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mercredi, 06 mars 2019

6 mars 2019. Mercredi des Cendres.

- Mercredi des Cendres.


Notre Seigneur Jésus-Christ bénissant. Andrea di Bartolo Solari. XVIe.

Hier le monde s'agitait dans ses plaisirs, les enfants de la promesse eux-mêmes se livraient à des joies innocentes ; dès ce matin, la trompette sacrée dont parle le Prophète a retenti (Voir ci-après l'Epître de la Messe.). Elle annonce l'ouverture solennelle du jeûne quadragésimal, le temps des expiations, l'approche toujours plus imminente des grands anniversaires de notre salut. Levons-nous donc, chrétiens, et préparons-nous à combattre les combats du Seigneur.

Mais, dans cette lutte de l'esprit contre la chair, il nous faut être armés, et voici que la sainte Eglise nous convoque dans ses temples, pour nous dresser aux exercices de la milice spirituelle. Déjà saint Paul nous a fait connaître en détail toutes les parties de notre défense : " Que la vérité, nous a-t-il dit, soit votre ceinture, la justice votre cuirasse, la docilité à l'Evangile votre chaussure, la foi votre bouclier, l'espérance du salut le casque qui protégera votre tête " (Eph. VI, 16.). Le Prince des Apôtres vient lui-même, qui nous dit : " Le Christ a souffert dans sa chair ; armez-vous de cette pensée " "(I Petr. IV, 1.). Ces enseignements apostoliques, l'Eglise aujourd'hui nous les rappelle ; mais elle en ajoute un autre non moins éloquent, en nous forçant à remonter jusqu'au jour de la prévarication, qui a rendu nécessaires les combats auxquels nous allons nous livrer, les expiations par lesquelles il nous faut passer.

Deux sortes d'ennemis sont déchaînés contre nous : les passions dans notre cœur, les démons au dehors ; l'orgueil a fait tout ce désordre. L'homme a refusé d'obéir à Dieu ; toutefois, Dieu l'a épargné, mais à la dure condition de subir la mort. Il a dit: " Homme, tu n'es que poussière, et tu rentreras dans la poussière " (Gen. III, 19.). Oh ! Pourquoi avons-nous oublié cet avertissement ? A lui seul il eût suffi pour nous prémunir contre nous-mêmes ; pénétrés de notre néant, nous n'eussions jamais osé enfreindre la loi de Dieu.


Les démons suscitent les vices et sèment la désolation dans le peuple.
La Cité de Dieu. Saint Augustin. Raoul de Presles. XVe.

Si maintenant nous voulons persévérer dans le bien, où la grâce du Seigneur nous a rétablis, humilions-nous ; acceptons la sentence, et ne considérons plus la vie que comme un chemin plus ou moins court qui aboutit au tombeau. A ce point de vue, tout se renouvelle, tout s'éclaire. L'immense bonté de Dieu qui a daigné attacher son amour à des êtres dévoués à la mort, nous apparaît plus admirable encore ; notre insolence et notre ingratitude envers celui que nous avons bravé, durant ces quelques instants de notre existence, nous semble de plus en plus digne de regrets, et la réparation qu'il nous est possible de faire, et que Dieu daigne accepter, plus légitime et plus salutaire.

Tel est le motif qui porta la sainte Eglise, lorsqu'elle jugea à propos, il y a plus de mille ans, d'anticiper de quatre jours le jeûne quadragésimal, à ouvrir cette sainte carrière en marquant avec la cendre le front coupable de ses enfants, et en redisant à chacun les terribles paroles du Seigneur qui nous dévouent à la mort. Mais l'usage de la cendre, comme symbole d'humiliation et de pénitence, est bien antérieur à cette institution, et nous le trouvons déjà pratiqué dans l'ancienne alliance. Job lui-même, au sein de la gentilité, couvrait de cendres sa chair frappée par la main de Dieu, et implorait ainsi miséricorde, il y a quatre mille ans (Job. XVI, 16.). Plus tard, le Roi-Prophète, dans l'ardente contrition de son cœur, mêlait la cendre au pain amer qu'il mangeait (Psalm. CI, 10.) ; les exemples analogues abondent dans les Livres historiques et dans les Prophètes de l'Ancien Testament.


Pénitence. Decretum. Gratianus. XIIIe.

C'est que l'on sentait dès lors le rapport qui existe entre cette poussière d'un être matériel que la flamme a visité, et l'homme pécheur dont le corps doit être réduit en poussière sous le feu de la justice divine. Pour sauver du moins l'âme des traits brûlants de la vengeance céleste, le pécheur courait à la cendre, et reconnaissant sa triste fraternité avec elle, il se sentait plus à couvert de la colère de celui qui résiste aux superbes et veut bien pardonner aux humbles.

Dans l'origine, l'usage liturgique de la cendre, au Mercredi de la Quinquagésime, ne paraît pas avoir été appliqué à tous les fidèles, mais seulement à ceux qui avaient commis quelqu'un de ces crimes pour lesquels l'Eglise infligeait la pénitence publique. Avant la Messe de ce jour, les coupables se présentaient à l'église où tout le peuple était rassemblé. Les prêtres recevaient l'aveu de leurs péchés, puis ils les couvraient de cilices et répandaient la cendre sur leurs têtes.


La pénitence. Maso di Banco. XIVe.

Après cette cérémonie, le clergé et le peuple se prosternaient contre terre, et on récitait à haute voix les sept psaumes pénitentiaux. La procession avait lieu ensuite, à laquelle les pénitents marchaient nu-pieds. Au retour, ils étaient solennellement chassés de l'église par l'Evêque, qui leur disait :
" Voici que nous vous chassons de l'enceinte de l'Eglise, à cause de vos péchés et de vos crimes, comme Adam, le premier homme, fut chassé du Paradis, à cause de sa transgression."

Le clergé chantait ensuite plusieurs Répons tirés de la Genèse, dans lesquels étaient rappelées les paroles du Seigneur condamnant l'homme aux sueurs et au travail , sur cette terre désormais maudite. On fermait ensuite les portes de l'église, et les pénitents n'en devaient plus franchir le seuil que pour venir recevoir solennellement l'absolution, le Jeudi-Saint.

Après le XIe siècle, la pénitence publique commença à tomber en désuétude ; mais l'usage d'imposer les cendres à tous les fidèles, en ce jour, devint de plus en plus général, et il a pris place parmi les cérémonies essentielles de la Liturgie romaine. Autrefois, on s'approchait nu-pieds pour recevoir cet avertissement solennel du néant de l'homme, et, encore au XIIe siècle, le Pape lui-même, se rendant de l'Eglise de Sainte-Anastasie à celle de Sainte-Sabine où est la Station, faisait tout ce trajet sans chaussure, ainsi que les Cardinaux qui l'accompagnaient. L'Eglise s'est relâchée de cette rigueur extérieure ; mais elle n'en compte pas moins sur les sentiments qu'un rite aussi imposant doit produire en nous.


Joël et les sonneurs de trompes.
Bible historiale. Guiard des Moulins. XVe.

Ainsi que nous venons de le dire, la Station, à Rome, est aujourd'hui à Sainte-Sabine, sur le Mont-Aventin. C'est sous les auspices de cette sainte Martyre que s'ouvre la pénitence quadragésimale.

La fonction sacrée commence par la bénédiction des cendres que l'Eglise va imposer sur nos fronts. Ces cendres sont faites des rameaux qui ont été bénis l'année précédente, au Dimanche qui précède la Pâque. La bénédiction qu'elles reçoivent dans ce nouvel état a pour but de les rendre plus dignes du mystère de contrition et d'humilité qu'elles sont appelées à signifier.

A LA MESSE

Rassurée par l'acte d'humilité qu'elle vient d'accomplir, l'âme chrétienne se laisse aller à la confiance envers le Dieu de miséricorde. Elle ose lui rappeler son amour pour les hommes qu'il a créés, et la longanimité avec laquelle il a daigné attendre leur retour à lui.

EPITRE

Lecture du Prophète Joël. Chap. II. :


Le prophète Joël. Michelangelo Buonarroti.
Chapelle Sixtine. Rome. XVIe.

" Voici ce que dit le Seigneur :
" Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, dans les larmes et dans les gémissements. Déchirez vos cœurs, et non vos vêtements, et convertissez-vous au Seigneur votre Dieu ; car il est bon et compatissant, patient et riche en miséricorde, et sa bonté surpasse notre malice. Qui sait s'il ne se retournera pas vers vous, s'il ne vous pardonnera pas, et s'il ne laissera pas après lui la bénédiction, afin que vous présentiez au Seigneur votre Dieu des sacrifices et des offrandes ?
Sonnez de la trompette dans Sion, publiez la sainteté du jeûne, convoquez l'assemblée, réunissez le peuple, avertissez-le qu'il se purifie ; faites venir les vieillards ; amenez les enfants, même ceux qui sont encore à la mamelle. Que l'époux sorte de sa couche, et l'épouse de son lit nuptial.
Que les prêtres et les ministres du Seigneur pleurent entre le vestibule et l'autel, qu'ils disent : " Pardonnez , Seigneur, pardonnez à votre peuple ; et ne livrez pas votre héritage à l'opprobre, en laissant dominer sur lui les nations ".
Laisserez-vous dire par les peuples : " Où est leur Dieu ?"
Le Seigneur a été ému de compassion pour sa terre, et il a pardonné à son peuple.
Et le Seigneur a répondu à son peuple :
" Voici que je vais vous envoyer du froment, du vin et de l'huile, et vous en serez rassasiés, et je ne vous abandonnerai plus aux insultes des nations ", dit le Seigneur tout-puissant."


Le prophète Joël. Plaque de dévotion en ivoire. VIIIe.

Ce magnifique passage du Prophète nous révèle l'importance que le Seigneur attache à l'expiation par le jeûne. Quand l'homme contrit de ses péchés afflige sa chair, Dieu se laisse fléchir. L'exemple de Ninive l'a prouvé ; et si le Seigneur pardonna à une ville infidèle, par cela seul que ses habitants imploraient sa pitié sous les livrées de la pénitence, que ne fera-t-il pas en faveur de son peuple, qui sait joindre à l'immolation du corps le sacrifice du cœur ?


Joël s'adressant au peuple. Bible historiale. Petrus Comestor. XVe.

Entrons donc avec courage dans la voie de la pénitence ; et si l'affaiblissement des sentiments de la foi et de la crainte de Dieu semble faire tomber autour de nous des pratiques qui sont aussi anciennes que le christianisme, et sur lesquelles il est pour ainsi dire fondé, gardons-nous d'abonder dans Je sens d'un relâchement qui a porté un terrible préjudice à l'ensemble des mœurs chrétiennes. Songeons surtout à nos engagements personnels avec la justice divine qui ne nous remettra nos fautes et les peines qu'elles méritent, qu'autant que nous nous montrerons empressés à lui offrir la satisfaction à laquelle elle a droit. Nous venons de l'entendre : notre corps que nous flatterions n'est que cendre et poussière, et notre âme, que nous serions si souvent portés à lui sacrifier, a des droits à réclamer contre lui.

ÉVANGILE

La suite du saint Evangile selon saint Matthieu. Chap. VI. :


Notre Seigneur Jésus-Christ enseignant.
Alessandro di Mariano dei Filipepi. XVe.

" En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : " Lorsque vous jeûnez, ne soyez point tristes comme les hypocrites ; car ils se font un visage pâle et défait, afin que les hommes s'aperçoivent qu'ils jeûnent. Je vous le dis en vérité : Ils ont reçu leur récompense. Mais vous, lorsque vous jeûnez, parfumez-vous la tête et lavez votre visage, afin qu'il ne paraisse pas aux hommes que vous jeûnez, mais seulement à votre Père qui est présent dans le secret, et votre Père qui voit dans le secret, vous le rendra. Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la rouille et les vers les consument, et où les voleurs fouillent et les dérobent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où il n'y a ni rouille ni vers qui les consument, et où les voleurs ne fouillent ni ne dérobent. Car, où est votre trésor, là est aussi votre coeur."


Notre Seigneur Jésus-Christ enseignant ses disciples.
Legenda aurea. Bx. J. de Voragine. XVe.

Notre Seigneur ne veut pas que nous recevions l'annonce du jeûne expiatoire comme une nouvelle triste et affligeante. Le chrétien qui comprend combien il est dangereux pour lui d'être en retard avec la justice de Dieu, voit arriver le temps du Carême avec joie et consolation. Il sait à l'avance que s'il est fidèle aux prescriptions de l'Eglise, il allégera le fardeau qui pèse sur lui. Ces satisfactions, si adoucies aujourd'hui par l'indulgence de l'Eglise, étant offertes à Dieu avec celles du Rédempteur lui-même, et fécondées par cette communauté qui réunit en un faisceau de propitiation les saintes œuvres de tous les membres de l'Eglise militante, purifieront nos âmes et les rendront dignes de participer aux joies si pures de la Pâque.


