UA-75479228-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mercredi, 04 juin 2025

4 juin. Saint François Caracciolo, fondateur des Clerc régulier Mineur. 1608.

- Saint François Caracciolo, fondateur des Clerc régulier Mineur. 1608.
 
Papes : Pie IV ; Paul V. Rois de France : Charles IX ; Henri IV.
 
" L'Ordre des Mineurs est la grande famille des pauvres de Jésus-Christ."
 

Saint François Caracciolo. Romano Corradetti.
Eglise des Saints-Anges. Rome. XVIIe.

François, de la famille Caracciolo, l'une des plus illustres du royaume de Naples, entra dès son enfance dans le chemin de la perfection, par l'amour de la pénitence et une tendre dévotion à la Sainte Vierge. Il récitait chaque jour le petit Office et le Rosaire et jeûnait tous les samedis en l'honneur de sa bonne Mère. Cependant, jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, il ne songeait point à quitter le siècle. Il fallut l'horrible maladie de la lèpre pour le détacher du monde et le décider à se donner à Dieu dans la vie religieuse. La Providence lui fit rencontrer bientôt deux vertueux prêtres, Jean-Augustin Adorno, jeune homme qui avait renoncé aux vanités du monde après les avoir éprouvées et Frabrice Carraciolo, son oncle, abbé de la collégiale Sainte-Marie Majeure de Naples.

Dès ses premières années il brilla par sa piété ; il était encore dans son adolescence , lorsque pendant une grave maladie il prit la résolution de s'attacher entièrement au service de Dieu et du prochain. Il se rendit à Naples, y fut ordonné prêtre, et ayant donné son nom à une pieuse confrérie, il se livra tout entier à la contemplation et au salut des pécheurs ; il s'adonnait assidûment à la fonction d'exhorter les criminels condamnés au dernier supplice.


Villa Santa Maria. Ville natale de saint François Caracciolo.
Royaume de Naples.

François, encore tout jeune, fut bientôt supérieur général de l'Ordre, qui prenait de rapides accroissements. Il profita de la liberté que lui donnait cette charge pour augmenter ses exercices de piété et de mortification. Trois fois la semaine il jeûnait au pain et à l'eau, portait habituellement un rude cilice, prenait toutes les nuits la discipline, et passait le temps du repos partie au pied du Très Saint-Sacrement et partie dans l'étude. Quand le sommeil le pressait, c'était souvent sur le marchepied de l'autel qu'il prenait le peu de repos qu'il accordait à la nature, et qui ne durait jamais plus de trois ou quatre heures. Il donnait sept heures chaque jour à la contemplation et à la méditation de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ami de la pauvreté, si on lui donnait des vêtements neufs, il les changeait avec les habits les plus usés des simples frères ; il évitait avec soin toutes les marques de distinction et d'honneur, disant :
" Je n'en suis pas digne ; la Compagnie ne me supporte que par charité."
Il signait ordinairement ses lettres :
" François, pécheur."

Il arriva un jour qu'une lettre destinée à un autre lui fut remise par erreur de nom ; on y invitait le destinataire à prendre part à la fondation d'un nouvel institut religieux, et l'invitation venait de deux pieux personnages. C'est Jean-Agustin Adorno qui eut le premier l'idée de la fondation d'un nouvel Ordre, c'est Fabrice Carraciolo qui bénit, encouragea et s'associa à la fondation et notre saint qui, recevant par inadvertance une communication entre les deux précédents - ne portaient-ils pas le même patronyme ? - se joignit pour l'établissement des Clercs réguliers Mineurs. Frappé de la nouveauté du fait et admirant les conseils de la volonté divine, François se joignit à eux avec allégresse. Ils se retirèrent dans une solitude des Camaldules pour y arrêter les règles du nouvel Ordre, et se rendirent ensuite à Rome où ils en obtinrent la confirmation de Sixte-Quint. Celui-ci voulut qu'on les appelât Clercs Réguliers Mineurs. Ils ajoutèrent aux trois voeux ordinaires celui de ne point rechercher les dignités.

A la suite de sa profession solennelle, notre saint prit le nom de François à cause de sa dévotion particulière envers saint François d'Assise. Adorno étant venu à mourir deux ans après, il fut mis, malgré lui, à la tète de tout l'Ordre, et, dans cet emploi, il donna les plus beaux exemples de toutes les vertus. Zélé pour le développement de son institut, il demandait à Dieu cette grâce par des prières continuelles, des larmes et de nombreuses mortifications. Il fit trois fois dans ce but le voyage d'Espagne, couvert d'un habit de pèlerin et mendiant sa nouriture de porte en porte.

Le Saint alla lui-même établir son Ordre à Madrid, en Espagne, où il obtint un succès extraordinaire ; il y fit trois voyages et s'acquit une telle réputation, qu'on ne l'appelait que le Prédicateur de l'amour divin. A toutes les instances du Pape Paul V, qui voulait l'élever aux dignités ecclésiastiques, il faisait répondre :
" Je veux faire mon salut dans mon petit coin."

Il eut dans la route grandement à souffrir, mais éprouva aussi d'une façon merveilleuse l'appui du Tout-Puissant. Par le secours de sa prière, il arracha au danger imminent du naufrage le navire sur lequel il était monté. Pour arriver aux fins qu'il s'était proposées dans ce royaume, il dut peiner longtemps ; mais la renommée de sa sainteté et la très large munificence dont il fut favorisé par les rois Catholiques Philippe II et Philippe III, l'aidèrent à surmonter avec une force d'âme singulière l'opposition de ses ennemis, et il fonda plusieurs maisons de son Ordre ; ce qu'il fit également en Italie avec le même succès.


Son humilité était si profonde, que lorsqu'il vint à Rome, il fut reçu dans un hospice de pauvres où il choisit la compagnie d'un lépreux, et qu'il refusa constamment les dignités ecclésiastiques que lui offrait Paul V. Il conserva toujours sans tache sa virginité, et gagna à Jésus-Christ des femmes dont l'impudence avait osé lui tendre des pièges. Enflammé du plus ardent amour envers le divin mystère de l'Eucharistie, il passait les nuits presque entières en adoration devant lui ; et il voulut que ce pieux exercice, qu'il établit comme devant être pratiqué à jamais dans son Ordre, en fût le lien principal. Il fut un propagateur zélé de la dévotion envers la très sainte Vierge Mère de Dieu. Sa charité envers le prochain fut aussi ardente que généreuse.

Il fut doué du don de prophétie et connut le secret des cœurs. Etant âge de quarante-quatre ans, un jour qu'il priait dans la sainte maison de Lorette, il eut connaissance que la fin de sa vie approchait. Aussitôt il se dirigea vers l'Abruzze, et étant arrivé dans la petite ville d'Agnoni, il fut atteint d'une fièvre mortelle dans la maison de l'Oratoire de saint Philippe Néri.

Près de mourir, on l'entendait crier en se soulevant de son lit :
" Seigneur Jésus, que Vous êtes bon. Seigneur, ne me refusez pas ce précieux sang que Vous avez répandu pour moi... Ô Paradis ! Ô Paradis !..."
Après avoir fait ses adieux à ses frères, tenant le crucifix d'une main et l'image de Marie de l'autre, il mourut le 4 juin 1608, à l'âge de quarante-quatre ans, en disant :
" Allons ! Allons !
- Et où ? lui répondit-on.
- Au Ciel ! Au Ciel !"


Ayant donc reçu les sacrements de l'Eglise avec la plus tendre dévotion, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur la veille des nones de juin de l'an mil six cent huit, le jour d'avant la fête du Saint-Sacrement. Son saint corps fut porté à Naples et enseveli avec honneur dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, où il avait jeté les premiers fondements de son Ordre. L'éclat de ses miracles détermina le Souverain Pontife Clément XIV à l'inscrire solennellement au nombre des bienheureux ; et de nouveaux prodiges ayant déclaré de plus en plus sa sainteté, Pie VII le mit au nombre des Saints l'an mil huit cent sept.
 
PRIERE
 
" Votre amour pour le divin Sacrement de nos autels fut bien récompensé, Ô François ; vous eûtes la gloire d'être appelé au banquet de l'éternelle patrie à l'heure même où l'Eglise de la terre entonnait la louange de l'Hostie sainte, aux premières Vêpres de la grande fête qu'elle lui consacre chaque année. Toujours voisine de la solennité du Corps du Seigneur, votre fête à vous-même continue d'inviter les hommes, comme vous le faisiez durant votre vie, à scruter dans l'adoration les profondeurs du mystère d'amour. C'est la divine Sagesse qui dispose mystérieusement l'harmonie du Cycle, en couronnant les Saints dans les saisons fixées par sa Providence ; vous méritiez le poste d'honneur qu'elle vous assigne dans le sanctuaire, près de l'Hostie.

Sans cesse, sur la terre, vous vous écriiez au Seigneur avec le Psalmiste : " Le zèle de votre maison m'a dévoré " (Psalm. LXVIII, 10.). Ces paroles, qui étaient moins encore les paroles de David que celles de l'Homme-Dieu dont il était la figure (Johan. II, 17.), remplissaient bien réellement votre cœur; après la mort, on les trouva gravées dans la chair même de ce cœur inanimé, comme ayant été la règle unique de ses battements et de vos aspirations. De là ce besoin de la prière continuelle, avec cette ardeur toujours égale pour la pénitence, dont vous fîtes le trait particulier de votre famille religieuse, et que vous eussiez voulu faire partager à tous. Prière et pénitence ; elles seules établissent l'homme dans la vraie situation qui lui convient devant Dieu. Conservez-en le dépôt précieux dans vos fils spirituels, Ô François ; que par leur zèle à propager l'esprit de leur père, ils fassent, s'il se peut, de ce dépôt sacré le trésor de la terre entière."

00:15 Publié dans F | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 03 juin 2025

3 juin. Sainte Clotilde, reine de France. 545.

- Sainte Clotilde, reine de France. 545.

Pape : Vigile. Roi de Paris : Childebert Ier. Roi des Francs : Clotaire Ier.

" Après qu'elle eût invoqué Dieu qui gouverne et sauve tout, Dieur changea l'esprit du roi."
Esther, XV, 5.


Gravure. Blin et Allabre, graveurs. Garnier-Allabre, imprimeur. XIXe.

En cette saison où l'Office du Temps nous amène à considérer les premiers développements de la sainte Eglise, il entrait dans les vues de l'éternelle Sagesse que les fêtes des Saints complétassent, comme toujours, les enseignements du Cycle mobile. Le Paraclet, dont l'avènement est si près de nous, doit remplir la terre (Sap. I, 7.) ; l'Homme-Dieu l'envoie conquérir l'espace et assurer les temps à son Eglise. Or, c'est en soumettant les royaumes par la foi, qu'il doit former au Christ son empire ; c'est en faisant que l'Eglise s'assimile les nations, qu'il donne à l'Epouse croissance et durée. Voici donc qu'au temps même où il vient de nouveau s'emparer du monde, les coopérateurs de l'Esprit dans son oeuvre de conquête apparaissent de toutes parts au ciel de la sainte Liturgie.

Mais l'Occident surtout concourt à former la constellation qui vient mêler ses clartés radieuses aux feux puissants de la Pentecôte. Et, en effet, l'établissement de la chrétienté latine ne manifestera-t-il pas plus que nulle part ailleurs, dans ces lointaines contrées, la toute-puissance de l'Esprit du Christ ? Aussi voyez comme, partis d'Orient, les deux astres incomparables des princes des Apôtres se hâtent, sur notre horizon, vers le zénith glorieux qu'ils atteindront en ce mois même ; hier Jean, le disciple bien-aimé, projetait sur la Gaule ses derniers, ses plus durables rayons; quelques jours plus tôt, c'était le pape Eleuthère et le moine Augustin joignant leur action à travers les siècles, pour porter la lumière du salut dans l'extrême Occident, chez les Bretons et les Angles ; après-demain, Boniface illuminera la Germanie.

Mais aujourd'hui, quelle autre étoile se lève en nos régions ? Son doux éclat rivalise en vertu avec la lumière des plus puissants flambeaux du Christ. La ville de Lyon, préparée par le sang des martyrs à cette seconde gloire, vit grandir dans son sein l'astre nouveau ; comme d'eux-mêmes, après trois siècles, ses rayons se mêlent à ceux de Blandine. Comme Blandine en effet, Clotilde est mère ; et la maternité de l'esclave , engendrant pour le ciel dans sa virginité les martyrs gaulois, préparait la naissance des Francs au Christ-Dieu du sein de leur première reine. Clotilde n'eut point comme Blandine à verser son sang ; mais d'autres tortures l'atteignirent cruellement toute jeune encore, et mûrirent son âme pour les grandes destinées que Dieu réserve aux privilégiés de la souffrance.

La mort violente de son père Chilpéric détrôné par un usurpateur fratricide . la vue de ses frères massacrés, de sa mère noyée dans le Rhône, sa longue captivité à la cour arienne du meurtrier qui amenait avec lui l'hérésie sur le trône des Burgondes, développèrent en elle le même héroïsme de foi qui soutenait Blandine dans l'enfantement douloureux de l'amphithéâtre, et devait faire également de la nièce de Gondebaud la mère de tout un peuple. Unissons donc leurs noms dans un même hommage ; et, prosternés aux pieds du Père souverain de qui découle toute paternité sur la terre et au ciel (Eph. III, 15.), adorons ses voies remplies pour nous de tendresse et d'amour.

Dieu, qui n'a tiré du néant l'univers visible que pour manifester sa bonté, a voulu que l'homme, sortant de ses mains sans pouvoir encore contempler directement son auteur, rencontrât comme première traduction de l'amour infini la tendresse d'une mère : traduction sublime, irrésistible dans sa douceur, et dont l'exquise pureté donne à la mère cette facilité qui n'appartient qu'à elle seule d'achever par l'éducation, dans l'âme de son enfant, la reproduction complète de l'idéal divin qui doit s'imprimer en lui.


Clotilde apportant des subsides à un ermite.
La cité de Dieu. Saint Augustin. Paris. XVe.

Mais la fête d'aujourd'hui nous révèle combien plus sublime encore, plus puissante et plus étendue que dans l'ordre de la nature, est la maternité dans l'ordre supérieur de la grâce. Lorsque Dieu en effet, venant parmi nous, voulut prendre chair au sein d'une fille d'Adam, la maternité s'éleva jusqu'à la limite extrême qui sépare les dons d'une simple créature des attributs divins. En même temps qu'elle s'élevait par delà les deux, elle embrassait le monde , rapprochant tous les hommes, sans distinction de familles ou de nations, dans la filiation de la Vierge-Mère. Car l'Adam nouveau, modèle parfait de la race humaine et notre premier-né (Rom. VIII, 29. ; Heb. II, 11-12.), nous voulait pour frères en toute plénitude, frères en Marie comme en Dieu (Matth. I, 25 ; Heb. I, 6.).

