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jeudi, 13 décembre 2018

13 décembre. Sainte Lucie de Syracuse, vierge et martyre. 303.

- Sainte Lucie, vierge et martyre. 303.

Pape : Saint Marcelin. Empereur romain d'Occident : Maximien Hercule. Empereur romain d'Orient : Dioclétien.

" Je ne m'étonne point que Lucie, pour acquérir le trésor inestimable que promet l'Evangile, se défasse sans regret des fragiles trésors d'une fortune périssable."
Hugues Vaillant. Fasti sacri.
 

Sainte Lucie. Francisco de Zurbaran. XVIe - XVIIe.

Voici la quatrième de nos Vierges sages, la vaillante Lucie. Son nom glorieux étincelle au sacré Diptyque du Canon de la Messe, à côté de ceux d'Agathe, d'Agnès et de Cécile ; mais, dans les jours de l'A vent, le nom de Lucie annonce la Lumière qui approche, et console merveilleusement l'Eglise. Lucie est aussi une des trois gloires de la Sicile chrétienne ; elle triomphe à Syracuse, comme Agathe brille à Catane, comme Rosalie embaume Palerme de ses parfums. Fêtons-la donc avec amour, afin qu'elle nous soit en aide en ce saint temps, et nous introduise auprès de Celui dont l'amour l'a rendue victorieuse du monde. Comprenons encore que si le Seigneur a voulu que le berceau de son Fils parût ainsi entouré d'une élite de Vierges, et s'il ne s'est pas contenté d'y faire paraître des Apôtres, des Martyrs et des Pontifes, c'est afin qu'au milieu de la joie d'un tel Avènement, les enfants de l'Eglise n'oublient pas d'apporter à la crèche du Messie, avec la foi qui l'honore comme le souverain Seigneur, cette pureté du cœur et des sens que rien ne saurait remplacer dans ceux qui veulent approcher de Dieu. Lisons maintenant les Actes glorieux de la Vierge Lucie.

Lucie vient de Lux, lumière. La lumière en effet est belle à voir, parce que, selon saint Ambroise, la lumière est naturellement gracieuse à la vue. Elle se répand ; sans se salir, quelque souillés que soient les lieux où elle se projette. Ses rayons suivent une ligne sans la moindre courbe, et elle traverse une étendue immense sans mettre aucune lenteur. Par où l’on voit que la bienheureuse vierge Lucie brille de l’éclat de la virginité, sans la plus petite souillure, elle répand la charité sans aucun mélange d'amour impur: elle va droit à Dieu sans le moindre détour ; elle n'apporte aucune négligence à suivre dans toute son étendue la voie qui lui est tracée par l’opération divine. Lucie peut encore signifier Chemin de Lumière, Lucis, via.
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Retable de sainte Lucie. Musée de Contes.

Lucie, vierge de Syracuse, noble d'origine ; entendant parler, par toute la Sicile, de la célébrité de sainte Agathe, alla à son tombeau avec sa mère Euthicie qui, depuis quatre ans, souffrait, sans espoir de guérison, d'une perte de sang. Or, à la messe, on lisait l’évangile où l’on raconte que Notre Seigneur Jésus-Christ guérit une femme affligée de la même maladie. Lucie dit alors à sa mère :

" Si vous croyez ce qu'on lit, croyez que Agathe jouit toujours de la présence de celui pour lequel elle a souffert. Si donc vous touchez son tombeau avec foi, aussitôt vous serez radicalement guérie."
 

Sainte Lucie au tombeau de sainte Agathe.
Legenda aurea. Bx J. de Voragine. XIVe.

Quand toute l’assistance se fut retirée, la mère et la fille restèrent en prières auprès du tombeau ; le sommeil alors s'empara de Lucie, et elle vit Agathe entourée d'anges, ornée de pierres précieuses ; debout devant elle et lui disant :

" Ma soeur Lucie, vierge toute dévouée à Dieu, que demandez-vous de moi que Vous né puissiez vous-même obtenir à l’instant pour votre mère ? Car elle vient d'être guérie par votre foi."
Et Lucie qui s'éveilla dit :
" Mère, vous êtes guérie. Or, je vous conjure, au nom de celle qui vient d'obtenir votre guérison par ses prières, de ne pas me chercher d'époux; mais tout ce que vous deviez me donner en dot, distribuez-le aux pauvres.
- Ferme-moi les yeux auparavant, répondit la mère, et alors tu disposeras de ton bien comme tu voudras."
Lucie lui dit :
" En mourant, si vous donnez quelque chose c'est parce que tous ne pouvez l’emporter avec vous : donnez-le-moi tandis que vous êtes en vie, et vous en serez récompensée."
 

Panneau de la légende de sainte Lucie.
Maître de la légende de sainte Lucie. Bruges. XVe.

Après leur retour on faisait journellement des biens une part qu'on distribuait aux pauvres. Le bruit du partage de ce patrimoine vint aux oreilles du fiancé, et il en demanda le motif à la nourrice. Elle eut la précaution de lui répondre que sa fiancée avait trouvé une propriété de plus grand rapport, qu'elle voulait acheter à son nom ; c'était le motif pour lequel on la voyait se défaire de son bien. L'insensé, croyant qu'il s'agissait d'un commerce tout humain, se mit à faire hausser lui-même la vente. Or, quand tout fut vendu et donné aux pauvres, le fiancé traduisit Lucie devant le consul Pascasius : il l’accusa d'être chrétienne et de violer les édits des Césars. Pascasius l’invita à sacrifier aux idoles, mais elle répondit :

" Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est de visiter les pauvres, de subvenir à leurs besoins, et parce que je n'ai plus rien à offrir, je me donne moi-même pour lui être offerte."
Pascasius dit :
" Tu pourrais bien dire cela à quelque chrétien insensé, comme toi, mais à moi qui fais exécuter les décrets des princes, c'est bien inutile de poursuivre.
- Toi, reprit Lucie, tu exécutes les lois de tes princes, et moi j'exécute la loi de mon Dieu. Tu crains les princes, et moi je crains Dieu. Tu ne voudrais pas les offenser et moi je me garde d'offenser Dieu. Tu désires leur plaire et moi je souhaite ardemment de plaire à Notre Seigneur Jésus-Christ. Fais donc ce que tu juges te devoir être utile, et moi je ferai ce que je saurai m’ètre profitable."
Pascasius lui dit :
" Tu as dépensé ton patrimoine avec des débauchés, aussi tu parles comme une courtisane.
- J'ai placé, reprit Lucie, mon patrimoine en lieu sùr, et je suis loin de connaître ceux qui débauchent l’esprit et le corps."
Pascasius lui demanda :
" Quels sont-ils ces corrupteurs ?"
Lucie reprit :
" Ceux qui corrompent l’esprit, c'est vous qui conseillez aux âmes d'abandonner le créateur. Ceux qui corrompent le corps, ce sont ceux qui préfèrent les jouissances corporelles aux délices éternelles.
- Tu cesseras de parler, reprit Pascasius, lorsqu'on commencera à te fouetter.
- Les paroles de Dieu, dit Lucie, n'auront jamais de fin.
- Tu es donc Dieu, repartit Pascasius.
- Je suis, répondit Lucie, la servante du Dieu qui a dit : " alors que vous serez en présence des rois et des présidents, ne vous inquiétez pas de ce que vous aurez à dire, ce ne sera pas vous qui parlez, mais l’Esprit parlera en vous."
 

Sainte Lucie. Eglise Sainte-Agathe. Brescia. Italie.

Pascasius reprit :

" Alors tu as l’esprit saint en toi ?
- Ceux qui vivent dans la chasteté, dit Lucie, ceux-là sont les temples du Saint-Esprit."
- Alors, dit Pascasius je vais te faire conduire dans un lieu de prostitution, pour que tu y subisses le viol, et que tu perdes l’esprit saint.
- Le corps, dit Lucie, n'est corrompu qu'autant que le coeur y consent, car si tu me fais violer malgré moi, je gagnerai la couronne de la chasteté. Mais jamais tu ne sauras forcer ma volonté à y donner consentement. Voici mon corps, il est disposé à toutes sortes de supplices. Pourquoi hésites-tu ? Commence, fils du diable, assouvis sur moi ta rage de me tourmenter."
 

Sainte Lucie. Francisco de Zurbaran. XVIe - XVIIe.

Alors Pascasius fit venir des débauchés, en leur disant : " Invitez tout le peuple, et qu'elle subisse tant d'outrages qu'on vienne dire qu'elle en est morte."

Or, quand on voulut la traîner, le Saint-Esprit la rendit immobile et si lourde qu'on ne put lui faire exécuter aucun mouvement. Pascasius fit venir mille hommes et lui fit lier les pieds et les mains; mais ils ne surent la mouvoir en aucune façon. Aux mille hommes, il ajouta mille paires de bœufs, et cependant la vierge du Seigneur demeura immobile. Il appela des magiciens, afin que, par leurs enchantements, ils la fissent remuer, mais ce fut chose impossible.

Alors Pascasius dit :
" Quels sont ces maléfices ? une jeune fille ne saurait être remuée par mille hommes ?"
Lucie lui dit :
" Ce ne sont pas maléfices ; mais bénéfices de Notre Seigneur Jésus-Christ Et quand vous en ajouteriez encore dix mille, vous ne m’enverriez pas moins immobile."
Pascasius pensant, selon quelques rêveurs, qu'une lotion d'urine la délivrerait dit maléfice, il l’en fit inonder ; mais, comme auparavant, on ne pouvait venir à bout de la mouvoir, il en fut outré ; alors il fit allumer autour d'elle un grand feu. et jeter sur son corps de l’huile bouillante mêlée de poix et de résine.
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Scènes de la vie de sainte Lucie.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Après ce supplice, Lucie s'écria :

" J'ai obtenu quelque répit dans mes souffrances, afin d'enlever à ceux qui: croient la crainte des tourments, et à ceux qui ne croient pas, le temps de m’insulter."Les amis de Pascasius, le voyant fort irrité, enfoncèrent une épée dans la gorge de Lucie, qui, néanmoins, ne perdit point la parole :

" Je vous annonce, dit-elle, que la paix est rendue à l’Eglise, car Maximien vient de mourir aujourd'hui, et Dioclétien est chassé de son royaume : et de même que ma soeur Agathe a été établie la protectrice de la ville de Catane, de même j'ai été établie la gardienne de Syracuse."

Comme la vierge parlait ainsi, voici venir les ministres romains qui saisissent Pascasius, le chargent de chaînes et le mènent à César. César avait en effet appris qu'il avait pillé toute la province. Arrivé à Rome, il comparait devant le Sénat, est convaincu, et condamné à la peine capitale.

Quant à la vierge Lucie, elle ne fut pas enlevée du lieu où elle avait souffert, elle rendit l’esprit seulement quand les prêtres furent venus lui apporter le corps du Seigneur. Et tous les assistants répondirent : Amen.

Elle fut ensevelie dans cet endroit là même où on bâtit une église. Or, elle souffrit au- temps de Constantin et de Maxime, vers l’an de Notre Seigneur Jésus-Christ 310.
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Sainte Lucie. Francesco del Cossa. XVe.

PRIERES

Nous prenons dans l'Office de la Sainte quelques Antiennes, dont l'ensemble forme une oeuvre lyrique pleine de grâce et de fraîcheur :

" Sainte Lucie étant en prières, la bienheureuse Agathe lui apparut, et consolait la servante du Christ. Vierge Lucie, lui dit-elle, pourquoi me demandes-tu pour ta mère un secours que toi-même lui peux procurer ? A cause de toi, Vierge Lucie, la ville de Syracuse sera comblée de gloire par le Seigneur Jésus-Christ. Voix de Lucie : Je vous bénis, Ô Père de mon Seigneur Jésus-Christ, de ce que, par votre Fils, le feu qui m'environnait a été éteint. Dans ta patience, tu as possédé ton âme, Ô Lucie, Epouse du Christ ! tu as haï les choses du monde, et tu brilles avec les Anges : par ton propre sang, tu as vaincu l'ennemi."
 

Martyre de sainte Lucie. Livre d'images de Madame Marie. XIIIe.

" Nous nous adressons à vous, Ô Vierge Lucie, pour obtenir la grâce de voir dans son humilité Celui que vous contemplez présentement dans la gloire : daignez nous accepter sous votre puissant patronage. Le nom que vous avez reçu signifie Lumière : soyez notre flambeau dans la nuit qui nous environne. Ô Lampe toujours brillante de la splendeur de virginité, illuminez nos yeux ; guérissez les blessures que leur a faites la concupiscence, afin qu'ils s'élèvent, au-dessus de la créature, jusqu'à cette Lumière véritable qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne comprennent point. Obtenez que notre œil purifié voie et connaisse, dans l'Enfant qui va naître, l'Homme nouveau, le second Adam, l'exemplaire de notre vie régénérée. Souvenez-vous aussi, Vierge Lucie, de la sainte Eglise Romaine et de toutes celles qui empruntent d'elle la forme du Sacrifice : car elles prononcent chaque jour votre doux nom à l'autel, en présence de l'Agneau votre Epoux, à qui il est agréable de l'entendre. Répandez vos bénédictions particulières sur l'île fortunée qui vous donna le jour terrestre et la palme de l'éternité. Maintenez-y l'intégrité de la foi, la pureté des moeurs, la prospérité temporelle, et guérissez les maux que vous connaissez."


Sainte Lucie et sainte Odile. Flandres. XVIe.
 
