints, qui doit rendre l'élue du Verbe digne de s'asseoir à la droite de l'Epoux au plus haut des cieux (Apoc. XIX, 7-8 ; Psalm. XLIV, 10.).

Le Cycle sacré, en sa révolution annuelle, nous donne l'image du travail incessant par lequel l'Esprit-Saint, diversifiant les mérites des serviteurs de Dieu, compose ainsi pour les noces éternelles l'admirable variété des ornements de l'Eglise dont ils sont les membres. Deux martyrs, empourprés de leur sang, viennent aujourd'hui relever la blancheur éclatante des œuvres de Norbert ; leur gloire est de celles que n'éclipse aucune autre ; mais ils n'en disposent pas moins nos yeux, par cette variété merveilleuse, à contempler délicieusement aussi la douce lumière que Marguerite, la perle de l'Ecosse, projettera demain sur le monde.

Prime et Félicien, Romains opulents, étaient déjà parvenus à la maturité de l'âge, quand la voix du Seigneur se fit entendre à eux pour les retirer de la vanité des idoles. Frères par le sang, ils le devinrent plus encore par leur commune fidélité à l'appel de la grâce. Ensemble ils se montrèrent les intrépides soutiens des confesseurs du Christ, au milieu des atroces persécutions qui sévirent sur l'Eglise dans la seconde moitié du troisième siècle de notre ère. Un même combat devait aussi terminer leur vie ici-bas, et les engendrer le même jour au ciel. Ils méritèrent de devenir, dans leurs précieux restes, le trésor principal du célèbre sanctuaire consacré sur le mont Cœlius au premier des martyrs.


Martyre de saint Prime et saint Félicien.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Prime veut dire souverain et grand, Félicien, vieillard, comblé de félicité. Le premier est souverain et grand en dignité pour les souffrances de son martyre, en puissance pour ses miracles, en sainteté pour la perfection de sa vie, en félicité pour la gloire dont il jouit. Le second est appelé vieillard, non à cause du long temps qu'il a vécu, mais pour le respect qu'inspire sa dignité, pour la maturité de sa sagesse et pour la gravité de ses moeurs.

Les deux frères Prime et Félicien furent accusés auprès de Dioclétien et de Maximien par les prêtres des idoles qui prétendirent ne pouvoir obtenir aucun bienfait des dieux, si on ne forçait ces deux saints à sacrifier. Par l’ordre des empereurs, ils furent emprisonnés. Mais un ange les vint visiter, délia leurs chaînes ; alors ils se promenèrent librement dans leur prison où ils louaient le Seigneur à haute voix.

Peu de temps après on les amena de nouveau devant les empereurs ; et là ayant persisté avec fermeté dans la foi, ils furent déchirés à coups de fouets, puis séparés l’un de l’autre. Le président dit à Félicien de tenir compte de sa vieillesse et d'immoler aux dieux. Félicien lui répondit :
" Me voici parvenu à l’âge de 80 ans, et il y en a 30 que je connais la vérité et que j'ai choisi de vivre pour Dieu : il peut me délivrer de tes mains."
Alors le président commanda de le lier et de l’attacher avec des clous par les mains et par les pieds :
" Tu resteras ainsi, lui dit-il, jusqu'à ce que tu consentes à nous obéir."
Comme le visage du martyr était toujours joyeux, le président ordonna qu'on le torturât sur place et qu'on ne lui servît aucun aliment.

Après cela, il se fit amener saint Prime, et lui dit :
" Eh bien ! Ton frère a consenti à obéir aux décrets des empereurs, en conséquence, il est vénéré comme un grand personnage dans un palais : fais donc comme lui !
- Quoique tu sois le fils du Diable, répondit Prime, tu as dit la vérité en un point, quand tu avançais que mon frère avait consenti à exécuter les ordres de l’empereur du ciel."


Vies de saints. J. de Montbaston. XIVe.

Les conseillers d'impiété virent bientôt que leurs paroles ne pourraient rien obtenir ; on cloua ses pieds et ses mains à un tronc d'arbre, et on le laissa ainsi suspendu durant trois jours, sans lui donner à manger ni à boire. Le lendemain, Prime fut appelé devant le préteur qui lui parla ainsi :
" Vois combien la prudence de ton frère est supérieure à la tienne ; il a obéi aux empereurs, et il est comblé d'honneurs auprès d'eux. Toi-même, si tu veux l'imiter, tu partageras les mêmes honneurs et les mêmes grâces."
Prime répondit :
" J'ai connu par un ange ce qui est arrivé à mon frère. De même que je suis étroitement lié à lui par la volonté, puissé-je n'en pas être séparé non plus dans le martyre !"

Peu après, il les fit conduire à l'amphithéâtre, et on lâcha deux lions sur eux ; mais ces animaux se prosternèrent aux pieds des martyrs, et ils les caressaient de la tête et de la queue. Plus de douze mille hommes étaient venus à ce spectacle ; cinq cents embrassèrent la religion chrétienne avec leurs familles.

Le président irrité fit lâcher encore deux ours cruels qui devinrent doux comme les lions. Il y avait plus de douze mille hommes qui assistaient à ce spectacle. Cinq cents d'entre eux crurent au Seigneur.