Notre Seigneur Jésus-Christ enseignant ses disciples.
Calendrier des bergers. XVe.

Ne soyons donc pas tristes de ce que nous jeûnons ; soyons-le seulement d'avoir, par le péché, rendu notre jeûne nécessaire. Le Sauveur nous donne un second conseil que l'Eglise nous répétera souvent dans tout le cours de la sainte Quarantaine : celui de joindre l'aumône aux privations du corps. Il nous engage à thésauriser, mais pour le ciel. Nous avons besoin d'intercesseurs : cherchons-les parmi les pauvres.

6 mars. Sainte Perpétue & sainte Félicité, et leurs saints compagnons, martyrs. 202.

- Sainte Perpétue & sainte Félicité, et leurs saints compagnons, martyrs. 202.
 
Pape : Saint Zéphirin. Empereur : Sévère.

" La pensée de Dieu sanctifie les douleurs : la pensée de les offrir à Dieu les allège ; la pensée de les supporter pour la cause de Dieu les rends délectables. Je ne suis pas seul, disait saint Paul au milieu des persécutions et des travaux, les grâce de Dieu est avec moi."
I Cor., XV, 10.


Martyre de sainte Perpétue et de sainte Félicité.
Giovanni Gottardi. XVIIIe.

La fête de ces deux illustres héroïnes de la foi chrétienne est rapportée la journée de demain, 7 mars, anniversaire de leur triomphe ; mais la mémoire de l'Ange de l'Ecole, saint Thomas d'Aquin, brille avec tant d'éclat au 7 mars, qu'elle semble éclipser celle des deux grandes martyres africaines. Le Saint-Siège a donc permis en certains lieux d'anticiper d'un jour leur fête.

Leurs deux noms, comme l'observe saint Augustin, sont un présage du sort que leur réserve le ciel : une perpétuelle félicité. L'exemple qu'elles donnent de la force chrétienne est à lui seul une victoire qui assure le triomphe de la foi de Jésus-Christ sur la terre d'Afrique. Encore quelques années, et le grand Cyprien fera retentir sur cette plage sa voix mâle et éloquente, appelant les chrétiens au martyre ; mais n'y a-t-il pas un accent plus pénétrant encore dans les pages écrites de la main de cette jeune femme de vingt-deux ans, la noble Perpétue, qui nous raconte avec un calme tout céleste les épreuves qu'il lui a fallu traverser pour aller à Dieu, et qui, au moment de partir pour l'amphithéâtre, remet à un autre la plume avec laquelle il devra écrire le dénouement de la sanglante et sublime tragédie ?


En lisant de tels récits, dont les siècles n'ont altéré ni le charme, ni la grandeur, on se sent en présence des glorieux ancêtres de la foi, on admire la puissance de la grâce divine qui suscita de tels courages du sein même d'une société idolâtre et corrompue ; et considérant quel genre de héros Dieu employa pour briser les formidables résistances du monde païen, on ne peut s'empêcher de dire avec saint Jean Chrysostome :
" J'aime à lire les Actes des Martyrs ; mais j'avoue mon attrait particulier pour ceux qui retracent les combats qu'ont soutenus les femmes chrétiennes. Plus faible est l'athlète, plus glorieuse est la victoire ; car c'est alors que l'ennemi voit venir sa défaite du côté même où jusqu'alors il triomphait. Ce fut par la femme qu'il nous vainquit ; et c'est maintenant par elle qu'il est terrassé. Elle fut entre ses mains une arme contre nous ; elle devient le glaive qui le transperce. Au commencement, la femme pécha, et pour prix de son péché eut la mort en partage ; la martyre meurt, mais elle meurt pour ne pas pécher. Séduite par une promesse mensongère, la femme viola le précepte de Dieu ; pour ne pas enfreindre sa fidélité envers son dite vin bienfaiteur, la martyre sacrifie plutôt sa vie. Quelle excuse maintenant présentera l'homme pour se faire pardonner la mollesse, quand de simples femmes déploient un si mâle courage ; quand on les a vues, faibles et délicates, triompher de l'infériorité de leur sexe, et, fortifiées par la grâce, remporter de si éclatantes victoires ?" (Homil. De diversis novi Testamenti locis.).


Sainte Perpétue et sainte Félicité. Missel romain. XIVe.

Sous l'empereur Sévère, on arrêta en Afrique (à Carthage) plusieurs jeunes catéchumènes : entre autres Révocatus et Félicité, tous deux de condition servile ; Saturnin et Sécundulus ; enfin parmi eux se trouvait Vivia Perpétua, jeune femme de naissance distinguée, élevée avec soin, mariée à un homme de condition, et ayant un enfant qu'elle allaitait encore. Elle était âgée d'environ vingt-deux ans, et elle a laissé le récit de son martyre écrit de sa propre main :

" Nous étions encore avec nos persécuteurs, dit-elle, lorsque mon père, dans l'affection qu'il me portait, vint faire de nouveaux efforts pour m'amener à changer de résolution.
" Mon père, lui dis-je, il m'est impossible de dire autre chose si ce n'est que je suis chrétienne."
A ce mot, saisi de colère, il se jeta sur moi pour m'arracher les yeux ; mais il ne fit que me maltraiter, et il se retira vaincu ainsi que le démon avec tous ses artifices. Peu de jours après nous fûmes baptisés ; le Saint-Esprit m'inspira alors de ne demander autre chose que la patience dans les peines corporelles. Peu après, on nous renferma dans la prison. J'éprouvai d'abord un saisissement, ne m'étant jamais trouvée dans des ténèbres comme celles d'un cachot.


Mosaïque carthaginoise. Ve.

Au bout de quelques jours, le bruit courut que nous allions être interrogés. Mon père arriva de la ville, accablé de chagrin, et vint près de moi pour me faire renoncer à mon dessein. Il me dit :
" Ma fille, aie pitié de mes cheveux blancs, aie pitié de ton père, si je mérite encore d'être appelé ton père. Regarde tes frères, regarde ta mère, regarde ton enfant qui ne pourra vivre si tu meurs ; laisse cette fierté et ne sois pas la cause de notre perte à tous."
Mon père me disait toutes ces choses par tendresse ; puis se jetant à mes pieds tout en larmes, il m'appelait non plus sa fille, mais sa dame. Je plaignais la vieillesse de mon père, songeant qu'il serait le seul, de toute notre famille qui ne se réjouirait pas de mon martyre. Je lui dis pour le fortifier :
" Il n'arrivera de tout ceci que ce qu'il plaira à Dieu ; sache que nous ne dépendons pas de nous-mêmes, mais de lui."
Et il se retira accablé de tristesse.

Un jour, comme nous dînions, on vint nous enlever pour subir l'interrogatoire. Arrivés sur le forum, nous montâmes sur l'estrade. Mes compagnons fuient interrogés et confessèrent. Quand mon tour fut venu, mon père parut tout à coup avec mon enfant ; il me tira à part, et me suppliant :
" Aie pitié de ton enfant."
Le procurateur Hilarien me dit aussi :
" Epargne la vieillesse de ton père, épargne l'âge tendre de ton fils ; sacrifie pour la santé des empereurs."
Je répondis :
" Je ne le ferai pas : je suis Chrétienne."
Alors le juge prononça la sentence, qui nous condamnait aux bêtes, et nous redescendîmes joyeux à la prison. Comme je nourrissais mon enfant, et que je l'avais eu jusqu'alors avec moi dans la prison, je l'envoyai aussitôt réclamer à mon père ; mais mon père ne voulut pas me le donner. Dieu permit que l'enfant ne demandât plus à téter, et que je ne fusse pas incommodée par mon lait."

Tout ceci est tiré du récit de la bienheureuse Perpétue, qui le conduit jusqu'à la veille du combat.
 

 
Entrée du cirque où eut lieu le martyre de sainte Perpétue,
de sainte Félicité et de leurs compagnons.
Carthage. Actuelle Tunisie.

Quant à Félicité, elle était enceinte de huit mois lorsqu'elle avait été arrêtée ; et le jour des spectacles étant si proche, elle était inconsolable, prévoyant que sa grossesse ferait différer son martyre. Ses compagnons n'étaient pas moins affligés qu'elle, dans la pensée qu'ils laisseraient seule sur le chemin de l'espérance céleste une si excellente compagne. Ils unirent donc leurs instances et leurs larmes auprès de Dieu pour obtenir sa délivrance. C'était trois jours seulement avant les spectacles ; mais à peine avaient-ils fini leur prière que Félicité se sentit prise par les douleurs. Et parce que l'accouchement étant difficile, la souffrance lui arrachait des plaintes, un guichetier lui dit :
" Si tu te plains déjà, que feras-tu quand tu seras exposée aux bêtes, que tu as bravées cependant en refusant de sacrifier ?"
Elle lui répondit :
" Maintenant, c'est moi qui souffre ; mais alors il y en aura un autre qui souffrira pour moi, parce que je devrai souffrir pour lui."
Elle accoucha donc d'une fille qui fut adoptée par l'une de ses autres sœurs.


Le jour de la victoire étant arrivé, les martyrs partirent de la prison pour l'amphithéâtre comme pour le ciel, avec un visage gai et d'une beauté céleste , émus de joie et non de crainte. Perpétue s'avançait la dernière ; ses traits respiraient la tranquillité, et sa démarche était digne comme celle d'une noble matrone chérie du Christ. Elle tenait les yeux baissés, pour en dérober l'éclat aux spectateurs. Félicité était près d'elle, remplie de joie d'avoir accompli ses couches assez à temps pour pouvoir combattre les bêtes. C'était une vache très féroce que le diable leur avait préparée. On les enveloppa chacune dans un filet pour les exposer à cette bête. Perpétue fut exposée la première. La bête la lança en l'air, et la laissa retomber sur les reins. La martyre revenue à elle, et s'apercevant que sa robe était déchirée le long de sa cuisse, la rejoignit proprement, plus jalouse de la pudeur que sensible à ses souffrances. On la ramena pour recevoir un nouveau choc ; elle renoua alors ses cheveux qui s'étaient détachés : car il ne convenait pas qu'une martyre, en son jour de victoire, parût les cheveux épars, et montrât un signe de deuil dans un moment si glorieux. Quand elle fut relevée, ayant aperçu Félicité, que le choc avait toute brisée, étendue par terre, elle alla à elle, et lui donnant la main, elle la releva. Elles se présentèrent pour recevoir une nouvelle attaque ; mais le peuple se lassa d'être cruel, et on les conduisit vers la porte Sana-Vivaria. Alors Perpétue, sortant comme d'un sommeil, tant l'extase de son esprit avait été profonde, et regardant autour d'elle, dit, au grand étonnement de tous :
" Quand donc nous exposera-t-on à cette vache furieuse ?"

Lorsqu’on lui raconta ce qui était arrivé, elle ne put le croire qu'après avoir vu sur son corps et sur ses vêtements les traces de ce qu'elle avait souffert. Alors, faisant approcher son frère et un catéchumène nommé Rusticus, elle leur dit :
" Demeurez fermes dans la foi, aimez-vous les uns les autres et ne soyez pas scandalisés de nos souffrances."

Sainte Perpétue et sainte Félicité. D'après une icône du VIe.

Quant à Sécundulus, Dieu l'avait retiré de ce monde, pendant qu'il était encore renfermé dans la prison. Saturnin et Revocatus, après avoir été attaqués par un léopard, furent encore vivement traînés par un ours. Saturus fut d'abord exposé à un sanglier, puis exposé à un ours ; mais la bête ne sortit pas de sa loge, en sorte que le martyr, épargné deux fois, fut rappelé. A la fin du spectacle, il fut présenté à un léopard, qui d'un coup de dent le couvrit de sang.

Le peuple, comme il s'en retournait, faisant une allusion à ce second baptême, s'écria :
" Sauvé, lavé ! Sauvé, lavé !"
On transporta ensuite le martyr expirant au lieu où il devait être égorgé avec les autres. Le peuple demanda qu'on les ramenât tous au milieu de l'amphithéâtre, afin de repaître ses regards homicides du spectacle de leur immolation par le glaive. Les martyrs se levèrent, et se traînèrent où le peuple les demandait, après s'être embrassés, afin de sceller leur martyre par le baiser de paix. Ils reçurent le coup mortel sans faire aucun mouvement et sans laisser échapper une plainte ; surtout Saturus, qui expira le premier.

Quant à Perpétue, afin qu'elle goûtât du moins quelque souffrance, l'épée du gladiateur s'arrêta sur ses côtes, et lui fit pousser un cri. Ce fut elle qui conduisit elle-même à sa gorge la main encore novice de cet apprenti. Peut-être aussi que cette sublime femme ne pouvait mourir autrement, et que l'esprit immonde qui la redoutait n'eût osé attenter à sa vie, si elle-même n'y eût consenti.