Rq : Nous fêtons aussi aujourd'hui sainte Odile - dont nous donnerons la notice prochainement. Ces deux grandes et héroïques saintes sont souvent associées dans le culte et la piété et donc dans l'iconographie.

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mercredi, 12 décembre 2018

12 décembre. Saint Corentin, premier évêque de Quimper. 460.

- Saint Corentin, premier évêque de Quimper-Corentin. 460.

Pape : Saint Léon Ier le Grand. Roi de Cornouailles : Salomon Ier ; Aldrien.

" Surpassez les autres par le mérite autant que vous les surpassez par le rang."
Saint Isidore d'Espagne.


Statue de saint Corentin. Institution
Notre-Dame de Kerbertrand. Quimperlé. Bretagne.

Nous empruntons au Frère Albert Le Grand, prêtre de l'Ordre des Frères Prêcheurs de Morlaix et de sa Vie des Saints de la Bretagne Armorique (1636) la notice qu'il a composée pour notre grand et saint évêque :

Saint Corentin, premier Evesque de Cornoüaille, en la Bretagne Armorique, nasquit au même Diocese, environ l'an 375, treize ans avant que le tyran Maxime passast ès Gaules, et fut, dés son enfance, instruit par ses parents en la Religion Chrestienne ; ayant esté, par une grace et protection speciale de Dieu, preservé pendant les guerres que le Roy Conan Meriadec fit aux garnisons Romaines, qu'il chassa entierément de Bretagne, il s'adonna tout de bon au service de Dieu ; et, pour mieux y vacquer, et faire un perpétuel divorce avec le monde, il se retira en une solitude, dans une forest en la Paroisse de Plou-Vodiern, au pied de la montagne de saint Cosme, où il bastit un petit Hermitage près d'une fontaine, et, tout joignant un petit Oratoire ; passant en ce lieu les nuits & les jours en prieres et Oraisons, inconnu et retiré de toute conversation humaine, mais chery et consolé de Dieu, qui jamais n'oublie ceux qui, pour son Amour, oublient toutes choses, et fortifié de sa grace contre les attaques et tentations de ses ennemis, et comblé de ses celestes et divines caresses. Pour sa nourriture et sustentation en cette solitude, Dieu faisoit un miracle admirable et continuel ; car, encore qu'il se contentast de quelques morceaux de gros pain, qu'il mendioit quelques fois és villages prochains, et quelques herbes et racines sauvages, que la terre produisait d'elle-mesme, sans travail ny industrie humaine, Dieu luy envoya un petit poisson en sa fontaine, lequel, tous les matins, se presentoit au Saint, qui le prenoit et en coupoit une piece pour sa pitance, et le rejetoit dans l'eau, et, tout à l'instant, il se trouvoit tout entier, sans lesion ny blesseure, & ne manquoit, tous les matins, à se présenter à saint Corentin, qui faisoit toûjours de mesme.

En mesme temps, vivoit un saint Prestre solitaire, nommé Primael, ou Primel, lequel menoit une vie fort sainte dans une forest en Cornoüaille (1). Saint Corentin l'alla visiter, pour recevoir de luy quelques salutaires instructions ; saint Primaël le recueillit gracieusement, et passerent les deux Saints le reste de la journée en saints propos et colloques spirituel, & la nuit suivante en prieres et Oraisons. Le matin, saint Corentin desira dire la Messe en l'Oratoire de saint Primael, qui, luy ayant disposé tout ce qui estoit requis & necessaire, s'en alla querir de l'eau à une fontaine assez éloignée de son Hermitage ; Saint Corentin l'ayant longtemps attendu, sortit de la Chapelle et vit venir le saint vieillard tout doucement et à petits pas tant pour sa lassitude et que la fontaine estoit loin de là, que parce qu'il estoit boiteux. Saint Corentin, le voyant tout hors d'haleine, en prit pitié et supplia Nostre Seigneur de luy octroyer de l'eau plus prés de son Hermitage ; puis, dit la Messe, pendant laquelle il reïtera son Oraison ; Dieu exauça sa priere, car au lieu mesme où il mit son baston en terre, après la Messe, il rejaillit une source d'eau, dont les deux Saints rendirent graces à Dieu ; et, ayant séjourné quelques jours avec saint Primaël, il s'en retourna en son Hermitage à Plovodiern.

Encore qu'il tâchast à se derober de la hantise et conversation des hommes, si ne se peut-il tellement cacher, que la reputation de sa Sainteté ne retentit par toute la Bretagne, de sorte que deux Personnages de grande sainteté le vinrent visiter en son Hermitage (2) ; saint Corentin les receut fort humainement ; et, pour les festoyer, leur dressa des crépes (à la mode du païs) qu'il accomoda de quelque peu de farine qu'on luy avoit donnée par aumône és villages prochains ; mais Dieu, qui ne délaisse ceux qui ont jetté en luy toute leur espérance, pourveut miraculeusement à la nourriture de ses serviteurs ; car saint Corentin, estant allé puiser de l'eau à la fontaine, la trouva pleine de belles et grosses anguilles, dont il en prit autant qu'il luy fut nécessaire pour festoïer ses hotes, lesquels se retirerent, loüans Dieu qui, par des miracles si signalez, témoignait la Sainteté de son serviteur saint Corentin.


Saint Corentin. Faïencerie Henriot. Quimper. XIXe.

En ce temps-là, le Roy Grallon, qui avoit succedé à Conan Meriadek, se tenoit, avec toute sa Cour, en la Ville de Kemper-Odetz, capitale du Comté de Cornoüaille. Un jour, estant allé à la chasse, il donna jusques dans la forest de Nevet (qui n'est plus), en la Paroisse de Plovodiern, proche l'Hermitage de saint Corentin ; et, ayant chassé tout le jour, sur le soir, il s'égara dans la forest, et enfin se trouva prés l'Hermitage du Saint, avec une partie de ses gens, ayans tous bon appétit ; ils descendirent et s'adresserent au Saint Hermite, luy demanderent s'il ne les pourroit pas assister de quelques vivres ?
" Oüy (répondit-il), attendez un petit, & je vous en vays querir."

Il s'en alla à sa fontaine, où son petit poisson se représenta à luy, duquel il en coupa une piece de dessus le dos et la donna au maistre d'hôtel du Roy, luy disant qu'il l'apprestast pour son maistre & les Seigneurs de sa suite; le maistre d'hôtel se prit à rire et se mocquer du Saint, disant que cent fois autant ne suffiroit pour le train du Roy. Neanmoins, contraint par la nécessité, il prit ce morceau de poisson, lequel (chose étrange !) se multiplia de telle sorte, que le Roy et toute sa suite en furent suffisamment rassasiez. Le Roy, ayant vu ce grand Miracle, voulut voir le poisson duquel le Saint avoit coupé ce morceau et alla à la fontaine, où il le vit, sans aucune blessure, dans l'eau ; mais quelque indiscret (que la Prose, qui se chante le jour de la Feste du Saint, dit avoir esté de l'Evesché de Leon) en coupa une pièce pour voir s'il deviendrait entier, dont il resta blessé, jusqu'à ce que saint Corentin y vint, qui, de sa Benediction, le guerit, et luy commanda de se retirer de là, de peur de semblable accident, à quoy il obéït (3).

Le Roy Grallon, ravy de ces merveilles, se prosterna aux pieds du saint Hermite et luy donna toute sa forest & une maison de plaisance qu'il avoit en ladite paroisse de Plovodiern ; puis, s'étant recommandé à ses prières, il se retira à Kemper-Odetz. Saint Corentin convertit cette maison que le Roy luy avait donnée en un Monastere, où, ayant amassé nombre de saint Religieux, il vivoit en grande sainteté & austerité.


Cathédrale Saint-Corentin. Quimper. Bretagne.

Le Saint, sachant combien il importoit au bien de la république que les enfans des seigneurs et gentilshommes fussent, de bonne heure, élevez et dressez à la vertu, prenoit le soin de les instruire ; et, à cette fin, il avoit un nombre de pensionnaires en son Monastere, entre lesquels les plus signalez furent Wennolé, Tugdin et Jacut, lesquels, depuis, furent Abbez en trois celebres Monasteres. Quelque temps après, le Roy Grallon fut supplié par les seigneurs et tout le Peuple de procurer l'erection d'un Evesché à Kemper-Odetz, pour le Comté de Cornoüaille, le Roy s'y accorda, et, ayant fait toutes les dépêches requises, nomma saint Corentin à ce nouveau Evesché, et, l'ayant mandé, l'envoya à Tours vers saint Martin, Archevesque dudit lieu, pour estre par luy sacré, luy donnant pour compagnons Gwennolé & Tugdin (4), pour estre benits Abbez de deux Monasteres qu'il vouloit édifier. Ils furent gracieusement receus du saint Archevesque, lequel, au desir des lettres du Roy, consacra saint Corentin, mais ne voulut benir les deux autres, disant que c'estoit à faire à luy à benir les Abbez de son Diocese. Les Saints, ayans achevé leur legation, s'en retourneront à Kemper-Odetz, où le Roy, avec toute sa Cour, les receut, et fut dressé une entrée Episcopale et solemnelle à saint Corentin, qui prit possession de son Siège et celebra Pontificalement la Messe.

Le Roy vint à l'offrande & offrit à Dieu et au saint Prélat son palais qu'il avoit dans Kemper (5) et grand nombre de terres et possessions ; les princes et seigneurs de sa Cour, à son exemple, en firent de mesme, chacun selon ses moyens et facultez. Le lendemain, saint Corentin benit solennellement ses deux saints disciples, Abbez, destinant Gwennolé pour le Monastere de Land-Tevenec, que le Roy Grallon fonda quelque temps après. Ce pieux prince, non content des dons qu'il avoit faits au saint Evesque, fonda la Cathedrale, arrenta nombre de Chanoines ; et, pour laisser la Ville libre à saint Corentin, il en retira sa Cour et la transfera en la fameuse ville d'Is.

Saint Corentin, considérant que cette nouvelle dignité requeroit de luy une nouvelle sollicitude, commença, à bon escient, à cultiver son Diocese ; il confera les saints Ordres à bon nombre de vertueux personnages, lesquels il instruisoit pour les faire Recteurs de son Diocese, lequel il visita et distribua par paroisses et trèves, preschant partout d'une ardeur et zele admirables, non moins d'exemple que de vive voix, n'ayant relasché rien de ses austeritez ordinaires. Ayant saintement gouverné son troupeau quelques années, Dieu le voulut récompenser de ses travaux et luy envoya une maladie, qui l'affaiblit tellement, que, prévoyant l'heure tant désirée s'approcher, il fit venir tous ses Chanoines et Religieux, et, les ayant exhortez à l'Amour de Dieu et perseverance en leur vocation, il receut, en leur presence, ses Sacremens ; puis, leur ayant donné sa benediction, il rendit son Ame beniste és mains de son Createur, le 12 décembre l'an 401.

Son corps lavé fut revétu de ses Ornemens Pontificaux et porté dans son Eglise Cathedrale ; et son décez estant sceu par le Pays circonvoisin, il se rendit une si grande affluence de peuple à Kemper-Odetz, pour voir son saint Corps et le baiser, qu'on ne le pût si-tost enterrer qu'on s'estoit proposé ; les malades y alloient et estoient gueris ; les muets, sourds, boëteux, aveugles y receurent l'usage de leurs membres ; les demoniacles y furent délivrez, et plusieurs autres miracles s'y firent en témoignage de sa sainteté. Le Roy Grallon, qui s'estoit rendu à Kemper-Odetz, quand il eut avis de sa maladie, assista, avec sa cour, à son enterrement, qu'il fit faire avec autant de pompe et magnificence, que si c'eust esté pour luy mesme, et défraya le tout ; il fut ensevely dans le Choeur de sa Cathedrale devant le grand Autel, où Dieu a fait plusieurs miracles par son intercession, aucuns desquels nous rapporterons icy, à la gloire de Dieu & de son Saint, duquel la memoire fut si douce à ses citoyens, qu'ils donneront son Nom à leur Ville, l'appelans KEMPER-CORENTIN, & non plus KEMPER-ODETZ.


Cathédrale Saint-Corentin. Quimper. Bretagne.

Une damoiselle, ayant receu quelque faveur par les merites et intercessions de saint Corentin, fit voeu d'offrir quelque quantité de cire à son Eglise, et vint rendre son voeu ; comme elle s'approcha de l'Autel pour l'y présenter, le diable la tenta de le retenir, ce qu'elle fit ; mais la misérable fut punie sur le champ ; car la main qu'elle avoit tirée se ferma si fort, que, quelque effort qu'elle fit, elle ne la pût ouvrir ; se voyant punie de la sorte, elle s'en retourna au logis fort désolée, suppliant saint Corentin de luy impetrer l'usage de la main. Une nuit qu'elle prioit de grande ferveur, saint Corentin luy apparut, glorieux et resplendissant, et luy dit :
" Ma fille, quand vous aurez promis quelque chose à Dieu, ou à ses serviteurs, ne vous en dédites pas, mais accomplissez le gayement ; allez demain à mon Eglise et priez devant mon tombeau, et vous recevrez guerison."