Le préteur, ému de ces faits, donna ordre de frapper les martyrs de la hache et de faire jeter leurs corps aux chiens et aux oiseaux de proie qui les laissèrent intacts. Les Chrétiens leur donnèrent alors une honorable sépulture.


Legenda aurea. Bx J. de Voragine. R. de Montbaston. XIVe.
 
PRIERE
 
 
 
" Vétérans des combats du Seigneur, apprenez-nous quelle force il convient d'apporter à tout âge au service de Dieu. Moins heureux que nous ne le sommes, vous connûtes tard l'Evangile et les richesses sans prix qu'il confère au chrétien. Mais votre jeunesse fut renouvelée comme celle de l'aigle au saint baptême (Psalm. CII, 5.), et durant trente années l'Esprit-Saint produisit en vous des fruits innombrables. Lorsqu'enfin, dans une extrême vieillesse, eut sonné l'heure du triomphe final, votre courage égala celui des plus valeureux combattants.

C'était la prière alimentée par les paroles des psaumes qui soutenait en vous un tel héroïsme, ainsi qu'en témoignent les actes de votre martyre. Réveillez parmi nous la foi dans la parole de Dieu ; ses promesses nous feront, comme à vous, mépriser la vie présente. Rappelez la piété aux sources vraies qui fortifient rame, à la connaissance, à l'usage quotidien des formules sacrées qui rattachent si sûrement la terre au ciel d'où elles sont descendues."

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jeudi, 02 juin 2016

2 juin. Saint Pothin, évêque, sainte Blandine, vierge, et leurs compagnons, tous martyrs à Lyon. 177.

- Saint Pothin, évêque, sainte Blandine, vierge, et leurs compagnons, tous martyrs à Lyon. 177.

Pape : Saint Eleuthère. Empereur : Marc-Aurèle.

" Les reliques d'un seul Martyr suffise pour exciter l'allégresse d'une ville. Pour nous,, voici que nous possédons tout un peuple de Martyrs. Gloire à notre terre, nourricière de céleste combattants, mère féconde d'héroïques vertus."
Homélie de saint Eucher, évêque de Lyon, sur Sainte blandine.


Verrière représentant saint Pothin, sainte Blandine et saint Irénée.
Chapelle Sainte-Blandine à Lyon.

Lyon est une colonie romaine fondée une cinquantaine d'années avant l'ère chrétienne. Son excellente position géographique lui permit de devenir le chef-lieu d'une grande province, avec sa garnison, son hôtel des monnaies, ses sociétés financières et commerciales, ses corporations comme celle des bateliers du Rhône et de la Saône. Ses négociants étaient en relations avec le monde entier.

Lyon avait ses bâtiments officiels, ses lieux de distraction comme l'amphithéâtre, ses faubourgs avec ses villas luxueuses. Des routes bien tenues rayonnaient autour de la ville, et des aqueducs. Un monument sacré avait été dédié à Rome et à Auguste. Son autel se dressait entre deux victoires colossales.

Chaque année, au 1er août, la ville était le théâtre de grandes solennités religieuses. Alors se réunissait l'assemblée des cités gauloises de Lyonnaise, d'Aquitaine et de Belgique, pour célébrer le culte impérial. Une foire, des jeux rehaussaient l'éclat de ces fêtes qui attiraient une foule d'étrangers. C'était le grand rassemblement de la paix romaine, de la prospérité romaine et gauloise. En termes évangéliques, c'était la fête de César et de Mammon, l'argent.

Une chrétienté se forma là de bonne heure. L'Évangile lui était venu d'Orient par la Méditerranée et la vallée du Rhône. Lyon était ville " épiscopale ", pointe avancée du christianisme vers la vallée du Rhin. La communauté de Vienne, en 177, était administrée, semble-t-il, par le diacre Sanctus, délégué de l'évêque lyonnais. Peut-être cependant Lyon et Vienne formaient-elles deux communautés distinctes.
Sous le " sage " empereur Marc-Aurèle, il y eut plusieurs persécutions. L'an 177, peu avant l'ouverture des réjouissances annuelles, une hostilité soudaine éclata contre les éléments chrétiens dans ce milieu lyonnais si cosmopolite.

Saint Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique, (T. V, ch. 1.), nous a conservé presque entièrement une admirable lettre aux Églises d'Asie et de Phrygie, qui renferme tout le récit des combats récemment livrés par les martyrs de Lyon et de Vienne. Ils souffrirent à l'amphithéâtre municipal et à l'amphithéâtre des Gaules. Ils furent la grande attraction pour un public sanguinaire.

Parmi ces vaillants, plusieurs portent des noms grecs : l'évêque de Lyon, Pothin, un nonagénaire ; Vettius Epagathus ; le médecin Alexandre, venu de Phrygie, mais établi en Gaule depuis des années ; Attale de Pergame, Alcibiade, Ponticus, Biblis... D'autres noms sont latins Sanctus, Maturus, Blandine...


Eglise Saint-Pothin à Lyon.