La Mère de Dieu fut donc proclamée celle des hommes au Calvaire ; du haut de sa croix, l'Homme-Dieu replaçait sur la tète de Marie la couronne d'Eve, brisée près de l'arbre fatal. Constituée l'unique mère des vivants par cette auguste investiture (Gen. III, 20.), Notre-Dame entrait une fois de plus en communication des privilèges du Père qui est aux deux. Non seulement elle était, par nature comme lui, mère de son Fils éternel ; mais de même que toute paternité découle ici-bas de ce Père souverain, et lui emprunte sa dignité suréminente : toute maternité ne fut plus dès lors, dans un sens très vrai, qu'un écoulement de celle de Marie, une délégation de son amour, et la communication de son auguste privilège d'enfanter à Dieu les hommes qui doivent être ses fils.

Les mères chrétiennes ont bien le droit de s'en glorifier, car c'est là leur grandeur ; leur dignité s'est accrue par Marie jusqu'à un point que n'aurait pu soupçonner la nature. Mais en même temps, sous l'égide de Marie, comme hier en notre Blandine, non moins réelle pour Dieu que la leur apparaîtra maintes fois, désormais, la maternité des vierges ; comme Clotilde aujourd'hui, souvent aussi l'épouse, préparée par l'appel de Dieu et la souffrance, se verra douée d'une fécondité plus grande mille fois que celle qui lui venait de la terre. Heureux les hommes issus, par la faveur de Marie, de cette fécondité surnaturelle qui réunit toutes les grandeurs ! Heureux les peuples auxquels une mère fut donnée par la divine munificence !

L'histoire nous apprend que les fondateurs des empires ont toujours eu la prérogative redoutable d'imprimer aux nations le caractère, néfaste ou bienfaisant, qui marque leur existence à travers les siècles. Combien parfois on sent, dans l'impulsion qui leur fut donnée pour détruire plutôt que pour édifier, le manque d'un contrepoids à la prépondérance du pouvoir ! C'est que les peuples anciens n'avaient point de mères ; on ne peut donner ce titre aux héroïnes qui n'ont transmis leurs noms à la postérité, que pour avoir rivalisé d'ambition et de faste avec les conquérants. Il était réservé aux temps chrétiens de voir s'introduire dans la vie des nations cet élément de la maternité, plus salutaire, plus efficace en son humble douceur, que celui qui résulte des qualités ou des vices, de la puissance ou du génie de leurs premiers princes.


Sainte Clotilde en prière au pied du tombeau de saint Martin.
Détail. Charles Van Loo. XVIIIe.

Dans le christianisme même, la sainteté que demande chez la créature qui en est investie cette maternité sublime, en fait l'apanage exclusif de l’Eglise catholique, seule sainte, et des nations qui sont dans l'Eglise ; les empires issus du schisme ou de l'hérésie n'ont point à y prétendre. Rejetés par ce côté au rang des nations païennes, ils pourront exceller comme elles dans la richesse ou la force, être appelés même d'en haut au sinistre honneur d'être les fléaux de Dieu contre des enfants indociles ; mais il restera toujours dans leur formation sociale, dans leur vie entière, un vide immense : sortis de la terre directement, fils de leurs œuvres, comme on dit aujourd'hui, ils n'ont point bénéficié des prières et des larmes d'une mère ; son sourire n'a point éclairé leurs premiers pas, adouci leur enfance. En conséquence, selon le mot du poète latin, ils ne seront point admis à la table divine, ni aux intimités d'une alliance véritable avec le ciel (Virg. Egl. IV. : "... Cui non risere parentes, nec deus hunc mensa, dea nec dignata cubili est ") ; et jamais la vraie civilisation n'avancera par leurs mains.

Les peuples fidèles, au contraire, sont pour l'Eglise, qui est le royaume de Dieu, comme les familles dont le rapprochement sous une même unité sociale forme la nation ; leur vocation, d'ordre avant tout surnaturel, appelle en eux une plénitude de vie au développement de laquelle s'emploient, dans l'éternelle Trinité, la Toute-Puissance, la Sagesse et l'Amour. Aussi, bien que la nature ait l'honneur de fournir ici les ternies du langage et les points de comparaison, ses procèdes et sa puissance sont tellement surpassés à ces hauteurs divines, qu'elle n'y apparaît plus que comme une faible image, presque fautive à force d'être incomplète. Mais parmi les nations baptisées dans la foi au Christ et la soumission à son vicaire, c'est à la France surtout qu'il appartient de s'écrier avec le Psalmiste :
" Ô Seigneur qui avez prévu mes voies et longtemps à l'avance fixé mes destinées, votre science, dans le travail de ma formation, a été merveilleuse ! Mes reins vous appartiennent ; avec ses aspirations et ses pensées, tout mon être est à vous ; car vous m'avez reçu dans vos bras comme votre oeuvre, lorsque je sortais du sein même de ma mère. Aucun de mes os qui vous soit caché, à vous qui l'avez façonné dans le secret des entrailles maternelles et qui connaissez l'imperfection de mes premières origines." (Psalm. CXXXVIII.).

Il fallut du temps pour dompter les instincts farouches des guerriers de Clovis, et préparer leur épée à la noble mission dont elle était appelée à devenir, dans la main de Charlemagne et de saint Louis, l'instrument glorieux. On a dit avec raison que ce travail fut l'honneur des évêques et des moines. Mais, pour être complet et faire preuve d'une science plus approfondie des voies de la Providence, il eût convenu d'oublier moins la part que devait avoir la femme, et qu'elle eut en effet, dans l'oeuvre de la conversion et de l'éducation qui firent du peuple franc le premier-né de l'Eglise.

C'est Clotilde qui conduit les Francs au baptistère de Reims, et présente à Rémi le fier Sicambre transformé beaucoup moins par les exhortations du saint évêque, que par la vertu des prières de la femme forte élue de Dieu pour enlever cette riche dépouille à l'enfer. Quelle virile énergie, quel dévouement à Dieu nous révèlent les démarches de cette noble fille du roi détrôné des Burgondes, qui, sous l'oeil soupçonneux de l'usurpateur meurtrier de sa famille, attend l'heure du ciel dans l'exercice de la charité et le silence de l'oraison : jusqu'à ce que, le moment venu enfin, ne prenant conseil que de l'Esprit-Saint et d'elle-même, elle s'élance pour conquérir au Christ cet époux, qu'elle ne connaît pas encore, avec une vaillance qui dépasse celle des guerriers formant son escorte !

Saint Remi accueille Clovis et sainte Clotilde à Reims.
La cité de Dieu. Saint Augustin. Paris. XVe.

La force et la beauté (Prov. XXXI.) sont véritablement sa parure au jour des noces ; le coeur de Clovis a bientôt compris que les conquêtes réservées à cette épouse, l'emporteront sur le butin ravi jusque-là par ses armes. Clotilde, au reste, a trouvé sur les rives de la Seine son oeuvre préparée ; depuis cinquante ans, Geneviève est debout, défendant Paris contre l'invasion des hordes païennes, et n'attendant que le baptême du roi des Francs pour lui ouvrir ses portes.

Toutefois, lorsque dans cette même nuit de Noël qui vit Notre-Dame donner au monde l'Enfant divin, Clotilde a enfanté pour Marie à l'Eglise son peuple premier-né, l'oeuvre est loin d'être achevée ; il s'agit de faire maintenant de ce peuple nouveau, dans les labeurs d'une lente éducation, la nation très chrétienne. L'élue de Dieu et de Notre-Dame ne défaille point à sa tâche maternelle. Que de larmes pourtant il lui faudra verser encore ! Que d'angoisses sur des fils dont la violence de race semble indomptable, livrés par l'exubérance même de leur riche nature à la fougue des passions qui les pousse en aveugles aux crimes les plus atroces !

Les petits-fils qui grandissaient près d'elle, massacrés dans un infâme guet-apens par des oncles perfides ; des guerres fratricides, promenant la dévastation sur tout ce territoire de la vieille Gaule qu'elle avait purgé du paganisme et de l'hérésie ; et, comme pour compenser l'amertume des discordes intestines par une autre douleur du moins plus glorieuse, sa fille chérie, Clotilde la jeune, mourant d'épuisement à la suite des sévices endurés pour sa foi de la part d'un époux arien : tout montre assez à la reine des Francs que si le ciel l'a choisie pour être leur mère, il entend lui en laisser la peine aussi bien que l'honneur. Ainsi le Christ traite les siens, quand ils ont sa confiance. Clotilde l'a compris : depuis longtemps déjà, veuve de son époux, privée de l'assistance di Geneviève qui a suivi de près Clovis au tombeau, elle s'est retirée près du sépulcre de son glorieux précurseur, le thaumaturge des Gaules, pour y continuer avec l'aide de Martin, dans le secret de la prière et l'héroïsme de la foi qui soutint son enfance, la préparation du nouveau peuple à ses grandes destinées.


Sainte Clotilde au baptême de Clovis. Legenda aurea.
Bx J. de Voragine. J. de Besançon. XVe.

Travail immense, auquel une seule vie ne pourrait suffire ! Mais la vie de Clotilde, qui ne doit point voir s'achever la transformation tant désirée, ne se clora pas qu'elle n'ait, à Tours, serré dans ses bras Radegonde, son illustre belle-fille ; investie de sa sublime maternité dans une étreinte suprême, elle l'envoie poursuivre près de la tombe d'Hilaire, cet autre vrai père de la patrie, l'intercession toute-puissante qui fera la nation. Puis, lorsque Radegonde elle-même, sa tâche de souffrance et d'amour accomplie, devra quitter la terre, Bathilde bientôt paraîtra, consommant l'œuvre en ce siècle septième, dont on a pu dire qu'il sembla comme celui où, prêt enfin pour sa mission, " le Franc fut fiancé à l'Eglise et armé chevalier de Dieu " (Hist. de S. Léger. Introduction.).

Clotilde, Radegonde, Bathilde, mères de la France, se présentent à nous reconnaissables toutes les trois aux mêmes traits pour leurs fils : préparées toutes trois, dès le début de la vie, au dévouement qu'exige leur grande mission, par les mêmes épreuves, la captivité, l'esclavage, par le massacre ou la perte des leurs ; toutes trois ne portant sur le trône que l'indomptable amour du Christ-Roi et le désir de lui donner leur peuple ; toutes trois enfin déposant le diadème au plus tôt, afin de pouvoir, prosternées devant Dieu dans la retraite et la pénitence, atteindre plus sûrement l'unique but de leur ambition maternelle et royale. Héritières d'Abraham en toute vérité, elles ont trouvé dans sa foi (Rom. IV, 18 ; Heb. XI, 11.) la fécondité qui les rendit mères des multitudes que si longtemps notre sol, arrosé de leurs larmes , produisit sans compter pour le ciel.

En nos temps amoindris eux-mêmes, ils sont nombreux encore, ceux que, chaque jour, la terre des Francs envoie rejoindre dans la vraie patrie les heureux combattants des jours meilleurs ; et tous, n'étant plus soumis aux distractions d'ici-bas, ont vite, là-haut du moins, reconnu leurs mères. A la vue de cette affluence toujours croissante de nouveaux fils pressant leurs rangs dans l'allégresse autour de leurs trônes, leur cœur débordant d'amour renvoie au Père souverain la parole du Prophète :
" Qui donc m'a engendré ceux-ci ? Moi la stérile et qui n'enfantais pas, moi la captive et l'exilée, qui m'a nourri tous ces fils ? J'étais seule, abandonnée ; et tous ceux-là, où étaient-ils ?
- En vérité, répond le Seigneur, tous ceux-là seront ta parure, et tu en seras entourée comme l'épouse de ses joyaux. Tes déserts, tes solitudes, la terre de ruines qui vit ta souffrance, seront remplis des fils de ta stérilité, jusqu'à en être trop étroits pour les contenir. Les rois seront tes nourriciers, et les reines tes nourrices. Et tu sauras que c'est moi, le Seigneur, au sujet de qui ne seront point confondus ceux qui l'attendent."
(Isai. XLIX, 18-23.).


Sainte Clotilde et sa famille ; notamment trois de ses petits fils
dont le futur saint Cloud. Grandes chroniques de France. XIVe.

Clotilde, fille du roi Chilpéric, après le meurtre de sus parents, fut élevée par son oncle Gondebaud, roi de Bourgogne, qui la donna en mariage à Clovis encore païen. Etant devenue mère, elle fit baptiser son premier-né, avec la tolérance plutôt que l'assentiment de Clovis. L'enfant, à qui on avait donné le nom d'Ingomer, étant venu à mourir lorsqu'il portait encore la robe blanche des néophytes, Clovis se plaignit vivement à Clotilde, attribuant la perte de son fils à la vengeance des dieux de ses pères irrités du mépris qu on avait fait de leur divinité. Mais Clotilde disait :
" Je rends grâces au tout-puissant Créateur de toutes choses, de ce qu'il ne m'a pas jugée indigne de mettre au monde un fils appelé à partager son royaume."

Ayant mis au monde un second fils, elle voulut aussi qu'il fût baptisé ; on lui donna le nom de Clodomir. L'enfant étant tombé malade, le roi affirmait déjà qu'il allait avoir le même sort que son frère, lorsqu'il fut guéri par les prières de sa mère. Cependant la reine ne cessait d'exhorter son époux à repousser l'idolâtrie pour adorer le Dieu unique en trois personnes ; mais Clovis se tenait attaché aux superstitions des Francs, jusqu'à ce qu'un jour...

Voeu de Clovis à la bataille de Tolbiac. Fresque de Paul-Joseph Blanc.
Ancienne église Sainte-Geneviève, aujourd'hui profanée
et transformée en " Panthéon ". Paris. XIXe.

En 496 Clovis fut contraint de mener une campagne contre les Alamans, dont l'établissement jouxtait la frontière Est des nouveaux territoires saliens. Ceux ci ne cessaient d'agresser les Francs Rhénans du royaume de Cologne. Clovis vint donc au secours de Sigebert le Boiteux, allié de Clovis, roi de Cologne, et qui devait son surnom à une blessure qu'il reçu des Alamans.

La bataille qui eut lieu, à Tolbiac (aujourd'hui Zülpich au sud ouest de Cologne), dégénéra en un violent massacre et son armée de Francs-Saliens fut sur le point d'être complètement exterminée. Après avoir invoqué en vain ces dieux païens, Clovis implora avec succès le Dieu de Clotilde. La bataille, près d'être perdue, fut une complète victoire et le roi des Alamans fut tué d'une flèche.

Clovis décida alors de sa conversion au Christianisme. Les Alamans firent leur soumission, abandonnant le cours supérieur du Rhin, désormais placé solidement sous le contrôle de Sigebert le Boîteux.

Clotilde, pleine de joie, vint au-devant de lui jusqu'à Reims, ayant su la manière dont tout s'était passé. Appelé par elle, saint Remi, et plusieurs autres illustres prélats choisis par lui, instruisirent Clovis des mystères de la foi, le baptisèrent et lui conférèrent l'onction du saint Chrême.