Le lendemain, la femme alla prier au Sepulchre du Saint, où s'estant endormie, saint Corentin lui apparut de rechef et luy dit qu'elle estoit guerie ; elle, se reveillant là dessus, se trouva avoir le maniement de sa main libre, dont elle rendit graces à Dieu et à saint Corentin. Il apparut à un larron et le frappa de Paralysie, dont il ne pût jamais estre guery, qu'il n'eut restitué ce qu'il avoit dérobé. Quelques méchans, estans entrez de violence dans la maison d'un honneste Personnage, l'enfermerent dans un coffre, à dessein de l'y laisser mourir de faim ; ce pauvre homme eut recours à Dieu par l'entremise de saint Corentin, lequel parut en la chambre, tout éclatant et glorieux, et, du bout de sa Crosse, leva la serrure de ce coffre et délivra ce pauvre homme, qui, de ce pas, alla à son Eglise remercier Dieu et son serviteur saint Corentin. L'an de grace 1018, Alain Caignard, comte de Cornoüaille, pensa devenir aveugle, à cause d'une défluxion qui luy tomba sur les yeux ; à laquelle les médecins ne pouvoient remédier ; en cette affliction, la Comtesse Judith, sa femme, fille de Judicaël, Comte de Nantes, luy conseilla de faire voeu à saint Corentin, et promettre de donner quelques terres et heritages à son Eglise : il la crût, et ainsi, ayant fait dresser et signé les contrat des terres qu'il disposoit donner, il se fit porter à Kemper-Corentin, où il visita l'Eglise et fit sa priere, puis mit ces contrats sur l'Autel, offrant à Dieu et à saint Corentin les terres et héritages qui y estoient mentionnez, et, aussi-tost la défluxion se dissipa, et, du depuis, n'eut plus mal aux yeux. Ce saint corps demeura à Kemper jusques à l'an 878. que les Normands ayans pris terre en Cornoüaille, les Chanoines et Ecclesiastiques de Kemper se retirerent à Tours, emportans le tresor de leur Eglise, et, entre autres Reliques, le Corps de saint Corentin, qu'ils mirent en l'Eglise de saint Martin ; depuis, il fut transporté à Marmoutier, où il est reverement conservé.


Statue de saint Corentin. Eglise Saint-Méen. Arzano Bretagne.

(1) En voyant saint Corentin vivre en ermite dans la forêt de Névet, et aller faire visite à un autre solitaire plusieurs ont supposé que leurs ermitages étaient voisins ; c'est une erreur. M. de Kerdanet a très bien désigné le lieu sanctifié par saint Primael ; il est marqué par une chapelle aujourd'hui en ruines, dans la paroisse de Saint-Thois, non loin de la route de Quimper à Châteauneuf, sur un des points les plus pittoresques de cette contrée accidentée.

(2) L'ancienne Vie dit que ces visiteurs étaient saint Malo et saint Patern ; au nom du premier, dom Plaine a substitué le nom de saint Melaine dans la traduction ; encore aurait-il mieux valu qu'il se contentât de la note chronologique qu'il a placée sur le texte latin. - A.-M. T.

(3) Ce n'est pas du tout l'ancienne Vie qui indique la nationalité du serviteur de Grallon coupable d'avoir mutilé le poisson de saint Corentin. Et d'abord, ce personnage n'est pas un voleur ; Albert Le Grand l'appelle plus judicieusement " un indiscret " ; ce n'est donc pas à lui qu'il faut appliquer la fameuse strophe que l'on chantait trois fois dans la séquence ou prose usitée pour la fête de saint Corentin.

" Aperitur clausa manus,
Reddit furtum et fit sanus
Latro de Leonia."


Il s'agissait là d'un voleur de profession, et vraiment Léonard de naissance, qui étant venu à Quimper afin de pouvoir faire son métier dans la foule le jour où l'on consacrait la cathédrale, n'empara d'un peloton de fil de soie au détriment d'un pèlerin. Sa main se ferma sur l'objet du larcin et ne put s'ouvrir que quand le larron eut réclamé l'intervention du saint patron de la Cornouaille et promis la restitution. Non-seulement ce malheureux se convertit, mais il devint un zélé propagateur de la dévotion à saint Corentin. La tradition populaire (malencontreusement suivie par Albert Le Grand) a confondu le Léonard voleur de soie (illustré par la séquence) et le mutilateur du poisson. - A.-M. T.


Saint Corentin. Eglise Saint-Léger. Saint-Léger-des-Prés.
Diocèse de Rennes. Bretagne. XVIIIe.

(4) On sait peu de choses sur saint Tudy : il débuta dans la vie religieuse sous la discipline de saint Mandat, puis il vécut en solitaire à l'île qui porte son nom, et fonda une abbaye là où est aujourd'hui la belle église paroissiale de Loctudy (XIIe siècle). M. de la Borderie (tome III , p. 166) suppose que cette abbaye subsista peu de temps et qu'elle fut, non pas restaurée, mais remplacée par un nouveau monastère avant la fin du XIe siècle où l'on voit figurer dans deux chartes du duc Alain Fergent, les noms de deux abbés de saint Tudi : Guégon et Daniel. Ce nom d'abbé indique bien, il est vrai, des chefs de maisons monastiques ; mais il y eut à une époque très reculée un collège de chanoines ou de chapelains desservant l'importante église que les barons du Pont (Pont-l'Abbé) avaient érigée dans les dépendances de leur château, en l'honneur de saint Tudy ; on pourrait se demander si l'abbé de saint Tudy n'était pas le prélat de ce collège canonial. Parmi les reliques dont il a été parlé aux annotations de la Vie de saint Guénolé figurent celles de saint Tudy, portées du monastère d'Anaurot à l'île de Groix, et retrouvées au XIe siècle, sur les indications d'un moine de Sainte-Croix de Quimperlé. Conservées dans l'île, du moins en partie, jusqu'à la Révolution, elles sont aujourd'hui perdues. Saint Tudy est le patron de Groix, des deux paroisses qui portent son nom, et de plusieurs chapelles. Avec saint Primael, il est représenté dans un beau vitrail à la chapelle du Grand-Séminaire de Quimper. - A.-M. T.

(5) C'est-à-dire le château, situé au confluent de l'Odet et du ruisseau appelé le Frout. C'est en effet à cette place que saint Corentin bâtit la cathédrale et le monastère où il devait vivre entouré de ses religieux. Ce fut là le centre d'une ville nouvelle appelée en latin Corisopitum, (parce que les habitants de la contrée s'appelaient les Corisopites), et en breton Kemper qui veut dire confluent ; l'ancienne ville s'étendait sur les deux rives de l'Odet, mais en aval, là où sont les faubourgs de Locmaria et de Bourlibou, rejoints alors par un pont. Cette vieille cité s'appelait Civitas Aquilae ou Civitas Aquilonia.

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mardi, 11 décembre 2018

11 décembre. Saint Damase d'Espagne, pape. 384.

- Saint Damase Ier d'Espagne, pape. 384.

Papes : Saint Libère (prédécesseur, +366) ; saint Sirice (successeur). Empereurs romain d'Occident : Gratien (367 - 383) ; Valentinien II (375 - 392) ; Maxime (384 - 388). Empereur romain d'Orient : Théodose Ier.

" Damase est un personnage éminent, fort versé dans la connaissance des saintes écritures."
Saint Jérôme, Epître à Eustochium.


Saint Damase. Missel romain. Bologne. XIVe.

Ce grand Pontife apparaît au Cycle, non plus pour annoncer la Paix comme saint Melchiade, mais comme un des plus illustres défenseurs du grand Mystère de l'Incarnation. Il venge la foi des Eglises dans la divinité du Verbe, en condamnant, comme son prédécesseur Libère, les actes et les fauteurs du trop fameux concile de Rimini ; il atteste par sa souveraine autorité l'Humanité complète du Fils de Dieu incarné, en proscrivant l'hérésie d'Apollinaire. Enfin, nous pouvons considérer comme un nouvel et éclatant témoignage de sa foi et de son amour envers l'Homme-Dieu, la charge qu'il donna à saint Jérôme de travailler à une nouvelle version du Nouveau Testament sur l'original grec, pour l'usage de l'Eglise Romaine. Honorons un si grand Pontife que le Concile de Chalcédoine appelle l'ornement et la force de Rome par sa piété, et que son illustre ami et protégé saint Jérôme qualifie d'homme excellent, incomparable, savant dans les Ecritures, Docteur vierge d'une Eglise vierge.


Saint Damase. Litographie du XIXe siècle.

Si saint Jéröme a été si heureux de trouver à Rome saint Damase, qui a su reconnaître son mérite et lui donner en cette ville des emplois convenables à sa piété et à son érudition, nous pouvons dire aussi que ce n'a pas été un petit avantage à saint Damase d'y recevoir ce grand docteur, qui a été l'admirateur de ses vertus et le grand héraut de ses louanges.

Saint Damase était espagnol, quoiqu'on ne sache pas exactement en quelle ville ni en quelle province il est né. Son père s'appelait Antoine ; il eut une soeur parfaitement belle et vertueuse nommée Irène. Etant venu à Rome avec sa famille, il y entra dans les ordres sacrés, et, s'étant rendu par ses mérites un des plus considérables membres du clergé, il fut premièrement fait nonce apostolique auprès des empereurs Valens et Valentinien ; puis il exerca dans la ville même l'office de vicaire du souverain pontife. Après la mort de Libérius, il fut élu en sa place à l'âge de soixante-deux ans.


Apotéose de saint Damase. Détail. Anonyme. XVIIIe.

Ursin, ou Ursicin, homme turbulent et qui ambitionnait cette haute dignité, ne pût souffrir qu'il lui eût été préféré. Aussi, ayant assemblé quelques clercs factieux, il se fit élire antipape et tâcha de se conserver par la violence un rang que le droit d'une élection canonique ne lui donnait pas. Dans ce tumulte, beaucoup de personnes furent tuées, et on trouva en un seul jour jusqu'à 137 corps étendus sur la place, sans néanmoins que saint Damase y eut contribué en aucune manière, parce qu'il était d'un esprit fort doux et qu'il aurait plutôt renoncé au souverain Pontificat que de le conserver par les armes.

L'empereur Valentinien, persuadé du bon droit de notre saint, envoya Prétextat à Rome pour en chasser Ursicin et ses adhérents, et le maintenir dans la paisible possession de son siège. Cette paix ne dura pas longtemps ; Ursicin eut permission de retourner dans Rome, et, sa malice ne diminuant point avec le temps, il eut l'âme assez noire pour faire accuser le saint Pontife d'adultère? Concordius et Calliste, diacres, furent les instruments de sa calomnie. Ils ouvrirent la bouche contre l'oint du Seigneur et lui imputèrent ce crime pour le faire juger indigne de la souveraine prélature. Damase ne se troubla point ; il assembla à Rome un synode de 44 évêques, où il se justifia si parfaitement, que ses accusateurs furent excommuniés et chassés de la ville, et qu'on décréta que, dans la suite, ceux qui accuseraient injustement quelqu'un seraient sujet à la peine du talion.


Saint Damase dictant à saint Jérôme. Bible. Italie du Nord. XIe.

Les schismatiques ne laissèrent pas de le persécuter pendant tout le reste de son pontificat ; mais leurs traverses en l'empêchèrent pas de s'acquiter dignement de sa charge et de combattre perpétuellement les hérésies. Il convoqua pour cela divers conciles dans la même ville : l'un en 369, où il fit condamner les décrets du faux concile de Rimini et déposer Auxence, évêque de Milan, grand fauteur de l'Arianisme, lequel, néanmoins, se maintint toujours dans son siège par la faveur de Valentinien l'aîné, dont il avait su gagner l'esprit par flatterie ; l'autre, en 373, contre un grand nombre d'hérésies qui infectaient l'Orient ; surtout contre celle d'Apollinaire, qui renfermait une infinité d'extravagances, entre autres, que Notre Seigneur Jésus-Christ n'avait point d'âme ou du moins d'entendement, mais que le Verbe, uni à ce corps, lui tenait lieu de ces parties essentielles de l'homme ; que sa chair venait du ciel et n'avait fait que passer par le sein de Marie comme par un canal ; le troisième, en 382, pour remédier au schisme qui affligeait depuis longtemps l'Eglise d'Antioche.

De plus, il en fit tenir un à Aquilée, en 381, où, en une seule session, qui dura depuis une heure après midi jusqu'à sept heures du soir, Pallade et Secondien, évêques d'Illyrie, furent convaoincus d'hérésie, confondus dans la discussion et condamnés comme coupables des blasphèmes d'Arius. Il envoya aussi à Constantinople le célèbre saint Zénobe, depuis évêque de Florence, pour consoler les fidèles cruellement persécutés par l'empereur Valens, qui s'était déclarés pour l'Arianisme. Enfin, ce fut par son autorité qu'en la même année 381 et en la même ville, se tint le deuxième concile général de l'Eglise, composé de cent cinquante évêques d'Orient, où Arius et Macédonius furent condamnés, et où la foi orthodoxe, que la cruauté de ce prince semblait avoir éteinte et réduite au tombeau, fut heureusement ressuscitée. Saint Damase le confirma et le reçut, en ce qui touchait la doctrine, comme une des règles de la foi : ce quilui a donné le nom et la force de concile oecuménique, quoiqu'en effet les évêques d'Occident n'y fussent pas, et qu'il ne s'y fût trouvé qu'un assez petit nombre de ceux de l'Eglise grecque.


Saint Damase. Gravure du XIXe.