Voici une traduction de cette lettre vénérable, perle de la littérature chrétienne du IIe siècle :

" Les serviteurs du Christ qui habitent Vienne et Lyon, en Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance que nous dans la Rédemption paix, grâce et gloire de la part de Dieu, Père, et du Christ Jésus Notre-Seigneur.

La force de la persécution, par ici, la rage et la violence des païens contre les saints, toutes les souffrances qu'ont supportées les bienheureux martyrs, défient les narrations que nous pourrions faire de vive voix ou par écrit. En effet, l'ennemi est tombé sur nous de toute sa force : avant-goût de son avènement quand il aurait ses facilités. Il alla partout, stylant ses suppôts et les exerçant contre les serviteurs de Dieu, en sorte qu'on nous pourchassa d'abord dans les maisons, dans les bains, au forum ; puis on fit défense générale à chacun de nous de paraître en aucun lieu.

Mais la grâce de Dieu prit ses mesures défensives. Elle réserva les faibles et aligna contre l'ennemi des colonnes inébranlables dont l'endurance attirerait tout l'effort du Méchant. Ces vaillants abordèrent la lutte et subirent toute espèce d'outrages et de tortures. Des supplices, que d'autres estimeraient formidables, furent pour eux peu de chose : ils se hâtaient vers le Christ et montraient par leur exemple que " les souffrances du temps présent ne sont pas proportionnées à la gloire qui doit être manifestée en nous " (Rom., VIII, 18.).

Et d'abord, ils supportèrent généreusement les manifestations populaires : insultes, coups, violences, spoliations, grêles de pierres, emprisonnements, tout ce qu'une foule enragée a coutume d'imaginer contre des ennemis détestés. Ensuite, ils furent traduits au forum, questionnés en public par le tribun et les magistrats municipaux. Ils confessèrent leur foi et furent tous jetés en prison jusqu'au retour du gouverneur.

Quand il fut là, on les mena devant lui et il les traita avec la cruauté d'usage. Vettius Epagathus se trouvait avec nos frères. Il débordait de charité envers Dieu et le prochain ; sa vie austère lui méritait, malgré sa jeunesse, l'éloge donné au vieillard Zacharie ; oui, " il marchait sans reproche dans tous les commandements et observances du Seigneur " (Luc., I, 6.). Il était diligent pour rendre service, très zélé pour Dieu, tout bouillant de l'esprit. Un pareil homme ne put tolérer la procédure extravagante instituée contre nous.

Dans un sursaut d'indignation, il réclama la parole, lui aussi, pour défendre ses frères et montrer qu'il n'y avait rien d'irréligieux ni d'impie parmi nous. Mais ceux qui étaient autour du tribunal crièrent haro sur lui, car c'était un homme connu, et le gouverneur n'admit point cette requête pourtant juste. Il se contenta de lui demander s'il était chrétien, lui aussi. Epagathus le reconnut d'une voix vibrante, et fut admis ainsi au nombre des martyrs. Il s'était comporté en avocat des chrétiens c'est qu'il avait en lui le Paraclet, l'Esprit, plus abondamment que Zacharie, ce qu'il prouva par son ardente charité qui l'exposa à la mort, pour le salut de ses frères. Il était, il est un véritable disciple du Christ, " suivant l'Agneau partout où il va " (Apoc., 14, 4).

Dès lors, il se fit un partage parmi les chrétiens. Les uns se révélèrent bien prêts au martyre et de tout coeur rendirent ce témoignage suprême. D'autres montrèrent qu'ils étaient sans entraînement, sans préparation, faibles et incapables de supporter la tension d'un grand combat. Dix environ parmi eux tombèrent et furent pour nous cause d'une grande peine et d'une componction immense. Ils brisèrent le courage des autres qui n'étaient pas encore arrêtés et qui, malgré de rudes épreuves, assistaient les confesseurs et gardaient la liaison avec eux. Alors nous fûmes en proie à une grande inquiétude : comment tourneraient les professions de la foi ? Nous pensions à leur issue et nous craignions que quelqu'un ne tombât."

Cependant, chaque jour, on en saisissait qui étaient dignes de compléter le nombre des martyrs. C'est ainsi qu'on rafla dans les deux Églises (Lyon et Vienne) les plus zélés, les artisans de ce qui existe par ici. On arrêta aussi quelques-uns de nos serviteurs qui étaient païens, car le gouverneur avait décrété de nous rechercher tous. Ceux-ci, influencés par Satan, terrifiés par les tortures qu'ils voyaient infliger aux saints, et incités à cela par les soldats, nous calomnièrent en nous accusant de repas de Thyeste et d'incestes d'Oedipe, et d'autres énormités qu'il ne nous est pas permis de dire, ni même de penser ou croire possibles chez des hommes.

Ces racontars se répandirent ; tous devinrent fous furieux contre nous. Des gens qui, naguère, étaient de nos relations et continuaient à nous ménager nous trouvèrent du coup absolument intolérables et grincèrent des dents contre nous. Ainsi s'accomplissait la parole de Notre-Seigneur : " Il viendra un temps où quiconque vous tuera croira rendre hommage à Dieu " (Jean., 16, 2).