Bataille de Tolbiac. Ary Scheffer. Château de Versailles. XIXe.

Après la mort de Clovis, Clotilde se fixa à Tours, où elle passa le reste de sa vie au tombeau de saint Martin, se livrant aux veilles, à l'aumône et aux autres œuvres de la piété, exerçant sa munificence envers les églises et les monastères. Clodomir ayant été tué dans la guerre de Bourgogne, elle éleva près d'elle ses petits-fils, Théobald, Gontaire et Clodoald.

Enfin, pleine de jours, elle rendit son âme au Seigneur, à Tours, et son corps fut transféré à Paris, escorté de chœurs qui chantaient des psaumes. Les rois Childebert et Clotaire ses fils l'ensevelirent à côté de Clovis, dans le sanctuaire de la basilique de Saint-Pierre qui a reçu depuis le nom de Sainte-Geneviève.

L'éclat des miracles ayant illustré le tombeau de la sainte reine, on leva de bonne heure son corps pour l'honorer, et il fut placé dans une châsse. Toutes les fois que la ville de Paris éprouvait quelque calamité, nos pères avaient coutume de porter ce saint corps en procession avec un pieux appareil.


Sacre de Clovis. Clovis guérit les écrouelles.
La cité de Dieu. Saint Augustin. Paris. XVe.

A la fin du dix-huitième siècle, les bêtes féroces révolutionnaires s'étant emparés du gouvernement, et tandis que les reliques des Saints étaient profanées dans tout Paris et dans toute la pauvre France par une fureur sacrilège, les ossements de la bienheureuse reine, grâce à une admirable providence de Dieu, furent soustraits par des personnes pieuses.

 
La paix ayant été enfin rendue à l'Eglise, les saintes reliques furent placées dans une nouvelle châsse et déposées dans l'église des Saints-Leu-et-Gilles à Paris, où elles sont entourées des honneurs d'un culte fervent.

Votre gloire est grande sur la terre et au ciel, Clotilde, mère des peuples. Non seulement vous avez donné à l'Eglise la nation très chrétienne ; mais elles-mêmes, la catholique Espagne et l'île des Saints remontent jusqu'à vous devant Dieu par Ingonde et Berthe, vos illustres petites-filles. Plus heureuse que Clotilde la jeune, Ingonde, soutenue par Léandre de Séville, ramène à l'intégrité de la foi son royal époux Herménégilde, et l'élève jusqu'au martyre; Berthe accueille Augustin sur la terre des Angles, et, selon la parole de l'Apôtre qui avait annoncé que le mari infidèle serait sanctifié par la femme fidèle (I Cor. VII, 14.), Ethelbert est conduit des ténèbres du paganisme au baptême et à la sainteté. Depuis, en combien de lieux dans notre Europe et sur combien de lointains rivages, les fils de la nation dont vous êtes mère directement n'ont-ils pas propagé cette lumière de la foi que vous leur aviez donnée : soit que l'épée fût en leurs mains la protectrice du droit qui convient à l'Epouse de l'Homme-Dieu d'enseigner librement partout et toujours ; soit qu'eux-mêmes, se faisant missionnaires et apôtres, portassent, loin de toute protection possible, aux peuples infidèles leurs sueurs et leur sang ? Heureuse êtes-vous d'avoir, la première, engendré au Christ-Roi une nation pure de toute tache hérétique et vouée à l'Eglise dès son premier instant! C'est à bon droit que, par un juste hommage envers la Mère de Dieu, l'église Sainte-Marie de Reims fut, au jour de Noël 496, choisie comme lieu de cette insigne naissance ; car Notre-Dame vous fit part alors de sa glorieuse maternité sur la race humaine en des proportions admirables.

Et c'est là ce qui nous rassure, Ô Clotilde, en recourant à vous. Beaucoup de vos fils ne sont plus, hélas ! Ce qu'ils devraient être à l'égard de leur mère. Mais Notre-Dame, en vous communiquant les droits de sa maternité, ne l'a pu faire sans vous communiquer aussi sa tendre compassion pour des enfants abusés qui n'écoutent plus la voix maternelle. Prenez en pitié les malheureux que des doctrines étrangères l'ont entraînés bien loin de leur point de départ.


Partage du royaume de Clovis devant sainte Clotilde.
Chroniques françaises. Guillaume Crétin. XVIe.

La monarchie chrétienne que vous aviez fondée n'est plus. Vous l'aviez établie sur la reconnaissance des droits de Dieu dans son Christ et dans le vicaire de son Christ. Des princes à courte vue sur leurs propres intérêts, traîtres à la mission qu'ils avaient reçue de maintenir votre oeuvre, ont cru faire merveille en laissant pénétrer chez nous des maximes proclamant l'indépendance du pouvoir civil à l'égard de l'Eglise ; et la société, par un juste retour, a proclamé son indépendance à l'égard des princes.

Mais, en même temps, le peuple affolé n'entend plus avoir d'autre souverain que lui-même, et, dans l'ivresse de la fausse liberté qu'il a prétendu conquérir, il méconnaît jusqu'au domaine suprême que garde sur lui son Créateur. Les droits de l'homme ont remplacé les droits de Dieu, comme base du pacte social ; évangile nouveau que la France, dans son prosélytisme égaré, prétend maintenant imposer au monde, à la place de l'ancien !

Tel est, dans notre pauvre pays empoisonné par une philosophie menteuse, l'excès de la déraison, que plusieurs qui déplorent l'apostasie du grand nombre et veulent rester chrétiens, croient pouvoir le faire en admettant le principe de libéralisme destructeur qui forme l'essence de la révolution : au Christ le ciel et les âmes ; à l'homme la terre, avec le droit de la gouverner comme il l'entend et de penser à sa guise. A genoux devant la divinité du Seigneur Jésus dans le sanctuaire de leur conscience, ils scrutent les Ecritures et n'y découvrent point que l'Homme-Dieu soit le roi du monde ; en de savantes études ils ont, disent-ils, approfondi l'histoire et n'y ont rien vu qui les contredise.

Si le gouvernement de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis, ne répond pas en tout aux données de leur politique, il faut faire, assurent-ils, la part de ces temps primitifs : ce n'est pas en un jour qu'on arrive à l'âge parfait où nous établit enfin la loi du progrès. Pitié, Ô mère, pour ces insensés! Ressuscitez en nous la foi des Francs. Que le Dieu de Clotilde, Seigneur des armées et Roi des nations, se montre à nous ramenant la victoire, sous le vrai nom que Clovis lui donnait à Tolbiac :
" Jésus-Christ !"

00:15 Publié dans C | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 02 juin 2025

2 juin. Saint Pothin, évêque, sainte Blandine, vierge, et leurs compagnons, tous martyrs à Lyon. 177.

- Saint Pothin, évêque, sainte Blandine, vierge, et leurs compagnons, tous martyrs à Lyon. 177.

Pape : Saint Eleuthère. Empereur : Marc-Aurèle.

" Les reliques d'un seul Martyr suffise pour exciter l'allégresse d'une ville. Pour nous,, voici que nous possédons tout un peuple de Martyrs. Gloire à notre terre, nourricière de céleste combattants, mère féconde d'héroïques vertus."
Homélie de saint Eucher, évêque de Lyon, sur Sainte blandine.


Verrière représentant saint Pothin, sainte Blandine et saint Irénée.
Chapelle Sainte-Blandine à Lyon.

Lyon est une colonie romaine fondée une cinquantaine d'années avant l'ère chrétienne. Son excellente position géographique lui permit de devenir le chef-lieu d'une grande province, avec sa garnison, son hôtel des monnaies, ses sociétés financières et commerciales, ses corporations comme celle des bateliers du Rhône et de la Saône. Ses négociants étaient en relations avec le monde entier.

Lyon avait ses bâtiments officiels, ses lieux de distraction comme l'amphithéâtre, ses faubourgs avec ses villas luxueuses. Des routes bien tenues rayonnaient autour de la ville, et des aqueducs. Un monument sacré avait été dédié à Rome et à Auguste. Son autel se dressait entre deux victoires colossales.

Chaque année, au 1er août, la ville était le théâtre de grandes solennités religieuses. Alors se réunissait l'assemblée des cités gauloises de Lyonnaise, d'Aquitaine et de Belgique, pour célébrer le culte impérial. Une foire, des jeux rehaussaient l'éclat de ces fêtes qui attiraient une foule d'étrangers. C'était le grand rassemblement de la paix romaine, de la prospérité romaine et gauloise. En termes évangéliques, c'était la fête de César et de Mammon, l'argent.

Une chrétienté se forma là de bonne heure. L'Évangile lui était venu d'Orient par la Méditerranée et la vallée du Rhône. Lyon était ville " épiscopale ", pointe avancée du christianisme vers la vallée du Rhin. La communauté de Vienne, en 177, était administrée, semble-t-il, par le diacre Sanctus, délégué de l'évêque lyonnais. Peut-être cependant Lyon et Vienne formaient-elles deux communautés distinctes.
Sous le " sage " empereur Marc-Aurèle, il y eut plusieurs persécutions. L'an 177, peu avant l'ouverture des réjouissances annuelles, une hostilité soudaine éclata contre les éléments chrétiens dans ce milieu lyonnais si cosmopolite.

Saint Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique, (T. V, ch. 1.), nous a conservé presque entièrement une admirable lettre aux Églises d'Asie et de Phrygie, qui renferme tout le récit des combats récemment livrés par les martyrs de Lyon et de Vienne. Ils souffrirent à l'amphithéâtre municipal et à l'amphithéâtre des Gaules. Ils furent la grande attraction pour un public sanguinaire.

Parmi ces vaillants, plusieurs portent des noms grecs : l'évêque de Lyon, Pothin, un nonagénaire ; Vettius Epagathus ; le médecin Alexandre, venu de Phrygie, mais établi en Gaule depuis des années ; Attale de Pergame, Alcibiade, Ponticus, Biblis... D'autres noms sont latins Sanctus, Maturus, Blandine...


Eglise Saint-Pothin à Lyon.

Voici une traduction de cette lettre vénérable, perle de la littérature chrétienne du IIe siècle :

" Les serviteurs du Christ qui habitent Vienne et Lyon, en Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont la même foi et la même espérance que nous dans la Rédemption paix, grâce et gloire de la part de Dieu, Père, et du Christ Jésus Notre-Seigneur.

La force de la persécution, par ici, la rage et la violence des païens contre les saints, toutes les souffrances qu'ont supportées les bienheureux martyrs, défient les narrations que nous pourrions faire de vive voix ou par écrit. En effet, l'ennemi est tombé sur nous de toute sa force : avant-goût de son avènement quand il aurait ses facilités. Il alla partout, stylant ses suppôts et les exerçant contre les serviteurs de Dieu, en sorte qu'on nous pourchassa d'abord dans les maisons, dans les bains, au forum ; puis on fit défense générale à chacun de nous de paraître en aucun lieu.

Mais la grâce de Dieu prit ses mesures défensives. Elle réserva les faibles et aligna contre l'ennemi des colonnes inébranlables dont l'endurance attirerait tout l'effort du Méchant. Ces vaillants abordèrent la lutte et subirent toute espèce d'outrages et de tortures. Des supplices, que d'autres estimeraient formidables, furent pour eux peu de chose : ils se hâtaient vers le Christ et montraient par leur exemple que " les souffrances du temps présent ne sont pas proportionnées à la gloire qui doit être manifestée en nous " (Rom., VIII, 18.).

Et d'abord, ils supportèrent généreusement les manifestations populaires : insultes, coups, violences, spoliations, grêles de pierres, emprisonnements, tout ce qu'une foule enragée a coutume d'imaginer contre des ennemis détestés. Ensuite, ils furent traduits au forum, questionnés en public par le tribun et les magistrats municipaux. Ils confessèrent leur foi et furent tous jetés en prison jusqu'au retour du gouverneur.

Quand il fut là, on les mena devant lui et il les traita avec la cruauté d'usage. Vettius Epagathus se trouvait avec nos frères. Il débordait de charité envers Dieu et le prochain ; sa vie austère lui méritait, malgré sa jeunesse, l'éloge donné au vieillard Zacharie ; oui, " il marchait sans reproche dans tous les commandements et observances du Seigneur " (Luc., I, 6.). Il était diligent pour rendre service, très zélé pour Dieu, tout bouillant de l'esprit. Un pareil homme ne put tolérer la procédure extravagante instituée contre nous.

Dans un sursaut d'indignation, il réclama la parole, lui aussi, pour défendre ses frères et montrer qu'il n'y avait rien d'irréligieux ni d'impie parmi nous. Mais ceux qui étaient autour du tribunal crièrent haro sur lui, car c'était un homme connu, et le gouverneur n'admit point cette requête pourtant juste. Il se contenta de lui demander s'il était chrétien, lui aussi. Epagathus le reconnut d'une voix vibrante, et fut admis ainsi au nombre des martyrs. Il s'était comporté en avocat des chrétiens c'est qu'il avait en lui le Paraclet, l'Esprit, plus abondamment que Zacharie, ce qu'il prouva par son ardente charité qui l'exposa à la mort, pour le salut de ses frères. Il était, il est un véritable disciple du Christ, " suivant l'Agneau partout où il va " (Apoc., 14, 4).

Dès lors, il se fit un partage parmi les chrétiens. Les uns se révélèrent bien prêts au martyre et de tout coeur rendirent ce témoignage suprême. D'autres montrèrent qu'ils étaient sans entraînement, sans préparation, faibles et incapables de supporter la tension d'un grand combat. Dix environ parmi eux tombèrent et furent pour nous cause d'une grande peine et d'une componction immense. Ils brisèrent le courage des autres qui n'étaient pas encore arrêtés et qui, malgré de rudes épreuves, assistaient les confesseurs et gardaient la liaison avec eux. Alors nous fûmes en proie à une grande inquiétude : comment tourneraient les professions de la foi ? Nous pensions à leur issue et nous craignions que quelqu'un ne tombât."

Cependant, chaque jour, on en saisissait qui étaient dignes de compléter le nombre des martyrs. C'est ainsi qu'on rafla dans les deux Églises (Lyon et Vienne) les plus zélés, les artisans de ce qui existe par ici. On arrêta aussi quelques-uns de nos serviteurs qui étaient païens, car le gouverneur avait décrété de nous rechercher tous. Ceux-ci, influencés par Satan, terrifiés par les tortures qu'ils voyaient infliger aux saints, et incités à cela par les soldats, nous calomnièrent en nous accusant de repas de Thyeste et d'incestes d'Oedipe, et d'autres énormités qu'il ne nous est pas permis de dire, ni même de penser ou croire possibles chez des hommes.

Ces racontars se répandirent ; tous devinrent fous furieux contre nous. Des gens qui, naguère, étaient de nos relations et continuaient à nous ménager nous trouvèrent du coup absolument intolérables et grincèrent des dents contre nous. Ainsi s'accomplissait la parole de Notre-Seigneur : " Il viendra un temps où quiconque vous tuera croira rendre hommage à Dieu " (Jean., 16, 2).