Outre le soin et la diligence qu'apporta ce généreux Pontife à bannir les hérésies de toutes la terre, il s'étudia aussi à retrancher les abus qui s'étaient glissés dans l'Eglise? Entre les épîtres qui lui sont attribuées dans la collection des conciles, il y en a une aux évêques d'Afrique, où, après avoir établi la primauté du Saint-Siège, il fait de très sages constitutions, principalement touchant les accusations des clercs et des évêques, dont quelques-unes ont été insérées dans le corps du droit canon. Il y en a une autre aux évêques de Numidie, où il condamne l'usurpation des chorévêques, lesquels, n'étant que simples prêtres, et n'ayant pas reçu la consécration épiscopale, ne laissaient pas de s'attribuer le droit d'ordonner des prêtres et des ministres, de bénir des religieuses, de consacrer les églises, de faire le saint Chrême, de conférer la confirmation et de réconcilier publiquement les pénitents : ce qui n'appartient qu'aux véritables évêques.

Saint Damase régla la psalmodie et fit chanter en Occident les psaumes de David, selon la correction des Septante, que saint Jérôme avait faite par son ordre. Il introduisit aussi la coutume de dire Alleluïa dans l'Eglise hors le temps de Pâques, au lieu qu'auparavant on ne le disait qu'à Rome qu'en ce temps de réjouissance extraordinaire. Il bâtit deux église dans la ville : l'une de Saint-Laurent, auprès du théâtre de Pompée, l'autre sur la voie Ardéatine. Il orna le lieu où les bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul avaient longtemps reposé, et que l'on appelait la Platonie. Il trouva plusieurs corps saints et les fit mettre dans les tombeaux honorables, autour desquels il fit graver des vers qui faisaient mention de leurs triomphes. Il fit aussi construire un baptistère magnifiquen dont le poëte Prudence fait une riche description dans la huitième de ses hymnes.


Saint Damase donne l'instruction de rédiger les psaumes
à saint Jérôme. Ivoire commandé par saint Charlemagne.
Brême. Allemagne. IXe.

En cinq ordinations qu'il célébra, selon la coutume, au mois de décembre, il créa 31 prêtre, 2 diacres et 62 évêques. Enfin, après avoir gouverné saintement l'Eglise au milieu de tant de tribulations, 18 ans, 2 mois et 10 jours, il fut appelé au ciel pour recevoir la récompense de ses travaux, le 11 décembre 384. Dieu le rendit illustre par plusieurs miracles ; car à son invocation des malades furent guéris et des énergumènes délivrés des démons qui les possédaient. Il avait aussi pendant sa vie rendu la vue à un aveugle qui l'avait perdus despuis 13 ans.

Les Pères de l'Eglise lui ont donné de grands éloges. Saint Ambroise dit qu'il fut élu par un coup du ciel. Saint Jérôme témoigne qu'il était demeuré vierge ; ce qui montre encore plus la malice des schismatiques, qui ne craignirent point de l'accuser d'adultère. Théodoret assure qu'il avait mérité le nom d'homme admirable. Enfin, le même saint Jérôme, qui lui avait servi de secrétaire, le met au nombre des écrivains ecclésiastiques.

Son corps fut d'abord déposé près du tombeau de sa mère et de sa soeur, dans la basilique élevée par lui sur la voie Ardéatine. Plus tard, vers l'époque d'Adrien Ier (772-795), ses reliques furent transférées dans celle de Saint-Laurent in Damaso, à l'intérieur de la ville. Elles y reposent encore aujourd'hui sous le maître-autel, à l'exception du chef du bienheureux Pape, qui est conservé à Saint-Pierre de Rome.

 


Saint Damase et saint Jérôme. Bible de Fressac. XIIe.

On représente saint Damase :
1. tenant un écrit sur lequel se lisent ces paroles : Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto, etc., parce qu'il a établi dans l'Eglise l'usage de terminer tous les psaumes par cette doxologie ;
2. ayant près de lui un portail d'église, qu'il montre comme pour en prendre possession, ou pour indiquer qu'il en est le fondateur.

LE PAPE SAINT DAMASE ET LES CATACOMBES

Jusqu'à nos temps, on ne connaissait de la sollicitude et de la dévotion de saint Damase pour les reliques des martyrs que les Carmina ou Inscriptiones qui lui étaient attribués, et reccueillis, au nombre de 37, probablement par les pélerins du Ve et VIe siècle qui les avient transcrits pour la satisfaction de leur piété personnelle sur les monuments catacombaires. Encore devons-nous ajouter que la critique se montrait assez difficile sur leur authenticité.


Statue de saint Damase. Paroquial de la Santa Asuncion. Espagne.

Mais, de nos jours, l'étude des catcombes a singulièrement modifié la question. Les travaux de saint Damase dans nos hypogées chrétiens, dit M. de Rossi, ne furent pas seulement partiels, et ne se localisèrent pas sur un point déterminé, ils s'étendirent à toute la Rome souterraine. Son nom se retrouve dans chacune des catacombes, sur le tombeau de tous les martyrs illustres. Les constructions pour l'ornement ou la solidité, les escaliers de marbres méagés dans chaque crypte insigne, portent tous l'empreinte de sa pieuse main.

C'est à sa haute intelligence que nous devons la conservation des hypogées chrétiens, parce que c'est lui qui fit abandonner le système vicieux adopté pour la construction des basiliques Constantiniennes. Ce système consistait à raser les étages superposés d'une catacombe jusqu'à ce qu'on fût arrivé au niveau de la crypte inférieure, où d'ordinaire se trouvait la sépulture des martyrs les plus illustres. On dégageait ainsi une tombe principale sur laquelle s'élevait un édifice somptueux ; mais il avait fallu sacrifier un nombre immense d'autres loculi pour arriver à ce résultat.


Saint Jérôme quittant Rome après le décès de saint Damase.
Première Bible de Charles le Chauve. IXe.

Saint Damase comprit que si les reliques des martyrs ont droit à notre culte, la tombe des simples fidèles doit être aussi l'objet d'un respect inviolable. Dès lors, il étendit sa sollicitude pontificale à tout l'ensemble des monuments chrétiens de l'âge héroïque. Les trésors que la piété des matrones mettait à sa disposition, et que lui reprochait la jalousie païenne d'Ammien Marcellin, il les consacrait non pas à la satisfaction de son luxe personnel, mais à la décoration des lieux sanctifiés par la présence des martyrs.

On sait que, par un sentiment d'admirable d'humilité, ce grand Pontife ne voulut point choisir sa sépulture au milieu des tombes des martyrs dont il avait si religieusement fait décorer les monuments.
" J'avoue, j'aurai ardemment souhaité ce bonheur ; mais j'ai craint de profaner le lieu auguste où reposent les Saints."
Après un tel scrupule, si modestement exprimé par un grand Pape, par un thaumaturge et un Saint, on comprend que les sépultures dans les catacombes devinrent fort rares. Elles ne furent plus autorisées que dans des circonstances exceptionnelles.


Maître-autel sous lequel se trouvent les reliques de saint Damase.
Basilique San-Lorenzo-in-Damaso, Rome.
 
PRIERE
 
" Saint Pontife Damase ! Vous avez été durant votre vie le flambeau des enfants de l'Eglise ; car vous leur avez fait connaître le Verbe incarné, vous les avez prémunis contre les doctrines perfides au moyen desquelles l'Enfer cherchera toujours à dissoudre ce Symbole glorieux, dans lequel sont écrites la souveraine miséricorde d'un Dieu pour l'œuvre de ses mains, et la dignité sublime de l'homme racheté. Du haut de la Chaire de Pierre, vous avez confirmé vos frères, et votre foi n'a point défailli ; car le Christ avait prié pour vous.

Nous nous réjouissons de la récompense infinie que le Prince des Pasteurs a octroyée à votre intégrité, Ô Docteur vierge de l'Eglise vierge ! Du haut du ciel, faites descendre jusqu'à nous un rayon de cette lumière dans laquelle le Seigneur Jésus se fait voir à vous en sa gloire ; afin que nous puissions aussi le voir, le reconnaître, le goûter dans l'humilité sous laquelle il va bientôt se montrer à nous. Obtenez-nous et l'intelligence des saintes Ecritures, dans la science desquelles vous fûtes un si grand Docteur, et la docilité aux enseignements du Pontife romain, auquel il a été dit, en la personne du Prince des Apôtres : " Duc in altum !" : " Avancez dans la haute mer !".

Faites, Ô puissant successeur de ce pêcheur d'hommes, que tous les Chrétiens soient animés des mêmes sentiments que Jérôme, lorsque, s'adressant à votre Apostolat, dans une célèbre Epître, il disait :
" C'est la Chaire de Pierre que je veux consulter ; je veux que d'elle me vienne la foi, nourriture démon âme. La vaste étendue des mers, la distance des terres, ne m'arrêteront point dans la recherche de cette perle précieuse : là où se trouve le corps, il est juste que les aigles s'y rassemblent. C'est à l'Occident que maintenant se lève le Soleil de justice : c'est pourquoi je demande au Pontife la Victime du salut ; du Pasteur, moi brebis, j'implore le secours. Sur la Chaire de Pierre est bâtie l'Eglise : quiconque mange l'Agneau hors de cette Maison est un profane ; quiconque ne sera pas dans l'Arche de Noé, périra dans les eaux du déluge. Je ne connais pas Vital ; je n'ai rien de commun avec Mélèce ; Paulin m'est inconnu : quiconque ne recueille pas avec vous, Ô Damase, dissipe ce qu'il a amassé ; car celui qui n'est pas au Christ est à l'Antéchrist."

Considérons notre divin Sauveur au sein de la très pure Marie sa Mère ; et adorons, avec les saints Anges, le profond anéantissement auquel il s'est réduit pour notre amour. Contemplons-le s'offrant à son Père pour la rédemption du genre humain, et commençant dès lors à remplir l'office de Médiateur dont il a daigné se charger. Admirons avec attendrissement cet amour infini, qui n'est pas satisfait de ce premier acte d'abaissement dont le mérite est si grand qu'il eût suffi pour racheter des millions de mondes.

Le Fils de Dieu veut accomplir, comme les autres enfants, le séjour de neuf mois au sein de sa Mère, naître ensuite dans l'humiliation, vivre dans le travail et la souffrance, et se faire obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la Croix. Ô Jésus ! Soyez béni, Soyez aimé pour un si grand amour. Vous voici donc descendu du ciel, pour être l'Hostie qui remplacera tant d'autres hosties stériles, par lesquelles n'a pu être effacée la faute de l'homme. La terre porte maintenant son Sauveur, bien qu'elle ne l'ait pas contemplé encore. Dieu ne la maudira pas, cette terre ingrate, enrichie qu'elle est d'un tel trésor. Mais reposez encore, Ô Jésus, dans les chastes entrailles de Marie, dans cette Arche vivante, au sein de laquelle vous êtes la véritable Manne destinée à la nourriture des enfants de Dieu. Toutefois, Ô Sauveur ! l'heure approche où il vous faudra sortir de ce sanctuaire. Au lieu de la tendresse de Marie, il vous faudra connaître la malice des hommes ; et cependant, nous vous en supplions, nous osons vous le rappeler, il est nécessaire que vous naissiez au jour marqué : c'est la volonté de votre Père ; c'est l'attente du monde, c'est le salut de ceux qui vous auront aimé."

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lundi, 10 décembre 2018

10 décembre. Notre Dame de Lorette. Translation de la maison de la sainte Vierge de Nazareth en Dalmatie et de Dalmatie à Lorette. 1294.

- Translation de la maison de la sainte Vierge de Nazareth en Dalmatie et de Dalmatie à Lorette. 1294.

Pape : Innocent IV. Empereur germanique : Frédéric II de Hohenstaufen.

" Oui, nous voudrons tous entrer dans sa maison, nous voudrons baiser amoureusement le sol que foulèrent jadis les pieds sacrés."
Ps. CXXXI.


La translation de la sainte maison à Lorette. Saturnino Gatti. XVIe.

Cette fête n'est pas inscrite sur le Calendrier universel et obligatoire ; mais elle se célèbre en ce jour, à Rome et dans tout l'Etat Pontifical, dans la Toscane, le Royaume de Naples, l'Espagne, la Belgique, dans de nombreux diocèses de la Chrétienté, et aussi dans la plupart des Ordres religieux. Elle a pour but de remercier Dieu du grand bienfait dont il daigna gratifier la Chrétienté occidentale, lorsque, pour compenser la perte du saint Sépulcre, il fit transporter miraculeusement en terre catholique l'humble et auguste maison dans laquelle la Vierge Marie reçut le message de l'Ange, et où, par le consentement de cette divine Mère de Dieu, le Verbe se fît chair et commença d'habiter avec nous.


Loreto. Marche d'Ancône. Italie.

Tel est le résultat du triste rationalisme auquel la piété française avait été asservie durant plus d'un siècle, qu'il n'est pas rare de rencontrer des personnes sincèrement dévouées à la foi catholique, et pour lesquelles un si grand événement est presque comme s'il n'était pas. Pour venir à leur secours, au cas que ce livre leur tombât entre les mains, nous avons cru devoir placer ici le récit exact et succinct du prodige qui fait l'objet de la Fête d'aujourd'hui ; et afin d'accomplir cette tâche d'une manière qui puisse satisfaire toutes les susceptibilités, nous emprunterons la narration qu'a publiée de cet événement merveilleux le savant et judicieux auteur de la Vie de M. Olier, dans les notes du premier livre de cette excellente biographie :


Basilique della Santa Casa. Loreto. Marche d'Ancône. Italie.

" Ce fut sous le Pontificat de Célestin V, en 1291, et lorsque les Chrétiens avaient entièrement perdu les Saints-Lieux de la Palestine, que la petite maison où s'est opéré le mystère de l'Incarnation dans le sein de Marie, fut transportée par les Anges, de Nazareth dans la Dalmatie ou l'Esclavonie, sur un petit mont appelé Tersato.