Le martyr de sainte Blandine et de ses compagnons.
Jean-Léon Gérome. XIXe.

Alors les saints martyrs n'eurent plus qu'à endurer des supplices au-dessus de toute description. Satan brûlait d'envie de leur tirer, à eux aussi, quelque parole de calomnie. Surexcitée, toute la colère de la plèbe, du gouverneur et de l'armée tomba sur Sanctus, le diacre de Vienne, sur Maturus, un néophyte, mais un généreux combattant, sur Attale de Pergame, qui fut toujours la colonne et le soutien de notre Eglise, et sur Blandine. En elle le Christ montra que ce qui paraît aux hommes sans prix, sans beauté, méprisable, est en grand honneur auprès de Dieu, à cause de l'amour - qu'on lui prouve par des actes, et non par les fanfaronnades de l'imagination.

Nous craignions tous, avec sa maîtresse selon la chair, qui combattait elle aussi parmi les martyrs, qu'elle ne pût faire franchement profession de la foi, à cause de sa faiblesse physique. Mais Blandine fut remplie d'une telle force qu'elle fatigua et découragea les bourreaux, qui se succédèrent près d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et épuisèrent tout l'arsenal des supplices. Ils s'avouèrent vaincus ils n'avaient plus rien à lui faire.

Ils s'étonnaient qu'il lui restât encore un souffle de vie, alors que tout son corps était déchiré et labouré. Ils certifiaient que le moindre de ces tourments était suffisant pour ôter la vie et tout leur assortiment n'avait pas réussi! Mais la bienheureuse, comme un généreux athlète, retrouvait des forces à confesser sa foi. C'était pour elle un réconfort, un repos et un apaisement de ses souffrances de dire :
" Je suis Chrétienne, et chez nous il n'y a rien de mal."

Sanctus lui aussi se classait hors-concours en supportant, avec une générosité surhumaine, toutes les violences des tortionnaires. Les impies espéraient, par la durée et l'intensité des supplices, obtenir de lui un motif de condamnation. Il leur résista avec une telle fermeté qu'il ne dit ni son nom, ni son pays, ni sa ville d'origine, ni s'il était esclave ou libre, mais à toutes les interrogations il répondait en latin :
" Je suis Chrétien."

C'était là sa réponse pour le nom, la cité, la race, pour tout successivement, et les païens ne purent tirer de lui autre refrain. Alors une grande émulation saisit gouverneur et bourreaux, en sorte que n'ayant plus rien à lui faire subir, ils lui appliquèrent finalement des lames d'airain ardentes sur les parties les plus sensibles du corps. Celles-ci brûlaient, mais lui, invincible, inflexible, ferme dans sa confession, s'abreuvait et se fortifiait à la source céleste d'eau vive qui jaillit du sein du Christ. Son pauvre corps attestait ce qu'il avait enduré ; tout n'y était que plaies et meurtrissures. Cette chair contractée n'avait plus forme humaine. Mais le Christ qui souffrait en lui acquérait une grande gloire en ruinant l'ennemi et en montrant par un exemple mémorable que rien n'est à craindre avec l'amour du Père, rien n'est douloureux avec la gloire du Christ.


Martyre de saint Pothin.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XIVe.

Les impies, quelques jours après, recommencèrent à torturer le martyr. Ils pensaient qu'en appliquant les mêmes tortures sur des plaies encore soulevées et phlegmoneuses, ils viendraient à bout de lui puisqu'il ne supportait même pas le contact des mains ; ou bien sa mort dans les supplices inspirerait de la crainte aux autres. Mais rien de tel n'arriva à Sanctus. Bien mieux ! son pauvre corps se releva, se redressa dans ces nouveaux supplices; il reprit sa forme, l'usage de ses membres. Ainsi ce ne fut pas une torture, mais une cure, par le grâce du Christ, ce deuxième supplice.

Biblis était une de celles qui avaient apostasié, et le diable croyait déjà l'avoir assimilée. Désireux d'obtenir sa condamnation par calomnie, il la fit mener au supplice : il la forcerait bien à nous charger d'impiétés, cette femmelette sans énergie. Mais quoi! pendant la torture, Biblis reprit conscience et se réveilla comme d'un profond sommeil. La douleur momentanée lui fit penser au châtiment sans fin de la géhenne. Elle contrecarra les calomniateurs par cette réplique :
" Comment pourraient-ils manger des enfants, ces gens qui ne doivent même pas prendre du sang d'animaux ?"

Dès lors elle se déclara chrétienne et elle fut mise au rang des martyrs.

Les supplices tyranniques se trouvaient sans force, grâce au Christ qui donnait patience aux bienheureux. Le diable combina d'autres machinations. Il fit enfermer les martyrs dans l'endroit le pins malsain et le plus obscur de la prison, les fit mettre aux ceps, les pieds écartés jusqu'au cinquième trou, sans parler des mauvais traitements que des gardiens acharnés et possédés du démon ont accoutumé d'infliger aux détenus. C'est ainsi qu'un bon nombre périrent d'asphyxie dans la geôle. Le Seigneur avait voulu qu'ils partissent ainsi pour souligner sa puissance. En effet, quelques-uns, si cruellement torturés qu'ils semblaient ne plus pouvoir vivre, même avec les plus grands soins, subsistèrent dans la prison, privés du secours des hommes, mais fortifiés par le Seigneur, et rendus vaillants de corps et d'âme au point de réconforter et de consoler les autres. Tandis que d'autres, des nouveaux, qui avaient été arrêtés récemment et dont le corps n'avait pas enduré la question, ne pouvaient souffrir cette geôle intolérable, et succombèrent.