HYMNE

" Epouse du Christ, célèbre aujourd'hui dans de pieux cantiques deux femmes au cœur invincible ; chante avec transport deux cœurs d'hommes dans le sexe le plus faible.

Toutes deux nées sous le soleil de l'Afrique, toutes deux aujourd'hui, dans l'univers entier, brillent de l'éclat que leur ont acquis de sublimes combats ; le front de chacune est ceint de lauriers glorieux.

La noblesse du sang recommande d'abord Perpétue ; une récente alliance l'a unie à un époux illustre ; mais il est à ses yeux une illustration plus haute encore : elle préfère à tout le service du Christ.

Quoique libre, elle met sa gloire à servir un si grand roi ; quant à Félicité, la condition d'esclave est son sort ici-bas ; mais dans la lutte glorieuse elle suit d'un pas égal la noble Perpétue ; elle s'élance vers la palme avec une même ardeur.

En vain le père de Perpétue emploie pour l'abattre et les menaces et les pleurs ; elle n'éprouve qu'une filiale compassion pour l'erreur du vieillard ; bientôt il lui faut donner le dernier baiser à l'enfant qu'elle allaite.

Dans la prison, Félicité éprouve les douleurs dont Eve notre mère a attiré les rigueurs sur son sexe ; elle souffre et enfante en gémissant, celle qui bientôt doit souffrir pour Dieu avec allégresse.

Dans une vision, Perpétue voit s'ouvrir les portes du ciel ; il lui est permis de jeter ses regards dans ce séjour de délices ; elle apprend que des combats lui sont réservés, et aussi quel repos Dieu lui prépare après ces combats.

Elle voit une échelle d'or qui monte jusqu'au séjour céleste ; mais ses deux côtés sont armés de pointes menaçantes. Ceux qui viendraient à tomber de ces degrés périlleux, un affreux dragon couché au pied de l'échelle les recevrait dans sa gueule.

Monte, Ô femme, ne crains pas le dragon ; pose ton pied sur sa tête humiliée, comme sur le degré d'où tu montes vaillamment jusqu'au delà des astres.

Au sommet de l'échelle s'ouvre pour Perpétue un délicieux jardin : c'est là que l'aimable Pasteur comble ses brebis de caresses : " Ma fille, lui dit-il, ma fille tant désirée, te voilà donc enfin ", et il lui fait part d'un mets plein de douceur.

Une autre fois, elle se sent entraînée au milieu du cirque ; là un homme repoussant, d'un aspect horrible, brandissant un glaive, s'élance sur elle ; mais bientôt il est abattu et foulé sous le pied d'une faible femme. Reçois, Ô Perpétue, le prix de tes hauts faits.

Le jour de gloire, celui qui doit éclairer la victoire, se lève enfin pour les athlètes du Seigneur. Avancez, Ô martyres ! Le ciel tout entier t'attend, Ô Perpétue ! La cour des élus te désire, Ô Félicité !

Une bête farouche froisse cruellement les membres délicats de Perpétue ; bientôt c'est le tour de sa compagne ; mais, Ô Félicité, ta noble soeur se relevant de l'arène vient te tendre la main et te disposer à des luttes nouvelles.

Enfin Dieu, qui du haut du ciel contemple les combats de ces deux héroïnes, les appelle à la couronne ; il est temps qu'à travers leur sang qui s'épanche sur la terre, leurs âmes s'élancent dans le sein du Christ.

Bientôt le glaive d'un licteur comble le désir des martyres en les immolant. Le bras qui doit égorger Perpétue tremble en s'essayant ; mais la main de l'héroïne conduit elle-même sur sa gorge l'épée qui doit la traverser.

Et maintenant, Ô femmes magnanimes, goûtez à jamais près de l'Epoux les joies qui vous sont préparées ; il vous montre à nous comme les modèles du courage ; accordez votre puissant secours à ceux qui vous implorent.

Gloire éternelle au Père, louange égale au Fils et au divin Esprit qui les unit ; et vous, chrétiens, célébrez en tous lieux la force victorieuse que le ciel a donnée aux Martyrs.

Amen."


Arènes de Carthage.

PRIERE

" Perpétue ! Félicité ! noms glorieux et prédestinés, r vous venez luire sur nous en ces jours, comme deux astres bienfaisants qui nous apportent à la fois la lumière et la vie. Les Anges vous répètent au ciel dans leurs chants de triomphe, et nous, sur la terre, nous vous redisons avec amour et espérance. Vous nous rappelez cette parole du livre sacré : " Le Seigneur a inauguré de nouveaux combats ; à la suite des guerriers, la femme s'est levée comme une noble mère dans Israël." (Judic. V, 7.). Gloire à la Toute-Puissance divine qui, voulant accomplir à la lettre la parole de l'Apôtre, choisit " ce qu'il y a de faible pour confondre ce qui est fort " ! (I Cor. 1, 27.). Gloire à l'Eglise d'Afrique, fille de l'Eglise de Rome, à l'Eglise de Carthage qui n'a pas encore entendu la voix de son Cvprien, et qui déjà produit de si grands cœurs !

La chrétienté tout entière s'incline devant vous, Ô Perpétue ! elle fait plus encore : chaque jour, à l'autel, le sacrificateur prononce votre nom béni parmi les noms privilégiés qu'il redit en présence de l'auguste victime ; votre mémoire est ainsi pour jamais associée à l'immolation de l'Homme-Dieu, auquel votre amour a rendu le témoignage du sang. Mais quel bienfait il a daigné nous départir, en nous permettant de pénétrer les sentiments de votre âme généreuse dans ces pages tracées de votre main, et qui sont venues jusqu'à nous à travers les siècles ! C'est là que nous apprenons de vous ce qu'est " cet amour plus fort que la mort " (Cant. VIII, 6.), qui vous rendit victorieuse dans tous les combats. L'eau baptismale n'avait pas touché encore votre noble front, et déjà vous étiez enrôlée parmi les martyrs. Bientôt il vous fallut soutenir les assauts d'un père, et triompher de la tendresse filiale d'ici-bas, pour sauver celle que vous deviez à cet autre Père qui est dans les cieux. Votre cœur maternel ne tarda pas d'être soumis à la plus terrible des épreuves, lorsque cet enfant qui, sous les voûtes obscures d'un cachot, puisait la vie à votre sein, vous fut enlevé comme un nouvel Isaac, et que vous demeurâtes seule, à la veille du dernier combat.

Mais dans ce combat, Ô Perpétue, au milieu des compagnons de votre victoire, qui est semblable à vous ? Quelle est cette ivresse d'amour qui vous a saisie, lorsqu'est arrivé le moment de souffrir dans votre corps, au point que vous ne sentez pas même la cruelle brisure de vos membres délicats lancés sur le sol de l'arène ? " Où étiez-vous, dirons-nous avec saint Augustin, lorsque vous ne voyiez même pas cette bête furieuse à laquelle on vous avait exposée ? De quelles délices jouissiez-vous, au point d'être devenue insensible à de telles douleurs ? Quel amour vous enivrait ? Quelle beauté céleste vous captivait ? Quel breuvage vous avait ravi le sentiment des choses d'ici-bas, à vous qui étiez encore dans les liens d'un corps mortel ?" (In Natali SS. Perpétua et Felicitatis.).

Mais, avant la dernière lutte, le Seigneur vous avait préparée par le sacrifice. Nous comprenons alors que votre vie fût devenue toute céleste, et que votre âme, habitant déjà, par l'amour, avec Jésus qui vous avait tout demandé et à qui vous aviez tout accordé, fût dès lors comme étrangère à ce corps qu'elle devait sitôt abandonner. Un dernier lien vous retenait encore, et le glaive devait le trancher; mais afin que votre immolation fût volontaire jusqu'à la fin, il fallut que votre main conduisît elle-même ce fer libérateur qui ouvrait passage à votre âme si rapide dans son vol vers le souverain bien. Ô femme véritablement forte, ennemie du serpent infernal et objet de sa haine, vous l'avez vaincu ! Votre grandeur d'âme vous a placée parmi les plus nobles héroïnes de notre foi ; et depuis seize siècles votre nom aie privilège de faire battre tout cœur chrétien.

Recevez aussi nos hommages, Ô Félicité ! car vous avez été jugée digne de servir de compagne à Perpétue. Dans le siècle, elle brillait au rang des matrones de Carthage; mais, malgré votre condition servile, le baptême l'avait rendue votre sœur, et vous marchiez son égale dans l'arène du martyre. A peine relevée de ses chutes violentes, elle courait à vous et vous tendait la main ; la femme noble et l'humble esclave se confondaient dans l'embrassement du martyre ; et les spectateurs de l'amphithéâtre pouvaient déjà pressentir que la nouvelle religion recelait en elle-même une vertu sous l'effort de laquelle succomberait l'esclavage. Vous aviez dit, Ô Félicité, que lorsque l'heure du combat aurait sonné, ce ne serait plus vous qui souffririez, mais le Christ immortel qui souffrirait en vous : il a été fait selon votre foi et votre espérance ; et le Christ est apparu vainqueur dans Félicité comme dans Perpétue. Jouissez donc, ô femme bénie, du prix de vos sacrifices et de vos combats. Du haut du ciel, vous veillerez sur cet enfant qui naquit d'une martyre dans une prison ; déjà, sur la terre, une si noble naissance lui a fait rencontrer une seconde mère. Honneur à vous qui n'avez pas regardé en arrière, mais qui vous êtes élancée à la suite du Christ ! Votre félicité est éternelle au ciel, et ici-bas votre gloire durera autant que le monde.

Maintenant, Ô sœurs illustres, soyez-nous propices en ces jours. Tendez vos palmes vers le trône de la divine majesté, et faites-en descendre sur nous les miséricordes. Nous ne sommes plus cette société païenne qui se pressait aux jeux de l'amphithéâtre pour voir répandre votre sang ; la foi chrétienne victorieuse par vous et par tant d'autres martyrs a triomphé des erreurs et des vices de nos aïeux ; et ceux-ci nous ont transmis le sacré symbole pour lequel vous aviez tout sacrifié. Mais, pour n'être pas aussi profondes, nos misères n'en sont pas moins lamentables. Il est un second paganisme qui se glisse chez les peuples chrétiens et qui les pervertit. Il a sa source dans l'indifférence qui glace le cœur et dans la mollesse qui énerve la volonté. Ô Perpétue, Ô Félicité ! demandez que vos exemples ne soient pas perdus pour nous, et que la pensée de vos héroïques dévouements nous soutienne dans les sacrifices moindres que le Seigneur exige de nous. Priez aussi pour nos nouvelles Eglises qui s'élèvent sur le rivage africain que vos souffrances ont illustré ; elles se recommandent à vous ; bénissez-les, et faites-y refleurir, par votre puissante intercession, la foi et les mœurs chrétiennes."


Sainte Perpétue et sainte Félicité. Gravure. Louis Lassalle. XVIIIe.

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mardi, 05 mars 2019

5 mars. Saint Jean-Joseph de la Croix, franciscain. 1734.

- Saint Jean-Joseph de la Croix, franciscain. 1734.

Papes : Innocent X, Clément XII. Rois des Deux-Siciles : Philippe IV, Charles IV.

" La parole de la Croix est une folie pour ceux qui se perdent ; mais pour ceux qui se sauvent, elle est la vertu de Dieu."
I Cor., I, 18.
" Aimons Notre Seigneur Jésus-Christ, aimons-le réellement et en vérité ; car l'amour de Dieu est un grand trésor. Heureux celui qui aime Dieu."

Saint Jean-Joseph de la Croix.


Apothéose de saint Jean-Joseph de la Croix. Anonyme. XVIIIe.

Saint Jean-Joseph de la Croix naquit dans l'île d'Ischia, près de Naples, le jour de l'Assomption, 1654. Ses parents, Joseph Calosirto et Laure Garguilo le baptisèrent le jour même sous le patronage de Charles-Cajétan, Il sétaient tous deux d'une grande piété et d'une foi ferme, et il est bon de relever que notre Saint se distingua par sa piété au-dessus de ses frères dont cinq au moins embrassèrent la vie religieuse. Tout enfant, il aimait la retraite, le silence et la prière, et fuyait les jeux de son âge, aimant mieux consacrer le temps de ses récréations à visiter des églises et à y adorer le Sauveur.

La très sainte Vierge Marie avait, après Notre Seigneur Jésus-Christ, toute sa prédilection ; il dressa dans sa chambre un petit autel, récitait chaque jour les offices de la Mère de Dieu et jeûnait en son honneur tous les samedis et aux vigiles de ses fêtes. Dès ce temps, il aimait les pauvres au point de leur distribuer tout l'argent dont il pouvait disposer.

A cet âge où l'enfant suit si facilement les premiers mouvements de la colère, on le vit, un jour, se mettre à genoux dans la boue et réciter le Pater pour un de ses frères qui l'avait souffleté.