Les miracles qui s'opéraient tous les jours dans cette sainte maison, l'enquête juridique que des députés du pays allèrent faire à Nazareth même, pour constater sa translation en Dalmatie, enfin la persuasion universelle des peuples qui venaient la vénérer de toutes parts, semblaient être des preuves incontestables de la vérité du prodige. Dieu voulut néanmoins en donner une nouvelle, qui eût en quelque sorte l'Italie et la Dalmatie pour témoins.

Après trois ans et sept mois, en 1294, la sainte maison fut transportée à travers la mer Adriatique au territoire de Recanati, dans une forêt appartenant à une Dame appelée Lorette ; et cet événement jeta les peuples de la Dalmatie dans une telle désolation, qu'ils semblaient ne pouvoir y survivre. Pour se consoler, ils bâtirent, sur le même terrain, une église consacrée à la Mère de Dieu, qui fut desservie depuis par des Franciscains, et sur la porte de laquelle on mit cette inscription : " Hic est locus in quo fuit sacra Domus Nazarena quae nunc in Recineti partibus colitur ".


Pièce de la Sainte Maison. Basilique de Lorette.

Il y eut même beaucoup d'habitants de la Dalmatie qui vinrent en Italie fixer leur demeure auprès de la sainte Maison, et qui y établirent la Compagnie du Corpus Domini, appelée pour cela des Esclavons, jusqu'au Pontificat de Paul III.

Cette nouvelle translation fit tant de bruit dans la Chrétienté, qu'il vint de presque toute l'Europe une multitude innombrable de pèlerins à Recanati, afin d'honorer la Maison dite depuis de Lorette. Pour constater de plus en plus la vérité de cet événement, les habitants de la province envoyèrent d'abord en Dalmatie, et ensuite à Nazareth, seize personnes des plus qualifiées, qui firent sur les lieux de nouvelles enquêtes.

Mais Dieu daigna en montrer lui-même la certitude en renouvelant, deux fois coup sur coup, le prodige de la translation dans le territoire même de Recanati. Car, au bout de huit mois, la forêt de Lorette se trouvant infestée d'assassins qui arrêtaient les pèlerins, la Maison fut transportée à un mille plus avant, et se plaça sur une petite hauteur qui appartenait à deux frères de la famille des Antici ; et enfin ceux-ci ayant pris les armes l'un contre l'autre pour partager les offrandes des pèlerins, la Maison fut transférée, en 1295, dans un endroit peu éloigné, et au milieu du chemin public où elle est restée, et où a été bâtie, depuis, la ville appelée Lorette."


Pièce de la Sainte Maison. Basilique de Lorette.

Sous le point de vue de simple critique, ce prodige est attesté non seulement par les annalistes de l'Eglise, et par les historiens particuliers de Lorette, tels que Tursellini et Martorelli, mais par des savants de premier ordre, entre lesquels nous citerons Papebrock, Noël Alexandre, Benoît XIV, Trombelli, etc. Quel homme grave et impartial oserait avouer de vaines répugnances, en présence de ces oracles de la science critique, dont l'autorité est admise comme souveraine en toute autre matière ?

Au point de vue de la piété catholique, on ne peut nier que ceux-là se rendraient coupables d'une insigne témérité, qui ne tiendraient aucun compte des prodiges sans nombre opérés dans la sainte Maison de Lorette ; comme si Dieu pouvait accréditer par des miracles ce qui ne serait que la plus grossière et la plus immorale des supercheries.


Coupole de la basilique de la Sainte Maison. Lorette.

Ils ne mériteraient pas moins cette note, pour le mépris qu'ils feraient de l'autorité du Siège Apostolique qui s'est employé avec tant de zèle, depuis plus de cinq siècles, à reconnaître ce prodige, et à le proposer aux fidèles comme un puissant moyen de rendre gloire au Verbe incarné et à sa très sainte Mère.


Peinture murale représentant l'Ange qui visite saint Joseph.
Basilique de la Sainte Maison. Lorette.

Nous citerons, comme actes explicités du Saint-Siège sur le miracle de Lorette, les Bulles de Paul II, de Léon X, de Paul III, de Paul IV et de Sixte V ; le Décret d'Urbain VIII, en 1632, pour en établir la Fête dans la Marche d'Ancône ; celui d'Innocent XII, en 1699, pour approuver l'Office ; enfin les induits de Benoît XIII et de ses successeurs, pour étendre cette Fête à un grand nombre de provinces de la catholicité.


Translation de la Sainte Maison de Notre Dame à Lorette.
Gianbattista Tiepolo. XVIIIe.

dimanche, 09 décembre 2018

IIe dimanche de l'Avent. 9 décembre 2018

- IIe dimanche de l'Avent.



L'arbre de Jessé. Enluminure de Wittert. Hainaut. XIIIe.

L'Office de ce Dimanche est rempli tout entier des sentiments d'espérance et de joie que donne à l'âme fidèle l'heureuse nouvelle de la prochaine arrivée de celui qui est son Sauveur et son Epoux. L'Avènement intérieur, celui qui s'opère dans les âmes, est l'objet presque exclusif des prières de l'Eglise en ce jour : ouvrons donc nos cœurs, préparons nos lampes, et attendons dans l'allégresse ce cri qui se fera entendre au milieu de la nuit : Gloire à Dieu ! Paix aux hommes !

L'Eglise Romaine fait en ce jour la Station en la Basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem. C'est dans cette vénérable Eglise que Constantin déposa une portion considérable de la vraie Croix, avec le Titre qui y fut attaché par ordre de Pilate, et qui proclamait la Royauté du Sauveur des hommes. On y garde encore ces précieuses reliques ; et, enrichie d'un si glorieux dépôt, la Basilique de Sainte-Croix-en-Jérusalem est considérée, dans la Liturgie Romaine, comme Jérusalem elle-même ; ainsi qu'on peut le voir aux allusions que présentent les diverses Messes des Stations qu'on y célèbre. Dans le langage des saintes Ecritures et de l'Eglise, Jérusalem est le type de l'âme fidèle ; telle est aussi la pensée fondamentale qui a présidé à la composition de l'Office et de la Messe de ce Dimanche. Nous regrettons de ne pouvoir développer ici tout ce magnifique ensemble, et nous nous hâtons d'ouvrir le Prophète Isaïe. et d'y lire, avec l'Eglise, le passage où elle puise aujourd'hui le motif de ses espérances dans le règne doux et pacifique du Messie. Mais adorons d'abord ce divin Messie.

" Regem venturum Dominum, venite, adoremus."
" Le Roi qui doit venir, le Seigneur, venez, adorons-le."

(Isaïe. Chap. XI.).



L'arbre de Jessé. Bible des capucins. XIIe.

Et il sortira un rejeton de la tige de Jessé, et une fleur naîtra de ses racines. Et l'Esprit du Seigneur se reposera sur lui, l'Esprit de sagesse et d'intelligence, l'Esprit de conseil et de force, l'Esprit de science et de piété : et l'Esprit de la crainte du Seigneur le remplira. Il ne jugera point sur le rapport des yeux, et il ne condamnera point sur un ouï-dire : mais il jugera les pauvres dans la justice, et se déclarera le juste vengeur des humbles de la terre.

Il frappera la terre par la verge de sa bouche, et il tuera l'impie par le souffle de ses lèvres. Et la justice sera la ceinture de ses reins, et la fidélité son baudrier. Le loup habitera avec l'agneau, le léopard se couchera auprès du chevreau : le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble ; et un petit enfant les mènera. La génisse et l'ours paîtront de compagnie ; leurs petits dormiront ensemble; et le lion mangera la paille comme le bœuf. L'enfant à la mamelle se jouera sur le trou de l'aspic, et l'enfant nouvellement sevré mettra sa main dans la caverne du basilic. Ces bêtes ne nuiront point, elles ne tueront point sur toute ma montagne sainte : car la terre est remplie de la connaissance du Seigneur, comme les eaux couvrent la mer. En ce jour-là, le rejeton de Jessé sera arboré devant les peuples comme un étendard : les nations lui offriront leurs prières, et son sépulcre sera glorieux.

Que de choses dans ces magnifiques paroles du Prophète ! La Branche ; la Fleur qui en sort ; l'Esprit qui se repose sur cette fleur ; les sept dons de cet Esprit ; la paix et la sécurité rétablies sur la terre ; une fraternité universelle dans l'empire du Messie. Saint Jérôme, dont l'Eglise emprunte aujourd'hui les paroles dans les Leçons du second Nocturne, nous dit " que cette Branche sans aucun nœud qui sort de la tige de Jessé, est la Vierge Marie, et que la Fleur est le Sauveur a lui-même, qui a dit dans le Cantique : Je suis la fleur des champs et le lis des vallons ".



L'arbre de Jessé. Ivoire. Bamberg. Bavière. XIIe.

Tous les siècles chrétiens ont célébré avec transport et la Branche merveilleuse, et sa divine Fleur. Au moyen âge, l'Arbre de Jessé couvrait de ses prophétiques rameaux le portail des Cathédrales, étincelait sur leurs vitraux, s'épandait en broderie sur les tapisseries du sanctuaire ; et la voix mélodieuse des prêtres chantait le doux Répons composé par Fulbert de Chartres et mis en chant grégorien par le pieux roi Robert :
R/. La tige de Jessé a produit une branche, et la branche une fleur ; Et sur cette fleur l'Esprit divin s'est reposé.
V/. La Vierge Mère de Dieu est la branche, et son fils est la fleur ; Et sur cette fleur l'Esprit divin s'est reposé.

Et le dévot saint Bernard, commentant ce Répons dans sa deuxième Homélie sur l'Avent, disait :
" Le Fils de la Vierge est la fleur, fleur blanche et pourprée, choisie entre mille ; fleur dont la vue réjouit les Anges, et dont l'odeur rend la vie aux morts ; Fleur des champs, comme elle le dit elle-même, et non fleur des jardins; car la fleur des champs pousse d'elle-même sans le secours de l'homme, sans les procédés de l'agriculture. Ainsi le chaste sein de la Vierge, comme un champ d'une verdure éternelle, a produit cette divine fleur dont la beauté ne se corrompt pas, dont l'éclat ne se fanera jamais. Ô Vierge ! Branche sublime, à quelle hauteur ne montez-vous pas ? Vous arrivez jusqu'à celui qui est assis sur le Trône, jusqu'au Seigneur de majesté. Et je ne m'en étonne pas ; car vous jetez profondément en terre les racines de l'humilité. Ô plante céleste, la plus précieuse de toutes et la plus sainte ! Ô vrai arbre de vie, qui seule avez été digne de porter le fruit du salut !"

Parlerons-nous de l'Esprit-Saint et de ses dons, qui ne se répandent sur le Messie qu'afin de descendre ensuite sur nous, qui seuls avons besoin de Sagesse et d'Intelligence, de Conseil et de Force, de Science, de Piété et de Crainte de Dieu ? Implorons avec instances ce divin Esprit par l'opération duquel Jésus a été conçu et formé au sein de Marie, et demandons-lui de le former aussi dans notre cœur. Mais réjouissons-nous encore sur les admirables récits que nous fait le Prophète, de la félicité, de la concorde, de la douceur qui règnent sur la Montagne sainte. Depuis tant de siècles le monde attendait la paix : elle vient enfin.

Le péché avait tout divisé ; la grâce va tout réunir. Un tendre enfant sera le gage de l'alliance universelle. Les Prophètes l'ont annoncé, la Sibylle l'a déclaré, et dans Rome même encore ensevelie sous les ombres du Paganisme, le prince des poètes latins, écho des traditions antiques, a entonné le chant fameux dans lequel il dit :
" Le dernier âge, l'âge prédit par la Sibylle de Cumes va s'ouvrir; une nouvelle race d'hommes descend du ciel. Les troupeaux n'auront plus à craindre la fureur des lions. Le serpent périra ; et l'herbe trompeuse qui donne le poison sera anéantie."
(Ultima Cumœi venit jam carminis aetas... Jam nova progenies cœlo demittitur alto... Nec magnos metuent armenta leones... Occidet et serpens, et fallax herba veneni Occidet...).



L'arbre de Jessé. Lectionnaire du cardinal Charles de Bourbon(*. XVe.

Venez donc, Ô Messie, rétablir l'harmonie primitive ; mais daignez vous souvenir que c'est surtout dans le cœur de l'homme que cette harmonie a été brisée ; venez guérir ce cœur, posséder cette Jérusalem, indigne objet de votre prédilection. Assez longtemps elle a été captive en Babylone ; ramenez-la de la terre étrangère. Rebâtissez son temple ; et que la gloire de ce second temple soit plus grande que celle du premier, par l'honneur que vous lui ferez de l'habiter, non plus en figure, mais en personne. L'Ange l'a dit à Marie : " Le Seigneur Dieu donnera à votre fils le trône de David son père ; et il régnera dans la maison de Jacob à jamais, et son règne n'aura point de fin ". Que pouvons-nous faire, Ô Jésus ! Si ce n'est de dire, comme Jean le bien-aimé, à la fin de sa Prophétie : Amen ! Ainsi soit-il ! Venez, Seigneur Jésus !

A LA MESSE

La solennité du Sacrifice s'ouvre par un chant de triomphe qui s'adresse à Jérusalem, Ce chant exprime la joie qui saisira le cœur de l'homme, quand il aura entendu la voix de son Dieu. Il célèbre la bonté de ce divin Pasteur, pour lequel chacune de nos âmes est une brebis chérie, qu'il est prêt à nourrir de sa propre chair.