Le bienheureux Pothin, chargé du ministère de l'épiscopat à Lyon, avait plus de 90 ans. Il était très infirme, pouvait à peine respirer à cause de sa débilité. Mais l'ardeur de l'Esprit le rendit fort, avec un vif désir du martyre.

Il fut lui aussi traîné devant le tribunal. Son corps était épuisé par la vieillesse et la maladie, mais son âme gardait sa vigueur pour que, par elle, le Christ triomphât. Mené au tribunal par les soldats, avec un cortège des magistrats de la cité et de tout le peuple, qui poussait contre lui des cris variés, comme s'il était le Christ en personne, il rendit cet admirable témoignage, le gouverneur lui ayant demandé quel était le dieu des chrétiens :
" Si tu en es digne, tu sauras."

Alors il fut entraîné sans ménagements, pris dans un réseau de coups ; ceux qui l'entouraient s'en donnaient à coeur joie, et du pied et du poing, sans même considérer son âge ; ceux qui étaient loin empoignaient le premier objet venu et le lui lançaient. Tous pensaient qu'ils auraient gravement manqué à leur devoir civique et religieux, s'ils s'étaient montrés tièdes à l'insulter. Ils croyaient que leurs dieux trouvaient ainsi vengeance. Pothin respirait à peine lorsqu'il fut enfin jeté en prison. Il y rendit l'âme deux jours après. Alors se manifesta dans sa grandeur la Providence de Dieu, et la miséricorde immense de Jésus apparut. Ce n'est pas tous les jours que notre confrérie est ainsi à l'honneur, mais cela fut bien dans la manière du Christ.

Ceux qui, aussitôt pris, avaient renié leur foi, se trouvaient écroués eux aussi et partageaient les souffrances des martyrs. En l'occurrence, leur apostasie ne leur procura donc aucun avantage.


Détail du retable de l'autel de sainte Blandine.
Eglise Saint-Martin-d'Ainay. Lyon. XVIIIe.

Ceux, en effet, qui avaient reconnu ce qu'ils étaient, furent mis sous les verrous comme chrétiens sans autre accusation. Mais nos renégats étaient détenus pour homicides et attentats à la pudeur, avec double peine par rapport aux autres. Ceux-ci se sentaient allégés par la joie du martyre, l'espoir des biens promis, l'amour du Christ et l'Esprit du Père.

Tandis que les autres étaient torturés par leur conscience, en sorte qu'on les distinguait au passage rien qu'à leur mine, Les confesseurs avançaient, joyeux, l'air resplendissant de majesté et aussi de grâce, à ce point que leurs chaînes faisaient élégants atours et parures, comme à une robe nuptiale des ganses brochées d'or. Ils répandaient le parfum du Christ, si bien que certains pensaient à des onctions d'essence pour la toilette. Les apostats baissaient les yeux, honteux, repoussants, parfaitement ignobles. Le comble, c'est que les païens les couvraient d'outrages, les traitaient de canailles et de capons. On les accusait de meurtres : ils avaient perdu le titre qui donne l'honneur, la gloire et la vie.

A cette vue, les autres se sentirent d'autant plus fermes, et ceux qu'on arrêtait confessaient leur foi sans barguigner, loin de tout calcul diabolique. Après ces tournois, les épreuves finales des martyrs furent variées à merveille. De mille fleurs bariolées ils tressèrent une couronne et l'offrirent au Père : ils méritaient bien, ces vaillants athlètes qui avaient soutenu un combat multiforme et remporté de grandes victoires, de recevoir la couronne magnifique de l'immortalité.

Maturus, Sanctus, Blandine et Attale furent conduits aux bêtes dans l'amphithéâtre, en spectacle inhumain pour les païens : c'était jour de combat avec les bêtes, offert précisément à l'occasion des nôtres.

Maturus et Sanctus, de nouveau, subirent à l'amphithéâtre tous les tourments, comme s'ils n'avaient rien souffert déjà. Ou plutôt ils étaient comme des champions qui ont battu l'adversaire dans plusieurs rencontres, et qui luttent cette fois pour la couronne, ils passèrent encore par les fouets, selon l'usage du pays, subirent les assauts des bêtes, et tout ce qu'un peuple délirant réclamait bruyamment çà et là. Le clou fut la chaise de fer où la grillade des corps puait la graisse. Mais les païens n'étaient pas rassasiés ; leur folie allait crescendo, voulait vaincre la constance des victimes.

Cependant, de Sanctus ils n'obtinrent rien, que cette profession de la foi qu'il répétait depuis le début. Et comme les martyrs avaient encore du souffle après ce grand combat, ils furent immolés pour aboutir. En ce jour, au lieu du programme varié des duels de gladiateurs, il y eut les saints offerts en spectacle au monde.