Le martyr de sainte Blandine et de ses compagnons.
Jean-Léon Gérome. XIXe.

Alors les saints martyrs n'eurent plus qu'à endurer des supplices au-dessus de toute description. Satan brûlait d'envie de leur tirer, à eux aussi, quelque parole de calomnie. Surexcitée, toute la colère de la plèbe, du gouverneur et de l'armée tomba sur Sanctus, le diacre de Vienne, sur Maturus, un néophyte, mais un généreux combattant, sur Attale de Pergame, qui fut toujours la colonne et le soutien de notre Eglise, et sur Blandine. En elle le Christ montra que ce qui paraît aux hommes sans prix, sans beauté, méprisable, est en grand honneur auprès de Dieu, à cause de l'amour - qu'on lui prouve par des actes, et non par les fanfaronnades de l'imagination.

Nous craignions tous, avec sa maîtresse selon la chair, qui combattait elle aussi parmi les martyrs, qu'elle ne pût faire franchement profession de la foi, à cause de sa faiblesse physique. Mais Blandine fut remplie d'une telle force qu'elle fatigua et découragea les bourreaux, qui se succédèrent près d'elle depuis le matin jusqu'au soir, et épuisèrent tout l'arsenal des supplices. Ils s'avouèrent vaincus ils n'avaient plus rien à lui faire.

Ils s'étonnaient qu'il lui restât encore un souffle de vie, alors que tout son corps était déchiré et labouré. Ils certifiaient que le moindre de ces tourments était suffisant pour ôter la vie et tout leur assortiment n'avait pas réussi! Mais la bienheureuse, comme un généreux athlète, retrouvait des forces à confesser sa foi. C'était pour elle un réconfort, un repos et un apaisement de ses souffrances de dire :
" Je suis Chrétienne, et chez nous il n'y a rien de mal."

Sanctus lui aussi se classait hors-concours en supportant, avec une générosité surhumaine, toutes les violences des tortionnaires. Les impies espéraient, par la durée et l'intensité des supplices, obtenir de lui un motif de condamnation. Il leur résista avec une telle fermeté qu'il ne dit ni son nom, ni son pays, ni sa ville d'origine, ni s'il était esclave ou libre, mais à toutes les interrogations il répondait en latin :
" Je suis Chrétien."

C'était là sa réponse pour le nom, la cité, la race, pour tout successivement, et les païens ne purent tirer de lui autre refrain. Alors une grande émulation saisit gouverneur et bourreaux, en sorte que n'ayant plus rien à lui faire subir, ils lui appliquèrent finalement des lames d'airain ardentes sur les parties les plus sensibles du corps. Celles-ci brûlaient, mais lui, invincible, inflexible, ferme dans sa confession, s'abreuvait et se fortifiait à la source céleste d'eau vive qui jaillit du sein du Christ. Son pauvre corps attestait ce qu'il avait enduré ; tout n'y était que plaies et meurtrissures. Cette chair contractée n'avait plus forme humaine. Mais le Christ qui souffrait en lui acquérait une grande gloire en ruinant l'ennemi et en montrant par un exemple mémorable que rien n'est à craindre avec l'amour du Père, rien n'est douloureux avec la gloire du Christ.


Martyre de saint Pothin.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XIVe.

Les impies, quelques jours après, recommencèrent à torturer le martyr. Ils pensaient qu'en appliquant les mêmes tortures sur des plaies encore soulevées et phlegmoneuses, ils viendraient à bout de lui puisqu'il ne supportait même pas le contact des mains ; ou bien sa mort dans les supplices inspirerait de la crainte aux autres. Mais rien de tel n'arriva à Sanctus. Bien mieux ! son pauvre corps se releva, se redressa dans ces nouveaux supplices; il reprit sa forme, l'usage de ses membres. Ainsi ce ne fut pas une torture, mais une cure, par le grâce du Christ, ce deuxième supplice.

Biblis était une de celles qui avaient apostasié, et le diable croyait déjà l'avoir assimilée. Désireux d'obtenir sa condamnation par calomnie, il la fit mener au supplice : il la forcerait bien à nous charger d'impiétés, cette femmelette sans énergie. Mais quoi! pendant la torture, Biblis reprit conscience et se réveilla comme d'un profond sommeil. La douleur momentanée lui fit penser au châtiment sans fin de la géhenne. Elle contrecarra les calomniateurs par cette réplique :
" Comment pourraient-ils manger des enfants, ces gens qui ne doivent même pas prendre du sang d'animaux ?"

Dès lors elle se déclara chrétienne et elle fut mise au rang des martyrs.

Les supplices tyranniques se trouvaient sans force, grâce au Christ qui donnait patience aux bienheureux. Le diable combina d'autres machinations. Il fit enfermer les martyrs dans l'endroit le pins malsain et le plus obscur de la prison, les fit mettre aux ceps, les pieds écartés jusqu'au cinquième trou, sans parler des mauvais traitements que des gardiens acharnés et possédés du démon ont accoutumé d'infliger aux détenus. C'est ainsi qu'un bon nombre périrent d'asphyxie dans la geôle. Le Seigneur avait voulu qu'ils partissent ainsi pour souligner sa puissance. En effet, quelques-uns, si cruellement torturés qu'ils semblaient ne plus pouvoir vivre, même avec les plus grands soins, subsistèrent dans la prison, privés du secours des hommes, mais fortifiés par le Seigneur, et rendus vaillants de corps et d'âme au point de réconforter et de consoler les autres. Tandis que d'autres, des nouveaux, qui avaient été arrêtés récemment et dont le corps n'avait pas enduré la question, ne pouvaient souffrir cette geôle intolérable, et succombèrent.

Le bienheureux Pothin, chargé du ministère de l'épiscopat à Lyon, avait plus de 90 ans. Il était très infirme, pouvait à peine respirer à cause de sa débilité. Mais l'ardeur de l'Esprit le rendit fort, avec un vif désir du martyre.

Il fut lui aussi traîné devant le tribunal. Son corps était épuisé par la vieillesse et la maladie, mais son âme gardait sa vigueur pour que, par elle, le Christ triomphât. Mené au tribunal par les soldats, avec un cortège des magistrats de la cité et de tout le peuple, qui poussait contre lui des cris variés, comme s'il était le Christ en personne, il rendit cet admirable témoignage, le gouverneur lui ayant demandé quel était le dieu des chrétiens :
" Si tu en es digne, tu sauras."

Alors il fut entraîné sans ménagements, pris dans un réseau de coups ; ceux qui l'entouraient s'en donnaient à coeur joie, et du pied et du poing, sans même considérer son âge ; ceux qui étaient loin empoignaient le premier objet venu et le lui lançaient. Tous pensaient qu'ils auraient gravement manqué à leur devoir civique et religieux, s'ils s'étaient montrés tièdes à l'insulter. Ils croyaient que leurs dieux trouvaient ainsi vengeance. Pothin respirait à peine lorsqu'il fut enfin jeté en prison. Il y rendit l'âme deux jours après. Alors se manifesta dans sa grandeur la Providence de Dieu, et la miséricorde immense de Jésus apparut. Ce n'est pas tous les jours que notre confrérie est ainsi à l'honneur, mais cela fut bien dans la manière du Christ.

Ceux qui, aussitôt pris, avaient renié leur foi, se trouvaient écroués eux aussi et partageaient les souffrances des martyrs. En l'occurrence, leur apostasie ne leur procura donc aucun avantage.


Détail du retable de l'autel de sainte Blandine.
Eglise Saint-Martin-d'Ainay. Lyon. XVIIIe.

Ceux, en effet, qui avaient reconnu ce qu'ils étaient, furent mis sous les verrous comme chrétiens sans autre accusation. Mais nos renégats étaient détenus pour homicides et attentats à la pudeur, avec double peine par rapport aux autres. Ceux-ci se sentaient allégés par la joie du martyre, l'espoir des biens promis, l'amour du Christ et l'Esprit du Père.

Tandis que les autres étaient torturés par leur conscience, en sorte qu'on les distinguait au passage rien qu'à leur mine, Les confesseurs avançaient, joyeux, l'air resplendissant de majesté et aussi de grâce, à ce point que leurs chaînes faisaient élégants atours et parures, comme à une robe nuptiale des ganses brochées d'or. Ils répandaient le parfum du Christ, si bien que certains pensaient à des onctions d'essence pour la toilette. Les apostats baissaient les yeux, honteux, repoussants, parfaitement ignobles. Le comble, c'est que les païens les couvraient d'outrages, les traitaient de canailles et de capons. On les accusait de meurtres : ils avaient perdu le titre qui donne l'honneur, la gloire et la vie.

A cette vue, les autres se sentirent d'autant plus fermes, et ceux qu'on arrêtait confessaient leur foi sans barguigner, loin de tout calcul diabolique. Après ces tournois, les épreuves finales des martyrs furent variées à merveille. De mille fleurs bariolées ils tressèrent une couronne et l'offrirent au Père : ils méritaient bien, ces vaillants athlètes qui avaient soutenu un combat multiforme et remporté de grandes victoires, de recevoir la couronne magnifique de l'immortalité.

Maturus, Sanctus, Blandine et Attale furent conduits aux bêtes dans l'amphithéâtre, en spectacle inhumain pour les païens : c'était jour de combat avec les bêtes, offert précisément à l'occasion des nôtres.

Maturus et Sanctus, de nouveau, subirent à l'amphithéâtre tous les tourments, comme s'ils n'avaient rien souffert déjà. Ou plutôt ils étaient comme des champions qui ont battu l'adversaire dans plusieurs rencontres, et qui luttent cette fois pour la couronne, ils passèrent encore par les fouets, selon l'usage du pays, subirent les assauts des bêtes, et tout ce qu'un peuple délirant réclamait bruyamment çà et là. Le clou fut la chaise de fer où la grillade des corps puait la graisse. Mais les païens n'étaient pas rassasiés ; leur folie allait crescendo, voulait vaincre la constance des victimes.

Cependant, de Sanctus ils n'obtinrent rien, que cette profession de la foi qu'il répétait depuis le début. Et comme les martyrs avaient encore du souffle après ce grand combat, ils furent immolés pour aboutir. En ce jour, au lieu du programme varié des duels de gladiateurs, il y eut les saints offerts en spectacle au monde.


L'amphithéâtre des trois Gaules à Lyon ;
lieu du martyre de nos Saints.

Blandine, suspendue à un poteau, était exposée en pâture aux bêtes qu'on avait lâchées. La vue de ce crucifix improvisé, qui priait d'une voix assurée, animait grandement les combattants. Ils voyaient dans leur soeur, durant le combat, avec les yeux du corps, celui qui avait été crucifié pour eux afin de garantir aux fidèles que souffrir pour la gloire du Christ donne part au Dieu vivant. Aucune des bêtes, cette fois-là, ne toucha à Blandine.
On la détacha donc de son poteau et on la remit en prison, en réserve pour un autre combat. Ses multiples performances disqualifiaient irrémédiablement le Serpent tortueux et stimulaient nos frères. Cette petite, cette faible, cette méprisée, avec le grand athlète imbattable, le Christ, qu'elle avait revêtu, était victorieuse à plusieurs reprises de l'Adversaire. De haute lutte elle s'adjugeait la couronne de l'immortalité.


Bannière de sainte Blandine. Eglise Notre-Dame.
Clohars-Carnoët. Bretagne. XVIIIe.

Attale, lui aussi, fut violemment réclamé par le public, car il était très connu. Lutteur en pleine forme, il fit son entrée, fort de sa bonne conscience. Il s'était soigneusement exercé dans l'armée chrétienne, et toujours il avait rendu témoignage, parmi nous, à la vérité. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre, précédé d'un tableau où était écrit en latin " Attale chrétien ".

Le peuple se montait extrêmement contre lui. Mais le gouverneur, ayant su qu'il était citoyen romain, ordonna de le ramener avec le reste en prison, fit son rapport à César et attendit sa réponse.
Alcibiade, un des martyrs, vivait très chichement. D'abord il ne changea rien du tout à son régime, se contentant de pain et d'eau et s'efforçant de maintenir ce menu dans son cachot. Mais Attale, après sa première performance à l'amphithéâtre, eut une révélation à son sujet : Alcibiade avait tort de s'abstenir des choses créées par Dieu et de laisser aux autres une occasion de scandale. Persuadé, Alcibiade prit de tout sans scrupules et avec actions de grâces. Car les martyrs étaient visités par la grâce de Dieu et l'Esprit-Saint les conseillait.

Le temps qui s'écoulait n'était pas perdu pour eux. Leur patience faisait éclater l'infinie miséricorde du Christ. Les vivants faisaient revivre les morts, les martyrs graciaient les martyrs manqués. Et ce fut une grande joie pour l'Eglise, la Vierge Mère, de recevoir vivants ceux qu'elle avait rejetés morts. Grâce aux confesseurs, nombre de renégats se reprirent. Ils étaient conçus à nouveau, la vie se ranimait en eux. Il apprenaient à confesser la foi. Désormais vivants et énergiques, ils vinrent devant le tribunal. Dieu est doux, il ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion; il les aida quand ils furent interrogés de nouveau par le gouverneur. La réponse de César, en effet, était de mettre à mort les persévérants ; les renégats, de les libérer.

La grande fête annuelle, qui amène un concours immense de tous les peuples, commençait alors. Le gouverneur fit venir les bienheureux à son tribunal dans une audience théâtrale, avec défilé devant le public. Il les interrogea derechef. Ceux qui parurent nantis du droit de cité romaine eurent le tête tranchée; les autres, il les envoya aux fauves.

Le Christ fut magnifiquement glorifié par ceux qui, une première fois, l'avaient désavoué. Contre l'attente des païens ils le confessèrent alors. On les avait interrogés séparément, comme si on voulait les libérer ; mais ils confessèrent-leur Foi et s'ajoutèrent à la liste des martyrs. Resta exclu ce qui n'avait jamais eu trace de foi, jamais compris l'histoire de la robe nuptiale (Matth., XXII, 11.), jamais eu la crainte de Dieu ; des gens qui par leur volte-face avaient couvert de honte leur Eglise, des fils de perdition enfin ! Tous les autres furent réunis à l'Église.


Saint Pothin. Sébastien-Melchior Cornu.
Chapelle du palais de l'Elysée. XIXe.

A l'interrogatoire assistait Alexandre de Phrygie, médecin en Gaule depuis bien des années. Tous le connaissaient pour son amour de Dieu et sa franchise; il avait bien sa part de grâce pour l'apostolat. Debout près du tribunal, il faisait des signes de tête aux accusés pour les inciter à confesser. C'était visible pour ceux qui entouraient le tribunal on peut dire qu'il enfantait des martyrs. Les gens, irrités de voir les ci-devant renégats se rétracter, accusèrent hautement Alexandre d'être la cause de ce changement. Le gouverneur le fait comparaître, lui demande son identité.
Alexandre répond :
" Chrétien !"