EPITRE

Lecture de l'Epître de saint Paul, Apôtre, aux Romains. Chap. XV.



L'arbre de Jessé. Bréviaire à l'usage de Besançon. XVe.

" Mes Frères, tout ce qui a été écrit, est écrit pour notre instruction, afin que nous concevions une espérance ferme par la patience et la consolation que les Ecritures nous donnent. Que le Dieu de patience et de consolation vous fasse la grâce d'être toujours unis de sentiment et d'affection les uns avec les autres, selon l'esprit de Jésus-Christ. C'est pourquoi unissez-vous les uns avec les autres, pour vous soutenir mutuellement, comme Jésus-Christ vous a unis avec lui pour la gloire de Dieu. Car je vous déclare que Jésus-Christ a été le dispensateur et le ministre de l'Evangile à l'égard des Juifs circoncis ; afin que Dieu fût reconnu pour véritable, par l'accomplissement des promesses qu'il avait faites à leurs pères.

Et quant aux Gentils, ils n'ont qu'à glorifier Dieu de sa miséricorde, selon qu'il est écrit : C'est pour cette raison, Seigneur, que je publierai vos louanges parmi les Gentils, et que je chanterai des cantiques à la gloire de votre Nom. Il est encore écrit : " Réjouissez-vous, Gentils, avec son peuple ". Et ailleurs : " Gentils, louez tous le Seigneur : peuples, glorifiez-le tous. Isaïe a dit aussi : " Il sortira de la tige de Jessé un rejeton qui s'élèvera pour commander aux Gentils ; et les Gentils espéreront en lui ". Que le Dieu d'espérance vous comble de paix et de joie dans votre loi, afin que votre espérance croisse toujours de plus en plus par la vertu et la puissance du Saint-Esprit."

Ayez donc patience, Chrétiens ; croissez dans l'espérance ; et vous goûterez le Dieu de paix qui va venir en vous. Mais soyez unis de cœur les uns aux autres ; car c'est la marque des enfants de Dieu. Le Prophète nous annonce que le Messie fera habiter ensemble le loup et l'agneau ; et voici que l'Apôtre nous le montre réunissant dans une même famille le Poldève et le Gentil. Gloire à ce souverain Roi, puissant rejeton de la tige de Jessé, et qui nous commande d'espérer en lui ! Voici que l'Eglise nous avertit encore qu'il va paraître en Jérusalem.

EVANGILE

Suite du saint Evangile selon saint Matthieu. Chap. XI.



L'arbre de Jessé. Miniature au sermon de saint Fulbert de Chartres
pour la nativité de la Vierge Marie. Vitae sanctorum.
Abbaye Notre-Dame de Citeaux. Bourgogne. XIIe.

" En ce temps-là, Jean, ayant appris dans la prison les œuvres merveilleuses de Jésus-Christ, lui fit dire par deux de ses disciples, qu'il lui envoya : Etes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? Jésus leur répondit : Allez dire à Jean ce que vous avez entendu et ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l'Evangile est annoncé aux pauvres ; et heureux celui qui ne prendra pas de moi un sujet de scandale !
Comme ils s'en retournaient, Jésus se mit à parler de Jean, et dit au peuple : Qu'êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? Mais encore qu'êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu mollement ? Vous savez que ceux qui sont vêtus mollement sont dans les maisons des rois. Qu'êtes-vous donc allés voir ? Un Prophète. Je vous le dis, et plus qu'un Prophète. Car c'est de lui qu'il a été écrit : J'envoie devant vous mon Ange, qui vous préparera la voie."


C'est bien vous, Seigneur, qui deviez venir, et nous ne devons pas en attendre un autre. Nous étions aveugles, vous nous avez éclairés ; notre marche était chancelante, vous l'avez raffermie; la lèpre du péché nous couvrait, vous nous avez guéris ; nous étions sourds à votre voix, vous nous avez rendu l'ouïe ; nous étions morts par nos iniquités, vous nous avez tirés du tombeau ; enfin, nous étions pauvres et délaissés, vous êtes venu nous consoler. Tels ont été, tels seront les fruits de votre visite dans nos âmes, Ô Jésus ! Visite silencieuse, mais puissante ; dont la chair et le sang n'ont point le secret, mais qui s'accomplit dans un cœur touché. Venez ainsi en moi, Ô Sauveur ! Votre abaissement, votre familiarité ne me scandaliseront pas ; car vos œuvres dans les âmes disent assez que vous êtes un Dieu. C'est parce que vous les avez créées que vous pouvez les guérir.



L'arbre de Jessé. Bas-relief anonyme. Flandre. XVIe.

(*) Rappelons que le cardinal Charles de Bourbon, grand prélat et soutien ferme et incorruptible de siège de saint Pierre et des Ligues catholiques françaises, séquestré par Henri III au grand scandale des catholiques de tout le royaume de France et du souverain pontife, fut, après le tyranicide opéré sur le dernier Valois, maintenu en détention par Henri de Navarre, son cousin, puis, pour finir, littéralement assassiné. Le cardinal de Bourbon arrivait en effet bien avant ce prétendu converti dans l'ordre de succession à la couronne de France...

9 décembre. Saint Budoc, évêque de Dol-de-Bretagne, confesseur. VIe/VIIe.

- Saint Budoc, évêque de Dol-de-Bretagne, confesseur. VIe/VIIe.

Pape : Saint Martin Ier. Roi de Domnonée : Saint Judicaël.

" Le Souverain Pasteur, Notre Seigneur Jésus-Christ, s'est sacrifié pour nous ; et nous devons, à Son exemple, nous sacrifier pour ses membres."
Saint Budoc conseillant à saint Magloire de ne point abandonner sa charge d'évêque de Dol.
 

Saint Budoc. Gourin. Bretagne.

Judual, prince de Bretagne, qui dut à saint Samson de recouvrer l'héritage de ses pères, et qui régna ensuite dans ce pays sous le nom d'Alain Ier, eut de son mariage avec Azénor, fille du comte de Léon, six fils, dont le quatrième se nommait Budoc (ou Deroch, ou encore Beuzec).

Celui-ci fut confié dès son enfance au saint évêque de Dol, afin qu'il l'élevât dans osn monastère et qu'il prît soin de son éducation. Sous cet excellent maître, Budoc fit des progrès remarquables dans la science et dans la piété. S'étant décidé à renoncer au monde et à se consacré à Dieu, il fut admis dans le clergé et devint par la suite abbé du monastère de Dol.
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Saint Budoc. Reproduction de la statue de saint Budoc du
cimetière de Trégarvan. Gourin. Diocèse de Cornouailles. Bretagne.

Son mérite n'échappa pas à saint Magloire, qui, voulant se décharger du fardeau de l'épiscopat, le désigna pour son successeur et le sacra évêque. On vit bientôt le disciple animé du même esprit que les saints maîtres qui l'avaient dirigé dans les voies de la perfection, et l'on reconnu qu'il possédait toutes les vertus d'un véritable pasteur.

La réponse pleine de prudence et de piété qu'il fit à saint Magloire (cf. supra), lorsque ce vénérable vieillard lui communiqua le dessein qu'il avait conçu de s'éloigner de ce pays de Dol pour jouir plus librement des douceurs de la solitude, est une preuve éclatante de sa sagesse, et montre non seulement son zèle pour son troupeau, que son saint prédécesseur édifiait par sa vie et ses discours, mais aussi son éloignement pour ces sentiments de jalousie, qui surprennent quelquefois les personnes vertueuses occupées de la même bonne oeuvre.
Ce fut néanmoins saint Budoc qui, plus tard, devint le deuxième successeur de saint Samson et celui de saint Magloire sur le siège épiscopal de Dol.
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Sacre de saint Budoc. Bas-relief en bois doré.
Chapelle Saint-Samson. Posporder. Léon. Bretagne.

L'histoire ne nous a pas conservée le détail des actions de saint Budoc pendant son épiscopat. On sait seulement qu'il entreprit un voyage à Jérusalem et qu'il s'y fit tellement estimé qu'on lui donna un grand nombre de reliques, qui furent dans la suite portées à Orléans et déposées dans l'église de Saint-Samson.

Malgré le silence des historiens à son égard, on ne peut douter qu'il n'ait été un saint prélat, et son culte est depuis longtemps établi dans l'église de Dol. On ignore absolument le temps de sa mort ; le martyrologe parisien, qui fait mention de lui au 19 novembre, la fixe en 580. Le père Le Large croit qu'elle arriva en 588, l'abbé Déric l'indique à l'an 600 environ, et dom Lobineau (qui a débarrassé notre Saint de légendes ridicules et qui semble le plus fiable) la place dans le VIIe siècle. Le jour de son bienheureux trépas est mieux connu ; c'est le 8 décembre, mais sa fête est depuis longtemps transféré au lendemain, à cause de celle de l'Immaculée Conception. Dans le diocèse de Léon, il était autrefois honoré le 18 novembre, avec office de neuf leçons.
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Fontaine Saint-Budoc. Chapelle Saint-Conogan.
Beuzec-Cap Sizun. Cornouailles. Bretagne.

Les reliques de saint Budoc étaient conservées à Dol, à l'époque du procès entre cette église et celle de Tours, ainsi que l'atteste une pièce qui servit à cette cause et que dom Morice apubliée dans ses Mémoires. Il paraît qu'elles furent détruites ou perdues, lorsque Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, vint, au commencement du XIIIe siècle, faire le siège de Dol et en brûla la cathédrale. On assure que la paroisse de Plourin, dans le diocèse de Léon, en possède encore une partie.

HYMNE

Tropaire de saint Budoc (tiré de son office à neuf leçons).


" Tu fus miraculeusement préservé de la furie de l'océan
Puis étant nourri par la main de Dieu,
Tu te dévouas entièrement à Son service, Ô saint évêque Budoc.
Étant couvert d'honneurs aussi bien temporels que spirituels à Armagh et Dol,
Tu œuvras pour gagner les âmes au Christ,
C'est pourquoi nous implorons ton aide,
Supplie le Christ notre Dieu afin qu'Il nous sauve."


Statue de saint Budoc. Cimetière de Trévagan. Léon. Bretagne.

Rq : Reproduites par ignorance ou par malveillance sur l'Internet, les légendes nombreuses autour de saint Budoc, celles touchant à sa jeunesse en particulier, sont rien moins que fantaisistes. Dom Lobineau, le grand hagiographe des Saints de Bretagne, mais aussi, avec plus de prudence, le dominicain breton Albert Le Grand, ont rejeté la quasi-totalité de ce que l'on peut trouver de fantastique. Il est tellement hasardeux de démêler ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces récits que l'on s'abstiendra d'y ajouter foi.

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samedi, 08 décembre 2018

8 décembre. L'Immaculée Conception de la très sainte Vierge Marie. 1854.

- L'Immaculée Conception de la très sainte Vierge Marie. 1854.

Pape : Pie IX.

" Tota pulchra es, amica mea, et macula non est in te."
" Vous êtes toute belle, Vierge bien-aimée, et l'oeil scrutateur d'un Dieu n'a pu découvrir en vous la moindre tâche."
Cantique des Cantiques. IV, 7.


L'Immaculée Conception. Carlo Crivelli. XVe.

Enfin, l'aurore du Soleil tant désiré brille aux extrémités du ciel, tendre et radieuse. L'heureuse Mère du Messie devait naître avant le Messie lui-même ; et ce jour est celui de la Conception de Marie. La terre possède déjà un premier gage des célestes miséricordes ; le Fils de l'homme est à la porte. Deux vrais Israélites, Joachim et Anne, nobles rejetons de la famille de David, voient enfin, après une longue stérilité, leur union rendue féconde par la toute-puissance divine. Gloire au Seigneur qui s'est souvenu de ses promesses, et qui daigne, du haut du ciel, annoncer la fin du déluge de l'iniquité, en envoyant à la terre la blanche et douce colombe qui porte la nouvelle de paix !

La fête de l'Immaculée Conception de la Sainte Vierge est la plus solennelle de toutes celles que l'Eglise célèbre au saint temps de l'Avent ; et s'il était nécessaire que la première partie du Cycle présentât la commémoration de quelqu'un des Mystères de Marie, il n'en est aucun dont l'objet pût offrir de plus touchantes harmonies avec les pieuses préoccupations de l'Eglise en cette mystique saison de l'attente. Célébrons donc avec joie cette solennité ; car la Conception de Marie présage la prochaine Naissance de Jésus.

L'intention de l'Eglise, dans cette fête, n'est pas seulement de célébrer l'anniversaire de l'instant fortuné auquel commença, au sein de la pieuse Anne, la vie de la très glorieuse Vierge Marie; mais encore d'honorer le sublime privilège en vertu duquel Marie a été préservée de la tache originelle que, par un décret souverain et universel, tous les enfants d'Adam contractent au moment même où ils sont conçus dans le sein de leurs mères.


Définition du dogme de l'Immaculée Conception par le pape Pie IX,
le 8 décembre 1854. Verrière de l'église Notre-Dame d'Alfortville.
Christian Décamps. XIXe.

La foi de l'Eglise catholique que nous avons entendu solennellement reconnaître comme révélée de Dieu même, au jour à jamais mémorable du huit Décembre 1854, cette foi qu'a proclamée l'oracle apostolique, par la bouche de Pie IX, aux acclamations de la chrétienté tout entière, nous enseigne qu'au moment où Dieu a uni l'âme de Marie qu'il venait de créer au corps qu'elle devait animer, cette âme à jamais bénie, non seulement n'a pas contracté la souillure qui envahit à ce moment toute âme humaine, mais qu'elle a été remplie d'une grâce immense qui l'a rendue, dès ce moment, le miroir de la sainteté de Dieu même, autant qu'il est possible à un être créé.