Ischia Ponte. Île natale de saint Jean-Joseph. Baie de Naples.

C'est à dix-sept ans qu'il entra chez les Frères Mineurs réformés de Saint-Pierre d'Alcantara. A dix-neuf ans, il s'acquitta avec succès des missions les plus difficiles ; à vingt-quatre ans, il était maître des novices, puis gardien d'un couvent ; mais il n'accepta jamais les honneurs qu'avec une humble crainte et les quitta toujours avec joie.

Sa mortification la plus extraordinaire fut une longue croix d'un pied environ, garnie de pointes aiguës, qu'il s'attachait sur les épaules au point qu'il s'y forma une plaie inguérissable. Il en portait une autre plus petite, sur la poitrine. Rarement il dormait, et pendant trente ans, il s'abstint de toute espèce de liquide.

Il avait coutume de dire à ses compagnons ou à tous ceux qui le sollicitait sa charité lors d'une épreuve :
" Espérons en Dieu, et nous serons certainement consolés. Dieu est un tendre père qui aime et secourt tous ses enfants. N'en doutez point, espérez en Dieu, il pourvoiera à vos besoins."
Ou encore :
" Qu'est-ce que cette terre, sinon de la boue, un morceau de poussière, un pur néant. Le paradis, le ciel : Dieu est tout. Ne vous attachez point aux biens de ce monde, fixez vos affections en haut ; pensez à ce bonheur qui durera éternellement, tandis que l'ombre de ce monde s'évanouira."
Il aimait Dieu d'un ardent amour :
" Quand il n'y aurait ni Ciel ni enfer, disait-il, je voudrais néanmoins aimer Dieu toujours."

Sa charité pour les pauvres fut plusieurs fois l'occasion de multiplication de pains ; son dévouement pour les malades le porta à demander à Dieu de faire retomber sur lui les souffrances des autres, demande qui fut quelquefois exaucée.

Dieu opérait de nombreuses merveilles par les mains de ce fidèle disciple de saint François d'Assise et de saint Pierre d'Alcantara. Prophéties, visions, extases, bilocation (présence en deux lieux à la fois), sont des preuves étonnantes de sa sainteté.

Comme dans ses vieux ans on lui recommandait de se ménager à raison de ses infirmités, et particulièrement quant à son dévouement aux malades et aux pauvres, il dit un jour :
" Je n'ai point d'infirmité qui m'empêche de travailler ; mais quand même, ne devrais-je pas sacrifier ma vie pour la même fin pour laquelle Notre Seigneur Jésus-Christ à été crucifié."

Il s'étudiait à cacher et à dissimuler le don des miracles et de prophétie dont Dieu l'avait favorisé à un si haut degré, attribuant les miracles qu'il opérait par la foi de ceux en faveur desquels ils étaient opérés, ou bien à l'intercession des Saints auprès desquels il se recommandait. Souvent, il ordonnait à ceux auxquels il rendait la santé de prendre quelque médecine, afin que la guérison pût être attribuée à un remède purement naturel.
Quant à ses prophéties, qui sont en grand nombre, il affectait de juger d'après l'analogie et l'expérience. Ainsi, pendant l'épouvantable tremblement de terre qui eut lieu à la saint André en 1735 à Naples, comme les religieuses de plusieurs couvents n'osaient pas aller à leurs dortoirs, il les rassura en leur disant qu'après quelques secousses seulement, il cesserait sans causer le moindre préjudice à la ville ou à ses habitants. Quelqu'un lui ayant demandé quelle raison il avait de s'exprimer d'une manière aussi positive, il dit :
" Je suis sûr qu'il en arrivera ainsi parce que c'est ainsi qu'il en est arrivé précédemment."

Dans la pratique de toutes ces vertus et favorisé de grâces toutes privilégiées, sur lesquelles ce n'est pas le lieu ici de s'étendre (nous renvoyons le lecteur à la notice que lui consacrent les Petits bollandistes : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k30733g), notre Saint passa ainsi les jours de son pélerinage ici-bas, glorifiant Dieu, donnant l'aumône, secourant les malades et faisant le bien, jusqu'au moment où il plut à Notre Seigneur de mettre un terme à sa carrière, non sans lui avoir fait connaître à l'avance les circonstances et le temps de sa mort.

Le temps où elle arriva, un de ses neveu lui écrivit de Vienne pour lui dire qu'il serait de retour à Naples au mois de mai suivant. Notre Saint lui répondit qu'il ne le trouverait pas vivant. Une semaine avant de passer, il s'entretenait avec son frère François et lui dit :
" Jusqu'ici, je ne vous ai encore rien demandé, faites moi la charité de prier le Tout-Puissant pour moi vendredi prochain, vous entendez ? Vendredi prochain, souvenez-vous en, n'oubliez pas."
Ce fut le jour même de sa mort.

A peine eut-il rendu l'âme qu'il se manifesta à plusieurs personnes dans un état glorieux. A l'heure de son départ, le duc de Monte-Lione, qui se promenait dans son appartement, aperçut saint Jean-Joseph dans son salon, en parfaite santé, environné d'une lumière toute surnaturelle, et quoiqu'il l'eut laisser très malade à Naples quelques jours plus tôt lors de la dernière visite qu'il lui avait faite.
Le duc s'écria :
" Quoi ! Père Jean-Joseph, êtes-vous donc si subitement rétabli ?"
A quoi le Saint répondit avant de disparaître :
" Je suis bien et heureux."


Procession de saint Jean-Joseph de la Croix (29 septembre).
Sur l'île d'Ischia, on porte la châsse contenant
le corps incorrompu de notre Saint.

Après son inhumation, des miracles sans nombres attestèrent les vertus et la gloire de notre Saint. Ces prodiges déterminèrent le pape Pie VI à l'inscrire au catalogue des bienheureux le 15 mai 1789 ; Pie VII reconnut deux nouveaux miracles le 27 avril 1818 ; Léon XII donna le décret, le 29 septembre 1824, permettant de procéder à sa canonisation ; et Grégoire XVI en fit la cérémonie solennelle le 26 mai 1839.

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lundi, 04 mars 2019

4 mars. Saint Casimir, duc de Lithuanie, confesseur. 1483.

- Saint Casimir, duc de Lithuanie, confesseur. 1483.

Papes : Pie II, Sixte IV. Empereur d'Allemagne : Frédéric III.

" La chasteté est la vertu qui représente ici-bas l'état glorieux de l'immortalité."
St. Bernard, Ep. XLIII, à Henri, archv. de Sens.


Saint Casimir de Lithuanie. Anonyme. XVIIe.

C'est du sein même d'une cour mondaine que l'exemple des plus héroïques vertus nous est offert aujourd'hui. Casimir est prince de sang royal ; toutes les séductions de la jeunesse et du luxe l'environnent ; cependant, il triomphe des pièges du monde avec la même aisance que le ferait un Ange exilé sur la terre. Profitons d'un tel spectacle ; et si, dans une condition bien inférieure à celle où la divine Providence avait placé ce jeune prince, nous avons sacrifié à l'idole du siècle, brisons ce que nous avons adoré, et rentrons au service du Maître souverain qui seul a droit à nos hommages. Une vertu sublime, dans les conditions inférieures de la société, nous semble quelquefois trouver son explication dans l'absence des tentations, dans le besoin de chercher au ciel un appui contre une fortune inexorable : comme si, dans tous les états, l'homme ne portait pas en lui des instincts qui, s'ils ne sont combattus, l'entraînent à la dépravation. En Casimir, la force chrétienne paraît avec une énergie qui montre que sa source n'est pas sur la terre, mais en Dieu.


Statue de saint Casimir. Statuaire populaire lithuanienne.
Chapelle campagnarde lithuanienne.

C'est là qu'il faut aller puiser, dans ce temps de régénération. Un jour, Casimir préféra la mort au péché. Fit-il autre chose, dans cette circonstance, que ce qui est exigé du chrétien, à toute heure de sa vie ? Mais tel est l'attrait aveugle du présent, que sans cesse on voit les hommes se livrer au péché qui est la mort de l'âme, non pas même pour sauver cette vie périssable, mais pour la plus légère satisfaction, quelquefois contre l'intérêt même de ce monde auquel ils sacrifient tout le reste. Tel est l'aveuglement que la dégradation originelle a produit en nous. Les exemples des saints nous sont offerts comme un flambeau qui doit nous éclairer : usons de cette salutaire lumière, et comptons, pour nous relever, sur les mérites et l'intercession de ces amis de Dieu qui, du haut du ciel, considèrent notre dangereux état avec une si tendre compassion.


Saint Casimir. Baldassare Franceschini. XVIIe.

Casimir, fils de Casimir, roi de Pologne, et d'Elisabeth d'Autriche, fut élevé dans la piété et les belles-lettres par d'excellents maîtres. Dès sa jeunesse, il domptait sa chair par un rude cilice et par des jeûnes fréquents. Dédaignant la mollesse d'un lit somptueux, il couchait sur la terre nue, et s'en allait secrètement au milieu de la nuit implorer, prosterné contre terre, la divine miséricorde, devant les portes des églises. La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ était l'objet continuel de sa méditation, et il assistait à la sainte Messe avec un esprit tellement uni à Dieu, qu'il semblait ravi hors de lui-même.


Saint Casimir. Anonyme. XVIe.

Il s'appliqua avec un grand zèle à l'augmentation de la foi catholique et à l'extinction du schisme des Ruthènes : c'est pourquoi il porta le roi Casimir son père à défendre par une loi aux schismatiques de bâtir de nouvelles églises, et de réparer les anciennes qui tombaient en ruine. Libéral et miséricordieux envers les pauvres et tous ceux qui souriraient quelque misère, il s'acquit le nom de père et de défenseur des indigents. Ayant conservé intacte la virginité depuis son enfance, il la défendit courageusement sur la fin de sa vie, lorsque, pressé par une grande maladie, il résolut fermement de mourir plutôt que de rien faire contre la chasteté, en acceptant les conseils des médecins.


Statue de saint Casimir. Cathédrale Saint-Stanislas de Vilnius.
Lithuanie. XVIIe.

Ayant ainsi consommé sa course en peu de temps, plein de vertus et de mérites, après avoir prédit le jour de sa mort, il rendit son âme à Dieu, entouré de prêtres et de religieux, en la vingt-cinquième année de son âge. Son corps fut porté à Vilna, où il éclate par un grand nombre de miracles. Une jeune fille qui était morte recouvra la vie au tombeau du saint; les aveugles y reçurent la vue, les boiteux la marche, et de nombreux malades la santé. Il apparut dans les airs à une armée lithuanienne effrayée de son petit nombre, au moment de l'invasion inopinée d'un ennemi puissant, et il lui fit remporter une victoire signalée. Frappé de tant de merveilles, Léon X inscrivit Casimir au catalogue des Saints.

Funérailles de saint Casimir. Chapelle Saint-Casimir de la
cathédrale Saint-Stanislas de Vilnius. Lithuanie. XVIIe.

PRIERE

" Reposez maintenant au sein des félicités éternelles, Ô Casimir, vous que les grandeurs de la terre et toutes les délices des cours n'ont pu distraire du grand objet qui avait ravi votre cœur. Votre vie a été courte en durée, mais féconde en mérites. Plein du souvenir d'une meilleure patrie, celle d'ici-bas n'a pu attirer vos regards ; il vous tardait de vous envoler vers Dieu, qui sembla n'avoir fait que vous prêter à la terre. Votre innocente vie ne fut point exempte des rigueurs de la pénitence : tant était vive en vous la crainte de succomber aux attraits des sens !


Verrière de saint Casimir. Eglise Saint-Casimir. Baltimore.
Maryland. Etats-Unis d'Amérique.

Faites-nous comprendre le besoin que nous avons d'expier les péchés qui nous ont séparés de Dieu. Vous préférâtes mourir plutôt que d'offenser Dieu ; détachez-nous du péché, qui est le plus grand mal de l'homme, parce qu'il est en même temps le mal de Dieu. Assurez en nous les fruits de ce saint temps qui nous est accordé pour faire enfin pénitence. Du sein de la gloire où vous régnez, bénissez la chrétienté qui vous honore ; mais souvenez-vous surtout de votre patrie terrestre. Autrefois, elle eut l'honneur d'être un boulevard assuré pour l'Eglise contre le schisme, l'hérésie et l'infidélité ; allégez ses maux, délivrez-la du joug, et, rallumant en son sein l'antique zèle de la foi, préservez-la des séductions dont elle est menacée."

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dimanche, 03 mars 2019

3 mars 2019. Dimanche de la Quinquagésime.

- Dimanche de la Quinquagésime.



Notre Seigneur Jésus-Christ guérissant l'aveugle.
Duccio di Buoninsegna. XIIIe.