L'amphithéâtre des trois Gaules à Lyon ;
lieu du martyre de nos Saints.

Blandine, suspendue à un poteau, était exposée en pâture aux bêtes qu'on avait lâchées. La vue de ce crucifix improvisé, qui priait d'une voix assurée, animait grandement les combattants. Ils voyaient dans leur soeur, durant le combat, avec les yeux du corps, celui qui avait été crucifié pour eux afin de garantir aux fidèles que souffrir pour la gloire du Christ donne part au Dieu vivant. Aucune des bêtes, cette fois-là, ne toucha à Blandine.
On la détacha donc de son poteau et on la remit en prison, en réserve pour un autre combat. Ses multiples performances disqualifiaient irrémédiablement le Serpent tortueux et stimulaient nos frères. Cette petite, cette faible, cette méprisée, avec le grand athlète imbattable, le Christ, qu'elle avait revêtu, était victorieuse à plusieurs reprises de l'Adversaire. De haute lutte elle s'adjugeait la couronne de l'immortalité.


Bannière de sainte Blandine. Eglise Notre-Dame.
Clohars-Carnoët. Bretagne. XVIIIe.

Attale, lui aussi, fut violemment réclamé par le public, car il était très connu. Lutteur en pleine forme, il fit son entrée, fort de sa bonne conscience. Il s'était soigneusement exercé dans l'armée chrétienne, et toujours il avait rendu témoignage, parmi nous, à la vérité. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre, précédé d'un tableau où était écrit en latin " Attale chrétien ".

Le peuple se montait extrêmement contre lui. Mais le gouverneur, ayant su qu'il était citoyen romain, ordonna de le ramener avec le reste en prison, fit son rapport à César et attendit sa réponse.
Alcibiade, un des martyrs, vivait très chichement. D'abord il ne changea rien du tout à son régime, se contentant de pain et d'eau et s'efforçant de maintenir ce menu dans son cachot. Mais Attale, après sa première performance à l'amphithéâtre, eut une révélation à son sujet : Alcibiade avait tort de s'abstenir des choses créées par Dieu et de laisser aux autres une occasion de scandale. Persuadé, Alcibiade prit de tout sans scrupules et avec actions de grâces. Car les martyrs étaient visités par la grâce de Dieu et l'Esprit-Saint les conseillait.

Le temps qui s'écoulait n'était pas perdu pour eux. Leur patience faisait éclater l'infinie miséricorde du Christ. Les vivants faisaient revivre les morts, les martyrs graciaient les martyrs manqués. Et ce fut une grande joie pour l'Eglise, la Vierge Mère, de recevoir vivants ceux qu'elle avait rejetés morts. Grâce aux confesseurs, nombre de renégats se reprirent. Ils étaient conçus à nouveau, la vie se ranimait en eux. Il apprenaient à confesser la foi. Désormais vivants et énergiques, ils vinrent devant le tribunal. Dieu est doux, il ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion; il les aida quand ils furent interrogés de nouveau par le gouverneur. La réponse de César, en effet, était de mettre à mort les persévérants ; les renégats, de les libérer.

La grande fête annuelle, qui amène un concours immense de tous les peuples, commençait alors. Le gouverneur fit venir les bienheureux à son tribunal dans une audience théâtrale, avec défilé devant le public. Il les interrogea derechef. Ceux qui parurent nantis du droit de cité romaine eurent le tête tranchée; les autres, il les envoya aux fauves.

Le Christ fut magnifiquement glorifié par ceux qui, une première fois, l'avaient désavoué. Contre l'attente des païens ils le confessèrent alors. On les avait interrogés séparément, comme si on voulait les libérer ; mais ils confessèrent-leur Foi et s'ajoutèrent à la liste des martyrs. Resta exclu ce qui n'avait jamais eu trace de foi, jamais compris l'histoire de la robe nuptiale (Matth., XXII, 11.), jamais eu la crainte de Dieu ; des gens qui par leur volte-face avaient couvert de honte leur Eglise, des fils de perdition enfin ! Tous les autres furent réunis à l'Église.


Saint Pothin. Sébastien-Melchior Cornu.
Chapelle du palais de l'Elysée. XIXe.

A l'interrogatoire assistait Alexandre de Phrygie, médecin en Gaule depuis bien des années. Tous le connaissaient pour son amour de Dieu et sa franchise; il avait bien sa part de grâce pour l'apostolat. Debout près du tribunal, il faisait des signes de tête aux accusés pour les inciter à confesser. C'était visible pour ceux qui entouraient le tribunal on peut dire qu'il enfantait des martyrs. Les gens, irrités de voir les ci-devant renégats se rétracter, accusèrent hautement Alexandre d'être la cause de ce changement. Le gouverneur le fait comparaître, lui demande son identité.
Alexandre répond :
" Chrétien !"

Agacé, le gouverneur le condamne aux bêtes.