Une telle suspension de la loi portée par la justice divine contre toute la postérité de nos premiers parents était motivée par le respect que Dieu porte à sa propre sainteté. Les rapports que Marie devait avoir avec la divinité même, étant non seulement la Fille du Père céleste, mais appelée à devenir la propre Mère du Fils, et le Sanctuaire ineffable de l'Esprit-Saint, ces rapports exigeaient que rien de souillé ne se rencontrât, même un seul instant, dans la créature prédestinée à de si étroites relations avec l'adorable Trinité ; qu'aucune ombre n'eût jamais obscurci en Marie la pureté parfaite que le Dieu souverainement saint veut trouver même dans les êtres qu'il appelle à jouir au ciel de sa simple vue ; en un mot, comme le dit le grand Docteur saint Anselme :
" Il était juste qu'elle fût ornée d'une pureté au-dessus de laquelle on n'en puisse concevoir de plus grande que celle de Dieu même, cette Vierge à qui Dieu le Père devait donner son Fils d'une manière si particulière que ce Fils deviendrait par nature le Fils commun et unique de Dieu et de la Vierge ; cette Vierge que le Fils devait élire pour en faire substantiellement sa Mère, et au sein de laquelle l'Esprit-Saint voulait opérer la conception et la naissance de Celui dont il procédait lui-même."
(De Conceptu Virginali. Cap. XVIII.).


L'Immaculée Conception. Bartolomé Esteban Murillo. XVIIe.

En même temps, les relations que le Fils de Dieu avait à contracter avec Marie, relations ineffables de tendresse et de déférence filiales, avant été éternellement présentes à sa pensée, elles obligent à conclure que le Verbe divin a ressenti pour cette Mère qu'il devait avoir dans le temps, un amour d'une nature infiniment supérieure à celui qu'il éprouvait pour tous les êtres créés par sa puissance. L'honneur de Marie lui a été cher au-dessus de tout, parce qu'elle devait être sa Mère, qu'elle l'était même déjà dans ses éternels et miséricordieux desseins. L'amour du Fils a dune protégé la Mère ; et si celle-ci, dans son humilité sublime, n'a repoussé aucune des conditions auxquelles sont soumises toutes les créatures de Dieu, aucune des exigences même de la loi de Moïse qui n'avait pas été portée pour elle, la main du Fils divin a abaissé pour elle l'humiliante barrière qui arrête tout enfant d'Adam venant en ce monde, et lui ferme le sentier de la lumière et de la grâce jusqu'à ce qu'il ait été régénéré dans une nouvelle naissance.

Le Père céleste ne pouvait pas faire moins pour la nouvelle Eve qu'il n'avait fait pour l'ancienne, qui fut établie tout d'abord, ainsi que le premier homme, dans l'état de sainteté originelle où elle ne sut pas se maintenir. Le Fils de Dieu ne devait pas souffrir que la femme à laquelle il emprunterait sa nature humaine eût à envier quelque chose à celle qui a été la mère de prévarication.

L'Esprit-Saint, qui devait la couvrir de son ombre et la rendre féconde par sa divine opération, ne pouvait pas permettre que sa Bien-Aimée fût un seul instant maculée de la tache honteuse avec laquelle nous sommes conçus. La sentence est universelle ; mais une Mère de Dieu devait en être exempte. Dieu auteur de la loi, Dieu qui a posé librement cette loi, n'était-il pas le maître d'en affranchir celle qu'il avait destinée à lui être unie en tant de manières ? Il le pouvait, Il le devait : Il l'a donc fait.


L'Immaculée Conception. Eglise Saint-Sébastien.
Vaux-lès-Saint-Claude. XIXe.

Et n'était-ce pas cette glorieuse exception qu'il annonçait lui-même au moment où comparurent devant sa majesté offensée les deux prévaricateurs dont nous sommes tous issus ? La promesse miséricordieuse descendait sur nous dans l'anathème qui tombait sur le serpent.
" J'établirai moi-même, disait Jéhovah, une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et son fruit ; et elle-même t'écrasera la tête."

Ainsi, le salut était annoncé à la famille humaine sous la forme d'une victoire contre Satan ; et cette victoire, c'est la Femme qui la devait remporter pour nous tous. Et que l'on ne dise pas que ce sera le fils de la femme qui la remportera seul, cette victoire : le Seigneur nous dit que l'inimitié de la femme contre le serpent sera personnelle, et que, de son pied vainqueur, elle brisera la tête de l'odieux reptile ; en un mot, que la nouvelle Eve sera digne du nouvel Adam, triomphante comme lui ; que la race humaine un jour sera vengée, non seulement parle Dieu fait homme, mais aussi par la Femme miraculeusement soustraite à toute atteinte du péché ; en sorte que la création primitive dans la sainteté et la justice (Ephes. IV, 24.) reparaîtra en elle, comme si la faute primitive n'avait pas été commise.

Relevez donc la tête, enfants d'Adam, et secouez vos chaînes. Aujourd'hui, l'humiliation qui pesait sur vous est anéantie. Voici que Marie, qui est votre chair et votre sang, a vu reculer devant elle le torrent du péché qui entraîne toutes les générations : le souffle du dragon infernal s'est détourné pour ne pas la flétrir ; la dignité première de votre origine est rétablie en elle. Saluez donc ce jour fortuné où la pureté première de votre sang est renouvelée : la nouvelle Eve est produite ; et de son sang qui est aussi le vôtre, moins le péché, elle va vous donner, sous peu d'heures, le Dieu-homme qui procède d'elle selon la chair, comme il sort de son Père par une génération éternelle.


L'Immaculée Conception. Eglise Saint-Maurice de Wolshwiller.
Alsace. XVIIIe.

Et comment n'admirerions-nous pas la pureté incomparable de Marie dans sa conception immaculée, lorsque nous entendons, dans le divin Cantique, le Dieu même qui l'a ainsi préparée pour être sa Mère, lui dire avec l'accent d'une complaisance toute d'amour :
" Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a en vous aucune tache." (Cant. IV, 7.).

C'est le Dieu de toute sainteté qui parle ; son œil qui pénètre tout ne découvre en Marie aucune trace, aucune cicatrice du péché ; voilà pourquoi il se conjoint avec elle, et la félicite du don qu'il a daigné lui faire. Après cela, nous étonnerons-nous que Gabriel, descendu des cieux pour lui apporter le divin message, soit saisi d'admiration à la vue de cette pureté dont le point de départ a été si glorieux et les accroissements sans limites ; qu'il s'incline profondément devant une telle merveille, et qu'il dise :
" Salut, Ô Marie, pleine de grâce !"

Gabriel mène sa vie immortelle au centre de toutes les magnificences de la création, de toutes les richesses du ciel ; il est le frère des Chérubins et des Séraphins, des Trônes et des Dominations ; son regard parcourt éternellement ces neuf hiérarchies angéliques où la lumière et la sainteté resplendissent souverainement, croissant toujours de degré en degré ; mais voici qu'il a rencontré sur la terre, dans une créature d'un rang inférieur aux Anges, la plénitude de la grâce, de cette grâce qui n'a été donnée qu'avec mesure aux Esprits célestes, et qui repose en Marie depuis le premier instant de sa création. C'est la future Mère de Dieu toujours sainte, toujours pure, toujours immaculée.


L'Immaculée Conception. Eglise de l'Ordination-de-Saint-Martin.
Gartempe. Limousin. XVIe.

Cette vérité révélée aux Apôtres par le divin Fils de Marie, recueillie dans l'Eglise, enseignée par les saints Docteurs, crue avec une fidélité toujours plus grande par le peuple chrétien, était contenue dans la notion même d'une Mère de Dieu. Croire Marie Mère de Dieu, c'était déjà croire implicitement que celle en qui devait se réaliser ce titre sublime n'avait jamais rien eu de commun avec le péché, et que nulle exception n'avait pu coûter à Dieu pour l'en préserver. Mais désormais l'honneur de Marie est appuyé sur la sentence explicite qu'a dictée l'Esprit-Saint.

Pierre a parlé par la bouche de Pie IX ; et lorsque Pierre a parlé, tout fidèle doit croire ; car le Fils de Dieu a dit :
" J'ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille jamais " (Luc. XXVII, 32) ; et il a dit aussi : " Je vous enverrai l'Esprit de vérité qui demeurera avec vous à jamais, et vous fera souci venir de tout ce que je vous avais enseigné." (Johan. XIV, 20.).

Le symbole de notre foi a donc acquis, non une vérité nouvelle, mais une nouvelle lumière sur la vérité qui était auparavant l'objet de la croyance universelle. En ce jour, le serpent infernal a senti de nouveau la pression victorieuse du pied de la Vierge-mère, et le Seigneur a daigné nous donner le gage le plus signalé de ses miséricordes. Il aime encore cette terre coupable ; car il a daigné l'éclairer tout entière d'un des plus beaux rayons de la gloire de sa Mère. N'a-t-elle pas tressailli, cette terre ? N'a-t-elle pas ressenti à ce moment un enthousiasme que notre génération n'oubliera jamais ? Quelque chose de grand s'accomplissait à cette moitié du siècle ; et nous attendrons désormais les temps avec plus de confiance, puisque si l'Esprit-Saint nous avertit de craindre pour les jours où les vérités diminuent chez les enfants des hommes, il nous dit assez par là que nous devons regarder comme heureux les jours où les vérités croissent pour nous en lumière et en autorité.

 


L'Immaculée Conception. Giambattista Tiepolo. XVIe.

En attendant l'heure de la proclamation solennelle du grand dogme, la sainte Eglise le confessait chaque année, en célébrant la fête d'aujourd'hui. Cette fête n'était pas appelée, il est vrai, la Conception immaculée, mais simplement la Conception de Marie. Toutefois, le fait de son institution et de sa célébration exprimait déjà suffisamment la croyance de la chrétienté.
 
Saint Bernard et l'Angélique Docteur saint Thomas s'accordent à enseigner que l'Eglise ne peut pas célébrer la fête de ce qui n'est pas saint ; la Conception de Marie fut donc sainte et immaculée, puisque l'Eglise, depuis tant de siècles, l'honore d'une fête spéciale. La Nativité de Marie est l'objet d'une solennité dans l'Eglise, parce que Marie naquit pleine de grâce ; si donc le premier instant de son existence eût été marqué par la flétrissure commune, sa Conception n'aurait pu être l'objet d'un culte. Or, il est peu de fêtes plus générales et mieux établies dans l'Eglise que celle que nous célébrons aujourd’hui.

L'Eglise grecque, héritière plus prochaine des pieuses traditions de l'Orient, la célébrait déjà au VIe siècle, comme on le voit par le Type ou cérémonial de saint Sabbas. En Occident nous la trouvons établie dès le VIIIe siècle, dans l'Eglise gothique d'Espagne. Un célèbre calendrier gravé sur le marbre, au IXe siècle, pour l'usage de l'Eglise de Naples, nous la montre déjà instituée à cette époque.
 
Paul Diacre, secrétaire de Charlemagne, puis moine au Mont-Cassin, célébrait le mystère de l'Immaculée-Conception dans une Hymne remarquable, que nous donnerons tout à l'heure, d'après les manuscrits du Mont-Cassin, de Subiaco et de Bénévent. En 1066, la fête s'établissait en Angleterre à la suite d'un prodige opéré sur mer en faveur du pieux abbé Helsin, et bientôt elle s'étendait dans cette île par les soins du grand saint Anselme, moine et archevêque de Cantorbéry ; de là elle passait en Normandie, et prenait possession du sol français.
Nous la trouvons en Allemagne sanctionnée dans un concile présidé, en 1049, par saint Léon IX ; dans la Navarre, en 1090, à l'abbaye d'Irach ; en Belgique, à Liège, en 1142. C'est ainsi que toutes les Eglises de l'Occident rendaient tour à tour témoignage au mystère, en acceptant la fête qui l'exprimait.

L'Immaculée Conception. Francisco de Zurbarán. XVIIe.

Enfin, l'Eglise de Rome l'adopta elle-même, et par son concours vint rendre plus imposant encore ce concert de toutes les Eglises. Ce fut Sixte IV qui, en 1476, rendit le décret qui instituait la fête de la Conception de Notre-Dame dans la ville de saint Pierre. Au siècle suivant, en 1568, saint Pie V publiait l'édition universelle du Bréviaire Romain ; on y voyait cette fête inscrite au calendrier, comme l'une des solennités chrétiennes qui doivent chaque année réunir les vœux des fidèles. Rome n'avait pas déterminé le mouvement de la piété catholique envers le mystère ; elle le sanctionnait de son autorité liturgique, comme elle Fa confirmé, dans ces derniers temps, de son autorité doctrinale.

Les trois grands Etats de l'Europe catholique, l'Empire d'Allemagne, la France et l'Espagne, se signalèrent, chacun à sa manière, par les manifestations de leur piété envers Marie immaculée dans sa Conception. La France, par l'entremise de Louis XIV, obtint de Clément IX que la fête serait célébrée avec Octave dans le royaume : faveur qui fut bientôt étendue à l'Eglise universelle par Innocent XII. Déjà, depuis des siècles, la Faculté de théologie de Paris astreignait tous ses Docteurs à prêter serment de soutenir le privilège de Marie, et elle maintint cette pieuse pratique jusqu'à son dernier jour.