Agacé, le gouverneur le condamne aux bêtes.

Le lendemain, il entra dans l'arène avec Attale, car le gouverneur, pour plaire au public, livrait de nouveau Attale aux bêtes. Ils passèrent par tous les instruments de supplice inventés pour l'amphithéâtre et soutinrent un combat très dur. Enfin, on les immola eux aussi. Alexandre ne prononça pas un mot, ne fit pas entendre un cri ; il s'entretenait avec Dieu dans son coeur.

Pour Attale, il fut placé sur la chaise de fer et brûlé. Comme une fumée et une odeur de graisse s'exhalaient de son corps, il dit au public en latin :
" Voyez c'est vous, à cette heure, qui êtes des mangeurs d'hommes. Nous autres, nous ne mangeons pas d'hommes, et nous ne faisons rien de mal."
On lui demanda quel étoit le nom de Dieu :
" Dieu, dit-il, n'a pas de nom comme un homme."


Après tous ces supplices, le dernier jour des combats singuliers, Blandine fut réintroduite, avec Ponticus, un jeune gars d'une quinzaine d'années. Chaque jour ils avaient été amenés pour voir les autres souffrir. On voulait les contraindre à jurer par les idoles. Ils restèrent calmes et dédaigneux. Fureur du public qui fut sans pitié pour l'âge de l'enfant, sans respect pour le sexe de Blandine. On les livra à toutes les atrocités ; ils parcoururent tout le cycle des supplices. Après chaque épreuve, on les pressait de jurer, mais sans pouvoir y réussir. Ponticus était encouragé par sa soeur : les païens voyaient bien que c'était elle qui l'exhortait et l'affermissait. Il endura vaillamment toutes les tortures et rendit l'âme.

La bienheureuse Blandine restait la dernière. Comme une noble mère qui lance ses fils vainqueurs pour qu'ils la devancent chez le roi, elle soutint elle aussi tous les combats de ses enfants et se hâta de les rejoindre. Joyeuse et allègre de s'en aller, elle avait l'air d'une invitée à un repas de noces et non pas jetée aux fauves. Après les fouets, puis les bêtes, puis le gril, elle fut mise dans un filet et livrée à un taureau. Plusieurs fois projetée en l'air par l'animal, elle n'avait plus le sentiment de ce qui se passait, tant elle était prise par son espérance, son attente des promesses, son entretien avec le Christ. On l'immola elle aussi. Et les païens eux-mêmes avouaient que jamais, chez eux, une femme n'avait enduré des souffrances aussi nombreuses et aussi cruelles.

Mais ce n'était pas assez pour assouvir leur fureur et leur cruauté contre les saints. Excitées par la Bête féroce de l'enfer, ces tribus féroces et barbares s'apaisaient malaisément : voire leur démence se renouvela, cette fois contre des cadavres. Le fait d'avoir été vaincus ne les humiliait pas, car ils ne pouvaient former un raisonnement; non, cela échauffait leur fureur, comme chez la bête. Le gouverneur et le peuple faisaient preuve envers nous de la même haine sans fondement. Par là s'accomplissait l'Écriture :
" Que l'injuste devienne plus injuste encore, et que le juste augmente en vertu !"
(Cf. Apoc., 22, 11; Ez., 2, 27, selon les LXX.)

Ceux qui étaient morts asphyxiés en prison, on les jeta aux chiens, avec sentinelles de jour et de nuit pour nous interdire de les enterrer. Semblablement, on exposa ce dont n'avaient pas voulu les bêtes ou le bûcher, des lambeaux déchirés ou carbonisés, des têtes coupées, des troncs mutilés. Cela resta également sans sépulture, avec une garde de soldats pendant plusieurs jours. Des païens frémissaient et grinçaient des dents contre les martyrisés on aurait dû les soumettre à des supplices encore plus forts ! D'autres se gaussaient des morts et les insultaient. Ils vantaient leurs idoles qui, disaient-ils, avaient bien puni ces gens-là. Quelques-uns, plus modérés, paraissaient éprouver une certaine pitié ; ils se répandaient en plaintes :
" Où est leur Dieu ? A quoi bon ce culte qu'ils ont préféré à leur vie ?"
Ainsi leurs sentiments étaient assez variés.

De notre côté, vive était la douleur de ne pouvoir enterrer les corps. La nuit ne nous fut pas favorable; l'argent se trouva sans séduction, les prières échouèrent. La garde était acharnée, comme si elle avait un réel intérêt à priver ces os de sépulture.

Les corps des martyrs furent donc exposés aux injures de l'air pendant 6 jours. Ensuite on les brûla. Les cendres furent balayées par les impies jusqu'au Rhône qui coule près de là, de peur qu'il ne restât sur la terre une relique. Ils faisaient cela comme s'ils pouvaient vaincre Dieu et ôter aux morts la résurrection.

" Rendons sans objet, disaient-ils, leur espérance dans une résurrection. C'est par elle qu'ils ont introduit chez nous une religion étrangère et nouvelle, qu'ils méprisent les tourments, qu'ils sont prêts à marcher joyeusement à la mort. Maintenant, voyons s'ils ressusciteront et si leur dieu est capable de les secourir et de les tirer de nos mains."

CULTE

A la fin du IIe siècle, l'Occident n'avait pas encore commencé à rendre un culte aux martyrs comme l'Orient le pratiquait depuis longtemps. De sorte que les premiers martyrs furent souvent oubliés par les générations postérieures ou n'eurent pas les honneurs qu'ils nous semblent mériter.


La primatiale Saint-Jean-Baptiste à Lyon.

Les martyrs de Lyon eurent la chance d'avoir le récit de leur mort écrit par un témoin direct, ce qui pour les modernes est d'un prix inestimable, mais leurs corps avaient disparu entièrement dans les eaux du Rhône et comme, aux premiers siècles, la dévotion des fidèles s'accrochait volontiers aux souvenirs sensibles, leur culte n'eut pas le même éclat que celui de beaucoup d'autres. C'est ainsi qu'on a la surprise de constater que des Gaulois : saint Victrice de Rouen et saint Sidoine Apollinaire ne les nomment pas dans leurs longues énumérations de martyrs. Grégoire de Tours, il est vrai, rachètera cette omission ; il nous dit que sa grand'mère Leucadia appartenait à la famille de Vettius Epagathus, le premier de la liste (Historia Francorum, I. 1, ch. 29.), et il raconte, par ailleurs, que les martyrs eux-mêmes seraient apparus aux fidèles pour leur indiquer le lieu où ils pourraient ramasser leurs cendres (De gloria martyrum, ch. 49.).

Cette seconde assertion est bien suspecte ; d'après le contexte, il semble que la révélation aurait eu lieu, à l'époque même de leur mort. Or la lettre des chrétiens de Lyon n'y fait aucune allusion, saint Augustin non plus ; il sous-entend même le contraire en disant que la sépulture n'a aucune importance (P. L., t. 40, col. 600.), et dans une homélie attribuée à saint Eucher, l'orateur explique longuement que les cendres des martyrs furent jetées dans le Rhône, sans rien ajouter.


La basilique Notre-Dame de Fourvière. A son emplacement actuel,
saint Pothin avait fondée une chapelle en l'honneur de Notre Dame.

L'absence des reliques explique la difficulté de la localisation du culte des martyrs ; les basiliques s'élevaient en effet ordinairement sur les tombeaux. Cependant la vision racontée par Grégoire de Tours entra dans la tradition lyonnaise et, au IXe siècle, Adon atteste que les fidèles vont à l'église des Apôtres vénérer les cendres des martyrs.

Cette église des Apôtres et des 48 martyrs a changé son vocable pour prendre le nom de Saint-Nizier. Son origine est très ancienne, et elle fut cathédrale jusqu'au Ve siècle, époque à laquelle Saint-Étienne reçut ce titre. Peut-on penser qu'elle s'élève exactement là où saint Pothin réunissait les fidèles ? C'est possible, mais ce n'est pas sûr.

Actuellement plusieurs lieux sont considérés à Lyon comme étant ceux où les martyrs ont souffert. Remarquons d'abord que, dans l'antiquité, le culte ne se fixait pas au lieu du supplice. Par exemple, il a fallu attendre le XVIe siècle pour que le Colisée fût considéré par les Romains comme un lieu saint ; au Moyen Age, ils n'y voyaient qu'une carrière de pierres. Si des fouilles permettaient de retrouver un ancien oratoire ou quelque inscription, si un texte attestait sûrement une tradition très ancienne, nous pourrions savoir où furent emprisonnés, jugés et mis à mort les martyrs de Lyon. Mais il n'y a rien de tel.

La prison de l'Antiquaille est totalement ignorée avant le XVIe siècle, et s'il est vraisemblable de placer la prison auprès du Forum, il ne l'est pas du tout de croire que c'était un souterrain de 6 mètres sur 3. Saint Grégoire de Tours écrit que les martyrs ont souffert à Ainay et que pour cela on les appelle quelquefois martyrs d'Ainay. Ce texte n'autorise pourtant pas à situer le lieu de leur exécution auprès de l'église Saint-Martin d'Ainay, car autrefois les collines de la rive droite de la Saône portaient le nom de Puy d'Ainay. Saint-Martin d'Ainay fut pourtant pendant le Moyen Age le but d'une grande procession en l'honneur des martyrs. Les Lyonnais s'y rendaient pour y célébrer la Fête des merveilles.

En fait, la tradition lyonnaise ne nous apporte à peu près rien. L'Église universelle connut de bonne heure saint Pothin et ses compagnons. Eusèbe, en insérant le récit de leur martyre dans son Histoire ecclésiastique, leur donna la célébrité, car il fut beaucoup lu en Orient, et en Occident dans la traduction de Rufin.

Le martyrologe hiéronymien annonce au 2 Juin les 48 martyrs et énumère leurs noms. Le vénérable Bède composa une notice d'après le récit que donne Eusèbe. Ils devaient garder une belle place puisque les plus célèbres auteurs de martyrologes du IXe siècle, l'anonyme dont le livre est conservé à la Bibliothèque nationale sous la cote latin 3879, Florus et Adon habitaient à Lyon. Ils sont passés de là dans le martyrologe romain.

Leur office n'a jamais été célébré par l'Église universelle, mais seulement par le diocèse de Lyon et quelques diocèses voisins.

00:15 Publié dans P | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 01 juin 2025

1er juin. Sainte Angèle de Mérici, vierge, fondatrice des Ursulines. 1540.

- Sainte Angèle de Mérici, vierge, fondatrice des Ursulines. 1540.
 
Pape : Paul III. Empereur d'Autriche, roi de Sardaigne et de Corse : Charles Quint. Roi de France : François Ier.
 
" Ce que la compagnie de Jésus fut pour les hommes, celle de sainte Ursule le fut pour les femmes. C'est à ces deux compagnies en effet que l'Europe - et la France en particulier - doivent en grande partie le bonheur d'avoir conservé la vraie doctrine."
Ch. de Sainte-Foi, Vie des premières Ursulines de France.
 

Sainte Angèle de Mérici. Italie. XVIIe.

Sainte Angèle de Mérici naquit à Desonzano, sur le lac de Garde. Ses parents, de petite noblesse (son père était Jean de Mérici et sa mère de la famille des Biancosi de Salo), était profondément chrétiens. Ils désiraient que leurs cinq enfants trouvassent leur bonheur dans la gloire de Dieu. Pour réaliser cet idéal, ils avaient fait un vrai sanctuaire de la maison paternelle où chacun travaillait sous le regard de Dieu et récitait la prière en commun. Une lecture dans un livre de piété ou dans la Vie des Saints terminait la journée.


Slovénie, XVIIIe.

A ces pieuses pratiques, Angèle ajoutait les rigueurs de la pénitence. Elle voua sa virginité au Seigneur à l'âge de neuf ans et renonça le jour même à toute parure. Elle perdit son père vers l'âge de treize ans ; sa mère mourut deux ans plus tard. Un oncle nommé Barthélémy la prit alors chez lui et s'attacha à favoriser ses pratiques de dévotion. Six ans s'écoulèrent avant que Dieu vienne lui ravir son unique soeur de sang et de sentiments ; le décès de l'oncle Barthélémy suivit de près cette perte vivement ressentie.

Doublement orpheline, Angèle, cette jeune fille d'une " beauté hors du commun " rentra à la maison paternelle, acheva de se dépouiller de tout ce qu'elle possédait et se livra aux plus grandes austérités. Elle était alors âgée de vingt-deux ans. Afin de se sanctifier plus sûrement, elle s'affilia au Tiers-Ordre de Saint-François d'Assise.


En 1506, un jour qu'elle travaillait aux champs, une lumière éclatante l'environna soudain. Angèle vit une échelle s'élever du sol jusqu'au ciel et une troupe innombrable de vierges qui en parcouraient les échelons, soutenues par des anges. Une des vierges se tourna vers elle et lui dit :
" Angèle, sache que Dieu t'a ménagé cette vision pour te révéler qu'avant de mourir tu fonderas, à Brescia, une société de vierges semblable à celles-ci."
Dieu fournit à Sa servante les moyens de réaliser cet oracle, seulement vingt ans après la mémorable vision.


Statue japonaise. XIXe.

La réputation de sainteté d'Angèle Mérici s'était répandue jusque dans la ville de Brescia. Les Patengoli, riche famille et grands bienfaiteurs des oeuvres pies, habitaient cette cité. En 1516, ayant perdu coup sur coup leurs deux fils, ils invitèrent Angèle à venir habiter avec eux pour les consoler dans leur peine. A partir de ce moment, sainte Angèle se fixa à Brescia, édifiant la ville par ses vertus. Chaque jour, on la voyait en compagnie de jeunes filles de son âge, rassembler les fillettes et leur enseigner la doctrine chrétienne, visiter les pauvres et les malades, instruire les grandes personnes qui venaient, en foule, écouter leurs conférences. Ces pieuses filles s'ingéniaient à rechercher les pécheurs jusque dans leur lieu de travail.

Suivant une pratique très usitée à cette époque, sainte Angèle Mérici entreprit plusieurs pèlerinages. Comme elle se rendait un jour à Jérusalem avec un groupe de pèlerins, une mystérieuse cécité se déclara dans la ville de Candie, l'affligeant tout le reste du parcours, pour ne cesser qu'à son retour exactement au même endroit où elle avait perdu l'usage de la vue. Dans cette pénible circonstance, la Sainte vit comme un symbole du renoncement qui devait être à la base de tous ses projets. Le pape Clément VII, instruit des vertus et des miracles de sainte Angèle, lui réserva un accueil des plus bienveillants.


Statue thaïlandaise. Début du XXe.

Le souvenir de la merveilleuse vision demeurait toujours au fond de son coeur. Un jour, Angèle réunit douze jeunes filles qui désiraient tendre à la vie parfaite. Elle leur proposa de mener une vie retirée dans leurs demeures et les rassemblaient fréquemment pour les former à la pratique des vertus chrétiennes. En 1533, ce noviciat achevé, sainte Angèle Mérici leur révéla son plan, leur démontrant que l'ignorance religieuse était la cause des ravages exercés par le protestantisme et que la fondation d'une société de religieuses d'une forme nouvelle pour l'époque, unissant la vie contemplative à l'instruction des enfants, constituerait un remède efficace à l'état déplorable qui régnait dans l'Église.