La vocation d'Abraham est le sujet que l'Eglise offre aujourd'hui à nos méditations. Quand les eaux du déluge se furent retirées, et que le genre humain eut de nouveau couvert la surface de la terre, la corruption des mœurs qui avait allumé la vengeance de Dieu reparut parmi les hommes, et l'idolâtrie, cette plaie que la race antédiluvienne avait ignorée, vint mettre le comble à tant de désordres. Le Seigneur, prévoyant dans sa divine sagesse la défection des peuples, résolut de se créer une nation qui lui serait particulièrement dévouée, et au sein de laquelle se conserveraient les vérités sacrées qui devaient s'éteindre chez les Gentils.

Ce nouveau peuple devait commencer par un seul homme, père et type des croyants. Abraham, plein de foi et d'obéissance envers le Seigneur, était appelé à devenir le père des enfants de Dieu, le chef de cette génération spirituelle à laquelle ont appartenu et appartiendront jusqu'à la fin des siècles tous les élus, tant de l'ancien peuple que de l'Eglise chrétienne.




Abraham. Lorenzo Monaco. XVe.

Il nous faut donc connaître Abraham, notre chef et notre modèle. Sa vie se résume tout entière dans la fidélité à Dieu, dans la soumission à ses ordres, dans l'abandon et le sacrifice de toutes choses, pour obéir à la sainte volonté de Dieu. C'est le caractère du chrétien ; hâtons-nous donc de puiser dans la vie de ce grand homme tous les enseignements qu'elle renferme pour nous.

Le texte de la Genèse que nous donnons ci-après servira de fondement à tout ce que nous avons à dire sur Abraham. La sainte Eglise le lit aujourd'hui dans l'Office des Matines :



Abraham. Chapelle des Strozzi, Eglise Santa Maria Novella.
Florence. XVIIIe.

Lecture du Livre de la Genèse. Chap. XII.

" Or le Seigneur dit à Abram :
" Sors de ton pays, et de ta parente, et de la maison de ton père, et viens dans la terre que je te montrerai ; et je ferai sortir de toi un grand peuple, et je glorifierai ton nom, et tu seras béni. Je bénirai ceux qui te béniront, et je maudirai ceux qui te maudiront ; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi."
Abram sortit donc comme le Seigneur le lui avait commandé, et Loth alla avec lui. Or, Abram était âgé de soixante-quinze ans, lorsqu'il sortit de Haran, et il emmena avec lui Saraï son épouse et Loth fils de son frère, tout ce qu'ils possédaient, et tout ce qui leur était né dans Haran : et ils sortirent pour aller dans la terre de Chanaan. Lorsqu'ils y furent arrivés, Abram pénétra jusqu'au lieu appelé Sichem et jusqu'à la Vallée-Illustre ; le Chananéen occupait alors cette terre.
Or, le Seigneur apparut à Abram, et lui dit :
" Je donnerai cette terre à ta postérité. Abram éleva en cet endroit un autel au Seigneur qui lui était apparu, et étant passé de là vers la montagne qui est à l'orient de Bethel, il y dressa sa tente, ayant Bethel à l'occident et Haï à l'orient. Il éleva encore en ce lieu un autel au Seigneur, et il invoqua son Nom."

Quelle plus vive image pouvait nous être offerte du disciple de Jésus-Christ que celle de ce saint Patriarche, si docile et si généreux à suivre la voix de Dieu qui l'appelle ? Avec quelle admiration ne devons-nous pas dire, en répétant la parole des saints Pères :
" Ô homme véritablement chrétien avant même que le Christ fût venu ! Ô homme évangélique avant l'Evangile ! Ô homme apostolique avant les Apôtres !"



Abraham et les trois anges.
Gerbrandt Jansz van den Eeckhout. XVIIe.

A l'appel du Seigneur, il quitte tout, sa patrie, sa famille, la maison de son père, et il s'avance vers une région qu'il ne connaît pas. Il lui suffit que Dieu le conduise ; il se sent en sûreté, et ne regarde pas en arrière. Les Apôtres eux-mêmes ont-ils fait davantage ? Mais voyez la récompense. En lui toutes les familles de la terre seront bénies ; ce Chaldéen porte dans ses veines le sang qui doit sauver le monde. Il clora néanmoins ses paupières, avant de voir se lever le jour où, après bien des siècles, un de ses petits-fils, né d'une vierge et unie personnellement au Verbe divin, rachètera toutes les générations passées, présentes et futures. Mais en attendant que le ciel s'ouvre pour le Rédempteur et pour l'armée des justes qui auront déjà conquis la couronne, les honneurs d'Abraham dans le séjour de l'attente seront dignes de sa vertu et de ses mérites. C'est dans son sein (Luc. XVI, 22.), autour de lui, que nos premiers parents purifiés par la pénitence, que Noé, Moïse, David, tous les justes en un mot, jusqu'à Lazare l'indigent, ont goûté les prémices de ce repos, de cette félicité qui devait les préparer à l'éternelle béatitude. Ainsi Dieu reconnaît l'amour et la fidélité de sa créature.



Le départ d'Abraham pour Canaan. Jacopo Bassano. XVIe.

Quand les temps furent accomplis, le Fils de Dieu, en même temps fils d'Abraham, annonça la puissance de son Père, qui s'apprêtait à faire sortir une nouvelle race d'Enfants d'Abraham des pierres même de la gentilité. Nous sommes, nous chrétiens, cette nouvelle génération ; mais sommes-nous dignes de notre Père ?

Voici ce que dit l'Apôtre des Gentils :
" Plein de foi, Abraham obéit au Seigneur ; il partit sans délai pour se rendre dans le lieu qui devait être son héritage, et il se mit en route, ne sachant pas où il allait. Plein de foi, il habita cette terre qui lui avait été promise, comme si elle lui eût été étrangère, vivant sous la tente, avec Isaac et Jacob, les cohéritiers de la promesse; car il attendait cette cité dont les fondements ont Dieu même pour auteur et pour architecte." (Heb. XI, 8.).

Si donc nous sommes les enfants d'Abraham, nous devons, ainsi que la sainte Eglise nous en avertit, en ce temps de la Septuagésime, nous regarder comme des exilés sur la terre, et vivre déjà, par l'espérance et l'amour, dans cette unique patrie dont nous sommes exilés, mais dont nous nous rapprochons chaque jour, si, comme Abraham, nous sommes fidèles à occuper les diverses stations que le Seigneur nous indique. Dieu veut que nous usions de ce monde comme n'en usant pas (I Cor. VII, 31.) ; que nous reconnaissions à toute heure qu'il n'est point pour nous ici-bas de cité permanente (Heb. XIII, 14.), et que notre plus grand malheur et notre plus grand danger serait d'oublier que la mort doit nous séparer violemment de tout ce qui passe.



La rencontre d'Abraham et de Melchisédec. Dieric Bouts. XVe.

Combien donc sont loin d'être de véritables enfants d'Abraham ces chrétiens qui, aujourd'hui et les deux jours suivants, se livrent à l'intempérance et à une dissipation coupable, sous le prétexte que la sainte Quarantaine va bientôt s'ouvrir ! On s'explique aisément comment les mœurs naïves de nos pères ont pu concilier avec la gravité chrétienne ces adieux à une vie plus douce que le Carême venait suspendre, de même que la joie de leurs festins dans la solennité Pascale témoignait de la sévérité avec laquelle ils avaient gardé les prescriptions de l'Eglise. Mais si une telle conciliation est toujours possible, combien de fois n'arrive-t-il pas que cette chrétienne pensée des devoirs austères que l'on aura bientôt à remplir, s'efface devant les séductions d'une nature corrompue, et que l'intention première de ces réjouissances domestiques finit par n'être plus même un souvenir ? Qu'ont-ils de commun avec les joies innocentes que l'Eglise tolère dans ses enfants, ceux pour qui les jours du Carême ne se termineront pas par la réception des Sacrements divins qui purifient les cœurs et renouvellent la vie de l'âme ? Et ceux qui se montrent avides de recourir à des dispenses qui les mettent plus ou moins sûrement à couvert de l'obligation des lois de l'Eglise, sont-ils fondés à préluder par des têtes à une carrière durant laquelle, peut-être, le poids de leurs péchés, loin de s'alléger, deviendra plus lourd encore ?

Puissent de telles illusions captiver moins les âmes chrétiennes ! Puissent ces âmes revenir à la liberté des enfants de Dieu, liberté à l'égard des liens de la chair et du sang, et qui seule rétablit l'homme dans sa dignité première ! Qu'elles n'oublient donc jamais que nous sommes dans un temps où l'Eglise elle-même s'interdit ses chants d'allégresse, où elle veut que nous sentions la dureté du joug que la profane Babylone fait peser sur nous, que nous rétablissions en nous cet esprit vital, cet esprit chrétien qui tend toujours à s'affaiblir. Si des devoirs ou d'impérieuses convenances entraînent durant ces jours les disciples du Christ dans le tourbillon des plaisirs profanes, qu'ils y portent du moins un cœur droit et préoccupé des maximes de l'Evangile. A l'exemple de la vierge Cécile, lorsque les accords d'une musique profane retentiront à leurs oreilles, qu'ils chantent à Dieu dans leurs cœurs, et qu'ils lui disent avec cette admirable Epouse du Sauveur : " Conservez-nous purs, Seigneur, et que rien n'altère la sainteté et la dignité qui doivent toujours résider en nous."

Qu'ils évitent surtout d'autoriser, en y prenant part, ces danses libertines, où la pudeur fait naufrage, et qui seront la matière d'un si terrible jugement pour ceux et celles qui les encouragent. Enfin qu'ils repassent en eux-mêmes ces fortes considérations que leur suggère saint François de Sales :
" Tandis que la folle ivresse des divertissements mondains semblait avoir suspendu tout autre sentiment que celui d'un plaisir futile et trop souvent périlleux, d'innombrables âmes continuaient d'expier éternellement sur les brasiers de l'enfer les fautes commises au milieu d'occasions semblables ; des serviteurs et servantes de Dieu, à ces mêmes heures, s'arrachaient au sommeil pour venir chanter ses louanges et implorer ses miséricordes sur vous ; des milliers de vos semblables expiraient d'angoisses et de misère sur leur triste grabat ; Dieu et ses Anges vous considéraient attentivement du haut du Ciel ; enfin, le temps de la vie s'écoulait, et la mort avançait sur vous d'un degré qui ne reculera pas." (Introduction à la vie dévote. IIIe part. Chap. XXXIII.).



Le cardinal Gabriel Paleotti, archevêque de Bologne.

Il était juste, nous en convenons, que ces trois premiers jours de la Quinquagésime, ces trois derniers jours encore exempts des saintes rigueurs du Carême, ne s'écoulassent pas sans offrir quelque aliment à ce besoin d'émotions qui tourmente tant d'âmes. Dans sa prévision maternelle, l'Eglise y a songé ; mais ce n'est pas en abondant dans le sens de nos vains désirs d'amusements frivoles, et des satisfactions de notre vanité. A ceux de ses enfants sur lesquels la foi n'a pas encore perdu son empire, elle a préparé une diversion puissante, en même temps qu'un moyen d'apaiser le colère de Dieu, que tant d'excès provoquent et irritent. Durant ces trois jours, l'Agneau qui efface les péchés du monde est exposé sur les autels. Du haut de son trône de miséricorde, il reçoit les hommages de ceux qui viennent l'adorer et le reconnaître pour leur roi ; il agrée le repentir de ceux qui regrettent à ses pieds d'avoir suivi trop longtemps un autre maître que lui ; il s'offre à son Père pour les pécheurs qui, non contents d'oublier ses bienfaits, semblent avoir résolu de l'outrager en ces jours plus que dans tout autre temps de l'année.



Le cardinal-archevêque de Bologne Prospero Lambertini, qui
deviendra le pape Benoit XIV. Pierre Hubert Subleyras. France. XVIIIe.

Cette sainte et heureuse pensée d'offrir une compensation à la divine Majesté pour les péchés des hommes, au moment même où ils se multiplient davantage, et d'opposer aux regards du Seigneur irrité son propre Fils, médiateur entre le ciel et la terre, fut inspirée dès le XVIe siècle au pieux cardinal Gabriel Paleotti, Archevêque de Bologne, contemporain de saint Charles Borromée et émule de son zèle pastoral. Ce dernier s'empressa d'adopter lui-même pour son diocèse et pour sa province une coutume si salutaire. Plus tard, au XVIIIe siècle, Prosper Lambertini, qui gouverna avec tant d'édification la même Eglise de Bologne, eut à cœur de suivre les traditions de Paleotti son prédécesseur, et d'encourager son peuple à la dévotion envers le très saint Sacrement, dans les trois jours du Carnaval ; et étant monté sur la Chaire de saint Pierre sous le nom de Benoît XIV, il ouvrit le trésor des indulgences en faveur des fidèles qui, durant ces mêmes jours, viendraient visiter notre Seigneur dans le divin mystère de son amour, et implorer le pardon des pécheurs.