L'empereur Ferdinand III, en 1647, fit élever sur la grande place de Vienne une splendide colonne couverte d'emblèmes et de figures qui sont autant de symboles de la victoire que Marie a remportée sur le péché, et surmontée de la statue de notre Reine immaculée, avec cette pompeuse et catholique inscription :

" D. O. M. supremo cœli terraeque imperatori,
Per quem reges regnant ;
Virgini Deiparae immaculatae conceptae,
Per quam principes imperant,
In peculiarem Dominam,
Austriae Patronam,
Singulari pietate susceptae,
Se, liberos, populos, exercitus, provincias,
Omnia denique confidit,
Donat, consecrat,
Et in perpetuam rei memonam,
Statuam hanc ex voto ponit
Ferdinandus III Augustus."

" AU DIEU TRÈS BON ET TRES GRAND,
MONARQUE DU CIEL ET DE LA TERRE,
PAR QUI RÉGNENT LES ROIS ;
A LA VIERGE MÈRE DE DIEU,
IMMACULÉE DANS SA CONCEPTION.
PAR QUI LES PRINCES COMMANDENT,
QUE L'AUTRICHE A CHOISIE AVEC AMOUR
POUR SOUVERAINE ET PATRONNE ,
FERDINAND III AUGUSTE
CONFIE, DONNE, CONSACRE SOI-MÊME,
SES ENFANTS , SES PEUPLES , SES ARMÉES,
SES PROVINCES,
ENFIN TOUT CE QU'IL POSSÈDE,
ET ÉRIGE POUR ACCOMPLIR UN VOEU
CETTE STATUE,
EN SOUVENIR ÉTERNEL."


Immaculée Conception et Madone du Rosaire vénéré.
Lettre historiée. Espagne. XVIe.

L'Espagne dépassa tous les Etats catholiques par son zèle pour le privilège de Marie. Dès l'année 1398, Jean Ier, roi d'Aragon, donnait une charte solennelle pour mettre sa personne et son royaume sous la protection de Marie conçue sans péché. Plus tard, les rois Philippe III et Philippe IV faisaient partir pour Rome des ambassades qui sollicitaient en leur nom la solennelle décision que le ciel, dans sa miséricorde, avait réservée pour nos temps.
 
Charles III, au siècle dernier, obtenait de Clément XIII que la Conception immaculée devînt la fête patronale des Espagnes. Les habitants du royaume Catholique inscrivaient sur la porte ou sur la façade de leurs maisons la louange du privilège de Marie ; ils se saluaient en le prononçant dans une formule touchante. Marie de Jésus, abbesse du monastère de l’Immaculée-Conception d'Agréda, écrivait son livre de la Cité mystique de Dieu, dans lequel Murillo s'inspirait pour produire le chef-d'œuvre de la peinture espagnole.

Mais il ne serait pas juste d'omettre, dans cette énumération des hommages rendus à Marie immaculée, la part immense qu'a eue l'Ordre Séraphique au triomphe terrestre de cette auguste Souveraine de la terre et des cieux. Le pieux et profond docteur Jean Duns Scot, qui le premier sut assigner au dogme de la Conception immaculée le rang qu'il occupe dans la divine théorie de l'Incarnation du Verbe, ne mérite-t-il pas d'être nommé aujourd'hui avec l'honneur qui lui est dû ? Et toute l'Eglise n'a-t-elle pas applaudi à l'audience sublime que reçut du Pontife la grande famille des Frères-Mineurs, au moment où toutes les pompes de la solennelle proclamation du dogme paraissant accomplies, Pie IX y mit le dernier sceau en acceptant des mains de l'Ordre de Saint-François l'hommage touchant et les actions de grâces que lui offrait l'Ecole scotiste, après quatre siècles de savants travaux en faveur du privilège de Marie ?

L'Immaculée Conception. Homéliaire. Cambrai. XIe.

En présence de cinquante-quatre Cardinaux, de quarante-deux Archevêques et de quatre-vingt-douze Evêques, sous les regards d'un peuple immense qui remplissait le plus vaste temple de l'univers, et avait joint sa voix pour implorer la présence de l'Esprit de vérité, le Vicaire du Christ venait de prononcer l'oracle attendu depuis des siècles ; le divin Sacrifice avait été offert par lui sur la Confession de saint Pierre ; la main du Pontife avait orné d'un splendide diadème l'image de la Reine immaculée ; porté sur son trône aérien et le front ceint de la triple couronne, il était arrivé près du portique de la basilique.
 
Là, prosternés à ses pieds, les deux représentants du Patriarche Séraphique arrêtèrent sa marche triomphale. L'un présentait une branche de lis en argent : c'était le Général des Frères-Mineurs de l'Observance ; une tige de rosier chargée de ses fleurs, de même métal, brillait aux mains du second : c'était le Général des Frères-Mineurs Conventuels. Lis et roses, fleurs de Marie, pureté et amour symbolisés dans cette offrande que rehaussait la blancheur de l'argent, pour rappeler le doux éclat de l'astre sur lequel se réfléchit la lumière du soleil : car Marie " est belle comme la lune ", nous dit le divin Cantique (VI, 9). Le Pontife ému daigna accepter le don de la famille Franciscaine, de qui l'on pouvait dire en ce jour, comme de l'étendard de notre héroïne française, " qu'ayant été à la lutte, il était juste qu'elle fût aussi au triomphe " Et ainsi se terminèrent les pompes si imposantes de cette grande matinée du huit décembre 1854.
 
PRIERE

" C'est ainsi que vous avez été glorifiée sur la terre en votre Conception Immaculée, Ô vous la plus humble des créatures ! Mais comment les hommes ne mettraient-ils pas toute leur joie à vous honorer, divine aurore du Soleil de justice ? Ne leur apportez-vous pas, en ces jours, la nouvelle de leur salut ? N'êtes-vous pas, Ô Marie, cette radieuse espérance qui vient tout d'un coup briller au sein même de l'abîme de la désolation ? Qu'allions-nous devenir sans le Christ qui vient nous sauver ? et vous êtes sa Mère à jamais chérie, la plus sainte des créatures de Dieu, la plus pure des vierges, la plus aimante des mères !

Ô Marie ! Que votre douce lumière réjouit délicieusement nos yeux fatigués ! De génération en génération, les hommes se succédaient sur la terre ; ils regardaient le ciel avec inquiétude, espérant à chaque instant voir poindre à l'horizon l'astre qui devait les arracher à l'horreur des ténèbres ; mais la mort avait fermé leurs yeux, avant qu'ils eussent pu seulement entrevoir l'objet de leurs désirs. Il nous était réservé de voir votre lever radieux, Ô brillante Etoile du matin ! Vous dont les rayons bénis se réfléchissent sur les ondes de la mer, et lui apportent le calme après une nuit d'orages !
 

L'Immaculée Conception. Imagerie Lacour. Nancy. XIXe.

Ô ! Préparez nos yeux à contempler l'éclat vainqueur du divin Soleil qui marche à votre suite. Préparez nos coeurs ; car c'est à nos cœurs qu'il veut se révéler. Mais, pour mériter de le voir, il est nécessaire que nos cœurs soient purs ; purifiez-les, Ô vous, l'Immaculée, la très pure ! Entre toutes les fêtes que l'Eglise a consacrées à votre honneur, la divine Sagesse a voulu que celle de votre Conception sans tache se célébrât dans ces jours de l'Avent, afin que les enfants de l'Eglise, songeant avec quelle divine jalousie le Seigneur a pris soin d'éloigner de vous tout contact du péché, par honneur pour Celui dont vous deviez être la Mère, ils se préparassent eux-mêmes à le recevoir par le renoncement absolu à tout ce qui est péché et affection au péché. Aidez-nous, Ô Marie ! A opérer ce grand changement. Détruisez en nous, par votre Conception Immaculée, les racines de la cupidité, éteignez les flammes de la volupté, abaissez les hauteurs de la superbe. Souvenez-vous que Dieu ne vous a choisie pour son habitation, qu'afin de venir ensuite faire sa demeure en chacun de nous.

Ô Marie ! Arche d'alliance, formée d'un bois incorruptible, revêtue de l'or le plus pur, aidez-nous à correspondre aux desseins ineffables du Dieu qui, après s'être glorifié dans votre pureté incomparable, veut maintenant se glorifier dans notre indignité, et ne nous a arrachés au démon que pour faire de nous son temple et sa demeure la plus chère Venez à notre aide, ô vous qui, par la miséricorde de votre Fils, n'avez jamais connu le péché ! Et recevez en ce jour nos hommages. Car vous êtes l'Arche de Salut qui surnage seule sur les eaux du déluge universel ; la blanche Toison rafraîchie par la rosée du ciel, pendant que la terre entière demeure dans la sécheresse ; la Flamme que les grandes eaux n'ont pu éteindre ; le Lis qui fleurit entre les épines ; le Jardin fermé au serpent infernal ; la Fontaine scellée, dont la limpidité ne fut jamais troublée ; la Maison du Seigneur, sur laquelle ses yeux sont ouverts sans cesse, et dans laquelle rien de souillé ne doit jamais entrer ; la Cité mystique dont on raconte tant de merveilles
(Ps. LXXXVI.). Nous nous plaisons à redire vos titres d'honneur, Ô Marie ! Car nous vous aimons ; et la gloire de la Mère est celle des enfants. Continuez de bénir et de protéger ceux qui honorent votre auguste privilège, vous qui êtes conçue en ce jour ; et bientôt naissez, concevez l'Emmanuel, enfantez-le et montrez-le à notre amour.


L'Immaculée Conception. Placido Costanzi. XVIIIe.

HYMNE

" Ave, maris Stella,
Dei Mater alma,
Atque semper Virgo,
Felix coeli porta.

Sumens illud
Ave Gabrielis ore,
Funda nos in pace,
Mutans Eva ; nomen.

Solve vincla reis,
Profer lumen caecis,
Mala nostra pelle,
Bona cuncta posce.

Monstra te esse Matrem,
Sumat per te preces,
Qui pro nobis natus,
Tulit esse tuus.

Virgo singularis,
Inter omnes mitis,
Nos culpis solutos
Mites fac et castos.

Vitam praesta puram,
Iter para tutum ;
Ut videntes Jesum,
Semper collaetemur.

Sit laus Deo Patri,
Summo Christo decus,
Spiritui Sancto,
Tribus honor unus.

Amen."

V/. Immaculata Conceptio est hodie sanctae Maria ; Virginis,
R/. Quae serpentis caput virgineo pede contrivit.

" Salut, astre des mers,
Mère de Dieu féconde !
Salut, Ô toujours Vierge,
Porte heureuse du ciel !

Vous qui de Gabriel
Avez reçu l'Ave,
Fondez-nous dans la paix,
Changez le nom d'Eva.

Délivrez les captifs.
Eclairez les aveugles,
Chassez loin tous nos maux,
Demandez tous les biens.

Montrez en vous la Mère ;
Vous-même offrez nos vœux
Au Dieu qui, né pour nous,
Voulut naître de vous.

Ô Vierge incomparable,
Vierge douce entre toutes ;
Affranchis du péché,
Rendez-nous doux et chastes.

Donnez vie innocente,
Et sûr pèlerinage,
Pour qu'un jour soit Jésus
Notre liesse à tous.

Louange à Dieu le Père,
Gloire au Christ souverain ;
Louange au Saint-Esprit ;
Aux trois un même honneur.

Amen."

V/. C'est aujourd'hui la Conception immaculée de la sainte Vierge Marie,
R/. Qui, de son pied virginal, a brisé la tête du serpent.


L'Immaculée Conception. Imagerie Pellerin. Epinal. XIXe.

HYMNE

L'Hymne suivante appartient au VIIIe siècle. Elle a pour auteur le célèbre Paul Diacre, d'abord secrétaire de Charlemagne, ensuite moine au Mont-Cassin. Nous y trouvons aussi l'énergique expression de la croyance à la Conception immaculée. Le virus originel, y est-il dit, a infecté la race humaine tout entière ; mais le Créateur a vu que le sein de Marie n'en avait pas été souillé, et il est descendu en elle.

" Qui jamais possédera un langage assez sublime pour célébrer dignement les grandeurs de la Vierge, par laquelle fut rendue la vie au monde qui languissait dans les liens de l'antique mort ?

Elle est la branche de l'arbre de Jessé, la Vierge qui devait être Mère, le jardin qui recevra le germe céleste, la fontaine sacrée sur laquelle le ciel a mis son sceau, cette femme dont la virginité a produit le bonheur du monde.

Le père des humains tomba dans la mort, pour avoir aspiré les poisons du serpent ennemi ; le virus qui l'atteignit a infecté sa race tout entière, et l'a frappée d'une plaie profonde.

Mais le Créateur, plein de compassion pour son œuvre, et voyant du haut du ciel le sein de la Vierge exempt de cette souillure, veut s'en servir pour donner au monde, languissant sous le poids du péché, les joies du salut.

Gabriel, envoyé des cieux, vient apporter à la chaste Vierge le message éternellement préparé ; le sein de la jeune fille, devenu vaste comme un ciel, contient tout à coup Celui qui remplit le monde.

Elle demeure vierge, elle devient mère ; le Créateur de la terre vient de naître sur la terre ; le pouvoir du redoutable ennemi de l'homme est brisé ; une lumière nouvelle éclaire tout l'univers.

Gloire, honneur, puissance à la royale Trinité, Dieu unique ! Qu'elle règne à jamais dans les siècles des siècles !

Amen."


L'Immaculée Conception. Reni Guido. XVIIe.