Afin de mieux atteindre toutes les âmes dans le besoin, la fondatrice implanta les bases d'un Ordre sans clôture. Ses soeurs parcouraient les prisons et les hôpitaux, recherchaient les pauvres pour les instruire et rompaient généreusement leur pain avec eux. Remontant le cours du mal jusqu'à sa source, sainte Angèle Mérici pensait qu'on ne pouvait réformer les moeurs que par la famille, laquelle dépendait surtout de la mère. Elle réalisait que la mauvaise éducation des jeunes filles provenait de la carence de mères chrétiennes. Dans les desseins de Dieu, la congrégation des Ursulines devait rayonner à travers le monde par l'éducation des jeunes filles.


Statue de sainte Angèle de Mérici au Vatican.

Le 25 novembre 1535, à Brescia, les premières religieuses du nouvel institut prononcèrent les trois voeux traditionnels de pauvreté, chasteté et obéissance, ajoutant celui de se consacrer exclusivement à l'enseignement. Sainte Angèle Mérici plaça sa congrégation sous le patronage de sainte Ursule.

Dieu l'avait gratifiée des dons éminents de science infuse et de prophétie. Elle parlait latin sans l'avoir étudié, expliquait les passages les plus difficiles des Livres Saints et traitait les questions théologiques avec une si admirable fermeté et précision, que les plus doctes personnages recouraient volontiers à ses lumières. Ses dernières années furent marquées par de fréquentes extases.


Sainte Angèle Mérici mourut le 28 janvier 1540 à lâge de 65 ans. Pendant trois nuits, toute la ville de Brescia contempla une lumière extraordinaire au-dessus de la chapelle où reposait le corps de la Sainte qui s'est conservé intact de toute corruption. Le pape Pie VII l'a canonisée en 1807.

Sa dernière demeure était située non loin de l'église Sainte-Afre, desservie par les chanoines de Saint-Jean-de-Latran. Son corps y fut exposé pendant 30 jours et aucune corruption ne se constata ; son visage conservait ses couleurs naturelles et son expression de douceur et de modestie éclatait toujours.

La vile de Desenzano del Garda, qui l'avait vu naître la choisie comme avocate et patronne et l'ajouta à ses autres saints patrons.


Statue de sainte Angèle de Mérici. Desenzano del Garda.

Les Ursulines se sont répandues dans le monde entier et à une vitesse miraculeuse. Le Canada français leur doit la permanence de la foi jusqu'à l'effondrement récent. Mais il serait incomplet et injuste de limiter leur sainte influence à ce continent, comme en témoigne les belles et touchantes représentations de sainte Angèle illustrant cette notice.

00:15 Publié dans A | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 31 mai 2025

31 mai. Marie Reine, Mère et Médiatrice de toutes grâces. XIXe.

- Notre Dame la Très Sainte Vierge Marie, Reine, Mère et Médiatrice de toutes grâces. XIXe.


Que la très Sainte Vierge Marie soit la Médiatrice de toutes les grâces, ce n'est pas une doctrine nouvelle, et l'Office et la Messe approuvée par le pape Pie XI ne sont que la confirmation officielle d'une vérité qui découle de la Maternité divine de Marie et de tout le plan de Dieu dans l'ordre de notre salut.
 
Cette fête était de plus en plus dans les voeux des serviteurs les plus fervents et les plus éclairés de la très Sainte Vierge ; elle dérive de toute la doctrine de l'Église, de l'enseignement des Docteurs et des Saints ; il suffit de nommer, parmi d'autres, saint Éphrem, saint Bernard, saint Bernardin, saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dont le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge est, en quelque sorte, l'illustration magnifique de cette Médiation universelle de la Mère de Dieu.

Le titre par excellence de Marie, Sa gloire suprême, le principe de toutes Ses grandeurs et de toutes Ses vertus, c'est Sa Maternité divine. Si la tradition de l'Église L'appelle la Trésorière du Royaume des Cieux, la Toute-puissance suppliante, la Dispensatrice de la grâce, la Corédemptrice, la Reine du Ciel et de la terre, etc., c'est en raison de Sa divine Maternité. Mais le titre qui semble le mieux résumer tous les autres et le plus heureusement exprimer la mission de la glorieuse Mère de Dieu, c'est celui de Médiatrice de toutes les grâces, Médiatrice d'intercession, et de plus, Médiatrice de dispensation et de distribution de toutes les grâces.

C'est bien à cette doctrine que reviennent ces paroles des plus grands docteurs et serviteurs de Marie :
" Tout ce qui convient à Dieu par nature convient à Marie par grâce... Telle a été la Volonté de Dieu, qu'Il a voulu que nous recevions tout par Marie... Tous les dons, vertus, grâces du Saint-Esprit Lui-même, sont administrés par les mains de Marie, à qui Elle veut, quand Elle veut, autant qu'Elle veut..."

Toute la Liturgie mariale suppose ou exprime la doctrine de Marie Médiatrice universelle de toutes les grâces.

Piéta. Anonyme italien. XVIIe.

PRIERE

" Ô Marie, très Sainte Mère de Dieu et Mère des hommes, en ce mois où par toute la terre, jusque dans les endroits les plus petits et les plus reculés, vous allez être encore plus louée et priée par toutes les âmes ferventes et chrétiennes, en ce mois où vous allez obtenir de Dieu des bienfaits plus grands et plus nombreux pour tous, nous voulons, nous aussi, vous témoigner davantage notre dévotion et notre amour.
 
Priez pour nous, Sainte Vierge Marie, obtenez-nous tout ce qui peut faire notre bonheur en ce monde et en l’autre ; inspirez-nous de vous prier, de vous honorer, de vous aimer, pour que toujours, par votre protection, nous soyons bénis et aimés de Dieu, à la vie et à la mort.
 
Et vous, ô Bienheureuse Jeanne d’Arc, priez aussi pour nous, afin qu’à votre exemple nous ayons de plus en plus de la dévotion pour la Très Sainte Vierge, et qu’ainsi nous méritions plus de grâces pour nous et pour l’Eglise et la France que vous avez tant aimées."

jeudi, 29 mai 2025

29 mai. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, Carmélite. 1607.

- Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, Carmélite. 1607.
 
Pape : Paul V.
 
" Elle aimait le prochain au-dessus de toute expression. Elle avait pris l'habitude de ne pas dire les hommes mais les âmes."
 

Sainte Marie-Madeleine de Pazzi. Bartolommeo Gennari. XVIIe siècle.

Le Cycle pascal nous offre trois illustres vierges que l'Italie a produites. Nous avons salué dans notre admiration la vaillante Catherine de Sienne ; sous peu de jours, nous célébrerons Angèle de Mérici, entourée de son essaim de jeunes filles ; aujourd'hui le lis de Florence, Madeleine de Pazzi, embaume toute l'Eglise de ses parfums. Elle a été l'amante et l'imitatrice du divin crucifié ; n'est-il pas juste qu'elle ait part aux allégresses de sa résurrection ?

Madeleine de Pazzi a brillé sur le Carmel par son éclatante pureté et par l'ardeur de son amour. Elle a été, comme Philippe Néri, l'une des plus éclatantes manifestations de la divine charité au sein de la vraie Eglise, se consumant à l'ombre du cloître comme Philippe dans les labeurs du ministère des âmes, ayant recueilli l'un et l'autre, pour l'accomplir en eux, cette parole de l'Homme-Dieu :
" Je suis venu allumer le feu sur la terre ; et quel est mon désir, sinon qu'il s'enflamme ?" (Luc. XII. 40.).

La vie de l'Epouse du Christ fut un miracle continuel. L'extase et les ravissements étaient journaliers chez elle. Les plus vives lumières lui furent communiquées sur les mystères, et, afin de l'épurer davantage pour ces sublimes communications, Dieu lui fit traverser les plus redoutables épreuves de la vie spirituelle. Elle triompha de tout, et son amour montant toujours, elle ne trouvait plus de repos que dans la souffrance, par laquelle seule elle pouvait alimenter le feu qui la consumait. En même temps son cœur débordait d'amour pour les hommes ; elle eût voulu les sauver tous, et sa charité si ardente pour lésâmes s'étendait avec héroïsme jusqu'à leurs corps. Tant que dura ici-bas cette existence toute séraphique, le ciel regarda Florence avec une complaisance particulière ; et le souvenir de tant de merveilles a maintenu dans cette ville, après plus de deux siècles, un culte fervent à l'égard de l'insigne épouse du Sauveur des hommes.

L'un des plus frappants caractères de la divinité et de la sainteté de l'Eglise apparaît dans ces existences privilégiées, sur lesquelles se montre avec tant d'éclat l'action directe des mystères de notre salut.
" Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique." (Johan. III, l6.).
 
Et ce Fils de Dieu daigne se passionner pour une de ses créatures, produisant en elle de tels effets, que tous les hommes sont à même d'y prendre une idée de l'amour dont son Cœur divin est embrasé pour ce monde qu'il a racheté au prix de son sang. Heureux ceux qui savent goûter ce spectacle, qui savent rendre grâces pour de tels dons ! Ils ont la vraie lumière, tandis que ceux qui s'étonnent et hésitent font voir que les lueurs qui sont en eux luttent encore avec les ténèbres de la nature déchue.

Chapelle des Pazzi. Filippo Brunelleschi. XIVe.

Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, l'une des fleurs les plus suaves qui aient embaumé les jardins du Carmel, naquit le 2 avril 1566 à Florence de l'illustre famille des Pazzi. Son père était Camille Géri de Pazzi et sa mère Marie-Laurence de Bondelmonte. Elle fut nommée Ctaherine à son baptême en l'honneur de sainte Catherine de Sienne qu'elle eut toujours en grande vénération.

Dès l'âge de sept ans, à l'école du Ciel, elle était formée à l'oraison, et elle paraissait presque un prodige de mortification. Toute une nuit elle porta une couronne d'épines sur sa tête, avec des douleurs inexprimables, pour imiter son Amour crucifié. Chaque fois que sa mère avait communié, l'enfant s'approchait d'elle et ne pouvait plus la quitter, attirée par la douce odeur de Jésus-Christ.

A partir de sa Première Communion, elle fut prête à tous les sacrifices, et c'est dès lors qu'elle fit à Jésus le voeu de n'avoir jamais d'autre époux que Lui. C'est en effet à l'âge de 12 ans qu'elle fit le voeu de conserver la virginté. Aussi, quand plus tard, son père voulut la marier, elle s'écria :
" Je livrerais plutôt ma tête au bourreau que ma chasteté à un homme."
Son père avait été nommé gouverneur de la ville de Cortone par le grand-duc de Toscane et avait laissé notre sainte en pension chez les religieuses de Saint-Jean à Florence.

A son retour il lui chercha un parti mais sainte Marie-Madeleine de Pazzi lui représenta son désir d'entrer au Carmel. Elle y entra en habit séculier et quinze jours après en ressortit pour trois mois par obéissance pour son père qui voulait éprouver sa vocation. Enfin, elle fut admise définitivement au Carmel avec la bénédiction affectueuse et chaleureuse de ses parents.


Sainte Marie-Madeleine de Pazzi quelques temps avant
son entrée au Carmel. Tito di Santi. XVIIe.

La sainte épouse du Christ entra au Carmel, parce qu'on y communiait presque tous les jours. Dès lors sa vie est un miracle continuel ; elle ne vit que d'extases, de ravissements, de souffrances, d'amour. Pendant cinq années, elle fut assaillie d'affreuses tentations ; son arme était l'oraison, durant laquelle elle s'écriait souvent :
" Où êtes-Vous, mon Dieu, où êtes-Vous ?"
Un jour, tentée plus fortement qu'à l'ordinaire, elle se jeta dans un buisson d'épines, d'où elle sortit ensanglantée, mais victorieuse.

Le feu de l'amour divin était si brûlant en elle, que n'en pouvant supporter l'ardeur, elle était obligée pour la tempérer de répandre de l'eau sur sa poitrine. Souvent ravie hors d'elle-même, elle éprouvait de longues et merveilleuses extases, dans lesquelles elle pénétrait les mystères célestes, et recevait de Dieu des faveurs admirables. Fortifiée par ces secours, elle soutint un long combat contre les princes des ténèbres, livrée à la sécheresse et à la désolation, abandonnée de tout le monde, et poursuivie de diverses tentations, par la permission de Dieu, qui voulait en faire le modèle d'une invincible patience et de la plus profonde humilité.

Mais Notre Seigneur ne l'abandonna pas qui lui prescrivit des règles admirables pour la conduite de sa vie :
1. d'avoir la même pureté dans toutes ses paroles et toutes ses actions que si elles étaient les dernières heures de sa vie,
2. De ne donner jamais d'avis sans avoir auparavant consulté Jésus-Christ attaché à Sa croix,
3. D'avoir toujours un saint empressement de fair la charité aux autres,
4. De ne faire pas plus de cas de son corpsque de la terre qu'on foule aux pieds,
5. de ne refuser jamais à personne ce qu'elle pourrait accorder,
6. d'avoir autant qu'il lui serait possible beaucoup de condescendance pour les autres,
7. De faire autant de cas de ces règles que si Jésus-Christ même les lui avait données,
8. d'offrir souvent, depuis les six heures du soir jusqu'au temps de la communion, la Passion de Jésus-Christ à son père, et de s'offrir aussi elle-même, et toutes les créatures, en mémoire de ce qu'il fut séparé de sa sainte Mère depuis sa Passion jusqu'à la Résurrection et, enfin, de tâcher de visiter le trèes-saint Sacrement le jour et le nuit, jusqu'à trente fois, si la charité ou l'obéissance ne lui en ôtait les moyens,
9. d'être toujours, et en toutes ses actions, transformée en Jésus-Christ, par la résignation à Sa volonté.


Alessandro Rossi. XVIIe.

Elle avait tant de plaisir à proférer ces mots : " La Volonté de Dieu !" qu'elle les répétait continuellement, disant à ses soeurs :
" Ne sentez-vous pas combien il est doux de nommer la Volonté de Dieu ?"
Un jour, ravie en extase, elle alla par tout le couvent en criant :
" Mes soeurs, oh ! que la Volonté de Dieu est aimable !"
Il plut à Dieu de la crucifier longtemps par des douleurs indicibles, qui la clouaient sur son lit, dans un état d'immobilité en même temps que de sensibilité extraordinaire. Loin de demander soulagement, elle s'écriait bien souvent :
" Toujours souffrir et ne jamais mourir !"