Cette faveur ayant d'abord été restreinte aux Eglises de l'Etat romain, Clément XIII, en 1765, daigna l'étendre à l'univers entier, en sorte que cette dévotion, dite communément des Quarante heures, est devenue l'une des plus solennelles manifestations de la piété catholique. Empressons-nous donc d'y prendre part ; comme Abraham, dérobons-nous aux profanes influences qui nous assiègent, et cherchons le Seigneur notre Dieu ; faisons trêve pour quelques instants aux dissipations mondaines, et venons mériter, aux pieds du Sauveur, la grâce de traverser celles qui nous seraient inévitables, sans y avoir attaché notre cœur.

Considérons maintenant la suite des mystères du Dimanche de la Quinquagésime. Le passage de l'Evangile que l'Eglise nous y présente contient la prédiction que le Sauveur fit à ses Apôtres sur sa passion qu'il devait bientôt souffrir à Jérusalem. Cette annonce si solennelle prélude aux douleurs que nous célébrerons bientôt. Qu'elle soit donc reçue dans nos cœurs avec attendrissement et reconnaissance ; qu'elle les aide dans ces efforts qui les arracheront à eux-mêmes pour les mettre à la disposition de Dieu, comme fut le cœur d'Abraham, Les anciens liturgistes ont remarqué aussi la guérison de l'aveugle de Jéricho, symbole de l'aveuglement des pécheurs, en ces jours où les bacchanales du paganisme semblent si souvent revivre au milieu des chrétiens. L'aveugle recouvra la vue, parce qu'il sentait son mal, et qu'il désirait voir. La sainte Eglise veut que nous formions le même désir, et elle nous promet qu'il sera satisfait.



La Charité. Piero Benci. XVe.

Chez les Grecs, ce Dimanche est appelé Tyrophagie, parce qu'il est le dernier jour auquel il soit permis de faire usage des aliments blancs, par lesquels ils désignent les laitages qui, selon leur discipline, étaient encore permis depuis le lundi précédent jusqu'aujourd'hui. A partir de demain, cette nourriture leur est interdite, et le Carême commence dans toute la rigueur avec laquelle l'observent les Orientaux.

A LA MESSE

La Station est dans la Basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Cette église paraît avoir été choisie à cet effet, comme on le voit par le Traité des divins Offices de l'Abbé Rupert, à l'époque où on lisait encore, en ce Dimanche, le récit de la Loi donnée à Moïse ; ce Patriarche ayant été regardé, comme on le sait, par les premiers chrétiens de Rome, comme le type de saint Pierre. L'Eglise ayant depuis placé en ce jour le mystère de la Vocation d'Abraham et retardé la lecture de l'Exode jusqu'au Carême, la Station romaine est restée dans la Basilique du Prince des Apôtres, qui d'ailleurs a été aussi figuré par Abraham, dans sa qualité de Père des croyants.

EPITRE

Lecture de l'Epître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. I, Chap. XIII.



La Foi, l'Espérance, la Charité. Anonyme italien. XVe.

" Mes Frères, quand je parlerais toutes les langues des hommes et des Anges mêmes, si je n'ai la charité, je ne suis que comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j'aurais le don de prophétie et que je pénétrerais tous les mystères, et que j'aurais toute science ; quand j'aurais toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand j'aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est douce ; la charité n'est point envieuse, elle n'est point téméraire et précipitée, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche point ses intérêts ; elle ne pense point le mal ; elle ne se réjouit point de l'iniquité, mais elle se réjouit de la vérité ; elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne finira jamais, au lieu que le don de prophétie cessera, le don des langues finira, le don de science sera aboli ; car ce don de science et ce don de prophétie sont incomplets. Mais quand sera venu ce qui est parfait, ce qui n'est qu'imparfait cessera. Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant ; mais en devenant homme, je me suis défait de tout ce qui tenait de l'enfant. Nous voyons maintenant comme dans un miroir, et en énigme ; mais alors nous verrons face à face. Je ne connais maintenant qu'imparfaitement ; mais alors je connaîtrai comme je suis moi-même connu. Présentement la foi, l'espérance, la charité, trois vertus, demeurent ; mais la charité est la plus excellente des trois."



Allégorie de la Charité. Mino da Fiesole. XVe.

C’est avec raison que l'Eglise nous fait lire aujourd'hui le magnifique éloge que saint Paul fait de la charité. Cette vertu, qui renferme l'amour de Dieu et du prochain, est la lumière de nos âmes ; si elles en sont dépourvues, elles demeurent dans les ténèbres, et toutes leurs oeuvres sont frappées de stérilité. La puissance même des prodiges ne saurait rassurer sur son salut celui qui n'a pas la Charité; sans elle les œuvres en apparence les plus héroïques ne sont qu'un piège de plus. Demandons au Seigneur cette lumière, et sachons que, si abondante qu'il daigne nous l'accorder ici-bas, il nous la réserve sans mesure pour l'éternité. Le jour le plus éclatant dont nous puissions jouir en ce monde n'est que ténèbres auprès des clartés éternelles. La foi s'évanouira en présence de la réalité contemplée à jamais ; l'espérance sera sans objet, dès que la possession commencera pour nous ; l'amour seul régnera, et c'est pour cela qu'il est plus grand que la foi et l'espérance qui doivent l'accompagner ici-bas. Telle est la destinée de l'homme racheté et éclairé par Jésus-Christ ; doit-on s'étonner qu'il quitte tout pour suivre un tel Maître ?



La Charité. Bartolomeo Schedoni. XVIe.

Mais ce qui surprend, ce qui prouve notre dégradation, c'est que des chrétiens baptisés dans cette foi et cette espérance, et qui ont reçu les prémices de cet amour, se précipitent en ces jours dans des désordres grossiers, si raffinés qu'ils paraissent quelquefois. On dirait qu'ils aspirent à éteindre en eux-mêmes jusqu'au dernier rayon de la lumière divine, comme s'ils avaient fait un pacte avec les ténèbres. La Charité, si elle règne en nous, doit nous rendre sensibles à l'outrage qu'ils font à Dieu, et nous porter en même temps à solliciter sa miséricorde envers ces aveugles qui sont nos frères.

EVANGILE

La suite du saint Evangile selon saint Luc. Chap. XVIII.



Notre Seigneur Jésus-Christ guérissant l'aveugle.
Lucas van Leyden. XVIe.

" En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze disciples, et leur dit :
" Voilà que nous montons à Jérusalem, et que tout ce que les Prophètes ont écrit du Fils de l'homme va s'accomplir. Car il sera livré aux gentils, et moqué, et fouetté, et couvert de crachats, et après qu'ils l'auront fouetté, ils le tueront, et le troisième jour il ressuscitera."
Et ils ne comprirent rien à cela, et cette parole leur était cachée, et ils ne comprenaient point ce qui leur était dit. Comme il approchait de Jéricho, il arriva qu'un aveugle était assis au bord du chemin, demandant l'aumône. Et entendant passer la foule, il s'enquit de ce que c'était. On lui dit que c'était Jésus de Nazareth qui passait.
Et il cria, disant :
" Jésus, fils de David, ayez pitié de moi !"
Et ceux qui allaient devant le gourmandaient pour le faire taire ; mais il criait plus fort encore :
" Fils de David, ayez pitié de moi !"
Jésus alors s'arrêtant, commanda qu'on le lui amenât ; et lorsqu'il se fut approché, il l'interrogea, disant :
" Que veux-tu que je te fasse ?"
Il répondit :
" Seigneur, que je voie."
Et Jésus lui dit :
" Vois ; c'est ta foi qui t'a sauvé."
Et au même instant il vit, et il le suivait, glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, loua Dieu."



Notre Seigneur Jésus-Christ guérissant l'aveugle. El Greco. XVIe.

La voix du Christ annonçant sa douloureuse Passion vient de se faire entendre, et les Apôtres qui ont reçu cette confidence de leur Maître n'y ont rien compris. Ils sont trop grossiers encore pour rien entendre à la mission du Sauveur ; du moins ils ne le quittent pas, et ils restent attachés à sa suite. Mais combien sont plus aveugles les faux chrétiens qui, dans ces jours, loin de se souvenir qu'un Dieu a donné pour eux son sang et sa vie, s'efforcent d'effacer dans leurs âmes jusqu'aux derniers traits de la ressemblance divine.



Notre Seigneur Jésus-Christ guérissant l'aveugle.
Détail. Nicolas Poussin. XVIIe.

Adorons avec amour la divine miséricorde qui nous a retirés comme Abraham du milieu d'un peuple abandonné, et, à l'exemple de l'aveugle de Jéricho, crions vers le Seigneur, afin qu'il daigne nous éclairer davantage : " Seigneur, faites que je voie "; c'était sa prière. Dieu nous a donné sa lumière ; mais elle nous servirait peu, si elle n'excitait pas en nous le désir de voir toujours davantage. Il promit à Abraham de lui montrer le lieu qu'il lui destinait ; qu'il daigne aussi nous faire voir cette terre des vivants ; mais, auparavant, prions-le de se montrer à nous, selon la belle pensée de saint Augustin, afin que nous l'aimions, et de nous montrer à nous-mêmes, afin que nous cessions de nous aimer.



Notre Seigneur Jésus-Christ guérissant l'aveugle. Sebastiano Ricci. XVIIe.

3 mars. Saint Guénolé, abbé et fondateur de l'abbaye de Landévennec. 504.

- Saint Guénolé, abbé et fondateur de l'abbaye de Landévennec. 504.

Pape : Saint Symmaque. Roi de Cornouailles : Grallon. Roi de France : Clovis Ier.

" Plein d'austérité pour lui-même, il n'était point dur envers les autres ; il avait le caractère facile, l'humeur toujours égale : son visage empreint de douceur ne subissait pas les vicissitudes de l'hilarité et de la tristesse."
Propre de Quimper.


Saint Guénolé. Chapelle Saint-Guénolé. Quistinic. Bretagne. XVIIe.

Le père de saint Guénolé s’appelait Fragan. Né au Pays-de-Galles, il était de noble extraction puisqu'il était parent de Conan Mériadec, que beaucoup regardent comme ayant été le premier roi de Bretagne-Armorique. Au début du Ve siècle, il émigra en Armorique lorque les Romains, et avec eux un bon nombre de Bretons, quittèrent la Bretagne insulaire, et, abordant d'abord sur l'île de Bréhat, s’arrêta enfin sur les rives du Gouët aux environs de Saint-Brieuc en un lieu appelé aujourd’hui Ploufragan. Il était accompagné de ses deux jeunes fils, les futurs saint Jacut et saint Guéthenoc et de leur mère, sainte Gwenn, que l’on représente souvent avec trois mamelles, selon le nombre de ses fils. A peine arrivée, Gwenn donne naissance à son troisième fils, le futur abbé de Landévennec, en 418 ou 419. Fragan et Gwenn eurent encore une fille, plus tard, Creirvie.

Fragan et Gwenn avait fait voeu d'offrir saint Guénolé au Seigneur. Eduqué selon son rang, l’enfant manifesta très tôt des dispositions brillantes, et surtout une aptitude supérieure à la louange du Seigneur. Tout petit, il demanda à son père de le confier à quelque ancien, qui l’instruirait des choses de Dieu. Las, Fragan refusa, méprisant par-là son ancien voeu. Un jour où il visitait ses terres, il fut pris dans un orage épouvantable. Ses gens le virent dans une espèce d'extase pendant laquelle ils l'entendirent s'exprimer ainsi :
" Seigneur, Ils sont tous à vous, non seulement Guénolé, mais aussi Guethenoc et Jacut, mais aussi Creirvie, mais aussi leur père et leur mère !"

Quelques temps plus tard, Fragan emmena saint Guénolé au saint et vieux moine Budoc, sur l’île des Lauriers, entre l'embouchure de la rivière du Trieu et l'île de Bréhat, et appelée aujourd'hui l'île Verte. En chemin, les voyageurs furent pris par une brutale tempête, notre petit saint Guénolé s’empressa de la calmer par le signe de la croix.

Verrière représentant saint Guénolé. Eglise Saint-Guénolé
de Locunolé. Cornouailles. Bretagne. XVIIIe.

Sous l’égide de saint Budoc, Guénolé apprend bien vite les lettres, et en quelques années devient " un éminent connaisseur accompli des Saintes Ecritures ". Sa sainteté se révèle dès la jeunesse, lorsque Guénolé guérit un camarade tombé en l’absence de l’abbé. Guénolé se distinguait par son humilité et son amour des pauvres qu’il secourt, guérit, console, nourrit, à l’insu de tous, leur enseignant l’Evangile. A un frère qui lui faisait des reproches sur ses enseignements aux pauvres, Guénolé répond tout joyeux :
" Béni sois-tu, frère très aimé, car tu as vraiment proféré contre moi le témoignage qu’il fallait. Alors que tous ont les yeux aveuglés, toi seul as les yeux assez ouverts pour me juger avec tant de vérité !"