Le lendemain, il entra dans l'arène avec Attale, car le gouverneur, pour plaire au public, livrait de nouveau Attale aux bêtes. Ils passèrent par tous les instruments de supplice inventés pour l'amphithéâtre et soutinrent un combat très dur. Enfin, on les immola eux aussi. Alexandre ne prononça pas un mot, ne fit pas entendre un cri ; il s'entretenait avec Dieu dans son coeur.

Pour Attale, il fut placé sur la chaise de fer et brûlé. Comme une fumée et une odeur de graisse s'exhalaient de son corps, il dit au public en latin :
" Voyez c'est vous, à cette heure, qui êtes des mangeurs d'hommes. Nous autres, nous ne mangeons pas d'hommes, et nous ne faisons rien de mal."
On lui demanda quel étoit le nom de Dieu :
" Dieu, dit-il, n'a pas de nom comme un homme."


Après tous ces supplices, le dernier jour des combats singuliers, Blandine fut réintroduite, avec Ponticus, un jeune gars d'une quinzaine d'années. Chaque jour ils avaient été amenés pour voir les autres souffrir. On voulait les contraindre à jurer par les idoles. Ils restèrent calmes et dédaigneux. Fureur du public qui fut sans pitié pour l'âge de l'enfant, sans respect pour le sexe de Blandine. On les livra à toutes les atrocités ; ils parcoururent tout le cycle des supplices. Après chaque épreuve, on les pressait de jurer, mais sans pouvoir y réussir. Ponticus était encouragé par sa soeur : les païens voyaient bien que c'était elle qui l'exhortait et l'affermissait. Il endura vaillamment toutes les tortures et rendit l'âme.

La bienheureuse Blandine restait la dernière. Comme une noble mère qui lance ses fils vainqueurs pour qu'ils la devancent chez le roi, elle soutint elle aussi tous les combats de ses enfants et se hâta de les rejoindre. Joyeuse et allègre de s'en aller, elle avait l'air d'une invitée à un repas de noces et non pas jetée aux fauves. Après les fouets, puis les bêtes, puis le gril, elle fut mise dans un filet et livrée à un taureau. Plusieurs fois projetée en l'air par l'animal, elle n'avait plus le sentiment de ce qui se passait, tant elle était prise par son espérance, son attente des promesses, son entretien avec le Christ. On l'immola elle aussi. Et les païens eux-mêmes avouaient que jamais, chez eux, une femme n'avait enduré des souffrances aussi nombreuses et aussi cruelles.

Mais ce n'était pas assez pour assouvir leur fureur et leur cruauté contre les saints. Excitées par la Bête féroce de l'enfer, ces tribus féroces et barbares s'apaisaient malaisément : voire leur démence se renouvela, cette fois contre des cadavres. Le fait d'avoir été vaincus ne les humiliait pas, car ils ne pouvaient former un raisonnement; non, cela échauffait leur fureur, comme chez la bête. Le gouverneur et le peuple faisaient preuve envers nous de la même haine sans fondement. Par là s'accomplissait l'Écriture :
" Que l'injuste devienne plus injuste encore, et que le juste augmente en vertu !"
(Cf. Apoc., 22, 11; Ez., 2, 27, selon les LXX.)

Ceux qui étaient morts asphyxiés en prison, on les jeta aux chiens, avec sentinelles de jour et de nuit pour nous interdire de les enterrer. Semblablement, on exposa ce dont n'avaient pas voulu les bêtes ou le bûcher, des lambeaux déchirés ou carbonisés, des têtes coupées, des troncs mutilés. Cela resta également sans sépulture, avec une garde de soldats pendant plusieurs jours. Des païens frémissaient et grinçaient des dents contre les martyrisés on aurait dû les soumettre à des supplices encore plus forts ! D'autres se gaussaient des morts et les insultaient. Ils vantaient leurs idoles qui, disaient-ils, avaient bien puni ces gens-là. Quelques-uns, plus modérés, paraissaient éprouver une certaine pitié ; ils se répandaient en plaintes :
" Où est leur Dieu ? A quoi bon ce culte qu'ils ont préféré à leur vie ?"
Ainsi leurs sentiments étaient assez variés.

De notre côté, vive était la douleur de ne pouvoir enterrer les corps. La nuit ne nous fut pas favorable; l'argent se trouva sans séduction, les prières échouèrent. La garde était acharnée, comme si elle avait un réel intérêt à priver ces os de sépulture.

Les corps des martyrs furent donc exposés aux injures de l'air pendant 6 jours. Ensuite on les brûla. Les cendres furent balayées par les impies jusqu'au Rhône qui coule près de là, de peur qu'il ne restât sur la terre une relique. Ils faisaient cela comme s'ils pouvaient vaincre Dieu et ôter aux morts la résurrection.

" Rendons sans objet, disaient-ils, leur espérance dans une résurrection. C'est par elle qu'ils ont introduit chez nous une religion étrangère et nouvelle, qu'ils méprisent les tourments, qu'ils sont prêts à marcher joyeusement à la mort. Maintenant, voyons s'ils ressusciteront et si leur dieu est capable de les secourir et de les tirer de nos mains."