Son coeur était un brasier ardent consumé par l'amour. Quinze jours avant sa mort, elle dit :
" Je quitterai le monde sans avoir pu comprendre comment la créature peut se résoudre à commettre un péché contre son Créateur."
Elle répétait souvent :
" Si je savais qu'en disant une parole à une autre fin que pour l'amour de Dieu, je dusse devenir plus grande qu'un Séraphin, je ne le ferais jamais."
Près de mourir, ses dernières paroles à ses soeurs furent celles-ci :
" Je vous prie, au nom de Notre-Seigneur, de n'aimer que Lui seul !"

Elle rendit son âme le 15 mai 1607, le lendemain de l'Ascension à midi. Son visage devint si beau et si vermeil que personne ne se lassait de le regarder.
Son corps, revêtu d'une tunique, d'un scapulaire et d'un manteau de taffetas blanc, fut inhumé derrière le grand autel, où, deux ans après, il fut trouvé aussi sain et intact que le jour où il y avait été mis ; de plus, son corps exhalait un parfum admirable, quoiqu'il eût été inhumé sans cerceuil et sans avoir été embaumé.
Urbain VIII l'a déclarée bienheureuse et Clément X l'a canonisée.
Une de ses reliques se trouvait encore au début du XXe siècle à l'Hôtel-Dieu d'Abbeville.


Allégorie du Carmel. Carmel Notre-Dame-de-l'Incarnation. Tours. XIXe.
 
 
 
 
PRIERE
 
 
" Votre vie ici-bas, Ô Madeleine, a semblé celle d'un ange que la volonté divine eût captivé sous les lois de notre nature inférieure et déchue. Toutes vos aspirations vous entraînaient au delà des conditions de la vie présente, et Jésus se plaisait à irriter en vous cette soif d'amour qui ne pouvait s'apaiser qu'aux sources jaillissantes de la vie éternelle. Une lumière céleste vous révélait les mystères divins, votre cœur ne pouvait contenir les trésors de vérité et d'amour que l'Esprit-Saint y accumulait; et alors votre énergie se réfugiait dans le sacrifice et dans la souffrance, comme si l'anéantissement de vous-même eût pu seul acquitter la dette que vous aviez contractée envers le grand Dieu qui vous comblait de ses faveurs les plus chères.

Âme de séraphin, comment vous suivrons-nous ? Qu'est notre amour auprès du vôtre ? Nous pouvons cependant nous attacher de loin à vos traces. L'année liturgique était le centre de votre existence ; chacune de ses saisons mystérieuses agissait sur vous, et vous apportait, avec de nouvelles lumières, de nouvelles ardeurs. L'Enfant divin de Bethlehem, la sanglante Victime de la croix, le glorieux Epoux vainqueur de la mort, l'Esprit rayonnant de sept dons ineffables, vous ravissaient tour à tour ; et votre âme, renouvelée par cette succession de merveilles, se transformait toujours plus en celui qui, pour s'emparer de nos coeurs, a daigné se traduire lui-même dans ces gestes immortels que la sainte Eglise nous fait repasser chaque année avec le secours d'une grâce toujours nouvelle. Vous aimiez ardemment les âmes durant votre vie mortelle, Ô Madeleine ; votre amour s'est accru encore dans la possession du bien suprême ; obtenez-nous la lumière pour voir mieux ce qui ravissait toutes vos puissances, l'ardeur de l'amour pour aimer mieux ce qui passionnait votre coeur."

00:15 Publié dans M | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 28 mai 2025

28 mai. Saint Germain, évêque de Paris. 576.

- Saint Germain, évêque de Paris. 576.

Papes : Saint Gélase ; Benoît Ier. Rois de France : Clovis Ier ; Childebert II.

" Tout pontife pris d'entre les hommes est étabi pour les hommes dans les choses qui ont rapport à Dieu... Il faut qu'il soit capable de compassion à l'égard de ceux qui sont dans l'ignorance et l'égarement, parce qu'il est lui-même environné de faiblesse."
Ad. Haeb., V, 1 et 2.


Saint Germain. Bréviaire à l'usage de Paris. Maître de Bedford. XVe.

Fortunat, évêque de Poitiers, qui a écrit le premier les actions admirables de saint Germain, évêque de Paris, en parle en des termes si avantageux, qu'il ne fait point difficulté de l'égaler aux plus illustres Martyrs, et même de le comparer aux plus grands Apôtres. Il naquit en Bourgogne, au diocèse d'Autun, de parents riches et " sociologiquement " chrétiens. Un hagiographe précise même davantage en disant :
" Le glorieux et bien-aimé de Dieu, monsieur saint Germain, natif d'Autun, au faubourg Saint-Blaise, de la grande rue, autrement la rue Sainte-Anastasie..."

Sa mère fit ce qu'elle put pour lui faire perdre la vie dans ses propres entrailles. Elle prit pour cela beaucoup de poisons, et ne négligea pas les moyens les plus violents. Mais la Providence, infaillible dans ses décrets, ne permit pas qu'elle vint à bout d'un dessein si criminel ; la fureur de cette mère dénaturée contre son enfant ne cessa pas avec sa naissance ; et si elle ne le fit pas mourir, elle continua toujours de le maltraiter et de lui être impitoyable.


Germain échappant au poison abortif que prit sa mère.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

La cause de cette étrange aversion était, dit-on, la crainte de voir sa maison trop chargée d'enfants. La grand'mère de Germain ne fut pas moins cruelle envers lui que sa mère : car aimant passionnément un autre de ses petits-fils, nommé Stratide, cousin de notre Saint, elle ne pouvait souffrir que celui-ci partageât son héritage avec lui. Afin de s'en défaire, elle donna 2 bouteilles à sa servante, l'une de vin et l'autre de poison, et lui marqua celle de vin pour Stratide, et celle de poison pour Germain; mais Dieu dissipa les artifices de cette marâtre, en permettant que la servante se trompât, et que Germain ayant pris le bon vin, Stratide avalât le poison, dont il fût mort sans un prompt secours.

Saint Germain échappant au poison donné par
sa grand-mère et mort de son cousin Stratide.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Ce pauvre enfant, étant ainsi exposé à de continuelles persécutions dans la maison même de son père, fut obligé d'en sortir et de se retirer auprès de Scopilion, son oncle, personnage de très-sainte vie, qui habitait Lusy.

C'est là qu'il reçut cette éducation forte qui accoutume à mettre le devoir au-dessus du plaisir, et qu'il jeta les fondements de cette haute perfection à laquelle il est arrivé depuis : car son oraison était continuelle, et, quoiqu'il fût éloigné de mille pas de l'église, il s'y rendait néanmoins toutes les nuits avec ce saint oncle, pour dire les Matines et ensuite assister aux saints Mystères. Saint Agrippin, évêque d'Autun, étant informé de sa vertu, lui conféra l'ordre de diacre, et, trois ans après, il l'ordonna prêtre. Saint Nectaire, son successeur, le nomma abbé de Saint-Symphorien, hors les murs d'Autun. Germain se rendit, par ses veilles, ses abstinences et son assiduité à la prière, le modèle de tous les religieux.

L'amour divin embrasait tellement son coeur, qu'on en voyait reluire la splendeur sur son visage. Il était si sensible aux misères des pauvres, qu'il n'en pouvait jamais renvoyer aucun sans assistance : il leur a souvent donné tout ce qu'il avait de provisions dans le monastère, sans rien réserver. Plusieurs de ses religieux, n'approuvant pas cette conduite, se plaignirent hautement de l'excès de sa libéralité, qui les mettrait, disaient-ils, dans la dernière indigence.

Un jour, en effet, il arriva que même le pain du jour manqua dans l'abbaye : mais Germain s'étant mis en prières, on vit aussitôt arriver au monastère deux chevaux chargés de pains, que la femme du seigneur Ebron envoyait, et, le lendemain, deux charrettes pleines de vivres vinrent d'un autre côté. Ces secours extraordinaires et miraculeux devaient suffire pour apaiser les murmures et les injustes plaintes. Néanmoins, les religieux de Saint-Symphorien diffamèrent si fort leur saint abbé auprès de l'évêque diocésain, que ce prélat, ajoutant foi trop légèrement à leurs rapports, le fit arrêter et mettre dans ses prisons, comme s'il eût été coupable de prodigalités ; mais à peine y fut-il entré, que les portes se rouvrirent d'elles-mêmes ; néanmoins Germain ne voulut pas sortir sans la bénédiction de celui qui l'avait fait emprisonner. L'évêque, mieux informé, reconnut sa sainteté et le traita avec beaucoup de respect.

Un autre miracle augmenta la vénération qu'on lui portait. Le feu prit au monastère : un embrasement général semblait inévitable. Mais notre Saint arrêta en un instant cet incendie par un peu d'eau bénite qu'il jeta dessus, et par le Signe de la Croix qu'il fit en chantant " Alleluia !".


Lectionnaire de l'office de l'abbaye Saint-Pierre
de la Couture du Mans. XIIe.

La charité était la vertu dominante, le trait le plus fortement accusé de l'admirable physionomie de Germain. En voici une nouvelle preuve.

Un certain Sabaricus, homme dur et violent, avait un esclave nommé Aesarius. Celui-ci, cruellement maltraité par son impitoyable maître et n'y tenant plus, courut un jour se réfugier au monastère de Saint-Symphorien, priant Germain de vouloir bien le racheter à tout prix. L'esclavage était devenu pour lui dans cette maison un supplice vraiment intolérable. Le Saint, ému de pitié et plein de l'esprit de l'Eglise qui travaillait de tout son pouvoir à l'abolition de la servitude, entra aussitôt en négociation avec Sabaricus.

Cet homme, furieux de la démarche de son esclave, exigea 80 pièces d'or pour le rachat de ce pauvre malheureux, de sa femme et de son enfant. La somme était exorbitante : où la trouver ? Mais la charité ne se rebute point et ne désespère jamais. Germain consola donc Aesarius, lui promettant la liberté quand même et sans trop savoir comment en payer le prix. Enfin il vint à bout de recueillir la somme exigée. Sabaricus, dont l'âme ne s'ouvrait point à la douce commisération parce qu'elle était fermée à la piété Chrétienne, principe et aliment de toutes les vertus, osa bien venir en personne toucher son argent, maudite rançon du sang, des soupirs et des larmes. Bien plus, ce misérable, sans respect pour lui-même, pour les hommes ni pour Dieu, ne daigna seulement pas en passant devant la basilique de Saint-Symphorien y entrer pour y faire une prière. Mais sa barbarie et son impiété ne demeurèrent pas impunies.

Dès lors la vue d'une église lui inspira de l'horreur ; il abandonna tout exercice de religion et tomba dans une sorte de frénésie. On fut même obligé de l'enchaîner. Germain auquel on le conduisit, - car quel autre aurait pu le guérir ? - oubliant ses torts et ne voyant en lui qu'un malheureux, fit à Dieu devant le tombeau de saint Symphorien une ardente prière que la Foi et la charité portèrent au Ciel. Aussitôt, par un double miracle, le malade recouvra avec la santé des sentiments plus Chrétiens et la tranquillité de l'âme : il était guéri et son coeur changé. Plein de regret et de douleur pour le passé, mais aussi de joie et de reconnaissance, il ajouta 20 pièces d'or aux 80 qu'il avait reçues en échange de la liberté de son esclave, et fit faire avec cet or une belle croix que l'on suspendit comme un mémorial de l'événement au-dessus du tombeau de saint Symphorien. " Cette croix, dit le biographe, existe encore aujourd'hui et atteste le prodige que nous venons de raconter " (Fortunat.).

Alors les bénédictions célestes entrèrent dans la maison de Sabaricus. Ses fils et ses filles, vivement impressionnés d'un miracle qui les touchait de si près et cédant à l'impression de la Grâce divine, voulurent, afin de se consacrer entièrement à Dieu, s'enrôler dans les diverses phalanges de la milice sacrée et gouvernèrent même plusieurs monastères. N'est-ce pas là un éloquent témoignage du zèle avec lequel l'Eglise travailla à détruire peu à peu l'esclavage, à protéger le faible contre le fort, à changer les moeurs des barbares ?


Sacre de saint Germain. Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Le bruit de ces merveilles et de beaucoup d'autres s'étant répandu par tout le royaume, et étant venu jusqu'à Childebert, roi des Francs, il voulut avoir un si saint personnage dans sa ville de Paris, et lui manda de le venir trouver. Saint Germain n'osa pas s'opposer à sa volonté, parce qu'il apprit qu'elle était conforme à celle de Dieu : car, s'étant un jour endormi après sa prière, il lui apparut en songe un vénérable vieillard qui lui présente les clefs des portes de Paris. Le Saint lui demanda ce qu'il voulait qu'il en fît : " Je vous donne ces clefs afin que vous sauviez cette ville."

C'était lui prédire qu'il en serait évêque ; mais Germain, ne faisant pas cette réflexion, comprit seulement que sa présence était nécessaire à Paris ; il se mit donc en chemin avec quatre de ses moines, dont trois, Auctaire, saint Doctrovée et Scubilion, ont été successivement abbés de Saint-Vincent, depuis, Saint-Germain des Prés. Ces 5 moines, après avoir salué le roi et reçu ses ordres, se retirèrent dans un oratoire dédié sous le nom de Saint-Jean-Baptiste, qui, dans la suite, a été appelé Saint-Germain le Vieux, où ils pratiquèrent si parfaitement tous les exercices du cloître, que toute la cour en était ravie.

Quatre ans après, le siège épiscopal de Paris vint à vaquer par le décès d'Eusèbe, qui avait été substitué à Saffaracus, déposé au second Concile de la même ville, en 565. Saint Germain fut élevé sur ce trône par la Providence divine, et à la demande de Childebert, qui le souhaita ainsi. Cette charge ne changea rien en lui que le seul titre d'abbé en celui d'évêque, et il y garda les mêmes pratiques d'une vie d'austère ascète qu'il avait observées dans son monastère.

Il allait à l'église à 21h et n'en sortait qu'à la pointe du jour, pour prendre en son palais un moment de repos, et vaquer ensuite au soulagement des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous ceux qui avaient recours à lui. Sa table, où se trouvaient ordinairement les pauvres, n'était couverte que de mets fort communs ; et, comme il n'y manquait rien, de même ou n'y servait rien de superflu. Il voulait que l'âme fût nourrie en même temps que le corps, et faisait faire pour cela, durant le repas, la lecture de quelque bon livre. Ses prédications eurent un tel succès, que Paris changea bientôt de face. Les vanités cessèrent, les pompes furent modérées, les superfluités retranchées, le luxe aboli, et enfin le vice y perdant son empire, la vertu prit sa place et commença à s'y pratiquer.


Translatio et miracula s. Germani. XIe.

La réputation de sa vertu croissant de plus en plus, il fut supplié de se trouver à Bourges pour assister à la consécration de l'évêque Félix : il ne manqua pas de s'y rendre ; et ayant, par occasion, parlé à un Juif, appelé Sigeric, il le convertit parfaitement et le baptisa ; mais sa femme étant demeurée fermée à l'illumination de la Foi, sans vouloir profiter de l'exemple de son mari, fut bientôt punie de son obstination ; car le démon entra dans son corps, et ne cessa point de la tourmenter jusqu'à ce que le saint évêque, ému de compassion, l'eût délivrée d'un si mauvais hôte par l'imposition des mains ; elle reconnut ainsi la vérité, et reçut enfin le saint Baptême.