La réputation de ses miracles se répandit bientôt et saint Budoc dut recommander à son disciple de ne pas, par sa modestie et son souçi compréhensible de se retirer des regards du monde, " éteindre la lampe que Dieu Lui-même a allumée, d’être condamné comme détenteur d’un unique denier, et de tenir pour superflus les dons de Dieu qu’Il a voulu que tu aies gratuitement ".
Parmi les miracles de Guénolé, on compte la guérison de l’oeil de sa sœur, arraché par une oie, le miracle des serpents chassés de la contrée, la résurrection d’un enfant tué par un cheval et celle de la mère d’un de ses moines et celle d'un ecuyer de son père, et bien d’autres encore.


Statue de saint Guénolé. Eglise Saint-Guénolé de Locunolé.
Cornouailles. Bretagne. XVIIe.

Après quelques années auprès de saint Budoc, Guénolé fut pris du désir de s’en aller visiter saint Patrick en Hibernie (Irlande). Une nuit, il eut la vision du saint irlandais resplendissant, qui le dissuada de mettre son projet à exécution, mais le prévint qu’il devrait bientôt quitter l'île des Lauriers. Le lendemain, saint Guénolé s’ouvrit de cet événement à saint Budoc, qui, avertit lui même de la pertinence de la vision qu'avait eu saint Guénolé, lui recommanda d'obéir à saint Patrick, et, ayant choisit onze des plus saints religieux et ayant fait saint Guénolé leur supérieur, quoiqu'il n'eût que 21 ans, donna sa bénédiction à tous pour partir fonder un monastère.

Le petit groupe, guidé par la Providence, s’en alla vers la Cornouaille, et s’installa sur une île inhospitalière à l'embouchure de la rivière d'Aven, nommée Ti-Bidi (maison des prières). De l’île, se découvrait au loin le panorama de ce qui allait devenir plus tard Landévennec et les moines conçurent le désir de s’installer en ces lieux. Ils étaient cependant inaccessibles à pied, et c’est par la prière de saint Guénolé, qui tel Moïse ouvrit les eaux, que le petit groupe gagna ce qui allait être leur nouvelle retraire. Guénolé y fit jaillir une source, et la vie monastique s’organisa, les moines se multiplièrent.

La règle monastique, sur le modèle irlandais était sévère. Homme de prière, pétri de la lecture des psaumes, saint Guénolé fut aussi tourmenté par les démons, qui d’après les témoignages de ses voisins de cellule le visitèrent certaines nuits et reçevaient de lui semonces et belles réponses. Guénolé se distinguait par la sévérité de sa vie ascétique : il ne s’asseyait jamais à l’église, usait pour son vêtement uniquement du poil de chèvre, dormait à même le sol, une pierre sous la tête, prenait pour nourriture le strict nécessaire, mêlant de la cendre à son pain quotidien, ne mangeant que deux fois par semaines au cours du Grand Carême. Il guérissait les malades et on venait à lui de toute la contrée, recevoir réconfort et demander guérison. Les moines furent un jour témoin de la visite de Notre Seigneur Jésus-Christ, sous la forme d’un lépreux venu demander secours. Devant Guénolé, qui n’avait pas hésité à s’humilier pour guérir le malade, le pauvre devint resplendissant disant :
" Vous n’avez pas rougi de moi dans mes détresses, je ne rougirai pas de vous devant mon père."


Ruines de l'ancienne abbaye de Landévennec.
Cornouailles. Bretagne.

On doit aussi à Guénolé la conversion de trois voleurs, venus cambrioler le monastère à l’heure de Prime. Arrêtés par Dieu dans leurs larcins, ils remirent leur vie entre les mains du saint moine, en demandant à être reçu dans la communauté.

Le roi Grallon, ayant eu connaissance de Guénolé, voulut le rencontrer. Ce roi n’était pas sans reproche et avait un caractère dur et violent. Il se mit à fréquenter les moines, et, après plusieurs entretiens particuliers avec saint Guénolé, fut touché et réforma heureusement son caractère impérieux mais dont le fond était bon et porté à la justice.

Saint Guénolé commanda au roi d’abandonner aux flots sa fille, coupable de nombreux vices et ayant corrompu la ville d'Ys. La légende comporte sans doute une part de vérité, celle de rappeler en particulier un cataclysme historique, qui sous la forme d’un gigantesque raz-de-marée, dévasta et ravagea les côtes de l’Armorique et probablement des îles sur lesquelles il ne faut pas exclure qu'y furent bâties. Rappelons à ce sujet, et pour étayer notre propos, que la baie du Mont-Saint-Michel fut inondée et envahie par les flots quelques siècles plus tard dans des conditions similaires et que les hauts-fonds en conservent encore les traces sous la forme d'anciens villages et monastères aujourd'hui immergés.

Dès lors, Grallon se retira à Landévennec, où il vécut jusqu’à sa mort. La vieille église romane conservait un tombeau que l’on disait celui du roi.


Saint Guénolé demandant à Grallon d'abandonner sa fille.
E. V. Luminais. 1884.

Parvenu à un âge vénérable, saint Guénolé reçut l’annonce de sa mort, et commanda à ses frères de se préparer. Selon la tradition codifiée au XIe siècle, il désigna pour lui succéder saint Gwenhaël. Ayant lui-même célébré la Liturgie et communié, chantant des psaumes et des cantiques debout devant l'autel et porté par deux de ses religieux, il rendit l’âme le mercredi de la première semaine de Carême, qui était le trois mars, et qui, selon le cyles Victorin, convient à l'an 504, où Pâque fut le 11 avril.

Les reliques de saint Guénolé reposèrent en son abbaye jusqu’aux invasions normandes qui dévastèrent l’abbaye dans les années 913. Les moines fuyèrent alors la Bretagne, et la toponymie permet de suivre leur périple : on trouve quelques paroisses dédiées à saint Guénolé sur les rives de la Manche. Les moines furent invités à rester à Montreuil-sur-Mer, où ils fondent une abbaye portant le nom de saint Walloy, déformation flamande de Guénolé. Une partie des reliques fut disséminée dans diverses paroisses de Bretagne et du Nord. Une partie a été perdue à la Révolution, certaines sont revenues à Landevennec, à la réouverture de la nouvelle abbaye.


Chapelle Saint-Guénolé. Lopérec. Bretagne. XVe, XVIe, XVIIe.

L’origine du nom de Landévennec est discutée : certains proposent Lan-tevennec, l’ermitage de la falaise, d’autres proposent Lan-to-Winnoc, l’ermitage de Guénolé.

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samedi, 02 mars 2019

2 mars. Saint Simplicius, ou Simplice, pape. 483.

- Saint Simplicius, ou Simplice, pape. 483.

Empereur : Zénon. Roi de France : Clovis Ier.

" La règle de la doctrine catholique demeure toujours la même dans les successeurs de celui à qui le Seigneur a confié le soin de son bercail et à qui il a promis son immortelle assistance jusqu'à la consommation des siècles."
Lettre de saint Simplicius à l'empereur Zénon.


Saint Simplicius. Frise de la basilique Saint-Pierre. Rome.

Saint Simplicius, ou Simplice, fils de Castinus, était natif de Tibur, dans le pays de l'ancien Latium, aujourd'hui Tivoli, dans la campagne de Rome. Il passa sa première jeunesse dans une grande simplicité ou droiture de coeur, vivant dans l'innocence et dans la crainte du Seigneur.

Ayant été reçu dans le clergé de Rome, il s'y comporta d'une manière si irréprochable, que, lorsque le Saint-Siège vint à vaquer par la mort de saint Hilaire, il y fut élevé d'une commune voix, comme le plus digne de le remplir. Il fut ordonné le 5 mars de l'an 467, qui était le second dimanche de Carême, la première année du règne de l'empereur Anthème, en Occident, et la onzième de celui de Léon en Orient.

A son avénement, il trouva que les hérétiques, surtout ceux qu'on appelait Macédoniens, que l'empereur Anthème avait amenés à Rome l'année précédente, tâchaient de se prévaloir de la mort de saint Hilaire, son prédécesseur, qui s'était généreusement opposé à leurs entreprises. C'est ce le fit veiller particulièrement sur eux, pour empêcher qu'ils ne fissent du progrès ; et, par sa fermeté, il rendit inutile la protection qu'Anthème leur accordait.


Anthème, empereur d'Occident. Monnaie du Ve.

L'empereur Léon, ayant appris son élection, lui écrivit pour s'en réjouir avec lui, et fit en même temps tous ses efforts pour obtenir de lui la confirmation du décret du concile de Chalcédoine, fait en faveur du patriarche de Constantinople, qu'il était question d'élever au second rang de l'Eglise, au-dessus de ceux d'Alexandrie et d'Antioche. Saint Simplicius, marchant hardiment sur les pas de saint Léon le Grand et de saint Hilaire, qui s'étaient fortement opposés à ces nouvelles prétentions, résista aux désirs de cet empereur avec une constance égale à la leur? Il députa, pour cette affaire, un évêque nommé Probe, à Constantinople, et ce prince, jugeant par le discours de ce légat que saint Simplicius ne rabattrait rien de sa résolution, se vit obligé de renoncer à la sienne.

Saint Simplicius gouverna l'Eglise assez tranquillement pendant le règne d'Anthème, qui, bien que favorable à diverses hérésies, n'osa néanmoins pas torubler ce vigilant pasteur dans les précautions qu'il prenait pour garantir le troupeau de Notre Seigneur Jésus-Christ de l'invasion des loups.


Léon, empereur d'Orient. Statue de marbre du Ve.

Il y avait cinq ans qu'il était sur le siège de saint Pierre, lorsque cet empereur fut assassiné par les sicaires de son gendre Ricimer, barbare de naissance, arien de religion, chef des armées de l'empire d'Occident, qui avait déjà fait mourir deux empereurs de suite, Marjorien et Sévère. Comme il disposait de l'empire en maître absolu, il mit Olybrius en la place de son beau-père, et, s'étant contenté jusque là de de prendre sur les Catholiques une église de Sainte-Agathe, dans Rome, pour la mettre à la disposition des Ariens, il se promettait de les mettre encore plus au large et de les maintenir dans l'Italie, contre les lois des empereurs orthodoxes. Mais Dieu ne premit point que ce scélérat causât une telle affliction à son Eglise, et, pour mettre fin à tant de crimes, il l'ôta du monde quarante jours après la mort d'Anthème.


Le fameux Olybrius, empereur postiche d'Occident, établi par le chef
des armées de l'empire, Ricimer. Déjà meurtrier de deux empereurs,
il fit assassiner l'empereur Anthème. Monnaie du Ve.

Saint Simplicius, délivré des appréhensions et des peines que ce méchant homme lui avait données, semblait devoir respirer et avoir plus de libertés pour pourvoir à tous les besoins de l'Eglise ; mais comme la situation des affaires ecclésiastiques ne pouvait le laisser indifférent aux intérêts de l'empire, il ne put être insensible aux malheurs publics de sa décadence et de son renversement qui suivirent.

Quatre empereurs depuis Anthème, détrônés successivement dans l'Occident en moins de trois ans, donnèrent lieu aux barbares, conduits par Odoacre, d'envahir le reste de l'empire en Italie, après les démembrements qu'en avait déjà faits les Francs, les Burgondes, les Goths et les Vandales, qui s'étaent rendus maîtres des Gaules, de l'Espagne et de l'Afrique. Des temps si difficiles et si pleins de troubles ne contribuèrent pas peu à faire éclater la prudence et la sagesse avec lesquelles saint Simplicius sut conduire l'Eglise, comme un pilote très expérimenté, sur une mer orageuse. On vit surtout, et on admira son application infatigable et sa vigilance dans cette sollicitude pastorale qu'il fit paraître, pour écarter tous les dangers qui menaçaient l'Eglise en un temps où pas un prince n'était catholique.


Combat entre Odoacre et Théodoric. Manuscrit du IXe.

Odoacre, qui s'était rendu maître de l'Italie en dernier lieu, sprès avoir renversé l'empire d'Occident, était arien, aussi bien que tous les rois des Goths, des Burgondes et des Vandales qui régnaient alors. Ceux des Francs étaient encore dans les ténèbres du paganisme ; l'empereur Zénon et le tyran Basiliscus, en Orient, favorisaient les Eutychiens. Ainsi le Pape, loin de pouvoir espérer du secours d'aucune puissance séculière, avait sujet de regarder tous ces princes comme autant d'ennemis qu'il avait à combattre, pour délivrer de l'oppression et soutenir l'Eglise catholique qui était répandue dans leurs Etats et qui gémissait sous leur domination.