CULTE

A la fin du IIe siècle, l'Occident n'avait pas encore commencé à rendre un culte aux martyrs comme l'Orient le pratiquait depuis longtemps. De sorte que les premiers martyrs furent souvent oubliés par les générations postérieures ou n'eurent pas les honneurs qu'ils nous semblent mériter.


La primatiale Saint-Jean-Baptiste à Lyon.

Les martyrs de Lyon eurent la chance d'avoir le récit de leur mort écrit par un témoin direct, ce qui pour les modernes est d'un prix inestimable, mais leurs corps avaient disparu entièrement dans les eaux du Rhône et comme, aux premiers siècles, la dévotion des fidèles s'accrochait volontiers aux souvenirs sensibles, leur culte n'eut pas le même éclat que celui de beaucoup d'autres. C'est ainsi qu'on a la surprise de constater que des Gaulois : saint Victrice de Rouen et saint Sidoine Apollinaire ne les nomment pas dans leurs longues énumérations de martyrs. Grégoire de Tours, il est vrai, rachètera cette omission ; il nous dit que sa grand'mère Leucadia appartenait à la famille de Vettius Epagathus, le premier de la liste (Historia Francorum, I. 1, ch. 29.), et il raconte, par ailleurs, que les martyrs eux-mêmes seraient apparus aux fidèles pour leur indiquer le lieu où ils pourraient ramasser leurs cendres (De gloria martyrum, ch. 49.).

Cette seconde assertion est bien suspecte ; d'après le contexte, il semble que la révélation aurait eu lieu, à l'époque même de leur mort. Or la lettre des chrétiens de Lyon n'y fait aucune allusion, saint Augustin non plus ; il sous-entend même le contraire en disant que la sépulture n'a aucune importance (P. L., t. 40, col. 600.), et dans une homélie attribuée à saint Eucher, l'orateur explique longuement que les cendres des martyrs furent jetées dans le Rhône, sans rien ajouter.


La basilique Notre-Dame de Fourvière. A son emplacement actuel,
saint Pothin avait fondée une chapelle en l'honneur de Notre Dame.

L'absence des reliques explique la difficulté de la localisation du culte des martyrs ; les basiliques s'élevaient en effet ordinairement sur les tombeaux. Cependant la vision racontée par Grégoire de Tours entra dans la tradition lyonnaise et, au IXe siècle, Adon atteste que les fidèles vont à l'église des Apôtres vénérer les cendres des martyrs.

Cette église des Apôtres et des 48 martyrs a changé son vocable pour prendre le nom de Saint-Nizier. Son origine est très ancienne, et elle fut cathédrale jusqu'au Ve siècle, époque à laquelle Saint-Étienne reçut ce titre. Peut-on penser qu'elle s'élève exactement là où saint Pothin réunissait les fidèles ? C'est possible, mais ce n'est pas sûr.

Actuellement plusieurs lieux sont considérés à Lyon comme étant ceux où les martyrs ont souffert. Remarquons d'abord que, dans l'antiquité, le culte ne se fixait pas au lieu du supplice. Par exemple, il a fallu attendre le XVIe siècle pour que le Colisée fût considéré par les Romains comme un lieu saint ; au Moyen Age, ils n'y voyaient qu'une carrière de pierres. Si des fouilles permettaient de retrouver un ancien oratoire ou quelque inscription, si un texte attestait sûrement une tradition très ancienne, nous pourrions savoir où furent emprisonnés, jugés et mis à mort les martyrs de Lyon. Mais il n'y a rien de tel.

La prison de l'Antiquaille est totalement ignorée avant le XVIe siècle, et s'il est vraisemblable de placer la prison auprès du Forum, il ne l'est pas du tout de croire que c'était un souterrain de 6 mètres sur 3. Saint Grégoire de Tours écrit que les martyrs ont souffert à Ainay et que pour cela on les appelle quelquefois martyrs d'Ainay. Ce texte n'autorise pourtant pas à situer le lieu de leur exécution auprès de l'église Saint-Martin d'Ainay, car autrefois les collines de la rive droite de la Saône portaient le nom de Puy d'Ainay. Saint-Martin d'Ainay fut pourtant pendant le Moyen Age le but d'une grande procession en l'honneur des martyrs. Les Lyonnais s'y rendaient pour y célébrer la Fête des merveilles.

En fait, la tradition lyonnaise ne nous apporte à peu près rien. L'Église universelle connut de bonne heure saint Pothin et ses compagnons. Eusèbe, en insérant le récit de leur martyre dans son Histoire ecclésiastique, leur donna la célébrité, car il fut beaucoup lu en Orient, et en Occident dans la traduction de Rufin.

Le martyrologe hiéronymien annonce au 2 Juin les 48 martyrs et énumère leurs noms. Le vénérable Bède composa une notice d'après le récit que donne Eusèbe. Ils devaient garder une belle place puisque les plus célèbres auteurs de martyrologes du IXe siècle, l'anonyme dont le livre est conservé à la Bibliothèque nationale sous la cote latin 3879, Florus et Adon habitaient à Lyon. Ils sont passés de là dans le martyrologe romain.

Leur office n'a jamais été célébré par l'Église universelle, mais seulement par le diocèse de Lyon et quelques diocèses voisins.

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