Il eut une adresse merveilleuse pour gagner l'esprit de Childebert ; il le gouverna si bien, que, quoique ce prince eût toujours quelques restes de cette férocité, alors naturelle à la nation, il modéra néanmoins ses moeurs, réforma sa cour, et s'appliqua à la fondation de beaucoup d'églises et de monastères. Il envoya un jour 6.000 livres à saint Germain pour les distribuer aux pauvres ; mais le saint évêque n'en ayant pas trouvé assez pour recevoir toute cette aumône, voulut lui en rendre la moitié. Le roi, bien loin de la prendre et de ne plus rien envoyer, fit rompre sa vaisselle d'argent, ôta les chaînes d'or de son cou, et pria l'évêque de ne point cesser de donner, assurant que, de son côté, il ne se lasserait point de fournir.

Childebert étant mort sans enfants mâles, Clotaire, son cadet, lui succéda. Ce prince, qui, ayant vécu jusque-là loin de Paris, ne connaissait pas assez les vertus de saint Germain, le fit un jour si longtemps attendre à la porte de son palais, qu'il fut contraint de s'en aller. Mais le roi souffrit, la nuit suivante, de si grandes douleurs par tout le corps, en punition de cette faute, que, reconnaissant l'injustice du mépris qu'il avait fait au saint évêque, il l'envoya chercher à l'heure même, se jeta à ses pieds, et baisa humblement le bord de sa robe ; le Saint porta la main sur les endroits qui lui faisaient mal, et, par cet attouchement, il apaisa entièrement sa douleur.

Il fit ensuite éclater son zèle contre le roi Caribert, qui avait répudié Ingoberge, sa femme légitime, et épousé une suivante, nommée Marcovèse, dont il entretenait en même temps la soeur. Saint Germain lui fit là-dessus plusieurs remontrances ; et voyant qu'elles étaient inutiles et qu'il ne se corrigeait point, il prononça son excommunication, conséquence logique puisque Caribert ne vivait pas en communion avec la Foi de l'Eglise. De plus, comme la noblesse Franque avait alors à nouveau usurpé des biens de l'Eglise, ce qui avait fait abandonner le service de Dieu dans plusieurs paroisses, il fit assembler un Concile à Paris, dans lequel on fulmina des anathèmes contre ceux qui s'étaient emparés des biens temporels utilisés par le peuple de l'Eglise de Jésus-Christ.


Saint Germain reprenant vigoureusement le roi Caribert.
Guillaume Crétin. Chroniques françaises. XVe.

Il se trouva aussi au second Concile de Tours, qui fut tenu pour réformer la discipline de l'Eglise, déchue presque partout, et pour condamner les scandaleux mariages incestueux, qui étaient assez ordinaires entre les grands, et destinés à conserver les biens terrestres au sein d'une même lignée.

Le démon ne souffrant qu'avec dépit ces heureux progrès, fit ce qu'il put pour les arrêter, en troublant la tranquillité de sa dévotion ; en effet, il le tenta en toutes manières, soit en l'effrayant durant son oraison, soit en criant à ses oreilles, soit en lui apparaissant sous des formes horribles, soit enfin en le maltraitant et en le battant ; mais son humilité et sa constance le rendirent victorieux de tous ces assauts, et il en triompha si glorieusement, que cet esprit d'orgueil ne put jamais rien gagner sur sa volonté.

Il ne faut pas attendre que nous racontions tous les miracles de saint Germain : le grand Fortunat, évêque de Poitiers, après en avoir composé un livre entier, avoue qu'il en laisse beaucoup à dire. La paille de son lit, les pièces et les fils de sa robe, sa salive, ses larmes, ses paroles, l'eau qui avait servi à laver ses mains, son regard, son attouchement, les songes qui le faisaient paraître durant le sommeil, les lettres qu'il écrivait, étaient autant de remèdes pour toutes sortes de maladies. Les habitants de Meudon, près de Paris, étant affligés de la contagion, en furent délivrés avec du pain qu'il leur envoya, après l'avoir bénit.

Saint Germain, qui avait vécu à Autun près des lieux remplis du souvenir vénéré de saint Martin, aimait à se rendre à Tours, pour célébrer la fête de ce grand évêque. La réputation l'y accompagnait ; et les malades ne manquaient pas de se présenter sur son passage, soit qu'il entrât dans la basilique, soit qu'il en sortît. Un jour il guérit, en les frottant d'un peu d'huile et de salive, deux femmes estropiées du bras.


Saint Germain et un saint moine de l'abbaye Saint-Symphorien.
Speculum historiale. V. de Beauvais. XVe.

Dans un de ces pèlerinages, il se trouva fortuitement à Tours avec Clotaire. Le roi, sous prétexte d'aller vénérer les reliques de saint Martin, se rapprochait ainsi de Poitiers, afin de pouvoir plus facilement enlever son épouse Radegonde qui, après avoir été ordonnée diaconnesse par saint Germain, en avait reçut le voile de religieuse et était entrée dans une communauté fondée près du tombeau de saint Hilaire. La pieuse reine ne s'était retirée de la cour que sur le consentement très formel et très spontané du roi ; mais celui-ci la regretta bientôt vivement, et poussé par de méchants conseillers, il voulut, au mépris des voeux plus sacrés de la vie monastique, l'arracher à la sainte retraite où elle s'était donnée à Dieu et ne vivait que pour Dieu.

Avertie et alarmée du projet impie de Clotaire, Radegonde envoya secrètement une lettre très pressante au saint évêque de Paris pour le prier de dissuader le roi de sa criminelle résolution. Germain mouilla cette lettre de ses larmes et alla aussitôt se jeter aux pieds de Clotaire, devant les reliques de saint Martin, le conjura, au Nom de Dieu, de ne point se rendre à Poitiers. Le prince attendri et repentant s'écria :
" J'avais cédé à de mauvais conseils ; mais, je le reconnais, je n'étais pas digne de posséder une si sainte épouse."

Et, bien que mécréant, tombant lui-même aux genoux de l'auguste pontife qui le dominait de toute la hauteur de sa vertu moralle, il le pria d'aller lui-même à Poitiers demander pardon et offrir ses excuses à Radegonde. Dieu eut égard au sincère repentir de Clotaire ; mais ses méchants conseillers furent punis et moururent de l'horrible et honteuse mort d'Arius : ils répandirent leurs intestins...

Si Germain avait conservé pour le grand évêque de Tours un culte si pieux, pouvait-il oublier saint Symphorien, et l'abbaye et les frères, ou plutôt les enfants bien-aimés qu'il y avait laissés ? La moilié de son coeur était restée à Autun. Aussi le vit-on, chaque année, quitter Paris pour venir assister à la grande solennité religieuse instituée en l'honneur du héros autunois, et célébrée avec le pieux enthousiasme de la foi unie à la piété populaire. Quand approchait le jour de la fête chère à sa piété et à son coeur, alors s'acheminant vers sa patrie, il arrivait par la route qui suit les bords de la rivière de Cure ; et chaque fois qu'il traversait le Morvan, sa présence était signalée par quelque bienfait, par quelque prodige. Les démons surtout éprouvaient sa puissance et se trouvaient déconcertés. De tout le pays accouraient des possédés qui d'avance sentaient son approche et l'annonçaient en poussant des gémissements ou des cris lamentables. Il les touchait, et les malins esprits, forcés de sortir, disaient :
" Homme de Dieu, si vous ne pouvez nous souffrir dans les lieux habités, si vous vous obstinez à ne pas vouloir que nous demeurions avec les hommes, au moins laissez à des malheureux la permission d'errer en paix dans l'épaisseur de ces forêts, dans la solitude de ces montagnes."


Saint Germain bénissant des infirmes.
Legenda aurea. Bx J. de Voragine. Mâcon. XVe.

Les officiers royaux qui traitaient le peuple sans ménagement avaient à redouter aussi la généreuse liberté de Germain. Un jour que, retournant d'Autun à Paris après la célébration de la fête de saint Symphorien, il passait par Avallon, il apprit avec douleur que les prisons du château étaient remplies de débiteurs du fisc. Touché de compassion pour ces pauvres gens, il pria le comte Nicaise, qui l'avait invité à dîner, de vouloir bien adoucir leur sort en leur donnant la liberté sous caution. Le comte refusa impitoyablement. Alors, le charitable pasteur, sans même attendre la fin du repas, alla se prosterner la face contre terre, à la porte du cachot souterrain où gémissaient tant de malheureuses victimes de l'injustice humaine, et répandit en abondance des larmes avec des prières sur ce seuil, triste témoin de la douleur et du désespoir, afin d'obtenir de la miséricorde de Dieu ce que lui refusait la dureté des hommes.

Il fut exaucé. Un Ange vint ouvrir les portes de la prison et briser les fers de tous ces infortunés détenus dont la pauvreté faisait tout le " crime ". Croyant à peine à tant de bonheur, ils allèrent dans le transport de leur reconnaissance se jeter aux pieds de leur bienfaiteur. Une nouvelle grâce les attendait. Le roi, cédant aux instances de l'homme de Dieu, leur accorda la remise entière de tout ce qu'on affirmaient qu'ils devaient au trésor. Une autre fois, le même comte Nicaise, en courant au-devant de notre Saint dont on lui annonçait l'arrivée, fit une chute très grave, car on le releva sans connaissance ni sentiment; et ce ne fut que par la vertu des prières de Germain qu'il put être rappelé à la vie. Empressé de témoigner sa gratitude à l'hôte vénérable auquel il attribuait son salut, il lui offrit son baudrier et son épée. Germain s'empressa d'accepter ce don précieux.

Bientôt le comte, regrettant de s'être défait si facilement de ce qu'un soldat païen a de plus cher, réclama son arme. L'évêque, qui avait bien prévu ce retour, pensa que le moment était favorable pour augmenter la bourse de ses pauvres. Il fit composer le guerrier, qui au reste s'exécuta de fort bonne grâce. Bien plus, touché de la charité de Germain, Nicaise se repeutit de sa dureté et fut désormais plus humain. Il avait appris à ses dépens, selon l'observation du biographe, qu'il faut compatir aux misères d'autrui.

Un de ses plus grands soins fut la construction de la célèbre abbaye de Saint-Vincent. Childebert l'avait commencée ; mais ce fut Clotaire Ier, son frère, qui donna l'argent pour l'achever. Lorsque l'église fut en état, il pria saint Germain de la consacrer ; il le fit à la grande satisfaction de ce monarque, de la reine sa femme, et des princesses ses filles. Et cette église où, auparavant, il y avait un temple de la déesse Isis, fut depuis le mausolée de la plupart des princes et des princesses de la couronne, jusqu'à ce que Dagobert Ier eut fait bâtir celle de Saint-Denis, en France. On y voyait encore ces sépultures en 1685, entre autres, celles d'Eleuthère, père de notre Saint, et d'Eusébie, sa mère, qui, après l'avoir si maltraité durant son enfance, et même avant qu'il fût au monde, se trouva bienheureuse de venir mourir entre ses bras.

Ce grand évêque se contentait pas de dresser des temples matériels et inanimés au vrai Dieu ; il lui en édifiait aussi de vivants et de spirituels. Fortunat, son historien, parlant du clergé de Paris, l'appelle bienheureux d'avoir un si grand homme pour pasteur et pour chef :
" Sub duce Germano felix exercitus hic est."


Le roi Childebert fonda l'abbaye Saint-Vincent depuis
Saint-Germain-des-Prés. Généalogie des rois de France. XVe.

En effet, il avait un séminaire si renommé, qu'on y envoyait, non seulement de toute la Gaule française, mais aussi des royaumes étrangers, des enfants de haute naissance, pour y être formés aux sciences et à la piété ; et il en sortit beaucoup d'excellents clercs et de saints évêques, qui ont éclairé l'Eglise par leur doctrine et par leur éminente sainteté. On remarque, entre autres, saint Brieuc, que ses parents lui avaient envoyé d'Angleterre, lorsqu'il n'était encore qu'abbé à Saint-Symphorien, et qui ne sortit de son école que pour aller prêcher l'Evangile en son pays, comme nous l'avons remarqué en sa vie, au 1er mai. Saint Iltud, très-docte abbé de la Grande-Bretagne, fut aussi de ce nombre (comme le rapporte Trithème au IIIe livre des Hommes illustres de l'Ordre de Saint-Benoît) ; et saint Bertingrand (appelé encore saint Bertraud), qui, d'archidiacre de Paris, fut élevé sur le trône épiscopal du Mans. D'après Gislemar, qui écrivait au IXe siècle, à Saint-Germain comme à Saint-Symphorien, on suivait non pas la Règle de saint Benoît de Nursie, mais une Règle composite basée sur celle de saint Antoine le Grand et saint Basile.

La principale occupation de notre Saint était de cultiver ces jeunes plantes pour leur faire porter des fruits dignes du Seigneur. Sa récréation consistait à visiter les églises pour y prier et y méditer ; s'il les trouvait fermées, elles s'ouvraient d'elles-mêmes dès qu'il avait fait dessus le Signe de la Croix ; comme il arriva, au rapport de Fortunat, à l'église de Saint-Gervais et Saint-Protais, qui alors était hors des portes de Paris.
Voilà quelles furent les actions saintes, héroïques et si glorieuses pour le Christ et Son Eglise, de cet illustre évêque.

A l'âge de 80 ans, il fut averti de sa mort dans une vision, et apprit même que ce devait être le 5 avant les calendes de Juin. Il fit aussitôt écrire ce jour sur son lit, afin de l'avoir toujours présent, sans néanmoins déclarer ce que cette remarque signifiait. Enfin cet heureux moment étant arrivé, il rendit son âme à Dieu le 28 mai, l'an 570.

Son corps fut porté en grande pompe dans l'abbaye de Saint-Vincent, comme il l'avait ordonné ; et, depuis, cette église a pris le nom de Saint-Germain des Prés.

Miracle insigne et qui marque bien la charité toute surnaturelle de notre Saint, lorsque le convoi passa devant les prisons, il devint si pesant qu'on ne put jamais le remuer que les prisonniers ne fussent délivrés ; on les fit donc sortir, et ils suivirent le convoi, employant ainsi les premiers moments de leur liberté à rendre les derniers devoirs à celui qui la leur avait procurée.

On représente saint Germain de Paris avec des chaînes à la main, pour rappeler l'efficacité de son intervention envers les prisonniers du fisc ; tenant en main les clefs de Paris, qui lui furent données dans une vision comme un gage de Salut pour cette ville, et une image de Notre-Dame, car on prétend qu'il portait constamment avec lui cette sauvegarde ; allant au-devant d'un incendie et apaisant le fléau.

00:15 Publié dans G | Lien permanent | Commentaires (1)