Il y avait deux ans que Zénon régnait en Orient, lorsqu'on vit finir l'empire romain en Occident ; et comme ce prince affectait dans les commencements de prendre quelque soin des affaire de l'Eglise, par un esprit de dissimulation, Acace, patriarche de Constantinople crut pouvoir se servir de cette conjoncture, pour renouveler, auprès de saint Simplicius, les sollicitations qu'il avait déjà faites en vain du temps de l'empereur Léon, touchant les prétention de son siège. Mais l'évêque de Rome se montra toujours égal dans la fermeté qu'il apporta pour réprimer la passion de cet ambitieux prélat.

Cependant, Zénon fut chassé de son trône par Basiliscus, qui, s'étant emparé de l'empire d'Orient, rétablit les prélats eutychiens qui avaient été bannis par pour leurs hérésies et pour d'autres crimes du temps de l'empereur Léon. Par ce moyen, l'on vit retourner à Alexandrie Timothée Elure, auteur de la mort du patriarche saint Protère, et usurpateur de son siège ; et Pierre le Foulon, autre hérétique, remonta sur le siège d'Antioche, où il s'était autrefois installé, après en avoir chassé le légitime évêque Martyrius.


Saint Simplicius, pape.

Timothée Elure, ayant chassé d'Alexandrie l'évêque catholique Timothée Solofaciole, et commis des violences sur le clergé et les fidèles, semblables à celles exercées du temps de saint Protère, revint à Constantinople pour y établir son hérésie avec l'aide du tyran Basiliscus. Il le porta à donner une espèce d'édit pour abroger le concile de Chalcédoine, et l'on prétend qu'il y eut près de cinq cents prélats qui y souscrivirent tant fut grande la désertion des pasteurs de l'Eglise, qui, beaucoup moins attaché s à la religion de l'Evangile qu'à celle de la cour, source ordinaire des craintes et des espérances des mercenaires, ne firent point difficulté de trahir la foi orthodoxe qu'ils avaient suivies sous l'empereur Léon.

Acace de Constantinople commençait à se laisser emporter au torrent qui entraînait les autres , lorsque le clergé de son église et les moines de sa ville se liguèrent pour la défense du concile de Chalcédoine. Ils écrivirent à saiant Simplicius pour l'informer de ce qui se passait et lui demander du secours. Il firent en même temps de si fortes remontrances à Acace, leur patriarche, que, l'ayant intimidé par leur résolution, ils lui firent reprendre des sentimentss conformes à ses devoirs, l'empéchèrent de recevoir et de publier l'édit de Basiliscus, et l'obligèrent même de parler en chaire pour la défense du dit Concile.

Saint Simplicius, cherchant à remédier aux maux qui menaçaient ainsi toute l'église d'Orient, écrivit d'abord au clergé de Constantinople, puis à Acace, dont il voulut bien prendre le silence pour un effet de prudence et de discrétion, afin de l'exciter, par ces témoignages de sa confiance, à la vigueur épiscopale qui lui était nécessaire pour s'opposer aux efforts de Basiliscus, et fit un parti si considérable des clercs, des moines, du sénat et des laïques orthodoxes dans Constantinople, que ce tyran fut contraint de révoquer son édit et d'en publier un autre où Eutychès se trouvait condamné avec Nestorius. Ce qui l'obligea principalement à cette rétractation, ce fut la crainte de l'empereur Zénon, qui revenait à lui avec une arméen et du parti duquel il voulait détacher les Catholiques. Mais ce moyen lui devint inutile : il fut abandonné de tout le monde, lorsqu'on vit approcher Zénon, à qui il fut livré par Acace même, quile fit prendre dans le baptistère de l'église où il s'était réfugié.


Zénon, empereur d'Orient. Monnaie du Ve.

Dès que Zénon se vit rétablir sur son trône, il crut que ses intérêts demandaient qu'il contrefît le catholique, et il écrivit aussitôt à saint Simplicius pour l'assurer de l'intégrité de sa foi. Notre Saint lui fit une excellente réponse, où il marqua qu'il lui était glorieux d'avoir eu pour ennemis ceux qui l'étaient de Dieun et de voir l'Eglise rétablie en même temps que son ennemi était abattu ; de sorte que, sa cause étant commune avec celle du Seigneur, il devait employer son autorité pour chasser de l'Eglise les tyrans qui l'opprimaient, comme le Seigneur l'avait assisté pour vaincre les siens. Il l'exhortait ensuite à délivrer Alexandrie des cruauté du parricide Timothée Elure, qui y avait répandu tant de sang innocent et exercé un brigandage honteux, et à y rétablir l'évêque légitime. Il le conjurait en même temps de chasser tous les prélats hérétiques de leurs sièges, et d'appuyer de tout son pouvoir les décisions du concile de Chalcédoine.

Cependant, saint Simplicius assembla un concile dans Rome, où il prononça anathème contre Eutychès l'hérésiarque, Dioscore d'Alexandrie, et Timothée Elure. Zénon, qui s'était engagé de lui-même par sa propre hypocrisie, ne put pas, honnêtement, se refuser aux avis du Pape. Il cassa donc tous les édits faits par Basilisque, chassa Pierre de Foulon d'Antioche, et sept ou huit autres prélats eutychiens de leur siège. Les évêques de l'Asie-Mineure, craignant le même sort, envoyèrent au patriarche Acace une humble déclaration par laquelle ils protestaient qu'ils avaient souscrit par force à l'édit de Basilisque contre le concile de Chalcédoine, dont ils faisaient profession d'embrasser les décisions.

Thimothée Elure y fuit trompé comme les autres, et, croyant que c'était tout de bon que Zénon était catholique, ne voulut pas attendre qu'on le chassât de son siège, et il s'empoisonna par la crainte de mourir d'une autre main que la sienne. Les Alexandrins, à cette nouvelle, lui substituèrent Pierre Monge, de sa faction, qui s'était autrefois joint à lui contre saint Protère. Zénon, irrité de cette élection, fit mourir ceux qui en étaient les auteurs et qui l'avait sacré, chassa Pierre Monge et rétablit Timothée Solofaciole, pour satisfaire au désir de saint Simplicius.


Saint Simplice. Gravure. Jacques Callot. XVIIe.

Cependant, Acace de Constantinople, prélat artificieux et inconstant (dont on rappelle qu'il fut à l'origine d'un schisme de plus de vingt ans et qu'il mourut dnas cet état), qui savait mieux que personne faire servir la religion à ses intérêts particuliers, favorisait secrètement Pierre Monge, qui s'était caché dans Alexandrie, au lieu d'exécuter son ban. C'est ce qui lui fit éluder adroitement les instances que saint Simplicius lui fit dans trois de ses lettres, de faire auprès de l'empereur que ce Pierre Monge, qu'il lui avait lui-même décrit autrefois comme un scélérat, sortît absolument de la ville d'Alexandrie, où il cabalait sourdement contre l'évêque catholique Solofaciole.

Saint Simplicius eut la même sollicitude pour l'église d'Antioche, où l'on avait substitué Etienne, évêque catholique, à Pierre le Foulon, qui e usait dans cette ville comme faisait Pierre Monge dans Alexandrie. Etienne, étant mort, eut pour successeur un autre Etienne, à qui les Eutychiens, instruits et animés par les pratiques secrètes de Pierre le Foulon, dressèrent de continuelles embûches. Le Pape, informé de ce qui se passait, sollicita fortement l'empereur Zénon de chasser Pierre le Foulon de la ville d'Antioche ; mais celui-ci trouva encore un protecteur dans la personne d'Acace de Constantinople. Peu de jour après, les Eutychiens allèrent assassiner Etienne dans le baptistère de l'église Saint-Barlaam. Zénon et Acace firent réflexion trop tard des avertissements de saint Simplicius ; mais, sans inquiéter Pierre le Foulon, on se contenta de rechercher les ministres du meurtre de l'évêque Etienne pour les punir.

L'empereur, voyant toute la ville d'Antioche en trouble par les remuements des Eutychiens, fit faire l'élection de l'évêque d'Antioche à Constantinople, par Acace, parce qu'on pouvait observer les règles ordinaires de l'Eglise sans danger. Calendion fut élu de la sorte ; l'empereur et le patriarche mandèrent alors séparément son élection au Pape pour la lui faire approuver. Le Pape, croyant que, pour le bien de la paix de l'Eglise, on pouvait, dans cette conjoncture, relâcher quelque chose de sa discipline, récrivit à l'un et à l'autre qu'il approuvait cette élection, pourvu qu'elle n'eût point de suite et que, quand le siège de l'église d'Antioche viendrait à vaquer de nouveau, on se remît dans l'observation des décrets du concile de Nicée pour procéder à l'ordination de l'évêque. Il avertit Acace, en particulier, de prendre garde qu'il n'arrivât plus à aller contre les Canons.

Les soins de notre saint Pape s'étendirent ensuite sur l'église d'Alexandrie, qui vint à vaquer la même année par la mort du patriarche Timothée Solofaciole. Les Catholiques élurent en sa place Jean de Tabennes, surnommé Talaïde, homme très orthodoxe et très éclairé, à qui saint Simplicius promit sa communion ainsi qu'à Calendion. Mais cet homme déplu à Zénon, qu'on avait prévenu contre lui, de sorte que ce prince, à l'instigation d'Acace, qui n'aimait pas Talaïde, voulut rétablir Pierre Monge, et le renvoya à Alexandrie, en lui recommandant simplement d'entretenir la communion de l'église de Rome avec Simplicius et celle de l'église de Constantinople avec Acace. Saint Simplicius se plaignit hautement de cette conduite dans une lettre qu'il écrivit à Acace, et il lui marqua combien il était éloigné de recevoir à sa communion un excommunié qui se mettait à la tête des hérétiques.


Zénon, empereur d'Orient. Monnaie du Ve.

Il se disposait, au contraire, à confirmer l'élection de Jean de Tabennes, lorsque vint un exprès de Zénon avec une lettre qui accusait le nouveau prélat de parjure, sur le prétexte que Jean de Tabennes lui aurait promis qu'il n'accepterait pas l'évêché d'Alexandrie si l'on venait à le lui offrir. Sur cet incident, saint Simplicius suspendit la confirmation de Talaïde ; et, pour lever ce nouvel obstacle, il écrivit de nouveau à Acace, qui, par l'affectation de son silence, fit enfin ouvrir les yeux à ce saint Pape sur ses mauvaises dispositions. Quelques mois après, l'on vit arriver à Rome le nouveau patriarche d'Alexandrie, Jean de Tabennes, qui fut reçu par le Pape avec toutes les marques d'honneur et d'estime qui étaient dus à sa vertu. Il y trouva l'asile qu'il était venu chercher auprès du Saint-Siège ; et il se préparait à se purger, dans les formes, de l'accusation de parjure dont il était chargé par l'empereur Zénon, qui l'avait fait chasser de son église apr provision, pour y faire rentrer Pierre Monge, comme il avait chasser Calendion d'Antioche pour rétablir Pierre le Foulon.

Mais saint Simplicius tomba malade dans cet intervalle, et mourut le 10 février de l'an 483, après avoir saintement gouverné l'Eglise pendant quinze ans, onze mois et six jours.

D'après le Liber Pontificalis, il dédia la basilique de Saint-Etienne sur le Mont-Coelius ; celle du bienheureux André, apôtre, près de Sainte-Marie-Majeure ; une autre basilique de Saint-Etienne près du palais Licinianus, sur le tombeau de la bienheureuse martyre Bibiana. La basilique de Saint-André élevée par saint Simplicius est aujourd'hui remplacée par l'église, le couvent et l'hôpital Saint-Antoine en face de Sainte-Marie-Majeure, sur la place Esquiline. De l'inscription qui avait été placée sur le monument pontifical, au Ve siècle, et qui nous a été conservée, il résulte que l'emplacement de la nouvelle basilique avait été légué au pape Simplicius et à l'Eglise romaine par un testament juridique. La tradition a conservé le souvenir de la noble patricienne, Catabarbara, qui fit ce legs.

On attribue à saint Simplicius divers règlements utiles, entre autres le partage des revenus et biens des églises en quatre portions :
- la première, pour l'évêque ;
- la deuxième, pour les clercs ;
- la troisième, pour les bâtiments ;
- la quatrième, pour les pauvres.

On lui attribue aussi l'établissement des prêtres semainiers, pour administrer le baptême et la pénitence dans les églises de Saint-Pierre, de Saint-Paul et de Saint-Laurent.


Saint Simplicius.

Saint Simplicius fut enseveli dans la première de ces église le deuxième jour de mars, auquel le martyrologe romain marque sa fête, quoique quelques autres l'aient mises tantôt au premier tantôt au troisième jour de ce mois. Les habitants de Tivoli se croient en possession de ses reliques et font une grande solennité de sa fête.

Le jour de sa mort, que quelques uns ont pris pour le 1er mars, peut avoir servi de position à la fête de saint Simplicius, confesseur à Tours, que le vulgaire appelle saint Simple.

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